‹ Les mystères de la mainChapitre 198 sur 203 · DÉJAZET · texte numérisé non relu

DÉJAZET

Tous ceux qui peuvent se reporter de vingt ans en arrière sans en arriver à l’enfance, tous les gens de

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quarante ans environ, se rappelleront avoir vu alors D<-jazet vive, alerte, fringante, pleine de verve, d’intelligence, d’esprit, de caprice, &'humour\ une véritable Lisette, une vraie Frétillon. Et ceux-là nous comprendront en nous voyant choisir de préférence l’étude de ses mains.

Pour nous, c’était alors non-seulement une artiste parfaite, mais une créatrice, une improvisatrice même; elle avait son genre de vérité à elle, la vérité poétisée dans le sens de l’entrain et de la gaillardise. C’était la grisette du pays latin, spirituelle de nature, et rendue intelligente et fine par le contact d’une jeunesse forcée de mêler la science aux plaisirs. Comme elle était alerte ! comme sa voix stridente donnait un mordant à toutes ces choses spirituellement osées! comme elle savait les faire passer à la faveur du rire qu’elle excitait à son gré 1 comme elle était gaie, nerveuse, pétulante, sans brûler les planches! quel goût! quel tact parfait! liélas! sa jeunesse est partie, la joyeuse jeunesse, si gracieuse, si belle, si verdoyante! la jeunesse, printemps de la vie! Giuveniu ])rimavera délia vifa. La nôtre aussi s’est envolée, à nous spectateurs de son époque ; elle est allée où vont les neiges d’antan! et maintenant nous ne trouvons plus rien au théâtre et dans le monde qui nous rappelle l’image de ce printemps perdu. Partout une vie sans fleurs, une vie sans feuilles ; partout les symptômes d’un précoce hiver!

Bonne Frétillon ! comme elle avait bien les goûts d’une autre épo([ue, trop peut-être, car elle n’a jamais pensé à

l'avenir; mais comme elle était artiste aussi! comme elle enlevait les bravos fanatiques d’une salle entière! C’est qu’elle leur jetait son cœur.

Ses planètes principales sont Jupiter, Mercure, la Lune et Vénus.

Jupiter lui donne l’ambition, la religion, l’entrain, la confiance, le goût des plaisirs et de la dépense, la voix stridente; il lui donne les dents longues sur le devant, et, d’accord avec Vénus, les yeux un peu saillants; mais Mercure et la Lune absorbent, par leur influence supérieure, toutes les autres signatures. Mercure lui donne l’œil vif, expressif, mobile , son teint mat et changeant, son menton un peu long, ses formes sveltes et élégantes dans leur finesse; c’est Mercure qui la rendait souple, gracieuse, agile, au point que l’amour de la danse a plus d’une fois été sur le point de la faire changer de scène. C’est Mercure qui lui donne l’esprit de saillie, de -repartie, la finesse, l’intelligence spontanée, la perspicacité pouvant au besoin s’étendre jusqu’à la ruse, et même la science dans l’art. Saturne a aussi sur elle une influence secondaire.

La Lune, effacée par Mercure, lui donne cependant le nez retroussé, la bouche faisant un peu la moue; la Lune lui inspire le caprice, la boutade, r/<«mo?/r, et parfois la tristesse et la mélancolie.

Sa main, que dit-elle? Deux lignes de cœur; une pour ses amis, l’autre pour ses amants. Quelle richesse d’expansion ! On serait tenté de s’arrêter là, car là est toute la fascination de l’artiste Son pouce est court; elle est mo-

bile, incertaine, insouciante, pleine de désirs ardents; elle est enthousiaste et découragée ; par ses doigts lisses, elle est femme de goût, elle saisit la moindre des impressions des spectateurs, elle improvise, elle arrange ; quaiid elle pressent le froid dans la salle, elle arrache, elle conquiert le succès ; car l’inspiration est sa loi , sa puissance.

Et si ses inspirations sont vives, elles sont justes aussi; elle va jusqu’où il faut aller, car ses doigts mixtes lui donnent à la fois le délire et la raison, l’ordre et le désordre, la poésie et la réalité.

Sa paume et ses doigts, de même longueur, lui donnent à un degré égal la synthèse et l’analyse; ainsi, elle comprend à la fois l’ensemble et les détails.

A cette harmonie de rapports, elle joint le nœud philosophique qui lui donne à la fois le qu’est-ce que ça me fait? de l’indépendance et la froide causalité. Et tout son pouce annonce plus de logique que de volonté! Aussi son talent rayonne du cœur; mais sa ligne de célébrité, celle qui monte au Soleil, part de sa ligne de tête. Ainsi, tout en s’abandonnant aux élans de l’àme, elle ne dépasse jamais les limites de la raison, et dit toujours juste soit en froid, soit en chaud.

C’est exaltation et raison tout à la fois !

Sa ligne de tête est franche, droite, d’une part; mais il s’y joint une branche qui descend brusquement vers la Lune (l’imagination), et qui, tout en la conservant artiste d’esprit et de cœur, jette peut-être un peu d’incertitude dans sa vie réelle, en la tenant continuellement enti'e la

raison et la folle au logis. Et de là des déceptions au milieu de ses triomplies, et des désespoirs causés par scs déceptions E

Un trou au milieu de la ligne de tête, sur le passage de la saturnienne (ligne de chance), indique une hallucination momentanée causée par une affaire de tête, un calcul manqué, une lésion dans les intérêts.

Un jour, au beau milieu de ses triomphes, la voix lui manqua.

Impressionnable comme elle l’est, elle crut sa carrière brisée, et le désespoir lui fit perdre pendant un temps la raison.

Plus tard, hélas ! plus tard, sur la seconde ligne de cœur, celle qui n’appartient pas aux amis, un autre trou profond annonce qu’un chagrin plus cruel encore , une liaison brisée, vint pendant quelque temps la jeter dans une tristesse allant jusqu’à l’hypocondrie. Bonne Déjazet ! elle est religieuse aussi. Jupiter, pointu, annonce des idées contemplatives ; le mont développé, accompagné de la croix mystique, dénote une vénération pour la religion, allant parfois jusqu’aux pratiques superstitieuses. Une organisation aussi sensitive, aussi complètement artiste, aussi forte, doit être accessible à toutes les sensations qui impressionnent l’humanité, de quelque part qu’elles puissent venir. Elle a pu être ambitieuse; elle l’est peut-être encore; mais son ambition est louable, car elle est basée non pas sur le désir de représentation

1. G’est aussi, ou le sait Jéjà, appétit de richesses pour les prodiguer.

par la richesse, mais sur le désir de célébrité ; et cette passion puissante et noble lorsqu’elle est bien dirigée, n a pas peu contribué à la faire parvenir. Le mont de Vénus, assez développé et un peu rayé, tout en augmentant les qualités ou les passions apportées par la douole ligne de cœur, ajoutait à son admirable verve et à sa grâce merveilleuse.

Dans sa main, la saturnienne s’unit dès le début à la ligne du Soleil, et monte côte à côte avec elle ; c’est-àdire qu’elle ne pouvait être heureuse que par l’art et qu’elle devait arriver infailliblement au talent et à la célébrité.

Le mont de Mercure, une de ses planètes dominantes, est très-développé chez elle ; ce qui annonce une grande perspicacité et un vif désir de science dans l’art, car ce mont de Mercure est tout à fait penché vers les sillons tracés sur le mont du Soleil.

Ses mains, un peu molles, indiquent un léger penchant à la paresse, qui, chez elle, devient exaltation pour toute merveillosité, et pour toute merveiilosité religieuse.

Quel talent immense et complet jadis ! Son intelligence est restée, mais le corps matériel a cessé de répondre à l’intelligence.

Le grand peintre vit dans ses toiles, le grand poète vit dans ses œuvres ; pourquoi faut-il que le temps fausse, dès leur vivant, des instruments autrefois si parfaits! Que reste- t-il du grand artiste dramatique? un noin peutêtre et par hasard. Mais c’est parce que le public lui a jeté

ù la face ses trépignements, ses bravos, ses enthousiasmes avec ses couronnes. Les acteurs d’élite ont été payés de leur vivant ; ils ont éprouvé les jouissances les plus vives, les plus réelles que l’amour-propre puisse donner; ils ont brillamment escompté leur part de gloire : ils n’ont plus rien à demander.

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