‹ Les mysteres de la cour de LondresChapitre 8 sur 34 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dans une dfes plus belles parties du Comté de Varwick, est situé l’ancien village de. Bellenden. Rien de plus charmant et de plus pittoresque que ce petit groupe d’habitations construites sur la pente d’une colline et entourées d’une ceinture de chênes et de châtaigniers séculaires. Les tours de la vieille église étaient couvertes de lierres et l’édifice lui-même avait des proportions plus grandes que celles que présentent communément les simples églises de village, le cimetière était rempli de tombes et de pierres funéraires, dont quel- * ques-unes étaient si vieilles que les inscriptions gravées dans la pierre avaient entièrement disparues, effacées par la main du temps. La croyance universelle dans le village et dans les cantons environnants était que l’église de Bellenden était l’une des plus anciennes de tout le Royaume.

Il était environ deux heures de l’après-midi, quand

une chaise de poste s’arrêta aux Armes de Bellenden, la principale auberge du village. Il n’y avait pas d’armoiries sur les panneaux de la voiture, mais néanmoins cet équipage, malgré sa simplicité, fut immédiatement reconnu par l'aubergiste et par sa femme Ils se précipitèrent dehors, accompagnés du sommelier et des filles de service, les hommes la casquette à main et les femmes souriant avec force révérences, car plusieurs an nées s’étaient passées depuis que la Marquise de Bellenden avait honoré le village de sa présence, et son arrivée était d’autant mieux accueillie qu’elle était plus inattendue.

Oui, c’était la Marquise, elle-même, <fhi venait de s’arrêter aux Armes de Bellenden. Elle voyageait en chaise de poste, et n’était accompagnée que d’un valet de pied et d’une de ses femmes, tous deux depuis de longues années à son service et d’une fidélité éprouvée.

Aux félicitations de l’aubergiste et de sa femme, Sa Seigneurie répondit avec la plus grande affabilité et descendant de voiture elle entra dans le confortable parloir de l’auberge escortée par tout le personnel de l’établissement. Après avoir commandé quelques raf- . fraichissements elle exprima le désir qu’un messager fêt envoyé au recteur du village pour le prier de luiac-. corder la faveur de se rendre auprès d’elle, et comme ce révérend personnage avait son habitation à deux cents pas environ de la taverne, il ne tarda pas à se rendre à l’invitation de la Marquise.

— Monsieur Roberts, — dit Sa Seigneurie, après les compliments d’usage, — j’ai le désir de visiter l’église dans un but tout particulier. Je me propose de descendre dans le caveau funéraire de la famille de Bollenden, je vous prierai donc de prendre quelqu’un avec vous pour lever la pierre et pour m’éclairer dans cet asile de la mort. Peut-être serez-vous assez bon pour m’accompagner, vu que j’ai besoin d’un témoin qui assiste aux investigations auxquelles je vais me livrer.

— Les ordres de Votre Seigneurie seront promptement exécutés, — dit le révérend Roberts, nullement surpris par la nature des instructions qu’il venait de recevoir, attendu qu’il comprenait parfaitement que "le but que la Marquise de Bellenden se proposait avait trait au procès qu’elle soutenait contre la famille Montgomery, — comme de raison, Votre Seigneurie n’ignore pas que les caveaux ont déjà été visités, et les registres examinés par des agents envoyés de Londres, par le Comte de Montgomery et Lady ITolderness.

— J’ai connaissance du fait que vous mentionnez, — dit la Marquise, — j’ai vu le procès-verbal dressé par les agents de Lord Montgomery, et les preuves qu’ils ont recueillies lors de leur visite; mais je crois que le Comte lui-même était venu précédemment, n’est-ce pas?

— En effet, Madame, — répondit Roberts, — il y a environ trois mois, à ce que je puis croire. Mais Sa Seigueurie n’est restée dans le village que quelques heures, qu’elle a employées à interroger les plus vieux habitants du pays. 3*

— Et son enquête portait sur les traditions de la famille de Bellenden? — demanda la Marquise.

— Précisément, — répondit l’ecclésiastique, — avant de partir, Sa Seigneurie s’est rendue auprès de moi et m’a dit

— Répétez-moi tout ce que vous a dit le Comte, dans cette occasion, — s’écria la Marquise, — consultez votre mémoire et n’omettez pas un seul des mots qui sont sortis de sa bouche. Vous savez de quelle importance il est pour mes intérêts de connaître toutes les particularités de la visite du Comte de Montgomery en ce lieu.

— J’ai trop sujet de me louer des bontés de Votre Seigneurie, pour ne pas rechercher avec empressement toutes les occasions de lui prouver ma gratitude, — fit observer Roberts, — mais lors même qu’il n’en serait pas ainsi, le simple sentiment de la justice m’obligerait à fournir à Votre Seigneurie tous les renseignements qu’il me serait possible de lui donner, car je considère que vous êtes la victime d’un coupable complot ourdi pour vous priver de vos biens. C’est le sentiment dominant dans cette partie du comté.

— S’il est dominant.... il n’est pas universel, je suppose? — demanda la Marquise.

— Eh ! bien, xMadame, — répondit le Recteur, — je dois avouer qu’il y a quelques individus dans le village et dans les localités environnantes qui épousent les intérêts des Montgomery» ; mais je suppose qu’ils ont été bien payés pour se dévouer à leur cause, sans

cela ils ne seraient pas assez hardis pour affirmer comme ils le font que Votre Seigneurie perdra son procès.

— Quelles sont les personnes auxquelles vous faites allusion, — demanda Lady Bellenden, — et quelle réputation ont-elles dans le pays?

— Leur réputation?... — s’écria le Recteur, puis il

ajouta d’un ton sérieux : — il convient mal à un ministre Chrétien de s’exprimer trop sévèrement sur le compte des gens qui composent son troupeau, dans quelquo circonstance que ce soit, mais je ne puis en conscience déclarer que ces individus sont dignes de confiance, honnêtes et estimables. En somme, le maître et la maîtresse de l’auberge des Armes de Bellenden, pourront corroborer mes assertions

— Mais qui sont ces individus ? — demanda la Marquise avec impatience.

Tout en parlant elle tira de son sac des tablettes d’ivoire.

— En premier lieu, Madame, — répondit Roberts,

— il y a Chapman, le maçon

— C’est lui, sans doute, qui a été employé par les agents de Lord Montgoméry pour lever la pierre qui ferme le caveau de la famille de Bellenden? — dit la Marquise, pendant qu’elle écrivaitle nom de cet homme sur ses tablettes.

— Précisément, — répondit le Recteur, — le sacristain, Nathwich, qui est aussi maçon de son état, a été trôs-surpris et très-vexé que Chapman qui est complé-

tement étranger à l’église eût été chargé de l'opération. Mais telles étaient les instructions données par le Comte à ses agents, et comme les caveaux étaient ouverts et '■ v,isités en vertu d’une ordonnance de la Cour de la Chancellerie obtenue par le Comte de Montgomery, Northwich n’avait pas d’objection à faire ; en conséquence ce fut Chapman qui assista les agents.

— Continuez l’énumération des personnes suspectes . qui se prononcent contre moi et qui vous paraissent gagnées à la cause des Montgomerys, — dit la Marquise.

— .T’ai mentionné Chapman, — reprit Roberts, — et ceux qui viennent après lui sont les Austins, de vieux époux qui habitent à deux milles d’ici sur la route de la ferme de Malden. Ce sont de vilaines gens, je puis le garantir à Votre Seigneurie, et quoique menant en apparence une vie tranquille, j’ose dire qu’ils sont loin d’être des saints. Austin a une sœur, une veuve, qui habite une chaumière près deCougleton et sur laquelle il court également les plus mauvais bruits. Son nom est Bushman, c’est une très-vieille femme, mais remuante et d’une activité incroyable.

— Mais Congleton est à quarante mille d’ici, — interrompit la Marquise, — comment alors la réputation de cette vieille femme peut-elle être si bien connue dans le village de Bellenden ?

— Parce qu’elle a résidé ici, Votre Seigneurie, jusqu’à l’année dernière, — répondit Roberts, — et elle était comptée parmi les plus chauds partisans du Comte de Montgomery.

— N’avez-vous pas d’autres noms à me signaler encore ? — demanda la noble dame.

— Aucun, — répondit le Recteur. — Chapman, les Austins ,et la veuve Bushman, voilà ceux qui vous sont tout particulièrement hostiles; mais, à propos, je me rappelle que je n’ai pas informé Votre Seigneurie de ce que m’a dit le Comte de Montgomery lors de sa visite .il y a trois mois.

— Parlez lentement, Monsieur Roberts, — dit la Mar quise, — je prendrai en écrit ce que vous allez dire. Vous pouvez commencer.

— Sa Seigneurie se rendit auprès de moi avant de quitter le village, — continua le Recteur, — et après les compliments d’usage, elle me dit: «Monsieur Roberts, j’ai recueilli de curieuses particularités sur les membres les plus récemment décédés de la famille de Bellenden, particularités qui sont de la plus grande importance pour le procès que je soutiens contre la Marquise. » Je priai alors Sa Seigneurie de ne pas me faire de confidences, attendu les liens de reconnaissance qui m’attacliaient aux intérêts de la noble dame à laquelle je devais le. rectorat de Bellenden.. « Je n’ignore pas votre dévouement pour ma partie adverse, Monsieur Robert, » dit le Comte de Montgomery, « et loin quo ce dévouement m’indispose contre vous, il vous honore à mes yeux. Je me suis rendu près de vous, conduit par un sentiment de respectable courtoisie, et en même temps pour vous faire part des curieuses particularités que j’ai recueillies de la bouche des pa-

triarches du village, révélations qui m’ont suggéré la pensée de demander à la Cour que les caveaux de la famille de Bellenden soient visités, et que les registres de l’église soient examinés. » En entendant cela, je fis observer respectueusement, mais avec fermeté, que les registres étaient à la disposition de Sa Seigneurie, mais que je ne pouvais permettre que le caveau réservé à la sépulture des membres de la famille de Bellenden fut • ouvert sans une autorisation émanant de l’autorité compétente. « Vous avez grandement raison d’agir avec prudence, Monsieur Roberts, » s’écria le Comte de Montgomery d’un air dégagé et indifférent, « je compte m’adresser au Lord Chancelier pour obtenir l’ordre d’ouvrir le caveau des Bellenden, et j’enverrai ici des agents chargés de procéder à cette opération. L’examen des registres aura lieu en même temps. Il vaut mieux que les mêmes personnes soient chargées des deux investigations, attendu que cela n’entraînera qu’un seul dérangement des témoins, et que cela ménagera les frais. Je pense, Monsieur Roberts, que lorsque mes agents se présenteront vous ne leur susciterez aucun obstaclo. » Je répondis que j’obéirais à tout ordre émanant de l’autorité compétente antorisant l’ouverture du caveau, et qu’en ce qui concernait les registres, chacun pouvait librement en prendre communication à certaines conditions. « Le fait est, » reprit le Comte qui semblait disposé à se montrer communicatif, quoique, je puis l’assurer à Votre Seigneurie, il n’y eût rien d’encourageant dans mes manières envers lui,

« le fait est que presque tout le procès roule sur un certain acte que la Marquise a produit à la Cour. Cet acte, à ce qu’on dit, a ôté signé par le père du dernier Marquis de Çellenden, il y a cinquante ans, c’est-à-dire dans l’année 1745. Mais d’après ce que j’ai appris de la bouche d’un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, de celle d’un autre vieillard de soixante-treize ans, ce gui a été confirmé par uu troisième, ayant soixanteneuf ans, le Marquis de Bellenden, le prétendu signataire do l’acte a été mis au tombeau deux années avant 1745, et ceux de qui je tiens ces renseignements sont aidés dans leurs souvenirs et en position de se prononcer sur les dates, vu que l’année 1745 est celle de la rébellion. Si donc on établit que le père du dernier Marquis de Bellenden est mort en 1743, et non en 1745, alors l’acte produit devant la Cour est entaché de faux, puisqu’il porte la date de 1745. »

— Lord Montgomery a fait preuve d’une bien grande condescendance en vous informant de toutes ces particularités, — dit la Marquise de Bellenden qui avait littéralement transcrit chaque mot prononcé par le Recteur. — A-t-il encore ajouté quelque chose?

— Sa Seigneurie s’est contentée de dire que si elle paraissait si étrangement communicative, c’était uniquement parce que, voulant agir franchement et à ciel ouvert dans la conduite du procès qu’elle soutenait, peu lui importait que chacune des démarches qu’elle faisait pour arriver à la découverte de la vérité fût connue. Et maintenant que j’ai dit à Votre Seigneurie tout ce

qui s’est passé 4 entre le Comte de Montgomery et moi, je vais m’empresser de faire les préparatifs nécessaires pour sa visite à l’église.

Sur ces mots, le Révérend prit momentanément congé de la Marquise qui resta seule dans le parloir de l’auberge. Pendant quelques instants elle réfléchit profondément sur ce qu’elle venait d’entendre, puis avec un sourire de triomphe sur les lèvres, elle dit : —

— La victoire me restera et Eugène Montgomery, humilié, perdu de terreur, tombera suppliant à mes pieds.

Après avoir exprimé le sentiment intime qui l’animait, sentiment qui respirait plutôt la vengeance que la bienveillance et ta pieuse résignation d’une Ame Chrétienne, la Marquise de Bellenden sonna, pour appeler auprès d’elle ses serviteurs de confiance.

Il nous faut dire quelques mots de ces deux individus. La femme était une imposante matrone d’environ quarante aus, ayant conservé les restes d’une grande beauté et qui avait l’air on ne peut plus respectable. Véritablement sa physionomie, sa mise, ses manières, et son langage, semblaient dénoter une gravité sans hypocrisie et un profond sentiment religieux sans fanatisme.

Le valet do pied était un grand et bel homme, au teint brun, et à l’air sérieux. Il pouvait avoir quarante ans, sa taille était bien prise, ses membres vigoureux et bien proportionnés, sa tournure et ses manières étaient supérieures à sa situation. Il paraissait plus

vieux qu’il ne l’était en réalité, à cause de l’excessive gravité qui le- caractérisait et qui frappait tous ceux qui le voyaientpour la première fois, detelle sorte qu’il fallait le regarder à deux fois pour s’apercevoir qu’il était véritablement fort bel homme.

Eu un mot, si on les jugeait suf leur appareuce extérieure, la femme et l’homme présentaient le type, de deux domestiques d’un ordre tout à fait respectable et complètement digne.s d’être au service d’une honorable veuve jouissant de la meilleure réputation.

Nous avons dit qu’aussitôt après le départ de Roberts, la Marquise de Bellenden avait immédiatement appelé ses deux domestiques auprès d’elle et peut-être le lecteur s’attend-il à apprendre qu’ils conservèrent en entrant, cet air froid et rigide qui les faisait paraître si respectables et si graves. Mais il n’en est rien ! Aussitôt que la porte se fut refermée derrière eux leur aspect changea tout-à-coup, comme par magie, et les manières graves de la femine qui la faisaient paraître si imposante, l’air sérieux de l’homme qui lui donnait une apparence si respectable, furent mis de côté comme un masque fatiguant et ils parurent jouir avec bonheur d’un moment de liberté.

— Quelles nouvelles, ma chère? — demanda la femme avec un mélange de curiosité et d’intérêt amical, en prenant un siège sans attendre qu’elle y fût invitée.

— Oui, quelles nouvelles, Laura? — demanda le valet de pieds en se jetant sur un sofa, eu allongeant ses jambes, et en passant ses doigts dans les boucles de

90 les MYSTERES DE LA COUR DK LONDRES

ses cheveux parfumés. — Le Recteur était-il en position de vous apprendre quelque chose de plus que ce que vous saviez déjà ?

— Beaucoup de choses et des plus importantes, mon cher Richard, — répondit la Marquise évidemment accoutumée à la familiarité de ses deux domestiques. — En un mot, j’ai appris les endroits oh Montgomery et ses deux bandits à gages se sont arrêtés, et vous allez partir à l’instant pour faire les démarches nécessaires afin de tirer parti de ces renseignements. L’un de ces endroits est une chaumière à deux milles d’ici, sur la route de la ferme de Malden. elle est habitée par deux vieux époux du nom d’Austin. L’autre est également une chaumière, mais à cinquante milles de distance, près de Congleton, et la femme qui l’habite se nomme la veuve Bushman;un lien de parenté l’unit aux Austins.

— Et qu’avez-vous appris relativement à l’homme qui a ouvert le caveau aux agents du Comte de Montgomery? — demanda le valet de pieds.

— Ah! oui, qu’avez-vous appris de lui? — répéta la femme.

— Allons, ne vous montrez pas impatient, Richard, ni vous non plus, Marguerite, — dit la Marquise avec bonne humeur, — et vous saurez tout. Le maçon est un nommé Chapman, et il habite ce village. Je vous enverrai près de lui, Marguerite, pendant que j’irai faire ma visite à l’église, et vous n’épargnerez pas l’or pour le gagner à mes intérêts. Son témoignage peut sans contredit être fort important.

— Rapportez-vous en à moi, mon amour, — dit Marguerite avec assurance, — je ne négligerai rien pour servir vos intérêts.

— Je suis certain d’avance, Laura, que vous me croirez quand je vous donne la même assurance, — dit Richard ; — mais quand dois-je partir pour me rendre auprès de ces Austins qui demeurent dans le voisinage et cette veuve Bushman qui habite près de Congleton ?

— Je désire que vous partiez immédiatement, Richard, — répondit la Marquise, — vous parviendrez sans doute à vous procurer un véhicule quelconque.

— Ne vous inquiétez pas de cela, ma chère Laura, je saurai bien trouver des moyens de transport. Ditesmoi où et quand je dois vous rejoindre et je pars ?

— Vous me trouverez l’un et l’autre, ou vous aurez de mes nouvelles à la ferme de Malden, —répondit la Marquise ; — si je quitte la ferme avant votre arrivée, je vous laisserai une lettre. . Avez-vous l’argent nécessaire ?

— Largement, — répondit Richard, — .et maintenant je vous dis adieu.

En disant cela, le valet de pieds se leva du sofa et embrassa la Marquise de Belleoden. En un instant ses yeux habituellement si doux et si tendres, s’illuminèrent du feu le plus ardent et par ces miroirs de l’âme la nature passionnée de la grande dame se trahit. Jetant ses bras autour du cou de cet homme elle lui

rendit ses caresses ; ses lèvres vinrent s’appuyer contre les siennes, et aux éclairs quf jaillissaient de ses yeux, à la rougeur qui venait empourprer ses joues, aux mouvements tumultueux de son sein, il était facile de voir que le plus léger contact avec le beau valet suffisait pour rallumer ses ardentes passions.

— Chut !... on vient ! — s’écria Marguerite.

Et se levant de sa chaise elle reprit son air grave et digne avec aussi peu d’effort qu’elle l’avait quitté quelques instants auparavant.

Au même instant le beau valet de pieds, s’arrachant des bras de la Marquise, se redressa de toute sa hauteur et se tint debout devant elle avec l’apparence du plus profond respect. La Marquise lissa rapidement ses cheveux, arrangea son chapeau, et se composa une physionomie qui défiait l’observateur le plus attentif de retrouver la plus légère trace des désirs sensuels auxquels elle venait si récemment de s’abandonner. L’expression voluptueuse qui animait sa physionomie avait disparu et elle était aussi calme, aussi tranquille, que si jamais un baiser passionné n’avait effleuré ses joues rosées.

Aussi, quand le Révérend Roberts entra en revenant de l’église, il trouva les deux domostiques debout devabt leur maîtresso, l’écoutant avec la plus respectueuse déférence, tandis qu’elle leur donnait ses ordres avec la bonté et l’autorité d’une bonne maîtresse et d’une femme de haute naissance.

— Vous allez donc partir à l’instant, Richard, — dit

la Marquise, — et vous accomplirez avec des soins tout particuliers la commission que je vous ai donnée'.

-- Votre Seigneurie peut être tranquille sur ce point, — répondit le valet de pieds.

Puis après s’être incliné très-bas, sans qu’un seul muscle de son visage se départit de son habituelle gravité, il sortit.

— Et vous, Marguerite, — reprit la Marquise, — vous voudrez bien avoir la bonté d’aller dans le village et d’y recueillir les renseignements dont je vous ai parlé.

— Les ordres de Votre Seigneurie seront fidèlement exécutés, — répondit Marguerite qui quitta à sou tour le parloir.

— Tout est prêt maintenant à l’église pour la réception de Votre Seigneurie, — dit le Révérend Roberts.

— Je vous remercie, — dit la Marquise.

Puis s’empressant de jeter un châle sur ses épaules, elle accepta le bras du Recteur qui s’offrit pour l’accompagner à l’église.

Lors qu’elle traversa le village, tous les habitants sortirent sur le seuil de leurs portes pour la saluer et tous les saluts, toutes les révérences furent rendus par elle avec la plus aimable affabilité. En quelques minutes le citnetière fut atteint et sous le porche de l’église le sacristain et son aide attendaient son arrivée.

Le soleil donnait sur les vitraux des fenêtres et il

semblait que des lignes brillantes ou plutôt des colonnes obliques de poussière impalpable partaient des fenêtres et traversaient la nef de l’église. Appuyée sur le bras du Recteur et suivie par Northwich et son aide, la Marquise de Bellenden longea l’une des ailes jusqu’à une enceinte réservée, fermée par une séparation en pierre admirablement sculptée. Dans l’intérieur de cette enceinte les murs étaient couverts de tablettes monumentales consacrées à la mémoire des illustres morts de la noble maison de Bellenden, les dalles sur lesquelles on marchait étaient également couvertes d’inscriptions.

— Il y a, je crois, une pierre qui doit être levée, — dit la Marquise dont les regards interrogeaient le sol — celle qui recouvre l’escalier qui descend dans les caveaux?

• — Voilà la pierre dont vous parlez, — répondit Northwith en désignant avec son levier une certaine pierre.

— Levez-la, alors, — dit la Marquise; — l’opération sera-t-elle longue ? car si cela devait prendre beaucoup de temps, je chercherais dans les registres un certain acte de décès.

— Il ne nous faut pas longtemps pour soulever cette pierre, Madame, — répondit Northwith, — d’autant plus qu’elle a été déplacée récemment et qu’elle ne doit pas offrir de résistance. J’entends par là que le ciment ne doit pas encore être bien sec et d’ailleurs Chapman, le maçon, qui a été mis en réquisition par les agents du Comte de Montgomery, ne doit pas

s’être donné grand’ peine pour la resceller. C’est du reste ce que nous allons voir.

Le sacristain et son aide se mirent donc à l’œuvre et la Marquise de Bellendeu se décida à rester et à visiter les caveaux avant de se rendre à la sacristie pour compulser les registres.

Au bout de vingt minutes environ, l’énorme pierre était enlevée et reculée de façon à démasquer l’entrée du caveau souterrain. Le sacristain et son aide allumèrent leurs lanternes et après'avoir attendu quelques instants, pour laisser au mauvais air le temps de se dégager, ils descendirent l’étroit escalier de pierre qui conduisait aux caveaux funéraires de la famille de Bellenden. La Martjuise les suivit et le Recteur ferma la marche.

Le caveau que nous avons déjà décrit était spacieux, et autour des murs étaient disposées de nombreuses bières sur trois rangées dont la première reposait sur le sol. et les deux autres étaient supportées par des barres de fer scellées dans la maçonnerie ; de cette manière aucun cercueil ne reposait sur la rangée inférieure et entre chaque rangée il y avait un espace suffisant pour examiner les plaques de cuivre fixées sur la partie supérieure de chaque cercueil sans être obligé de les déplacer.

Les visiteurs étaient arrivés au bas de l’escalier et s’avançaient dans le caveau quan 1 une exclamation d’horreur échappa tout-à-coup au sacristain qui ouvratt la marche.

— Qu’y a-t-il, — demanda Lady Bellenden frappée pour un moment d’une involontaire terreur.

— Tenez.. , là-bas..., ce cercueil ! ... — dit Northwitch, en désignant du doigt une certaine direction, tandis que de l’autre main il élevait sa lanterne.

— • Ah! je vois, — s’écria son aide qui recula d’un pas ou deux en frissonnant de tout son corps.

Au même instant la Marquise et Roberts aperçurent l’objet qui avait produit une telle sensation sur le sacristain et son aide, et une exclamation d’horreur et de dégoût échappa à la noble dame et au Recteur. Sur la rangée supérieure, à l’extrémité du caveau, un cercueil était ouvert et un corps en putréfaction était exposé aux regards.

— Quel affreux spectacle! s’écria la Marquise de Bellenden, dont l’odorat était offensé par une odeur nauséabonde, — mais à qui peut appartenir ce corps pour être relativement si bien conservé?

— Mais, Madame, — répondit Northwitch, — ce corps pourrait être ici depuis vingt, trente, ou même quarante ans, et être beaucoup moins décomposé que ne l’est celui-ci. C’est l’embaumement qui les conserve et le cercueil los protège. Le cercueil qui renfermait ce corps a éclaté, comme Votre Seigneurie le voit, plomb et bois tout à cédé et il s’est ouvert. Mais j’aurai bientôt vu quel est ce corps.

Sur ces mots le sacristain s’approcha du cercueil et tint sa lanterne de façon à ce que la lumière tombât sur la partie fracturée du couvercle où se trouvait la plaque

de cuivre. Naturellement la lumière se répandit sur le cadavre dont le linceuil était tombé et laissait voir le visaige, le cou, la poitrine, et presque tout le côté droit.

— Selon moi, ce corps doit avoir été placé ici il y a vingt ans au moins, — fit observer le sacristain plus à portée maintenant de contempler cet ai Vieux spectacle, — il est même plus enflé et plus décoloré qu’il n’est décomposé, maintenant que je le vois de près. En somme il doit avoir été magnifiquement embaumé, car les traits sont encore dans un état de conservation parfaite et les mains sont entières. Tiens ! il y a la marque d’un anneau sur l’un des doigts ! Il ne doit pas y avoir longtemps que cet anneau était encore au doigt qui le portait, on voit sur la peau l’écorchure produite tout le long du doigt quand il a été enlevé. Mais, grand Dieu ! comme ce corps est étrangement décolore ! j’ai vu bien des cadavres dans ma vie, dont plusieurs avaient été embaumés, mais jamais je n’ai remarqué une aussi étrange décoloration. Et non seulement il est décoloré d’une manière qui n’est pas naturelle, mais il est enflé. On serait véritablement porté à croire que le mort a péri par le poison !

— Mais enfin quel est ce corps? — demanda l’aide avec impatience, — ne découvrez-vous pas la plaque, ou l’inscription est-elle effacée ?

— Non, elle est suffisamment lisib' \ — - répondit le sacristain, — laissez-moi voir. La date est 1775..., mais c’est le dernier Marquis de Bellenden , bien

sûr, l’époux de Sa Seigneurie ! — s’écria Northwith.

— Couvrez ces restes avec quelques chose ! — cria le Révérend Roberts, — non, attendez, je vais courir à la sacristie chercher ce qui convient.

— Non, ne prenez pas cette peine, — dit la Marquise, en s’appuyant sur son bras et d’une voix basse ot éteinte.

— Votre Seigneurie ne se sent pas bien? — s’écria Roberts, et tournant ses regards vers la Marquise, il fut effrayé du changement qui s’était opéré dans sa physionomie, — dois-je vous conduire hors d’ici? Venez cette épouvantable odeur, cet effrayant spec-

tacle, les paroles du sacristain, tout cela est bien fait pour faire perdre connaissance à Votre Seigneurie

— Non, non, je resterai, je me sens mieux maintenant, — murmura la Marquise, puis faisant un effort pour triompher des sentiments qui se livraient un combat dans son sein, elle se tourna vers le sacristain en disant : — Northwich, je vous conseille à l’avenir de peser d’avantage vos paroles et de ne pas dire ainsi tout ce qui vous passe par la tête. Réfléchissez avant de parler, car en vous laissant ainsi aller à exprimer les pensées inconsidérées qui vous viennent à l’esprit, vous risquez, sans intention, de faire naître les soupçons les plus désagréables.

— Je demande humblement pardon à Votre Seigneurie, — dit le sacristain qui ne vit pas tout de suite ou tendait l’admonestation qui lui ôtait adressée et qui se demandait en quoi il pouvait l’avoir méritée, — mais

ce dont je suis sûr, c’est de n’avoir pas eu la moindre intention de dire quelque chose d’offensant pour Votre Seigneurie, quand j’ai parlé de la décoloration du corps. Et quant à l’idée que j’ai exprimée que le dernier Marquis de Bellenden avait dû être empoisonné, elle est absurde ; mais j’ai fait cette observation avant de savoir quel cercueil c’était

— Assez sur ce sujet, Northwitch, — dit la Marquise avec une intonation de voix triste mais ferme, — vous avez profondément blessé mes sentiments, mais je vous pardonne, oui, je vous pardonne trèssincèrement, je sais que vous avez parlé sans réflexion

— C’est tout ce qu’il y a de plus vrai, sur mon âme, Madame, — s’écria le sacristain tout à fait déconcerté par le fâcheux effet produit par ses paroles, — nous savons tous que vous êtes une bonne et excellente dame, et j’aimerais mieux me couper la langue que de dire un seul mot qui pût vous offenser.

— Je vous crois, Northwitch, — dit la Marquise avec une indulgente compassion, — mais sachez, mon bon ami, que les restes mortels des humains présentent souvent de remarquables phénomènes, n’est-ce pas Monsieur Roberts ?

— Assurément, Madame la Marquise, — répondit le Recteur, qui, malgré ses bonnes intentions, poussait néanmoins la complaisance à l’extrême et se sentait disposé à corroborer tout ce que sa présente protectrice pouvait dire.

— L’enflure et la décoloration du corps de mon honoré mari, décédé depuis si longtemps, — continuat-elle avec une profonde tristesse, — ne sont que l’effet naturel de la décomposition, n’est-ce pas Monsieur Ro herts ?

— C’est indubitable, Madame, — lui répondit-

• — Et il est bien triste £t bien douloureux pour moi

d’avoir ôté condamnée aujourd’hui à contempler les restes de celui que j’avais sur la terre honoré du plus profond respect, — continua la Marquise, — mais qui depuis longtemps a pris au Ciel sa place parmi les saints ! Ah ! Monsieur Roberts, je ne suis pas hypocrite, je suis incapable d’affecter des sentiments que je n’éprouve pas réellement : pourtant j’admettrai avec franchise, avec candeur, que je n’ai pas eu d’amour pour l’honorable vieillard qui a fait de moi sa femme, m’a donné son nom, et transmis sa fortune, que de malhonnêtes prétendants tentent aujourd’hui à me ravir. Non, je ne l’ai pas aimé, dans le vrai sens du mot, mais j’ai respecté, révéré, et estimé l’homme qui a cherché par tous les moyens en son pouvoir à assurer mon bonheur

— Je suis heureux que Votre Seigneurie se soit ainsi expliquée sur ce point, — s’écria Northwitch, avec un sentiment de joie honnête, quoique exprimé peut-être un peu grossièrement, — car cet indigne Chapman déclare que Votre Seigneurie haïssait et détestaiHe Marquis, il va même, sauf le respect que je vous dois.

jusqu’à prétendre que Votre Seigneurie en aimait un autre

— Northwitch, assez, taisez- vous ! — s’écria l’excellent Roberts, complètement terrifié par l’indiscrétion du sacristain, quoiqu’elle fût inspirée par son sincère dévouement à la cause de la Marquise.

— Le venin des méchantes langues n’a pas de prise sur moi, — fit observer la Marquise avec une douce résignation, — et quels que soient les mauvais propos que Northwitch peut avoir entendus propager contre moi, il ne doit pas craindre de m’offenser en me les répétant; mais nous pourrons facilement choisir un lieu plus agréable pour reprendre cette conversation, et je sens que l’humidité de ce caveau commence à me glacer jusqu’aux os. Occupons-nous de la recherche qui me reste à faire et qui est la cause déterminante qui m’a fait descendre ici. Northwitch, veuillez chercher le cercueil du père de mon défunt mari ; la plaque doit porter la date de 1 745, mais s’il arrive que vous trouviez celle de 1743...

— Voici le cercueil, parlez, Madame, — dit le sacristain en s’arrêtant pour examiner la plaque qui était adhérente au couvercle ; — mais la date est 1743.

— Cela suffit, — dit la Marquise; — maintenant, arrachez cette plaque ou plutôt enlevez-la Je plus doucement possible et ayez bien soin de garderies quatre vis; — .puis, se tournant vers le Recteur, elle ajouta : — Monsieur Roberts, en votre qualité de mon témoin dans cette opération, veuillez ne pas perdre des yeux

102 LES MYSTÈRES DE LA COUR DE LONDRES cette plaque et les vis qui la fixaient, de manière à pouvoir certifier que cette plaque et les vis sont bien celles qui ont été détachées du cercueil en votre présence.

— Oui, Madame la Marquise, — répondit Roberts.

La plaque fut enlevée et remise avec les vis qui la fixaient entre les mains du Recteur. La Marquise alors quitta le caveau, après avoir généreusement récompensé le sacristain et son aide, et après leur avoir recommandé que le cercueil de son défunt mari fut convenablement réparé avant de sceller la pierre qui couvrait l’entrée du caveau.

Accompagnée par Roberts, la Marquise se rendit alors au vestiaire de l’église, et en y arrivant, elle dit :

— Avant tout, mon Révérend, enfermez la plaque et les vis détachées du cercueil dans uneenveloppodepapier, et apposez-y votre sceau de manière à pouvoir certifier l’identité de ces objets quand le moment sera venu.

Les instructions de la noble dame furent immédiatement suivies, et elle demanda alors au Recteur de lui montrer le registre des décès de la paroisse. Ouvrant un petit cabinet contigu à la sacristie, Roberts tira un énorme volume de l’armoire de fer dans laquelle les registres étaient enfermés, et la Marquise se mit à le compulser avec le plus grand soin ; enfin, elle trouva lamention qu’elle cherchait, qu’elle examina, et sur laquelle elle appela l’attention toute particulière de Roberts.

Quelques minutes après, Lady Bellcnden quittait l’église, et une fois de retour à l’auberge, elle monta dans sa voiture de voyage et partit du village accompagnée de sa fidèle Marguerite.

Page 1