PLAN DE VENGEANCE
m’inspire le courage du désespoir, la résolution d’un démon, et vous ne me verrez plus montrer la moindre faiblesse.
— Bien parlé, enfant, — dit Melmoth, en pressant son fils contro son cœur, — tout à l’heure tu m’as demandé de quelle manière j’avais occupé ma nuit. Ceci va te l’apprendre.
Et il tira de sa poche une bouteille pleine de matières combustibles.
— A quel usage est destiné cette bouteille? — dit l’enfant, en la prenant des mains de son père.
— Un de ces soirs, James, — répondit Melmoth, — tu prendras tes dispositions pour passer devant la riche demeure sur les marches de laquelle ta pauvre mère est tombée et est morte, et si tu entends les sons de la musique, si tu vois les élégantes silhouettes des danseurs passer en tourbillonuant devant les fenêtres, tu lanceras ce projectile à travers les vitres au milieu de la joyeuse compagnie. Oh! alors je te promets que les éclats de rire se changeront en cris d'horreur, en douloureuses lamentations I mais ne t’arrête pas pour juger de l’effet produit, lance ton projectile d’une main vigoureuse et sauve-toi avec toute la rapidité possible. Tu m’as compris?
— Oui, mon père, — répondit l’enfant.
Sou air sombre prouvait qu’il se rendait parfaitement compte du but que se proposait Meliüoth, et qu’il était résolu à se conformer à la lettre aux instructions qu’il lui avait données avec de si minutieux détails; puis
après avoir caché sous ses vêtements le terrible engin de destruction, il dit :
— La société sera secouée jusque dans ses fondements par tout ce que nous nous proposons de faire ! Quand, cher père, comptez-vous mettre à exécution vos desseins sur le Prince de Galles?
— Son Altesse Royale, — répondit Melmoth, avec uue amère ironie qui trahissait sa haine profonde contre celui dont il parlait, — est partie pour aller passer quelques jours au château de Windsor. Si notre affaire concernant l’enfantdu docteur Thurston réussit ce matin, je partirai sans retard pour Windsor et, dans moins de vingt-quatre heures, peut-être, l’Angleterre sera épouvantée par la terrible nouvelle que l’héritier présomptif du trône a cessé de souiller la terre de ses pas et de déshonorer l’humanité par sa présence. Telle est mon intention, James, — ajouta Melmoth, — et par conséquent il se peut, mon enfant, que toi et moi nous ne devions plus nous revoir en ce monde.
— Faut-il qu’il en soit ainsi, père? — dit le jeune homme d’une voix profondément émue.
Le tremblement de ses lèvres, les grosses larmes qui roulaient dans ses yeux prouvèrent qu’il lui était impossible de dominer complètement ses sentiments, malgré les efforts qu’il faisait pour en contenir l’explosion.
— Il le faut, James, — répondit Melmoth. — Tu ne voudrais pas que j’épargnasse le Prince?
--Non, mille fois non, — s’écria l’enfant avec énergie.
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— Tu ne voudrais pas non plus me voir accroché à la potence maudite? — continua Melmoth.
— Dieu m’en préserve! — s’écria l’enfant d’une voix altérée et tout glacé d’horreur.
— Alors, si je tue le Prince, — reprit Melmoth, — tu dois comprendre quel est le seul parti qui me reste à prendre.
— Donnez-moi votre main pour la dernière fois, mon père, — dit James avec une émotion profonde qui communiquait à ses traits une expression plus sombre encore, et pendant qu’il pressait avec ardeur la main que son père lui avait tendue, il ajouta : — je vous regarde déjà comme si vous n’apparteniez plus à ce monde.
Pendant quelques instants le père et le fils se contemplèrent avec un mélange de tendresse et de désespoir, puis comme s’ils avaient peur de céder à l’attendrissement qui les gagnait, leurs mains se séparèrent et ils détournèrent simultanément leurs regards.
En ce moment une jeune femme, portant un enfant dans ses bras, entrait dans le Parc. C’était une nourrice au service de Thurston, et l’enfant qui avait alors neuf mois, n’était pas le rejeton de ce digne couple, comme le supposa Melmoth et son fils, mais le fruit des amours de la Princesse Sophie et du Général Barth.
L’enfant dormait dans les bras de sa nourrice, qui commença sa promenade paisible dans le Parc, sans remarquer l’homme et le garçon qui la suivaient à une
petite distance. Elle venait de quitter l’allée sablée et elle s’était dirigée vers un banc qui se trouvait placé à l’ombre de quelques arbres, et elle s’y était assise. Melmoth et son fils regardèrent attentivement autour d’eux et après s’être assurés qu’ils n’avaient rien à redouter des regards curieux, ils s’avancèrent résolument vers l’endroit oü la nourrice s’était assise.
— Jeune femme, — dit Melmoth d’un ton brusque et déterminé, — nous n’avons nulle mauvaise intention contre vous, mais il faut nous donner cet enfant. . '
La servante resta muette de consternation à ces paroles. Mais instinctivement elle pressa l’enfant endormi contre sa poitrine et regarda avec un mélange de terteur et d’étonnement l’homme qui lui parlait.
— * Je parle sérieusement et je n’ai pas de temps à perdre en discussions ou en explications, — dit ce dernier en sortant à demi un pistolet de sa poche; mais après l’avoir fait disparaître immédiatement, il ajouta : — Je ne veux pas avoir recours à une lâche violence vis-à-vis de vous, jeune femme, ainsi donc donnezmoi cet enfant à l’instant, et vous n’avez absolument rien à craindre de moi.
La nourrice avait été tellement bouleversée par la vue du pistolet, qu’elle se trouva comptétement incapable d’opposer la moindre résistance lorsque Melmoth lui enleva l’enfant; à demi évanouie, elle se renversa, le dos appuyé contre le tronc de l’arbre au pied duquel le banc était placé, et pendant que la tête lui