CHAPITRE V
UNE ENTREVUB A NEWGATE
Deux mois et demie se sont écoulés depuis que l’ Honorable Arthur Eaton a été enfermé à Newgate pour attendre le jour oü il paraîtrait devant ses juges comme prévenu du meurtre de son valet William Dudley.
Nous rappellerons au lecteur que lors de l’enquête faite au Tribunal de Bow Street sur cette sombre et mystérieuse affaire, Eaton avait adressé au magistrat les paroles suivantes : — Je n’ai qu’une chose à dire à Votre Honneur c’estqueje suis innocent du crime affreux qui m’est imputé. Qu’une masse effroyable de présomptions se soient accumulées contre moi, je l’admets; mais il existe une clé pour déchiffrer ce terrible mystère, un fil conducteur à travers cette complication d’incidents si embrouillés, si obscurs quant à présent. Toutefois ; c’est mon secret; il serait inutile et sans avantage d’entrer dans des explications en ce moment et en ce lieu. Non, c’est dans une occasion plus solennelle, c’est de
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vant un tribunal d’uu ordre plus élevé que je me réserve de faire un récit dont les détails feront frémir tous les cœurs, et changeront en sympathie et en commisération, le sentiment do dégoût et d'horreur que j’inspire en ce moment.
On comprendra facilement que Eaton faisait alors allusion aux persécutions antérieures qu’il avait eues à subir de la part de Fernanda et dont il se réservait de taire connaître les détails, quand le moment serait venu.
Mais à l’époque dont nous parlons les journaux u’avaientpas les proportions qu’ils ont prises de nosjours et les comptes-rendus des tribunaux étaient très-brefs et très-concis. C’est pourquoi les paroles prononcées par Arthur avaient été complètement passées sous silence et il n’avait été fait nulle mention de sa déclaration qu’il possédait la clé pour expliquer ce mystère et qu’il ferait d’étonnantes révélations lorsque son affaire viendrait devant les assises. Les articles qui avaient paru se contentaient de mentionner le résultat, en ajoutant que les spectateurs avaient témoigné leur compassion pour un homme qui leur semblait être un monomane poussé par la folie à verser le sang.
Si telle avait été l’impression produite sur l’esprit des personnes présentes à l’enquôto et qui avaient epteudu les réponses qu’il avait faites au magistrat, rien d’étounant que cette opinion ait été partagée par ceux qui ne connaissaient do l’affaire que ce qu’ils en avaient lu dans les journaux. En somme les articles de journaux
étaient de nature à faire croire ^ une iponomanip et ne laisseient pas supposer qu’il eût des explications à fournir qu’il réservait pour le jour où il passerait en jugement. Telle était l’impression général existant dans le public ; mais il y avait naturellement des personnes ayant une manière de voir toute différente. Lord Marchmont, par exemple, le père du prisonnier, ne pouvait pas s’imaginer que son fils fût coupable du crime qui lui était imputé, quoique le chagrin qu’il avait éprouvé en recevant ce coup cruel avait failli le faire descendre au tombeau. Il y avait cncore i Pauline qui avait une trop noble confiance dans la droiture de son cousin, et dans l’énergie de son esprit pour croire qu’il avait commis ce crime affreux sous l’influence d’une monomanie. Lord et Lady Holderness avaient également de fortes raisons pour savoir à quoi s’en tenir, mais jusqu’au moment où ils s’étaient trouvés en face de Caroline déguisée en midsliipman, ils étaient restés convaincus que lors du jugement Arthur serait accablé par l’évidence des preuves réunies contre lui.
Près de deux mois et demi, avons-nous dit, s’étaient passés depuis que le jeune homme était enfermé à Newgate. Pendant cet intervalle les assises s’étaient assemblées une fois. Mais l’ouverture do ces assises avait suivi de si près l’incarcération d’Arthur, que son affaire avait été renvoyée à la première session. Dans cet intervalle il se remit un peu du choc qu’il avait éprouvé en se voyant considéré comme un monomaue, et pendant les deux derniers mois de son incarcération il
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avait eu de nombreuses conférences avec son avocat et son conseil,. Néanmoins il était encore accablé par le sentiment profond du malheur, delà dégradation, et du chagrin. Ses joues étaient redevenues aussi pâles que lorsqu’il périssait sous l’influence du poison, et-il lu* semblait que les sources de la vie se tarissaient en lui, sans espoir de retour.
• Il était dans ces conditions d’épuisement physique et d’accablement moral, quand il fut informé par un porte-clefs qu’une prisonnière, amenée la veille à New gâte, demandait instamment qu’il lui accordât un moment d’entretien. Aux questions adressées par Eaton, le porte-clefs répondit que c’était une certaine Caroline Walters, accusée de meurtre sur la personue d’une Madame Lindley. Avec la rapidité de l’éclair l’idée vint à l’esprit d’Arthur que l’entrevue sollicitée de lui, devait par un lien quelconque se rattacher à sa propre affaire, et cédant au pressentiment qui le poussait il invita le porte-clefs à amener immédiatement cette jeune femme dans son cachot.
Les réglements de la prison étaient loin d’être aussi sévères qu’ils le sont aujourd’hui, et le généreux pourboire que Caroline avait glissé dans la main du porteclefs, l’avait fortement disposé h se montrer obligeant envers elle; aussi, dès qu’il eut obtenu d’Eaton sou consentement à l’entrevue demandée, il s’empressa do conduire Caroline eu présence du jeune homme.
Elle portait maintenant un costume en rapport avec son sexe, et dès qu’elle parut dans le cachot d’Arthur,
ce dernier fut frappé par l’idée que la jeuue fille qui était 'là devant lui, ne pouvait pas avoir assassiné la vieille femme. Mais en l’examiuant plus attentivement il découvrit une expression de ferme résolution dans les lignes de sou visage et il reconnut qu’il y avait l’esprit énergique d’une femme ayant reçu les leçons de l’expérience, sous l’apparence de cette gracieuse jeune fille dont les charmes séduisants ne semblaient pas Encore arrivés à leur entier développement.
Le porte-clefs leur annonça qu’il reviendrait dans une heure, et quittant le cachot il en ferma et verouilla la porte. Arthur se leva de son siège et présenta une chaise à Caroline, puis reprenant sa place il attendit avec impatience qu’elle expliquât le motif (lésa visite.
— Monsieur Eaton, — dit-elle à voix basse, mais d’un ton ferme et décidé, — nous avonsdes intérêts identiques en ce moment, et la découverte que j’ai faite de l’existence de cette communauté d’intérêts, est la seule excuse que je puisse alléguer en me présentant devant vous,. En un mot, vous êtes innocent et je suis innocente, nous nous devons donc aide et secours l’un à l’autre pour prouver que nous ne sommes pas coupables, et bien plus, pour livrer le véritable coupable à la justice.
— Le véritable coupable, dans quelle affaire ? — demanda le jeune homme naturellement sur ses gardes en présence d’une étrangère.
— Dans les deux affaires! — lui fut-il répondu sans hésitation.
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— Ob ! serait-ce possible ! — s’écria Arthur eu tressaillant.
— En doutez-vous? — demanda Caroline d’un air
sérieux.
— Vous vous méprenez sur le sentiment qui m’a arraché une exclamation d’étonnement. La vérité est que j’ai un soupçon, mais vague, éloigné, sans base certaine et que mon étonnement vient de vous entendre, parler avec tant de confiance de ce qui n’est chez moi qu’à l’état de vague soupçon.
— Je comprends, — dit Caroline, — il y a eu des moments oh vous vous êtes imaginé que la même main qui avait frappé William Dudley pouvait également s’être souillée du meurtre de la sage-femme ; mais vous n’avez pu encoro arriver à la conviction que le fait était positif, n’est-ce pas ?
— Vous avez admirablement interprété mes pensées, Mademoiselle, — dit Eaton; — mais comment avez- vous acquis la certitude...
— Que Fernanda était coupable des deux assassinats? — dit Caroline d’un ton sinistre et significatif. — Ah ! Monsieur, l’évidence emprunte mille langues pour se manifester contre elle ; je sais tout ce qui s’est passé entre vous et cette perüde créature, cette Lady Holderness, car j’habitais la demeure de la sage-femme lorsqu’elle y est devenue mère, et quand l’enfant, preuve vivante de sa honte, a été assassiné par une nuit d’orage et de tempête.
— Assassiné ! — s’écria Arthur dont le pèle et beau
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visage prit tout-à-coup la plus vive expression d’horreur.
— Oui, assassiné par des mains criminelles ! — répéta Caroline. — J’ai entendu les cris du pauvre enfant, au milieu du fracas de la tempête.
— Assez!... assez!... — s’écria Eaton, en bondissant de son siège ; — c'était mon enfant, le fruit de ntrtre amour, de notre crime si l’on veut, mais je l’aurais chéri avéc autant d’idolâtrie que s’il n’était pas né dans la honte. Oh ! la criminelle, l’infâme meurtrière ! Juste Ciel ! Je ne veux plus avoir de pitié pour elle ! Il y a des moments où la compassion me poussait à mettre un sceau sur ma bouche, à ne rien dire de ce que je puis révéler, et à monter sur l’échafaud ou à me laisser enfermer comme fou à Bedlam, pour la sauver; car je me souvenais que je l’avais séduite, que j’avai s des torts envers elle, et que la vengeance qu’èlle poursuivait contre moi avait une excuse naturelle,... mais maintenant que vous m’assurez qu’elle a tué son enfant, mon enfant à moi...
— Ah ! Monsieur ! il y a un Dieu au-dessus de nous, et je vous ai dit la vérité ! — s’écria Caroline; — ma chambre était contiguë à celle occupée par Fernanda et j’ai entendu assez pour me rendre compte de toute l’horrible tragédie. L’enfant, aussitôt après sa naissance, a été précipité de la fenêtre dans les eaux profonde de la Tamise.
— Juste Ciel! ta foudre donnait donc cette nuit-là? — dit Arthur d’un tou solennel et en se laissant re-