I.A RÉCONCILIATION
Et le jeune homme se jeta à ses pieds.
— Relevez-vous... Oh! relevez-vous, mon bien aimé Gabriel! — s’écria la belle jeune fille en bondissant de. son siège en proie à la plus vive agitation, puis abandonnant sa main au jeune Lord qui était resté à genoux devant elle, elle ajouta avec une expression d’amer regret: — Oh! j’ai été trop prompte et j’ai fait mon malheur en môme temps que le vôtre; mais vous me pardonnerez, Gabriel, vous me pardonnerez...
— Oh ! accordons-nous un pardon mutuel, mon • ange adoré, — s’écria Florimel en quittant sa position suppliante et en serrant cette créature céleste contre sa poitrine.
— Oui, pardonnez-vous réciproquement tout ce que vous pouvez avoir fait, — dit Octavie en se levant du sofa et en s’approchant des deux amants, puis fondant tout-à-coup en larmes, elle s’écria: — Oh ! si ce Prince pouvait venir et me demander pardon !
Pauline et Gabriel réunirent tous leurs eflorts pour adoucir le chagrin d’Octavie si brusquement ravivé, et la ramenant vers le sofa, ils parvinrent bientôt à la calmer; quand ils virent la violence de la tempête apaisée, ils regagnèrent les sièges qu’ils avaient occupés à l’autre bout de la pièce.
— Et maintenant, ma Pauline, — dit Florimel, — veuillez m’expliquer tout ce qu’il y a encore d’étonnant et de mystérieux pour moi dans cette histoire du domino bleu.
— Lizez cette lettre, — dit la plus jeune des demoi-
selles Clarendon en lui présentant un papier qu’elle avait pris dans un pupitre qui se trouvait tout près d’elle, — et vous pourrez juger les sentiments que j’ai dit éprouver.
— Oh ! c’est précisément ce que je pensais, — s’écria le jeune homme qui reconnut immédiatement l’écriture de Caroline.
Puis il parcourut la lettre dont nous avons déjà fait connaître le contenu, mais dont nous allons remettre de nouveau les termes sous les yeux du lecteur:
« Lord Florimel vous est infidèle. Pendant qu’il affecte une ré-
< forme complète dans sa conduite, sa vie privée est aussi dissolue
< que jamais; mais ses intrigues sont conduites avec plus de cir- « conspection. Demain soir il doit se rendre à un bal masqué, au « théâtre de Covent Garden. Son déguisemenl doit consDter en un
• domino bleubordt d'une passementerie particulière formant une o étoile à la partie supérieure du capuchon. Le motif qui l'attire h
• ce bal est une nouvelle intrigue, et vous pourrez vous convaincre « du fait par vos propres yeux. La personne qui e,rit Cette lettre « n’est animée que du désir sincère d'empêcher que tant de vertu, « qu’une si généreuse confiance, que tant d’amabilité et de candeur « soii nt sacrifiées à une aussi profonde hypocrisie, à tant de men- « songe et de perfidie; car telles sont les vertus qui vous parent et « tels sont les vices qui caractérisent Lord Florimel.
« Sachant parfaitement que vous êtes assez étrangère à tout ce « qui touche à la vie dissipée de Londres, pour ignorer jusqu'au « moyen de v us procurer le costume qui ' ous est nécessaire pour « arriver au but que cette lettre vous indique, la personne qui écrit « ces lignes a fait les arrangements avec uu costumier de Londres,
0 dont la carte est ci-incluse ; la maîtresse de l’établissement aura « une chambre toute préparée pour que vous puissiez procéder « paisiblement à votre toilette; de là vous pourrez vous rendre, « dans une voituie de louage au théâtre, qui est à peu de distance
• du magasin.
« Un mot encore: la personne qui vous transmet cet avis vous « recommande très-sérieusement de ne pas adresser un mot de « reproche à Lord Florimel dans l'intérieur du théâtre. II v./us « est même défendu de l’accoster de crainte qu'il ne vienne à vous
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« recou i \itre S .chez contenir vos sentiments et prenez le temps de • réfléchir à loisir sur le parti que vous devrez adopter par la suite. >
— Ce dernier paragraphe, Pauline, — s’écria Lord Florimel avec indignation quand il eut fini de prendre connaissance de la lettre, — doit vous convaincre que ce n’était pas moi qui portais le domino bleu à ce bal masqué. Lizez-le, scrutez-en les termes, et voyez comment il est conçu. Pourquoi ne deviez vous pas vous adresser au porteur du domino bleu de manière à provoquer une réponse? Parce que si une conversation s’établissait entre vous, vous seriez amenée forcément à découvrir le tour scandaleux qu’on vous jouait et à reconnaître que je n’étais pas l’homme déguisé que vous accostiez.
. — Oui, la vérité se fait jour maintenant d’une manière évidente, Gabriel, — dit Pauline en fixant des regards pleins de tendresse sur sou amant , — et je vous supplie de nouveau do me pardonner la facilité avec laquelle j’ai cédé aux soupçons si méchamment et si perfidement éveillés dans mon esprit. Et maintenant, j’y pense, il y avait une femme déguisée en Bohémienne, qui m’a accosté dans le cours de cette mémorable soirée et qui m’a avoué être l’auteur delà lettre anonyme. Je lui ai demandé pourquoi elle m’avait recommandé de ne pas lier conversation avec le domino bleu, et je me rappelle le ton méchant et vindicatif avec lequel elle m’a répondu que c’était sou secret. Je me souviens encore que c’est elle qui m’a suggéré les termes dans lesquels je devais vous faire connaître que tout était rompu entre nous.
— La misérable! — murmura Florimel outre ses dents;
— mais n’avez-vous pas pu apercevoir son visage?
— J’ai remarqué qu’elle avait de beaux yeux noirs
qui lançaient des éclairs à travers les trous de son masque, — dit Pauline, — de belles dents et des cheveux noirs. Sa taillé était petite, mais elle était bien faite et évidemment fort jeune.
— Cela suffît, — s’écria Florimel, — c’est elle, l’infortunée, et j’ai mérité sa vengeance!... mais il faut encore que je tombe à genoux devant vous, Pauline,
— dit-il d’un ton passionné, — et je ne me relèvorai qu’après avoir fait l’aveu de mes fautes, de mes erreurs, et reçu votre pardon.
— Non, Gabriel, vous ne me forez aucune confession, — s’écria la généreuse Pauline ; — levez -vous, je ne veux pas entendre un seul mot de vous qui vous accuse. J’ai été dure, injuste pour vous, et vous m’avez pardonnée. Voulez-vous que je me montre moins généreuse à votre égard? D’ailleurs, je puis déjà facilement deviner la vérité, au sujet de la jeune femme vindicative qui nous a fait tant de mal, sous son déguisement de Bohémienne, au bal masqué du théâtre. Elle avait sans doute à vous reprocher, avec juste raison, d’avoir trahi vos serments, et votre dovoir maintenant sera de vous mettre à sa recherche, de la consoler, de lui faire oublier sa haine, et de lui assurer de quoi vivre, si elle est pauvre.
— Ah! vous ne connaissez pas celle dont vous parlez, Pauline ! — s’écria Florimel . — Vous rappelez-vous
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cet horrible assassinat qui a eu lieu dans Lambeth, il y a deux ou trois mois ? Eh ! bien, celle qui avait commis ce^rime était cette même Caroline Walters, cette jeune fille que vous vouliez que je console, dont vous voulez que je fléchisse la haine ; elle a été arrêtée hier soir.
— Oh! la malheureuse fille ! — s’écria Pauline, joignant les mains en frissonnant d’une manière visible, — et cette femme infâme, cette marchande de modes de Pall Mail, a été aussi arrêtée, à ce que j’ai entendu dire, et elle est emprisonnée comme prévenue.do crimes presque incroyables...
— Mais qui ne semblent que trop prouvés contre elle, — ajouta Florimel. — Mais ne laissons pas nos paroles et nos pensées s’égarer sur des sujets étrangers à ce qui nous intéresse personnellement, l’objet qui nous occupe est trop grave. Oui , Pauline, — continua le jeune Lord toujours à genoux et parlant avec l’accent du plus profond repentir, — j’ai trahi cette jeune femme, cette Caroline Walters ; de là, la vengeance terrible qu’elle a poursuivie contre moi en cherchant à m’aliéner pour toujours votre affection. 11 est vrai qu’elle est devenue ma victime avant que je vous connaisse, mais pourrez-vous, voudrez-vous ac corder votre maiu à uu homme qui a d’aussi lourdes fautes à s.e reprocher.
— La candeur de cet aveu, Gabrjpl, ne me permet pas d’hésiter à vous répondre, — dit Pauline ; — bien certainement vous vous repentez du passé.
— Oh ! Dion sait combien je le déplore sincèrement, — s’écria le jeune Lord avec effusion, — mais c’est h vous, Pauline, de devenir mou ange gardien, mon bon génie, et je vous en récompenserai par un amour et une fidélité dignes de vos vertus.
— .Levez-vous, levez-vous, mon Gabriel, et soyez tout au bonheur I — s’écria Pauline en forçant le jeune Lord à quitter sa posture suppliante. — Asseyez-vous là, près de moi, et causons sans nous abandonner à ces récriminations qui sont pénibles pour tous deux. Ou no peut revenir sur le passé, mais on peut le racheter, peut-être, et le repentir est le premier pas vers l’expiation.
— Vous ôtes un ange, Pauline ! — s’écria Florimel, en serrant la belle jeuue fille contre sa poitrine; — mais vous ne vous doutez guère des vicissitudes par lesquelles j’ai passé depuis que je vous ai vue. Déguisée en page noir, Caroline Walters est entrée à mon service, dans le but de consommer ma ruine par lous les moyens, et en profitant de toutes les circonstances qui pourraient favoriser ses mauvais desseins. C’est ainsi qu’elle m’a dérobé certains documents dont la perte m’exposait à perdre ma pairie et toute ma fortune. Mais ces papiers m’ont été restitués ce matin, Pauline, et je puis encore vous faire partager mon titre et mes biens. Ceci me rappelle que ceux à l’aide desquels j’ai reconquis la possession de^ces actes précieux, sont les mêmes qui vous ont arrachée l'autre jour d’entre les mains du plus vil des mécréants, de cet odieux Prince de Galles. Oui,
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j’ai appris ce matin ce qui vous était arrivé sous le toit de vos perfides voisins, les Pages; et vous pouvez facilement vous imaginer quelle fut ma surprise, quelle fut ma joie, lorsque j’appris par eux que vous étiez revenue fixer votre résidence dans cette demeure où je vous avais vue pour la première fois. Je m’y suis rendu sans perdre un instant, Pauline, et l’espoir qui m’animait en venant, n’a pas été déçu ; car, Dieu soit loué ! nous sommes encore une fois réconciliés !
— Et ce sera votre faute, mon Gabriel, si la mésintelligence se met de nouveau entre nous, — dit Pauline en arrêtant ses regards affectueux sur le beau visage de son adorateur, — car, pour ma part, je jure bien de ne plus céder à des soupçons qui ne soient pas justifiés, à des apparences dénuées de preuves..,
— Oh ! les plus nobles sentiments sont d'une nature jalouse, ma Pauline! — s’écria Florimel, — et si vous no m’aviez pas aimé aussi tendrement, vous n’auriez pas ressenti aussi vivement ma prétendue infidélité.
— Je te suis reconnaissante, mon Gabriel, — murmura Pauline, — de trouver une excuse à ma précipitation, à mon injurieuse et cruelle conduite envers toi. Mais, dis-moi, quel pouvait être l’individu qui portait le domino bleu au bal masqué, et qui se faisait passer pour • toi?
— Sans doute quelque complice de Caroline, — répondit Florimel, — mais détournons autant que possible nos regards du passé et ne sougeons qu’au présent et aussi h l’avenir, — ajouta-t-il en pressant la main de la
jeune fille contre ses lèvres. — C’est à vous, Pauline,
— continua-t-il, avec l’accent le plus tendre, — de fixer le jour qui doit nous rendre heureux tous deux, nous unir par des liens indissolubles, et qui, en me donnant sur vous. les droits d’un époux, me conférera en même temps le titre et les privilèges d’un frère pour consoler et protéger votre malheureuse sœur.
Alors, avec des regards pleins de tendresse et toute rougissante, la jeune fille murmura quelques mots à l’oreille de son amant, ef sans doute la réponse fut favorable aux vœux et aux désirs du jeune homme, eau* il la saisit de nouveau dans ses bras et couvrit son visage # de baisers.