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La baronne, qui redoutait cette anecdote pour ses chastes oreilles, s’apprêtait à imposer silence à Boisfleury; mais au nom de Flore, elle se retourna vivement, oublia de couper, et perdit une levée.
— Cette danseuse, continua Boisfleury, avait trois adoratcurs, au nombre desquels je me trouvais, et une marchande à la toilette nommée madame Lopin. Flore avait remarqué chez madame Lopin un cachemire des Indes de 2,000 francs; die indiqua adroitement le cachemire et la marchande à l'adorateur numéro un, qui s’appelait Jules.
Nouveau tressaillement de la baronne.
— Mais, Madame, dit le marguillier, vous ne prenez pas garde à voire jeu.
Boisfleury, flatté de donner des distractions à la baronne, continua son récit.
— Jules, dit-il au docteur, oITrit le cachemire à la belle * Flore ; elle le revendit en cachette à madame Lopin, et se le fit donner immédiatement après par le numéro deux, qui se nommait Armand. Elle le revendit encore à madame Lopin, puis tourna ses regards vers moi, numéro trois, qu’elle appelait son petit Gustave.
Troisième tressaillement de la baronne, qui regarda Boisfleury avec une étrange attention.
— Décidément, je commence à lui plaire, pensa Boisfleury, qui regretta de ne pas avoir un jabot à chiffonner. 11 continua :
— Flore trouva le moyen de m’indiquer, comme aux deux autres, le cachemire et madame Lopin. Je m'empressai de mettre le précieux châle aux pieds de ma danseuse, ou plutôt sur ses épaules. Elle s’apprêtait à le revendre une troisième fois à madame Lopin, de sorte que ce cachemire de 2,000 f'r. allait rapporter à la belle Flore 5,700 fr., car elle payait chaque fois à madame Lopin un droit de courtage de 100 francs. Malheureusement pour Flore, je l’empêchai de compléter la
somme. Le hasard me fit découvrir sa ruse. Far chanté chrétienne, et pour être sa dernière dupe, je fis au châle une légère entaille qui ne lui permettait plus de le revendre à la marchande, et cette fois madame Lopin garda les 2,000 francs.
— C’est infâme! s’écria la baronne.
Était-ce Flore qu’elle trouvait infâme? était-ce l'entaille faite au cachemire ?
— Comment, Madame, vous nous écoutiez? dit le conteur, qui s’en apercevait parfaitement ; que voulez-vous, nous autres, vieux pécheurs, nous n’étions pas si sages que le sont nos enfants... je veux dire nos neveux, car mon neveu, M. Urbain Giraud, est d’une sagesse!... Mais cette petite Flore était assez jolie pour se permettre quelques excentricités. Si j’osais vous montrer cette gravure d’autrefois, que je viens de retrouver sur les quais et que j’ai là, dans ma poche...
— Son portrait! dit vivement la baronne, qui venait, ainsi que le marguillier, de quitter la table de whist, oh ! voyons!
f.c marguillier ouvrit de gros yeux stupéfaits, et lui dit :
— l£n quoi le portrait d’une femme de cette espèce peut-il vous intéresser, madame la baronne?
— Vous ne sauriez croire. Madame, continua Hoisfleury, en déroulant lentement le papier, toute la joie que j’ai éprouvée en voyant celle gravure. C’est une page du roman de mes jeunes ans! Je passais sur les quais, le cœur triste, la jambe un peu roidie par un rhumatisme, quand tout à coup, au milieu d’un étalage, sur un papier un peu sali, j’aperçus ma beüejeunesse, mon printemps, mes amours, qui me souhaitaient le bonjour en passant, Ma foi ! cela valait bien la peine de s’arrêter ; je suis revenu sur mes pas, et j’ai acheté mes cliers souvenirs printaniers pour 75 centimes. Voyez, dit-il en déployant tout à fait le papier, comme elle était jolie, cette petite Flore.
— Vous trouvez ! .dit la baronne en lui souriant, mais d’un
sourire si jeune et si frais, qu’elle en était toute transformée.
— Jolie... dit le raarguillier scandalisé, je ne trouve pas, moi.
— Vous ne vous y connaissez pas, reprit la baronne sèchement.
— Décidément, pensa Boisfleury, j’ai fasciné celte austère baronne.
— Voyez, Madame, lui dit-il, elle est représentée dans le rôle de Flore : un costume léger, olympien ; plus de fleurs que d’étoffe ; une jupe... décolletée, laissant voir des jambes admirablement moulées.
— C’est vrai, répondit la baronne en souriant toujours.
Le marguillier fut atterré.
— Que d’attraits ! continua Boisfleury. Elle est belle comme le jour... comme un jour maigre; elle n’a jamais été grasse. Mais quelle taille svelte 1 elle est grande, élancée ; et quels yeux! deux carquois, Madame, deux vrais carquois, tout pleins des flèches de l'amour... Elle doit être un peu changée, depuis trente-cinq ans... Mais un portrait, c’est une jeunesse éternelle. Décidément le papier et la toile sont des tissus plus solides que la peau, ils conservent plus lougtemps la fraîcheur du coloris.
— La baronne ne répondait pas; elle tenait les yeux baissés sur le portrait de Flore, et le regardait attentivement.
— Quand Boisfleury le reprit, il y aperçut une petite goutte d’eau, grosse comme une larme.
— Ma foi, pensa-t-il, puisque celte terrible baronne s’est adoucie, attendrie, je vais lui demander ce soir même la main de sa nièce pour mon neveu. H n’y a pas de cruelles pour moi : décidément, mon acte de naissance est un menteur; je n’ai pas plus de trente-huit ans.
La partie de whist était finie. On prenait congé de la baronne. Boisfleury se regarda dans une glace, se sourit, se rajusta, puis, quand tout le inonde fut parti, il resta seul
avec la baronne el lui demanda la faveur d’un entretien.
Elle fit un mouvement d'effroi, qui rendit Boisfleury orgueilleux el rayonnant.
— Ali ! ah ! pensa-t-il, je suis toujours un homme dangereux : on redoute la séduction d’un tëtea-tëte avec moi.
Il fit la demande en mariage avec uue grâce parfaite, l’entrcméla de petits compliments pour la baronne, et de pastilles de chocolat, qu’il lui offrit galamment.
Quand il eut fini, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres, et il attendit une réponse qui, selon lui, ne pouvait manquer d'ëtre favorable.
Quel fut son étonnement, lorsque la baronne, prenant ses grands airs, lui dit du ton le plus sec et avec les notes les plus aiguës:
— Monsieur, je ne doterai Séraphine que si elle épouse un homme de mon choix. J’estime infiniment M. Urbain Giraud ; mais il ne réunit aucune des conditions de naissance et de fortune, que je juge indispensables : la nièce de la baronne île Clarambourg u’épousera qu’un homme de grande famille.
Elle se leva, fit une révérence aussi roide que si ses membres eussent été à ressort, puis se retira dans sa chambre, laissant Boisfleury tout confus, mais jurant qu’on l’y reprendrait dés le lendemain.
Effectivement, le lendemain malin, l'impatient Boisfleury se présenta chez la baronne. 11 était à peine onze heures; onze heures, c’est le point du jour des grandes dames : l’aurore à Paris n’a pas de belles connaissances; en fait de femmes, elle ne voit guère que les laitières el les balayeuses.
— La femme 5e chambre fut tout étourdie de cette visite matinale, et dit à l’importun que madame ne recevait jamais avant deux heures.
— J’attendrai, dit Boisfleury.
— Vous attendrez pendant trois heures, Monsieur?
— Non... vous allez prévenir votre maîtresse.
— Mais madame n’est pas levée... Elle s’est couchée tard hier, et m'a dit de n’entrer chez elle qu’à midi.
— J’attendrai, reprit l'impassible Boisfleury.
La femme de chambre dut céder à tant de persistance.
— Eh bien, Monsieur, dit-elle impatientée, entrez dans le salon ; je n’avertirai madame que lorsqu’elle sonnera : je neveux pas me faire gronder, en la réveillant.
Elle l'introduisit dans le salon et le laissa seul. 11 se jeta sur un cauapé à la mode du premier Empire. U était ennuyé, désœuvré, maussade, comme les gens qui attendent.
Il remarqua une grande porte vitrée, qui donnait sur un balcon fleuri, tout rempli de caisses odorantes, alignées le long de la balustrade. Ce charmant balcon était comme le sourire de ce triste logis.
L’ennui, le désœuvrement, un fuchsia rouge, un rosier blanc, attirèrent là le visiteur. Les fenêtres de l’appartement donnaient sur le balcon; celles de la salle à manger, du grand et du petit salon, étaient franchement ouvertes, comme des fenêtres qui n’ont rien à cacher; mais un peu plus loin, des croisées hermétiquement fermées, des rideaux d’une mousseline épaisse et pudique, tirés avec un soin extrême, annonçaient la chambre de la barouue.
Boisfleurv, chaussé toujours finement, marchait sans qu'on pût distinguer le moindre craquement; du reste, si la haronne l’avait entendu, elle eût pu croire que c’était un domestique qui passait sur le balcon.
Il allait s'éloigner discrètement, lorsqu’un chat curieux apparut du travers des vitres. C’était léchât favori de la baronne; il était couché près de la fenêtre, sur un fauteuil de damas bleu, quand il lui prit fantaisie de voir ce qui se passait au dehors. Sans souci des convenances et à l'insu de sa maîtresse, il écarta le rideau avec sa griffe, montra ses
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moustaches, ses yeux de topaze et sa patte de velours.
Par un coin de la vitre indiscrète, que le rideau ne recouvrait plus, il laissa les regards pénétrer dans la chambre de sa maîtresse .
Boisfleury resta comme pétrifié, se frotta les yeux, puis les ouvrit bien grands, se demanda s’il avait toute sa raison, et se blottit dans un coin, où il pouvait voir sans être vu.
Là, immobile, stupéfait, il regarda la visiou qui lui apparaissait au travers de la vitre.
Une espèce de déesse, habillée de gaze et de fleurs, légère et court vêtue comme Perretle et Vénus, faisait des pirouettes devant une glace.
Cette femme, cette déesse, cette sylphide, cette danseuse, c’était la baronne de Clarambourg.
Dans ce costume fripé, aux paillettes noircies, aux fleurs fanées, le pauvre Boisfleury reconnut le frais costume de Flore. C’était bien autour de ces festons de fleurs que Zéphire voltigeait dans le ballet d’autrefois. En regardant avec attention les traits de la baronne, il reconnut sa légère danseuse. Sur ce visage vieilli, l’imagination de Boisfleury reconstruisit la beauté de Flore, absolument comme on rebâtit Mossoul sur les ruines de Ninive.
— C’est elle ! murmura Boisfleury, c’est Flore !
La baronne minaudait devant une psyché. La veille au soir, la vue de son portrait, d’un de ses adorateurs, le souvenir de ses anciens succès, l’avaient aiguillonnée et piquée de la tarentule. Elle s’était levée de bonne heure, avait mis soigneusement le verrou, puis elle avait ouvert la cassette mystérieuse où elle gardait les atours de Flore, et, moitié riant, moitié pleurant, elle avait essayé sa vieille jupe de gaze pailletée. La danseuse avait donné uncoup d’aile, qui venait de briser l’enveloppe de la sévère baronne. C’est que la jeunesse ne disparaît pas, comme ouïe suppose; elle se ren-
terme dans un étui, plus ou moins parcheminé; nulle main, pendant la vie, ne parvient il briser cet étui; mais parfois, au coin du feu, dans une chambre bien close, l’imagination peut l'ouvrir, et la belle jeunesse alors en sort toute fraîche et toute pimpante.
— Il est certain, se dit la baronne en souriant, que Gustave avait raison hier. J’étais une des plus jolies danseuses de l’Opéra.
Elle se regarda complaisamment dans la psyché, et le sourire lit place à une larme.
— C’est égal, reprit-elle, j’ai toujours la jambe admirablement faite.
Alors, se levant sur la pointe du pied et se faisant un pivot de sa jambe gauche, elle tendit la droite, et celte jambe fine et merveilleusement proportionnée, exécuta une pirouette tourbillonnante que la Rosati eût enviée.
Mais hélas! l’ancienne danseuse jeta un petit cri plaintif • et tomba sur un fauteuil. Une douleur rhumatismale vint arrêter la pirouette. C’était l’épingle qui faisait souffrir le papillon, et voulait le fixer au mur.
Elle laissa tomber l’écharpe de Flore, qu’elle tenait en arrondissant les bras; le petit chat s’en empara, et se mit à jouer avec cette précieuse gaze, sans se douter le moins du monde qu’il déchirait un souvenir.
— Milisl s'écria la baronne, laissez cela !
Et saisissant le chat, sans s’inquiéter de ses griffes, elle voulut le mettre sur le balcon, et entrouvrit vivement la porte, pour la refermer aussitôt.
Mais, ô terreur l elle, la sévére, l’austère, la prude baronne de Clarambourg, transformée dans ce moment en déesse en jupon court et pailleté, se trouva tout à coup en face de Boisfleury. %
— Madame, lui dit-il, aussi solennellement que si elle l’avait reçu dans son grand salon, vêtue de sa longue robe
LES MYSTÈRES flE LA MAISON. 113
marron cl coiffée d’uu bonnet de dentelle, Madame, j'ai l’honneur de vous demander, pour mon neveu, M. Urbain Giraud, la main de voire nièce, mademoiselle SérapHine de Rozah.
— Laissez-moi ! s’écria la baronne, qui se sauva dans lé coin le plus obscur de la chambre.
Mais Boisfleury l'y avait suivie, en fermant la porte sur lui.
— Sortez ! lui dit-elle impérieusement.
— Volontiers, Madame; mais auparavant j’attends une réponse. «
— Jamais je ne consentirai à ce mariage, dit la baronne.. Mais sortez, vous dis-je; les domestiques peuvent venir.
— Et vous ne voulez pas qu’ils surprennent le secret de la baronne, dit-il en souriant; ils pourraient le trahir. Me croyez-vous donc plus discret, ma charmante Flore ?... J’étais assez causeur, s’il vous en souvient, et je pourrais...
— Grand Dieu! dit la baronne, qui perdit la tête, parler, me ridiculiser, m’arracher toute celte considération que j’ai eu tant de peine à conquérir!... Oh ! je vous en supplie, ne. me perdez pas, Gustave!
— Gustave ! ah 1 c’est bien, ma chère Flore, de vous souvenir de mon petit nom. Je vois avec plaisir que vous me reconnaissez.
— Mais je ne l’ai pas dit, balbutia la danseuse.
— Oh ! vous ne pouvez pas le nier! Justement, s'écria t-il, ce châle dans lequel vous vous enveloppez est d'une couleur amarante, un peu passée, mais encore assez agréable. Permettez-moi d’en regarder le tissu, dit-il en prenant le châle, pendant que la baronne se cachait le visage dans ses mains.
Voici précisément l’entaille que j’ai faite à ce précieux cachemire, il y a trente-cinq ans.
— Ah ! Flore, déesse des fleurs, ah ! divinité de la danse, si le marguillier savait le secret de la baronne !
— Je consens à ce mariage ! s’écria Flore, qui tremblait
que Boisfleury ne trahit son secret, et qui voulait acheter son silence à tout prix.
— Enfin ! dit Boisfleury. Je compte sur voire promesse.
— lit vous, à votre tour, dit Flore, vous nie jurez...
De garder le silence ? Vous avez nia parole.
— Voyons, Gustave, reprit-elle en le regardant fixement, dites la vérité... Vous m’avez reconnue hier?
— Pas le moins du monde, répondit Boisfleury naïvement.
— Vous ôtes un impertinent, repartit sèchement la baronne ; mais, vous avez beau dire, vous ôtes plus changé .que moi.
— Hélas ! ma pauvre Flore, dit tristement Boisfleury, nous sommes changés tous les deux 1 Que voulez-vous, reprit-il plus légèrement, le Temps est un vieil imbécile qui met sa griffe sur les plus frais visages ; c’est pour cela que cette griffe s'appelle patte d’oie.
— Sortez, Gustave, sortez ! dit vivement la baronne, j'entends du bruit... Je veux m'enfermer et changer de costume.
' — C’est juste; il faut conserver votre réputation, Madame
la baronne! Ah ! Flore, quelle pirouette vous avez faite pour retomber sur le terrain de l’édilicalion ! Madame la baronne, je vous présente mes respectueux hommages, dit-il en sortant.
11 avnit promis le secret et le garda pour tous, excepté pour le docteur. Il s’était engagé formellement à lui raconter le résultat de l’entrevue ; il aurait voulu se taire, mais le docteur le questionna si vivement, promit si bien d’ôtre , muet, et tenait tant à enregistrer ses observations, que Boisfleury lui raconta la petite chronique de la baronne.
Le docteur fut stupéfait d'abord, puis ravi de la découverte. Il inscrivit l’histoire de la danseuse parmi les Mystères de la maison.
L’illustre baronne de Clarambourg fut inquiète pendant quelque temps. Elle qui jadis trahissait souvent ses serments
d’amour cl manquait à sa parole, elle craignait que Bois- .fleury ne fût pas plus fidèle à la sienne.
Qu’nllail-clle devenir s’il parlait ! Elle avait travaillé avec tant de persévérance à obtenir de la considération ! Elle avait allongé ses robes pour qu’on allongeât les saluts; après s’être si souvent travestie en déesse païenne, elle s’était déguisée en chrétienne, et avait attaché sur son visage un masque de vertu et de piété. En voyant que Boisfleury n’en dénouait pas les cordons, elle se rassura peu à peu, se remit à lever le front, et rede\inl aussi sèche, aussi prude, aussi médisante qu’à l’ordinaire.
Nous renonçons à peindre la joie d’Urbain et deSéraphine. Cette fois le mariage ne manqua pas, et l’on arriva à l’heure exacte : l'amoureux et méthodique Urbain ne pouvait pas souffrir le moindre retard. Les préparatifs furent moins brillants que la première fois ; mais du moins ils ne furent pas inutiles. 11 y eut moins de cierges sur l'autel ; la foule ne se pressa pas pour voir les fiancés, elle les regarda passer avec indifférence, comme le commun des martyrs, ou plutôt comme le commun des heureux. En revanche, ces badauds intelligents s’étaient extasiés, quelques instants auparavant, sur le bonheur d’une riche mariée, qu’on épousait ponr payer une charge.
Les jeunes époux allèrent s’agenouiller dans l’église oû ils s'étaient déjà fait le serment de s’aimer toujours. L’abbé Vermond, le digne curé, qui avait dit en les voyant : « Laissez prier ces deux enfants, » ne voulut céder à aucun autre prêtre la joie de bénir leur union, et en les voyant si heureux, si purs, si rayonnants, il se dit que c’était bien là un mariage selon Dieu.
lie
l'n Ciénle Incomplet.
Il y avait, parmi les amis des mariés, une jeune femme qui se demandait si, elle aussi, était aimée; si quelque jour elle ne changerait pas de non*, pour en prendre un glorieux et adoré : cette jeune femme, c’était Andrèse.
Depuis quelque temps, quand Fernand la rencontrait dans le monde, il se montrait assez assidu prés d'elle pour que la charitable baronne l’eût remarqué. Mais cela pouvait être tout simplement le papillonnage qui se fait toujours autour d’une jolie femme : il y a dans un salon plus de vingt hommes qui l'admirent avec les yeux, il n’y en a pas un souvent qui la regarde avec le cœur.
— S’il m’aime, se disait Andrèse, pourquoi ne pas demander ma main? Ne suis-je pas veuve et libre ?
Par instant, il lui passait dans l’amc des éclairs de jalousie. Irène était bien belle... N’avait-on pas supposé des relations coupables entre elle et Fernand...? En réfléchissant cependant, Andrèse se rassurait : Irène parlait toujours prime, report et déport, et son cœur était tout entier à la Bourse; mais elle pour ail le retirer fin courant.
Quand Urbain et Séraphine sortirent de l'église, radieux de bonheur, Fernand passa près d'Andrèsc, lui dit quelques mots, la salua, et l’enveloppa d’un regard d’admiration, qui lui mit un rayon de soleil dans le cœur.
Ln jeune peintre, qui avait fait ses études artistiques dans le mémo atelier que Fernand, vint frapper sur l’épaule de notre artiste, et lui dit :
— N’est-ce pas qu’elle est belle?
— Qui? demanda Fernand, madame de Beauvilliers?
— Je n’y ai pas fai l attention; je parle de cette jeune fille en chapeau rose, qui vient de passer près de vous.
— Oui, dit Fernand froidement, on en ferait un joli pastel... Eh bien ! que faites-vous donc?
— Je ramasse une épingle qu’elle vient de laisser tomber.
— Il fallait me dire que vous aviez besoin d’une épingle, mon cher Edgard, j’en avais une à Votre service.
— Ce n’eût pas été la môme chose, dit Edgard en souriant et en renfermant l’épingle dans son porte-monnaie. Quand je serai rentré, je la mettrai dans mon reliquaire, un précieux coffret, où j’ai déjà un bouquet de violettes, qu’elle a oublié au spectacle.
— Ah ! vous filez le parfait amour ! dit Fernand, qui lui prit le bras et marcha dans la rue avec lui. Songez que mademoiselle Clary Dartinville est unejeunc fille du monde» Celte belle passion ne peut finir que par un mariage.
— Mais sans doute, s’écria Edgard.
— Comment! sérieusement? dit Fernand; vous artiste, yous l'homme de l'inspiration, de la fantaisie, vous songez à vous marier! Mais cela ne convient qu’au vulgaire... Mon épicier est marié, mon bottier est marié; j’ai au-dessus de moi, pour voisin, un brave rentier qui joue au loto ; ch bien ! il est marié aussi. Ce qu’il nous faut à nous, ce sont de belles maîtresses. Là est la passion, là est la poésie.
— Allons donc! dit Edgard, qui se prit à hausser les épaules, voilà encore une de ces vieilles traditions qu’il faut démolir. Une belle maîtresse, comme celle de Raymond Dorcy, par exemple, et de tant d’autres de nos confrères, ce n’est pas de la poésie, c’est la prose la plus vulgaire; c’est une voix rauque, ce sont des manières sans distinction, c’est une conduite et une orthographe également émancipées; en un mot, c’est une fille de portière en falbalas.
— Fort bien, reprit Fernand j la conclusion de tout ceci
c’est qu’il nous faut à chacun une ménagère légitime, qui raccommode nos bas,,
— Eh ! je ne vous parle pas d’une ménagère 1 s’écria Edgard impatienté ; je vous parle d’une femme adorée qui vous comprenne, vous encourage, qui ail tous les nobles sentiments, tous les instincts élevés, cl n’en soit pas moins belle parce qu’elle porte votre nom. L’artiste est une Ame avant tout, c’est une Ame qu'il doit chercher.
— Ainsi, dit Fernand, vous trouvez poétique d’étre dans son ménage, au milieu d’une demi-douzaine d'enfants, avec une femme qui leur apprête des tartines de contiture?
— Eh! mon Dieu 1 reprit Edgard, l’hirondelle aussi veille sur son nid, et vous ne l’accuserez point de n’ûire pas poétique.
— Cependant, dit encore Fernand, nous autres artistes...
— Eh! précisément, répondit Edgard, nous autres artistes, nous devons avoir une vie plus sévèl-e, plus pure. Nous n’avons pas, sans doute, la haute mission du prêtre, qui nous domine tous par son caractère sacré, mais nous sommes aussi des missionnaires; nous avons de grandes vérités à prêcher, avec la plume ou le pinceau.
Je vous en prie, laissez dire à vos lapins qu’une vie désordonnée est une preuve de génie ; ils ont leurs raisons pour parler ainsi : ils n’ont souvent que leur inconduite et leurs folies pour se distinguer. Mais vous, qui avez le génie réel, le génie qui plane, ne descendez pas jusqu’à les imiter.
— Moi ! dit Fernand avec fierté, je ri’imite personne.
— Vous vous trompez ; vous croyez être très-iudépendant, et, par le fait, vous dépendez de toute la cour de ces petits jeunes gens qui vous entourent. Tandis qu’ils prennent servilement votre manière de procéder, votre coloris, et jusqu’à votre barbiche et à votre chapeau pointu, vous prenez, vous, l’homme indépendant, l’excentricité de leur conduite et de leur langage.
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— Vous ne savez pas ce que vous dites, répliqua Fernand. Vous ne me ferez pas changer d’avis. Je ne me laisserai jamais prendre à la monotonie, à la bourgeoisie du mariage. Si la vie est un voyage, n'en faisons pas un voyage en patache; que ce soit plutôt un train de plaisir, qui nous emporte dans le pays des grandes passions, sur les rails delà fantaisie.
— Soit, mais quelle sera la locomotive qui vous lancera?
— Eh parbleu 1 ce sera ma tôle ; je la chaufferai avec le feu des folles passions.
— Eh bien ! ma locomotive, à moi, reprit Edgard, c’est mon cœur; je le chaufferai avec le feu de l’amour chaste et pur, et quelque jour aussi, vous ferez comme mai.
— Non, certes! reprit Fernand.
— Vous verrez. Chez un véritable artiste, le cœur ne peut pas être mort ; il est endormi, comme la Belle aulxûs dormant.
— Pendant cent ans?
— Non, pendant peu d’années. Quelque jour, un sentiment vrai, puissant, un amour, un chagrin, un dévouement, que sais-je! viendra tout à coup rompre l'enchantement, comme fit le prince du conte de Perrault; alors ce cœur assoupi se réveillera aussi jeune, aussi vivant que s’il s’était endormi la veille.
Fernand se prit à rire avec incrédulité, lui serra la main et le quitta.
Le Salon s’ouvrit peu de temps après; Fernand Dufranvaî errait dans les vastes galeries du Palais de l’Industrie. Comme certains auteurs qui, dans un journal, ne lisent quelquefois que leurs articles, il ne s’occupait que de ses tableaux. Il passait à côté d’un air indifférent, mais jetait un coup d’œil furtif, pour voir si l’on s’arrêtait devant son œuvre.
Hélas! la gloire elle-même a ses déceptions! Comme le
nom de Fernand Dufranval Otait célèbre, comme la renommée, celte charmante bavarde, allait disant partout que scs tableaux étaient des œuvres de maître, on commençait par les chercher avec empressement; mais quand on y avait jeté un rapide regard, on passait, tandis qu’on s’arrêtait longtemps devant ceux d’Edgard Dalbin.
L’ambition est avide, elle veut la grande et large part, et, en fait de gloire, elle ne connaît pas de partage. Fernand souffrait cruellement; son front était brûlant, son cœur serré, et ses yeux brillaient de colère.
Il aperçut ses amis les plus vrais, ses admirateurs les plus enthousiastes, arrêtés devant un tableau d’Edgard. I/abbé Vermond, le digne prêtre qui avait marié Urbain et Séraphine, contemplait aussi cette belle œuvre, qui avait un pouvoir si attractif.
• L’abbé Vermond, qui avait eu l’occasion de parler quelquefois à Fernand, qui l'avait vu non pas prier, mais errer dans son église, pour y admirer quelques tableaux précieux ou quelque bas-relief, l’aperçut et l'aborda.
— Vous devez être content de cette toile, lui dit-il, les yeux encore humides ; le peintre a mis là toute son Ame.
Il vil Fernand sombre, embarrassé, et le prêtre, qui connaissait le cœur humain, devina ce qui se passait en lui.
— Où sont vos tableaux? reprit-il vivement; on en parle beaucoup et je liens à les voir.
Fernand le conduisit dans le grand salon, où étaient exposés scs tableaux. L’abbé Vermond, qui était connaisseur, les regarda avec attention, en apprécia le coloris, la touche vigoureuse, et lui dit sincèrement, mais froidement :
— C’est fort beau.
— Mais, s’écria Fernand, qui ne pouvait plus se contenir, vous admirez mes tableaux de sainteté, les yeux secs, et vous avez pleuré devant ceux d’Edgard 1 Vous n’êtes pas le seul, toutes les femmes qui passent devant s'arrêtent et s’at-
tendrisscnt. Il est évident que, lorsque le public est attiré, il y a une cause : quand l’oiseau est pris, c’est qu’il y a un filet. Or, quel est le filet ? Est-ce le coloris ? Non.. . pardonnezmoi ma franchise, mais le mien a des tons plus chauds, plus énergiques. Je suis plus coloriste que lui.
— C’est vrai, dit l’abbé Vermond.
— Est-ce le dessin? continua Fernand. Le sien est correct sans doute; après tout, le mienne l’est pas moins.. Est-ce l’élude des maîtres? Mais ma vie se passe à les étudier. Vous le savez mieux que personne, Monsieur l’abbé, vous avez dans votre église une Fort belle copie de Raphaël. Ne m’avez-vous pas vu vingt fois passer des heures entières en contemplation devant ce tableau? Quel est donc le secret d’Edgard ?
— Je puis vous l’apprendre, dit l’abbé.
— Vous?... Oh t parlez !
— Quand vous avez voulu vous inspirer pour faire un tableau de piété, je vous ai vu vingt fois dans mon église, c’est vrai ; mais vous y alliez en artiste, le lorgnon sur l’œil. J’y ai rencontré aussi Edgard Dalbin; mais je l’y ai vu les mains jointes. 11 admirait sans doute, pendant quelques instants, ce que mon église renferme d’artistique, mais il allait ensuite s’agenouiller au fond d’une chapelle. Vous ne cherchiez le Christ que sur les murailles; il le cherchait dans son cœur, où il le trouvait vivant et plein d’amour. Vous alliez tous les deux dans l'église faire une visite : vous, Monsieur Rufranval, vous avez regardé lç portrait du maître de la maison, et vous êtes parti; M. Edgard Dalbin a voulu le voir lui-méme et lui parler; ne vous étonnez pas s’il le peint plus fidèlement.
— Tout cela. Monsieur l’abbé, dit Fernand, pourrait faire un fort beau prône, mais...
— Mais vous réfléchirez. Vous avez une riche palette où rien ne manque, ni la laque, ni le vermillon, ni le bleu
d’ou Ire-mer ; mais tout cela ce sont des couleurs moi tes, il faut y joindre une couleur vivante, un rayon de soleil qu'on appelle la foi.
Ce rayon ne luisait pas encore ; Fernand se hâta de tourner les talons, et murmura entre ses dents :
• — Je méritais celle réponse-là. Quand on parle à un prê-
tre, on doit s’attendre à un sermon.
11 marchait d’un air sombre, en songeant à Fdgard. 11 était décidé à donuer tout au monde, à user au travail sa santé, sa vie s’il le fallait, pour l'emporter sur son rival ; il ne prétendait pas être distancé daus ce steeple-chase de la gloire.
— Je l’attends à l’année prochaine, se disait-il ; je veux que mon tableau de Roméo et Juliette fasse pâlir toutes ses toiles. Ah ! l’on m'oppose un rival ! K h bien , tant mieux 1 je lutterai, et je vaincrai!
•Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il vit Andrèse qui parcourait le Musée, avec son indolente marraine, Odélie de Orand-morne.
Andrèse avait plutôt l’air de la filleule d’une fée, tant elle était belle, gracieuse et poétique.
Tout à coup le regard de Fernand s'illumina ; il y eut dans son expression tant d’enthousiasme et presque d’adoration, qu’Andrèse en fut éblouie.
— Ah! mon Dieu! s’écria-l-clle toute frémissante de joie.
— Qu’as-tu donc? lui demanda Odélie.
— C’est un magnifique tableau que j’aperçois, reprit-elle vivement.
11 m'aime ! pensait-elle, il m’aime 1
— C’est la Juliette de Shakespeare, se disait Fernand en la regardant, la Juliette de Roméo... seulement ces beaux yeux noirs-là me seraient inutiles. C’est dommage! Julietteau caveau funéraire, endormie, morte pour tous, a nécessairement les yeux fermés. Il faudrait aussi dans le visage des tons plus pâles, plus livides.
— Oh! que je suis heureuse! permit Andrèse, qui palpitait sous son regard.
Il n’y a rien de magnétique comme le regard; celui des indifférents glisse 6ur yous, mais le regard de ceux qu’on aime est, pour ainsi dire, palpable; il vous atteint de loin, vous le sentez, il vous touche, il 6’introduit jusque dans votre' cœur, il le réveille et le fait battre.
Andrèse éprouvait tout cela. Ce regard était pour elle comme un aveu muet, et, comme ce charmant fardeau du bonheur fait souvent fléchir nos âmes, qui n’y sont pas habituées, elle se sentit trembler et pâlir. 11 y eut alors encore plus d’adoration dans les yeux de Fernand.
— Voiciles tons blanchâtres qu'il me faut! pensa-t-il... l’admirable Juliette 1 Quel dommage que cette charmante madame Beauvilliers soit une de ces femmes honnêtes qui ne connaissent que la morale, le devoir, le mariage ! Je l’aurais aimée comme un fou, si elle avait voulu m’aimer comme une folle.
Tout en songeant ainsi, il était arrivé près d’Andrôse. Il l'aborda, et lui parla avec tant d’empressement, l’exaltation et la poésie de sa tôle semblèrent si bien venir de sou cœur, qu’Andrôse se crut adorée.
Tout à coup, Odélie jeta un cri de joie; elle avait vu une banquette libre.
Elle entraîna sa belle filleule avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle, et se jela sur la banquette, tandis que Fernand prenait place auprès d’Andrèse.
— Quel bonheur 1 se dit la-créole avec une joie de paresseuse, je vais me reposer !
— Quel bonheur 1 se dit Fernand en regardant Andrèse, je vais étudier à loisir les lignes de cette ravissante figure.
— Quel bonheur 1 se dit Andrèse, nous allons causer plus longtemps.
LES MYSTÈRES l>E LA MAISON.
Le bonheur est le véritable Janus; seulement, au lieu d’avoir deux visages, il en a mille.
Ils étaient l;l, depuis quelques instants, lorsqu’il se fit une certaine rumeur devant eux.
Quelques jeunes gens passaient en désignant quelqu’un du 'doigt, et en disant à haute voix :
— C’est le vampire !
— Comment, le vampire! dit Andrèse, ce n’est pas, je suppose, celui de lord Byron... 11 ne doit pas être aussi redoutable?
— Peut-êlre, dit le docteur qui, depuis un instant, était près de leur banquetle, sans qu’ils y fissenl attention.
— Ah! voilà notre cher docteur avec ses mystères, dit Andrèse.
— En effet, dit le docteur, il s’agit ici d’un des mystères les plus sanglants, et en môme temps les plus méprisables de nos familles parisiennes. Trois de mes amis ont pénétré dans la maison de ce vampire : quelques mois après, l’un se. brûlait la cervelle, l’autre était tué dans un duel, et le troisième faisait une banqueroute frauduleuse; car ce vampire-là s’abreuve à la fois de sang et d’or.
— Vraiment! dit nonchalamment la créole, cela me distrairait de le voir; car, en fait de vampire, je ne connais qu’une chauve-souris de l’Amérique, un vampire ailé, dont la langue, armée de piquants, ouvre les veines de ceux qui ont le malheur de s’endormir sur le chemin.
— Eh bien, Madame, si vous voulez connaître le vampire, reprit le docteur en le désignant du doigt, regardez-le, car le voici.
l.ES MYSTÈIIES DE LA MAISON.
lies Clients de .11. Duperret.
— Maisjo n’aperçois pas le moindre vampire, ditAndrèse, je ne vois pas le plus petit spectre traînant son linceul après lui...
— Le spectre ? le voici, vous dis-je !
Effectivement, le spectre passait devant eux, avec un grand bruit, non pas de chaînes, mais de taffetas traînant sur le plancher ou frôlant les passants, car le spectre était une femme, dont le linceul de soie, semé de petits bouquets brochés, roses, bleus, voyants, chatoyants, avait bien cinq mètres de tour, et balayait orgueilleusement la salle.
Le vampire pouvait avoir vingt-deux ans ; malgré sa toilette brillante, son origine vulgaire se trahissait : ses gros pieds déformaient ses minces bottines, et ses mains épaisses faisaient craquer scs gants paille. Le vampire passait pour une jolie femme; c’était une Circé de pacotille; elle avait cet éclat vulgaire qui séduit certaines gens, et celle beauté de la jeunesse qui, chez elle, pouvait à juste litre s’appeler la beauté du diable. Malgré cette jeunesse pourtant, fidèle aux usages des princesses du quartier Bréda, elle était peinte comme un tableau : elle s'était mis du noir sur les cils, dans le coin des yeux pour les allonger, de la poudre de riz surle front et du rouge végétal sur les joues.
Fernand trouva que sa ligure ressemblait à une palette. 11 affirma que ces dames du demi-monde venaient de créer une nouvelle école de peinture, qui prendrait place à côté de l’école italienne, espagnole, allemande, et s’appellerait l’école parisienne.
Le vampire dit quelques mots en passant, et sa voix était
si commune, si rauque, qu’un poêle ou un musicien se serait bouché les oreilles. C’est un cruel désenchantement qu’une voix rauque ; cet instrument que chacun a dans le gosier est quelquefois fort peu harmonieux : chez Andrèse, c’était une harpe éolienne ; chez le vampire, c'était un orgue de Barbarie.
— Ah ! grand Dieu ! s’écria le docteur en regardant le brillant cavalier auquel le vampire donnait le bras.
— Qu’avez-vous donc ? dit la créole.
— Venez, venez, Odélie, reprit Andrèse, qui avait suivi la direction des regards du docteur.
Et elle tâchait d’entraluer sa marraine, pour détourner son attention du vampire et du jeune homme qui l’accompagnait.
— Laissez-moi donc rue reposer, ma chère enfant, dit Odélie avec sa nonchalance créole. Parce qu’une femme passe devant moi en donnant le bras à mon mari, est-ce une raison pour me déranger?
— Gomment! vous aviez vu?...
— Mais certainement... Si je me mettais en colère chaque fois qu’il me donne des sujets de jalousie, ce serait une agitation perpétuelle. Songez -y donc : l’autre jour, il lui a pris la fantaisie d’être bigame; maintenant le voilà amoureux d’un vampire. On n’a jamais vu un cœur plus occupé.
— Madame, lui dit brusquement le docteur, vous et votre mari, êtes-vous séparés de biens?
— Oui, dit la créole, et mon revenu, a moi, est assez beau. J'ai, à la Guadeloupe, mon habitation de Grandmorne, qui, avec la sucrerie et la caféière, peut bien me rapporter chaque année une quarantaine de mille francs.
— Et la fortune personnelle de votre mari est-elle considérable?
— Elle est superbe; il a cent mille livres de rente.
— Eh bien ! Madame, si je le rencontre dans six mois, il m'empruntera cent sous.
— Comment? >. *
— Ce vampire féminin a détruit bien d’autres fortunes. Voyez-vous ses dents blanches? cela croque les lingots comme des pralines. Le vampire de lord Hyrou suçait le sang moins avidement que celui-ci n’absorbe l’or.
Raoul n'avait même pas aperçu sa femme, et s’était éloigné avec son vampire. La créole était à peu près reposée; on se leva pour reprendre la flânerie artistique.
Fernand offrit le bras à Andrèse, qui était radieuse. Pendant quelques instants il marcha silencieusement, en l’enveloppant de ses regards.
Andrèse se sentait admirée, et fut toute chagrine de le voir interrompre cette douce occupation pour saluer avec empressement une femme qui vint à passer.
Cette femme était la belle Irène; elle se trouvait si près d’Andrèse, qu’elles furent forcées d’échanger quelque mots.
O terreur! Irène parlait peinture, glacis, tons froids, tons chauds, couleurs papillotantes.
Andrèse frémit, et se sentit dans l’âme tous les démons de la jalousie.
Elle se rassura cependant en songeant qu’on était au Musée, que c’était une conversation locale, et que d’ailleurs Fernand restait près d’elle et ne paraissait pas disposé à la quitter. Du reste, que leur rivalité fût fondée ou non, il n’en était pas moins vrai que, par instinct, Andrèse et Irène se détestaient souverainement; mais, comme c’étaient deux femmes bien élevées, elles se parlèrent avec toutes sortes de grâces et de sourires. A Paris, le cœur d’une femme du monde a plus de voiles que le visage d’une femme turque.
Irène jeta à Fernand un coup d’œil rapide, imperceptible ; par bonheur, Andrèse ne le surprit pas, car il y avait toutes les flammes de la colère et du dépit.
Sa longue robe de velours noir la faisait paraître encore plus imposante et plus pâle que d'habitude; elle s'éloigna majestueusement, etOdélie dit en la regardant :
— Elle est superbe, celte femme!... mais je ne sais pourquoi elle m’inspire un sentiment de répulsion, presque de terreur.
— Cela ne m'étonne pas, dit le docteur, c’est une héroïne d’Anne RadclilTe, un mystère en robe de velours... 4e voudrais pourtant bien, contioua-t-il d’un ton moitié grave et * moitié plaisant, trouver l'issue du souterrain où elle enferme son mari .
Odélie le regardait d’un air stupéfait, lorsque tout à coup elle jeta un cri. Un monsieur pressé, qui bouleversait, coudoyait et dérangeait tout le monde, venait de marcher sur son petit pied de Cendrillon.
— Prenez donc garde, Monsieur! s’écria le docteur... Tiens, c’est M. Duperret!
— Madame voudra bien m’excuser, dit le chirurgien, qui tenait sa montre à la main. Je suis si pressé, cher docteur ! Il est trois heures quarante minutes, et je suis attendu à quatre heures et à six heures, pour deux consultations. J’ai, rue du Helder, une fracture simple, un radius brisé, peu de chose; mais, rue du Mail, j'ai une fracture double, le tibia et le péroné cassés comme du verre : c’est magnifique !
Il aperçut Fernand et lui dit à la hâte, par politesse :
— J’ai vu un de vos petits tableaux, M. Dufranval.
Le petit tableau était une toile de six pieds.
— Lequel? demanda Fernand, qui parut médiocrement content.
— Une scène de torture; c'est très-gracieux, très-gracieux! Vous avez raison de remplir vos loisirs. Malheureusement, nous autres gens sérieux et occupés, nous avons à peine le temps de regarder toutes ces jolies petites choses... Mon
Dieu! quel esclavage qu’une aussi nombreuse clientèle. Adieu, Messieurs... Mesdames, je vous salue.
Il partit comme une flèche, en marchant sur une douzaine de robes, et en écrasant je ne sais combien de pieds.
Le docteur sortit du Palais de l’Industrie, traversa les Champs-Elysées, et comme il n’avait pas ce jour-là les nombreuses occupations de M. Duperret, il se mit à flâner le long des quais.
De temps en temps il s’arrêtait comme un badaud, comme un poëte, comme un enfant, pour regarder l’eau qui coulait cl lui donnait, au milieu de Paris, un échantillon de la belle nature.
11 y a' à Paris des gens paisibles, débonnaires et surtout profondément désœuvrés, qui se livrent aux délices de la pèche à la ligne. Ces gens-là lisent les Petites-Affiches le malin, pèchent à la ligne dans la journée, et le soir jouent aux dominos.
Le docteur, qui aimait à faire des études, se pencha sur le parapet, et chercha à découvrir cette variété de badauds, dont il avait entendu parler, et qu’on pourrait appeler les badauds aquatiques.
Tout à coup il partit d’un éclat de rire, qui n’étonna personne autour de lui, car le quai était désert; le seul pêcheur qui bayât aux corneilles, ou plutôt aux poissons, savourait sa joie sans témoins.
— Mais, en vérité, se dit le docteur, c’est bien sa tournure; il n’y a pas un homme à Paris qui soit aussi roide et aussi empesé que cela.
Et le docteur descendit rapidement les marches qui conduisaient au rivage; il s’approcha du paisible pêcheur et s’écria :
— Je ne me trompais pas, c’est bien M. Duperret!
Le chirurgien retourna la tète, et resta stupéfait.
— Bonjour, mon illustre confrère, dit le docteur en le saluant, comment se portent... vos poissons?
— Monsieur, tlil le chirurgien, dans quelle intention nie poursuivez-vous jusqu’ici?
— Mais dans une intention toute charitable, dit le docteur en tirant sa montre, pour vous dire qu’il est quatre heures et demie, et que vous ôtes attendu à quatre heures précises rue du llelder, pour une consultation... à moins que vos clients ne soient des goujons... ou une carpe en pâmoison qui tourne des yeux mourants...
— Monsieur, vous m’insultez, et un homme sérieux comme moi ue souffre pas...
— Précisément, mon cher confrère, un homme sérieux comme vous est un trésor pour moi. Du reste, soyez sans inquiétude, je profiterai de cette découverte, sans doute, pour mes études psychologiques, mais je ne vous trahirai pas, je serai muet comme une de vos carpes.
11 le salua poliment, et s’éloigna en se disant :
— Voilà donc ce mystère! On vient se fixer à Paris avec plus ou moins de science, peu d’argent et pas du tout de clients. On attend naïvement qu'ils arrivent : ils s'obstinent à ne pas venir. On reste les bras croisés dans un logis désert, silencieux, et que nul coup de sonnette ne vient troubler, à l'heure de la consultation. Alors on écrit sur sa porte: Sonnette du chirurgien. On prend un domestique intelligent et peu coûteux, puis on se lance dans le monde, on fait de nombreuses visites dans les maisons où l’on sait devoir rencontrer un cercle choisi, c’est-à-dire des personnages influents ou estropiés.
Pendant ces visites, le domestique intelligent arrive dans l’antichambre dire à grands cris qu’on demande monsieur pour une opération. La commission est transmise par le valet du logis, qui vient annoncer à haute voix, dans le salou, qu’on réclame M. le chirurgien.
L’illustre chirurgien, ravi au fond de 1’àmc de tout ce bruit, se lève eu disant qu’il ne s’appartieut pas, que les
gens occupés sont bien à plaindre, et il court en toute hâte... au bord de la Seine, pour pécher à la ligne, car il ne sait comment remplir ses loisirs. Voilà souvent le mystère de l’homme occupé.
Mais le charlatanisme est une ligne aussi, on y prend plus de dupes à l'hameçon que de poissons dans la Seine. Chacun se redit que le chirurgien doit avoir de nombreux clients, pour que l’on vienne ainsi le relancer jusque chez ses amis. Comme on frappe de préférence aux portes encombrées, on demande l’adresse de l’habile praticien, et l’on fait enfin retentir sa sonnette.
Avant un an, le bistouri de M. Duperret deviendra aussi célèbre que l’épée de Charlemagne.
Le docteur rentra chez lui et enregistra ce nouveau mystère. Le lendemain malin il y songeait encore, lorsqu’un valet de chambre vint le chercher pour un malade plus réel que les clients de M. Duperret.
U. Dumoulin.
Ce valet avait dans toute sa personne une certaine étrangeté; il ne portait pas de livrée et était vêtu de noir, aussi scrupuleusement qu’un merle ou un corbeau. Il était grand, sec, impassible, sileucieux, et parlait comme les échos, par monosyllabes.
— Je ne vous reconnais pas, lui dit le docteur, votre maître n’est donc pas .un de mes clients?
— Non, Monsieur.
— Demeure-t-il près d’ici?
— Loin.
— Est-ce un vieillard?
— Non.
— Est-ce un homme encore...
— Vert.
— Et il se trouve...
— Mal.
— Il a la fièvre...
— Chaude.
— 11 se nomme...
— M. Dumoulin.
L’infortuné eut une peine infinie à articuler cette phrase,
• et se promit sans doute de ne plus servir un maître dont le nom dépasserait une syllabe.
— M. Dumoulin! s’écria le docteur. Le mari de madame Irène Dumoulin, autrefois marquise de Valfremar, et qui demeure rue de la Chaussée-d’Antin, n° CO?
Le domestique, fatigué d’avoir dit cette grande phrase :
« M. Dumoulin, » se contenta de faire un signe de tète affirmatif.
— M. Dumoulin, murmura le docteur stupéfait, je vais voirM. Dumoulin t Partons, partons vile!
Ainsi, se disait-il en descendant l’escalier, suivi du domestique, je vais connaître celte énigme, ce logogryphe, ce rébus qui s’appelle M. Dumoulin.
M. Dumoulin existe; ce n’est pas une ombre, un souffle, un sylphe, un rêve... mais assurément c’est une victime, une pille victime, traînant les chaînes de l’hymen, des chaînes rivées par une alliance, au mur de quelque souterrain... Si cependant son souterrain était trop humide, je serais forcé de lui en interdire l’usage. J'en suis fâché pour madame Irène Dumoulin.
Sans croire positivement au souterrain, le docteur^éprouvait néanmoins une certaine impression de curiosité mêlée d’appréhçnsion ; il ne pouvait s’imaginer qu’il arriverait tout
naturellement chez M. Dumoulin, sans que l'entrevue eût une forme étrange et romanesque.
Cependant le domestique ne lui mit aucune espèce de bandeau sur les yeux; la voiture qui l’attendait à la porte n’avait pas le moindre store baissé; c’était un honnête fiacre, qui ne rappelait en rien les splendides équipages de madame Dumoulin.
On s’arrêta devant l’hôtel de cette altière beauté.
Au fond d’une cour princière trônait un vaste bâtiment, œuvre artistique, parée, sculptée, ornée de feuillages de pierre qui couraient sur toutes les frises, et de géraniums vivaces qui s’épanouissaient dans de grands vases, sur les marches du perron.
Deux fenêtres toutes grandes ouvertes au premier laissaient entrevoir un lit à baldaquin aux colonnes dorées, aux rideaux de velours bleu de ciel, et quelques meubles luxueux qui firent deviner au docteur une chambre splendide : c’était celle d’Irène. Là le papier peint était inconnu; les murailles étaient tendues de damas, la toilette Louis XV était habillée de dentelle, la cheminée était ornée debrocatelle, le parquet même, que le docteur ne pouvait pas voir, avait revêtu son vêtement de moquette pour remplacer les tapis de mousse, que le luxe et l’industrie n’ont pas encore trouvé le secret de faire pousser dans les appartements.
De chaque côté du perrou, s’élevaient deux statues de châtelaines ou de reines. Le doclêur, dont l’esprit était prévenu fatalement, crut y voir MarieTudor, dite Marie la Sanglante, et Marguerite de Bourgogne ; puis , entre les deux statues de marbre, il distingua, au travers des vitres de la grande porte d’entrée, une figure vivante : c’était une femme grande, pâle, aux cheveux noirs : c’était madame Irène Dumoulin, naguère marquise de Valfremar.
— Voilà le bourreau ! se dit le docteur : allons secourir la victime.
Et il s’élança sur les degrés du perron.
Le domestique courut après lui, et le retint par le bras.
— Laissez-moi donc, dit le docteur, vous savez bien que je suis attendu.
— Oui, répondit le domestique, qui l’entraînait toujours et lui faisait redescendre les marches.
— Ce n’est donc pas là que demeure M. Dumoulin?
— Non.
— Où donc, alors?
' Là...
Et il lui désigna un petit corps de logis sombre, mesquin, perdu au fond de la cour.
— Ah ça ! pensa le docteur, quand ‘je croyais exagérer, je ne me trompais donc pas. 11 y a quelque mystère fatal dans cette maison. Madame Dumoulin aura enfoui son mari dans une cave quelconque : tandis que la femme est logée, comme une perle fine, dans une coquille doublée de nacre, le mari loge sous terre, comme une taupe.
Le silencieux valet marchait toujours devant lui.
— Vous ne prenez pas de lumière? lui dit le docteur.
Le valet le regarda d’un air ébahi; il était à peine midi et
le soleil était éclatant.
— De la lumière! s’écria-l-il.
Le docteur s’était si souvent amusé à composer son histoire de souterrain, qu’il avait fini par y croire lui-méme, il répondit machinalement :
— Sans doute, pour aller à la cave.
Le domestique ouvrit de grands yeux, et lui dit :
— Est-ce que Monsieur ordonne du vin au lieu de tisane?
Puis, fatigué de celte grande phrase, il respira longuement.
— Allons, menez-moi près de votre maître, dit vivement le docteur.
Le domestique le conduisit par un petit escalier étroit, qui ne ressemblait pas plus à celui du grand corps de logis que les degrés d’une échelle ne ressemblent aux escaliers de Versailles.
Il s’arrêta au premier étage, introduisit le docteur dans une espèce de petit salon, et alla prévenir son maître.
Le docteur examina avec la plus scrupuleuse attention la pièce où il se trouvait. Là point de parquet recouvert de tapis, comme dans l’appartement de madame Dumoulin, mais un affreux carreau nu et froid; point d’éclatanle tenture de soie, comme dans la chambre de la belle marquise ; l’humble papier peint, à quatre-vingts centimes le rouleau, couvrait naïvement les murs ; des chaises de paille, des rideaux de percale complétaient l’ameublement.
Mais ce qui attira l’attention du docteur, par son étrangeté, ce fut une espèce de casier aux tablettes d’acajou, sur lesquelles étaient rangés des cartons, portant chacun une étiquette.
Le docteur s’approcha et lut sur le premier carton :