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CHAPITRE IV

une explosion parmi les Nouvelles Lumières

Pendant que cette scène avait lieu dans la joliemaisou des Villas du Paradis, les habitants d’une demeure située à quelques portes de distance, jouaient leurs rôles dans un drame beaucoup moins agréable devant le tribunal de police de Bow Street, près du Covent (Jarden.

Le lecteur se rappellera probablement que lorsque Page se présenta pour la première fois à Carlton House, il informa le Prince qu’en prenant sa résidence dans les Villas du Paradis, il avait trouvé pour ses voisins, d’un côté, les demoiselles Clarendon, et de l’autre, le Révérend Sneaksby.

Le fait était exact, car l’estimable et estimé pasteur des Nouvelles Lumières, en compagnie de son admiré et admirable ami, Ichabod Paxwax, avait quitté la demeure de Madame Piggleberrv, dans Jermyn Street, pour transporter leur résidence dans l’une de ces agréables demeures suburbaines. La digne dame avait été

dûment prévenue de leur intention de changer de domicile, car elle avait donné les meilleurs renseignements sur leur compte à leur nouveau propriétaire, ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’ils avaient persuadé à sa nièce, la jolie Anne Jones, de les suivre secrètement et de se charger de tenir leur maison. Quelques jours après le déménagement do ces pieux personnages ello disparut, et son père et sa mère, dont elle avait fui la maison, et la tante chez laquelle elle faisait de fréquentes visites, furent accablés d’inquiétudes et de chagrin par cette disparition subite.

En vérité il y avait de sérieux motifs de craindre que cette jeune fille n'eût été victime de quelque machination criminelle, attendu que lorsqu’elle s’était enfuie elle se trouvait chez la tante qui l’avait chargée d’aller payer quelques dettes dans le quartier, pour l’acquittement desquelles elle lui avait remis un billet de banque de dix livres sterling. Elle n’était pas revenue chez sa tante, et, des informations prises, il résultait que les dettes en question n’avaient pas été payées, et qu’elle n’avait pas même été vue dans les boutiques des commerçants auxquels il était dû. Elle avait passé chez ses parents où elle était restée seulement quelques minutes, juste le temps de revêtir ses plus beaux habits et de prendre le parapluie de son père, mais à partir de ce moment toute trace d’elle était perdue. Son père, sa mère et sa tante avaient encore les plus vives alarmes, et toutes les recherches qu’ils avaient pu faire étaient restées sans résultat. Les voisins secouaient la tête et

disaient avec une intention significative : « Mademoiselle Anne était une jolie fille et elle le savait bien. » D’autres ajoutaient : « Elle était coquette dans l’Ame, et dans les derniers temps, elle avait de bien belles toilettes. » D’autres encore allaient jusqu’à dire : « Elle reviendra quand le ministère de la sage-femme sera devenue nécessaire. » Mais ses père et mère ainsi que sa tante fermaient l’oreille à cos méchants propos; ils ne pouvaient croire Anne capable de mal faire, au moment même où elle venait d’être reçue parmi les Nouvelles Lumières, à plus forte raison, les dignes gens étaient-ils à cent lieues de penser qu’elle ait pu être détournée du sentier de la vertu par des personnes entourées d’une auréole de sainteté comme le Révérend Sneaksby et le frère Paxwax.

Plusieurs semaiues s’étaient passées pendant lesquelles Anne avait rempli agréablement ses fonctions de ménagère dans la demeure de ces vases d’électiou qui avaient établi leur nouvelle résidence dans les Villas du Paradis. Mais le hasard voulut que dans la matinée du jour où Florimelet Pauline s’étaient retrouvés réunis, Jones, le respectable père d’Anne et le frère de la digue Madame Pigglcberry, passant par Edgeware Road, aperçut sa fille à la porte de la maison de Sneaksby eu train d’acheter des petits pains chauds. L’exclamation de surprise qui lui échappa, frappa l’oreille de sa fille, qui, en le reconnaissant laissa retomber les petits pains comme s’ils étaient empoisonnés, et rentra dans la maison en jetant la porte au nez du bou-

lancer étonné, qui crut naturellement que la domestique de confiance de Sneaksby dnvait avoir été prise tout-à-coup d’un accès de folio.

Mais Jones pour lequel la perfidie hypocrite des pieux personnages était devenue à l’instant aussi claire que le jour, était résolu à reprendre safillo et se précipitant vers la porte il serait à frapper avec fureur. Pendant quelque temps nul ne parut sinquiéter des appels bruyants du marteau, et il continua à frapper comme s’il était décidé à briser la porte et à mettre en révolution tout le voisinage. Sans doute, les habitants de • la maison finirent par comprendre qu’ils avaient à redouter l’une et l’autre de ces deux catastrophes, et ils jugèrent prudent de capituler. En conséquence, Paxwax ouvrit la porte et invita Jones à entrer et à terminer à l’amiable Mais Jones qui était violent de sa nature, n’était pas homme à se laisser prendre, et amadouer par los douces paroles du pieux vase d’élection. Il préféra donc rester sur le seuil de la porte en sommant à haute voix sa fille de sortir de cet antre d’hypocrisie. Terriblement scandalisé par ce procédé, le frère Paxwax fit tous les efforts pour calmer la fureur de Jones, mais Jones ne consentait à s’appaiser qu’à la condition que sa fille lui fét rendue; et comme on ne paraissait pas disposé à le satisfaire il continuait à crier et à vociférer plus fort que jamais. Le Révérend Sneaksby se décida alors à venir essayer la puissance de son éloquence, il commença d’abord à nier positivement la présence d’Anne dans sa maison, alléguant qu’il

avait en effet une servante qui lui ressemblait beaucoup, mais que son nom était Marie Smith. Pendant un moment Jones parut déconcerté et véritablement i] commençait à penser qu’il était possible qu’il se fût trompé, mais tout-à-coup ses regards tombèrent sur un parapluie, sur son propre parapluie, que sa fille avait emporté le jour de sa disparition, et qu’il reconnut à l’instant. S’élançant dans la maison comme un chien enragé, Jones s’empara du parapluie et se mit £ travailler les côtes de Sneaksby et de Paxwax si impitoyablement que ces dignes personnages eurent le corps tout couvert de meurtrissures avant même d’avoir eu le temps de se mettre en défense. Au milieu de tout ce fracas, Anne la belle mais fragile Anne, accourut en criant et en pleurant du fond de la cuisine, et tout le voisinage prit l’alarme ; on envoya chercher les constables et le résultat de toute cette esclandre fut que Jones, sa fille, les deux membres influents des Nouvelles Lumières ainsi que le parapluie, furent jetés dans une voilure de place et ignominieusement conduits au bureau de police de Bow Street.

Aussitôt leur arrivée au bureau, Jones dépécha un commissionnaire auprès de Madame Piggleberry, pour l’informer de ce qui arrivait, en l’invitant à venir prendre part à l’enquête qui allait avoir lieu et qui fut différée jusqu’à l’arrivée de la digne dame. Les parties furent alors introduites en présence du Magistrat, devant lequel elles firent une bien étrange entrée.

Le Révérend Sneaksby avait pris sa figure la plus

longue, en affectant le plus grand calme et ses grands airs de tristesse puritaine; il se pinçait les lèvres, tout en allongeant le menton, opération que les personnes de sa classe peuvent seules accomplir. Quant à cet excellent frère Panwan, il avait un air d’innocence si résignée que sans sa figure enluminée et rubiconde il eut sans doute réussi à atteindre l’effet qu’il se proposait de produire. Jones avait l’aspect fier et sévère, il semt blait prêt à sauter à la face des gens, à la moindre provocation, et il promenait des regards irrités de sa fille aux pieux vases d’élection. La jeune fille était confuse, tremblante, et semblait tourmentée par la crainte vague de faire connaissance avec la maison de correction de Bridewall. Enfin nous devons constater que la pauvre, Madame Piggleberry, qui se tenait un peu en arrière semblait écrasée par le malheur et qu’elle paraissait absorbée par l’action d’enflammer son œil droit en le frottant avec le coin de son tablier.

Les deux chefs des Nouvelles Lumières, Jones, et sa fille furent amenés à la barre comme inculpés de s’être battus et d’avoir provoqué un désordre qui avait jeté l’alarme dans tout le voisinage du lieu où la sène s’était passée. Mais le Magistrat n’eut pas besoin de pousser ' bien loin ses investigations pour écarter ces premiers chefs, et pour placer l’affaire sur un autre terrain.

— Ainsi donc, Monsieur Jones, — dit-il, - vous vous plaignez que Nathanlel Sneaksby et Ichabod Paxwax ont engagé votre fille à s’enfuir de votre maison, n’est-ce pas?

— Oui, Votre Honneur, — répliqua celui auquel ces paroles s’adressait ; — et si ce n’est pas là une raison pour leur pocher les yeux.

— Silence ! silence ! — s’écria la magistrat, — il ne s’agit pas de pocher les yeux, ou plutôt nous n’en avons que trop entendu sur ce sujet. Quel âge a votre fille, Monsieur Jones?

— Elle approche de ses vingt ans, Votre Honneur,

— répondit Jones, — et si ce n’est pas un âge oüelledevrait savoir mieux se conduire que je sois damné si

— Taisez- vous !,... taisez-vous!.... — interrompit lemagistrat, — n’employez pas un pareil langage ou je vous impose une amende de cinq shillings. Je veux que justice vous soit faite, car je vois qu’on a mal agi envers vous, mais il faudrait savoir dompter votre ca ractère.

— Homme de Belial ! — gémit Sneakshy, en dirigeant des regards empreints d’une impression de chagrin sur Jones et en levant ensuite ses yeux au ciel comme un canard surpris par l’orage.

— Homme de colère ! — murmura Paxwax, en imitant autant que possible le ton et les regards de son maître.

— Silence ! — s’écria l’huissier de service d’une voix aigre.

— Que dit ce Philistin, frère Paxwax ? — demanda Sneakshy, en prenant l’air d’un saint martyr.

— Il dit que nous tenions nos langues en bride, frère Sneakshy, — lui fut-il répondu d’un ton lugubre.

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— Silence ! — répéta de nouveau l’huissier.

— Sous le bon plaisir de Votre Honneur, - - dit Ma -

dame Piggleberrv, s’imaginant que le moment était venu pour elle de dire ce qu’elle savait de l’affaire, — ces deux vases impurs ont débauché et consommé la perte de la pauvre lille que j’aimais autant que si elle eût été ma mère... autant que si elle eftt été ma fille, voulaisje dire

— Oh ! ma tante, — s’écria Anne, pensant qu’elle

n’avait rien de mieux à faire que de jouer une petite scène et peut-être de se trouver mal pour en finir, — je sais que j’ai été bien ingrate, bien coupable envers mon père et envers vous, — contiuua-t-ellfe, en larmoyant, — mais tout cela, c’est de la faute, de ce grand hypocrite qui est-là

— Sœur Anne ! sœur Aune ! — s’écria Sneaksby sur le ton d’une douce réprimande, au moment où la jeune fille le montrait d’un doigt, pendant que de l’autre main elle tenait le bout de son tablier sur ses yeux. — Ne me suis-je pas conduit comme un frère envers toi.

— Oui, c’est vrai, et comme un époux aussi, — ajouta Paxwax, pensant que cette observation pourrait venir en aide à la cause de son chef.

— Je n’ai pas le plus léger douto sur ce point, — dit sèchement le magistrat ; — mais cette jeune femme a vingt ans et elle est d’êge à prendre soin d’elle-même. L’accusation de séduction n’est pas soutenable, et à moins que vous ne soyiez en mesure de prouver, Monsieur Jones, que lorsque votre fille s’est enfuie de chez

vous, elle a emporté des objets étant votre propriété et que ces objets se trouvent maintenant dans la demeure de ces hommes

— C’est un fait positif, — s’écria Jones, — elle a‘ emporté mon parapluie.

— Et mon billet de banque de dix livres, — s’écria Madame Piggleberry.

— Oh! le vil intérêt du lucre! — s’écria d’une voix gémissante Sneaksby, en levant les yeux au ciel.

— Un misérable parapluie recouvert en toile de coton ! — ajouta Paxwax avec accablement.

— Eh! bien, Monsieur, j’avouerai tout, si vous consentez à me promettre de no pas me faire de mal, — dit Anne, en pleurant cette fois véritablement, car elle voyait l’affaire prendre à chaque instant une tournure plus grave et plus sérieuse.

— C’est ce qu’il faut faire, dis la vérité ma fille, J s’écria Madame Piggleberry, — et Son Honneur ne se montrera pas sevère pour toi.

— Oh ! ma tante, — dit Anue d’un ton de reproche, — c’est votre faute si j’ai connu les Nouvelles Lumières... C’est vous qui m’avez conduite à ces hommes, — ajouta-t-elle en sanglotant.

— Maudites soient les Nouvelles Lumières, — s’écria Madame Piggleberry en lançant des regards furieux sur Sneaksby et sur Paxwax qui se tenaient debout en face du magistrat en affectant une hypocrite humilité et un air d’innocence résignée à supporter les outrages immérités.

— N’y avait-il pas là de quoi, je le demande, — dit Jones qui semblait brûler du désir de placer son mot,

— sentir l’envie de se ruer sur ces deux hommes et de leur cogner la tête l’une contre l’autre ?

— Silence!..., un tel langage ne convient pas ici,

— dit le magistrat. — Voyons, Madame, — ajouta-t-il en se tournant ver Madame Piggleberry, — parlez de ce billet de banque Ue dix livres.

— Oui, Monsieur, et je ne vous tromperai point, — dit la bonne femme, en accompagnant ses paroles d’une révérence. — Sous le bon plaisir de Votre Honneur, je suis une respectable veuve qui tient en location une maison dans Iermyn Street et qui paie régulièrement son loyer et ses impôts à l’échéance de chaque terme, quand les collecteurs font leur tournée. Jç gagne ma vie en louant mes appartements. Je reçois chez moi et je prends soin des gentlemen qui se présentent; c’est ainsi que j’ai été mise en relation avec ces vagabonds qui ont occupé des chambres dans ma maison que j’aurais pu louer à des personnes plus honorables, mais je les connais maintenant, les serpents, je sais à quoi m’en tenir sur leur masque hypocrite !

— La pauvre créature est sous l’influence de la colère ! — gémit Sneaksby.

— Et elle nous accable d’injures, — ajouta Paxwax.

— Nous sommes entre les mains des impies, mon frère, -r- soupira son révérend ami.

— Oui, nous sommes au pouvoir des hommes de Belial, — reprit à voix basse Ichabod.

— Puisse la lanière retomber quarante fois moins une sur ta peau, ami Paxwax, — murmura le premier.

*— Et puisses-tu passer une nuit et un jour dans les ceps, ami Sneaksby, — répliqua à voix basse Ichabod.

— Cessez ces conversations ! — s’écria le magistrat, — et arrivons à ce qui concerne ce billet de banque de dix livres.

— Sous le bon plaisir de Votre Honneur, — reprit Madame Piggleberry avec une nouvelle révérence, — je vais vous dire la vérité : c’était un billet de banque tout neuf, tout battant neuf, comme on- dit, qu 1 n’avait pas une tache, pas un pli, qui était doux et ferme sous la main. Eh ! bien, je l’ai donné à ma nièce qui est là devant vous et je lui ai dit: « Anne, tu vas faire la tournée chez les fournisseurs et leur payer les notes de la semaine. » « Oui, ma tante, » qu’elle m’a répondu; « va ma fille, » lui ai-je dit, et je lui ai remis le billet. Elle partit et je descendis dans ma cuisine pour faire cuire du foie au jambon. J’ai une passion pour le foie et le jambon, Votre Honneur, outre que c’est bon marché...

— Sensuelle femme d’Egypte ! — gémit Sneaksby eu se pourléchant les lèvres.

— C’est un met savoureux, d.i genre de ceux qu’aime Ichabod, — murmura Paxwax.

— Mais je mets toujours un oignon dans la sauce,

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sous le bon plaisir de Votre Honneur, — continua Madame Piggleberry, — et si Votre Honneur veut faire cette recommandation à son cuisinier...

— Revenons au billet de dix livres, — s’écria le magistrat avec impatience, — il no s’agit pas pour le moment de foie et de jambon.

— Je n’en parlerai plus, — dit Madame Piggleberry sérieusement, quoique son air de doute et les mouvements qu’elle imprimait à sa tête semblassent indiquer qu’elle n’était pas bien convaincue que son plat favori n’avait pas un rôle à jouer dans l’affaire. — Ehl bien donc, Votre Honneur, j’ai donné à la fille le billet de dix livres...

— Et je l’ai remis à Monsieur Snoaksby, — dit Anne en larmoyant. — Il était convenu que je devais quitter la maison paternelle et venir vivre avec lui dans sa nouvelle demeure; mais je ne devais pas le suivre immédiatement de crainte que mon père, ma mère, et ma tante ne se doutassent où j’étais. Quand j’eus reçu le billet de dix livres je pensai que c’était le vrai moment pour exécuter mon dessein et que cet argent servirait à m’acheter des vêtements; mais je n’achetai rien du tout, car Monsieur Sneaksby était alors très à court d’argent et lorsqu’il apprit que j’avais le billet de dix livres il me demanda de le lui donner, il me dit que le Seigneur en avait besoin.

• — Oh! Anne, tu ne peux pas dire que j’ai pris tes cycles d’or ! — fit observer le Révérend, la mine allongée et eu secouant la tête d’un air solennel .

— Ni tes cycles d’argent, — ajouta Paxwax d’un air sombre.

— Si, vous l’avez fait, — s’écria Anne avec énergie, — et le soir même vous vous êtes tellement énivrés tous les deux que j’ai eu honte de vous ; mais ces deux hommes, Votre Honneur, sont toujours à boire et souvent ils m’ont fort maltraitée ; je me serais enfuie de chez eux, si j’avais su où aller, car je n’osais pas retourner à la maison- Et maintenant que tout est enfin découvert, je suis toute disposée à dire tout ce que je sais sur eux. Ce sont deux scandaleux imposteurs, voilà ce qu’ils sont, — ajouta Anne en élevant la voix aivec un accent de colère.

— Sœur Anne ! sœur Anne! — s’écria Sneaksby en menaçant la jeune fille du doigt, — tu te repentiras de ton ingratitude envers celui qui s’est montré pouf"" toi un boh maître, un frère plein d’amour !

— Oh! envoyez-les en prison, Votre Honneur, — s’écria la jeune fille en se remettant à sangloter ; — car il m’a séduite, il m’a fait dévier du d:\oit chemin, et si mon père consent à me reprendre à-la maison, je serai bonne et sage à l’avenir.

— Bien, jeune fille, — dit le magistrat, — nous verrons tout-à-l’heure ce que décidera votre père, pour le moment, répondez à une ou deux questions: Monsieur Sneaksby savait-il comment vous étiez en possession de ce billet de dix livres q;:a vous lui avez remis ?

— Bien sûr, Votre Honneur, — répondit-elle, — je

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lui ait dit que c’était ma tante qui me l’avait donné et il m’a répondu que le Seigneur en avait besoin, alors je le lui ai remis. Il avait un tel empire sur moi alors !

— Et il ne vous a jamais rendu une partie de cette somme? — demanda le magistrat.

— Pas un denier, Votre Honneur, bién qu'il ait ou beaucoup d’argent depuis provenant soit de Salem, soit d’autres sources, et ce qu’il y a de plus c’est que les Nouvelles Lumières font construire en ce moment, pour lui et pour Monsieur Paxwax, deux belles maisons...

— S’il n’y a pas suffisamment de motifs pour Votre Honneur d’envoyer ces deux gredins en prison, que je sois pendu à l'instant! — s’écria Jones ; — quant à ma fille, je consens à la reprendre et à lui pardonner pour cette fois.

— Et je ne le ferai plus, père, — s’écria Anne, en tournant des regards suppliants vers son père ; — mais ma mère consentira-t-elle à me pardonner?

— Oui, oui, tout s’arrangera, — répondit son père.

— Alors ne pleure plus, mon amour, — murmura Madame Piggleberry d’un ton consolateur, — je reconnais que la faute est à moi pour t’avoir conduite à Salem et t’avoir jetée sous les pas des Nouvelles Lumières. Il est joli l’état de grâce dans lequel ils vous ont mis !

— Encore une question, jeune fille, — dit le magistrat : — • le prisonnier Paxwax connaissait-il la provenance de ce billet de banque ?

— Il savait tout, Votre Honneur, — répondit Anne, — le fait est que c’est lui qui a été changé le billet quand je l’ai remis à Monsieur Sneaksby.

— Cela suffît, — dit le magistrat, — nous n’avons pas à nous occuper de la question du parapluie. Maintenant, prisonniers, qu’avez-vous à dire pour votre défense?

— Véritablement cette jeune ûlle a porté un faux témoignage, — répondit Sneaksby de cette voix traînante qui lui était habituelle. — Et toi, à équitable juge! tu ne te laisseras pas induire par Satan à me persécuter. Jamais je n’ai rien reçu de cette jeune fille, . ni un cycle d’or ni un cycle d’argent, et quant à sa virginité, si elle n’est pas restée chaste, à coup sr ce n’est pas moi qui l’ai déflorée. Je l’ai prise comme une domestique pour me servir, aux gages de trois livres par trimestre, et comme elle n’est pas restée chez moi l’espace de trois mois, si elle n’a rien reçu c’est que le terme n’était pas échu. Elle est irritée contre moi, parceque je lui ai fait des observations à cause des assiduités d’un impie garçon de taverne du voisinage. Mais je lui pardonne, bien plus, je suis prêt à lui payer ses gages, bien qu'ils ne lu 1 soient pas dûs encore. Je vais envoyer chercher le frère Unthouk Snag et le frère Crick et les inviter à apporter de l’argent, pour restituer à la veuve Piggleberry les dix cycles d’or que sa nièce lui a pris. Cela suffira, je l’espère, ô interprète de la loi ! ajouta Sneaksby. — De cette façon la paix sera réta-

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blie entre nous, et je pourrai ceindre me, s reins et m’éloigner.

— Amcn\ — dit Jchabod d’un ton solennel.

— Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense ? — demanda le magistrat, en s’adressant h ce dernier.

— J’ai dit, — répondit-il.

— Alors je vais formuler sommairement ma décision f — continua le Magistrat. — C’est à l’aide d’une vile hypocrisie, d’une piété mensongère, et d’une complète immoralité que des hommes comme vous outragent la vraie religion. Je ne me préoccupe pas si un homme est membre de l’église établie, dissidente, ou catholique Tant qu’il est sincère, honnête, et fidèle aux devoirs de sa profession et de son culte, il est pour moi digue d’estime et de respect. Je sais parfaitement que parmi les dissidents il existe des hommes qui méritent l’admiration et les éloges Mais il y a des hypocrites, de faux dévots, de faux prophètes, et des imposteurs dans toutes les sectes. Sous le manteau respectable de la dissidence religieuse, il y a des fripons, comme vous, qui réussissent à imposer aux esprits crédules et ignorants. Votre outrage envers la société est d’autant plus grave que vous ôtes de ces loups sous la peau d’un mouton dont parle l’Ecriture. Vous revêtez le caractère sacré du prêtre pour cacher vos vices et votre vie dépravée. La Société doit être protégée contre de pareils hommes. La vraie religion ne doit pas être outragée avec impunité. En conséquence je con-

damne chacun de vous à trois mois d’emprisonnement comme fripons et comme vagabonds. Débarrassez la Cour de votre, présence.

Le Révérend Sneaksby leva les bras au ciel dans sa confusion, pendant que le frère Paxwax tombait à genoux et marmottait comme un écolier mis en pénitence. Mais le magistrat fut inébranlable et les deux chefs des Nouvelles Lumières furent enfermés dans un cachot jusqu’à la fin de l’audience ; puis conduits dans une voiture de place à la maison de correction pour déplorer leur mauvaise étoile et maudir le jour oh l’idée leur était venue de mettre Anne en état do grâce.

, Mais avant de terminer ce chapitre, nous profiterons de l’occasion pour déclarer qu’en mettant en scène de pareils personnages, nous n’avons eu en vue que d’appeler la réprobation sur les imposteurs et les hypocrites qui font métier et marchandise delà religion, et que jamais nous n’avons eu l’intention de tourner en ridicule les hommes honnêtes et sincères qui sont les pasteurs consciencieux de leur troupeau. Nous sommes convaincus que parmi les ministres dissideuts il y en a mille qui sont des hommes excellents, aimables, et véritablement pieux. En peignaut Sneaksby c’est une exception que nous avons voulu présenter au lecteur, et non tout une classe d’hommes que nous avons voulu flétrir. Nous sommes même tout prêts à déclarer que parmi les dissidents, il y a autant d’honnêtoté et de sincère piété que parmi les Ministres de 1 église établie.

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