TULLES ET BLONDES
— Que signifie ceci ? se dit le docteur.
Laporte s’ouvrit, le silencieux valet reparut, et fit signe au docteur de le suivre près de son maître.
Enfin, pensa Varnièrc, je vais voir cet infortuné! 11 doit être aussi mal nourri qu’il est mal logé; c’est quelque phthisique pâle, livide, maigre comme un squelette, et sur lequel on pourrait faire sans doute des études d'anatomie.
Il en était là de ses réflexions, lorsqu’il entra dans la chambre du malade. M. Dumoulin était étendu sur un grand
fauteuil. En apercevant Varnière, il dit d’une voix pleine et vigoureuse :
— Soyez le bienvenu, 'Monsieur le docteur.
O surprise! M. Dumoulin ne ressemblait en rien au portrait que Varnière s’en était tracé ; c’était un homme rond comme un ballon, elrouge comme un coquelicot.
Décidément, madame Dumoulin ne le nourrissait pas de • pain sec, d’eau claire et de larmes.
M. Dumoulin avait un gros corps, de gros yeux à fleur de tête; il était haut en couleur, et son cou énorme, étouffant dans sa cravate, formait vers la nuque un bourrelet de chair: voilà pour le physique ; quant au moral, M. Dumoulin aimait le loto, la gibelotte, les parties de campagne en tapissière, les crêpes saupoudrées de sucre, les calembours au gros sel et les vaudevilles du Palais-Royal.
Quel mari, grand Dieul pour eelte belle patricienne qui s’était appelée la marquise de Vairremar !
M. Dumoulin avait ou un éloufTement, une suffocation, après un repas champêtre, où il s’était livré trop abondamment aux délices de la gibelotte, de la matelote et de l’omelette soufflée.
Le docteur lui tdta le pouls, car les médecins sont les gens les plus afTectueux du monde ; dès que vous les appelez, leur fussiez-vous complètement étrangers, ils commencent par vous saisir la main, pour la presser dans la leur.
— Celte indisposition n’aura pas de suite, dit le docteur. Vous aurez eu quelque émotion violente..., la gibelotte et la matelote ne me paraissent pas seules coupables de cet accident : il se sera joint à cela quelques chagrins intimes, quelque agitation morale, continua-t-il en le regardant fixement et en le voyant rougir sous son regard; un accès de colère aura précédé l’excès de gibelotte.
— Ah 1 mais... reprit M. Dumoulin, un médecin n’est pas un confesseur.
— Quelquefois; il y a, je crois, de l'engorgement dans le réseau capillaire : vous êtes menacé d’une pléthore’ sanguine.
— Je ne comprends pas.
— C’est inutile. Nous autres médecins, nous voulons qu’on nous obéisse et non qu’on nous comprenne. Les flots du sang, voyez-vous, sont comme les flots de la mer : ils ont leurs tempêtes, qui peuvent faire sombrer le vaisseau; il faut leur rendre le calme. Vous y arriverez avec des frictions et du bonheur intérieur... beaucoup de bonheur intérieur.
— Du bonheur intérieur, grommela M. Dumoulin, vous croyez que cela s’achète chez le pharmacien comme l’eaude-vie camphrée.
— Bien n’est plus facile à se procurer, dit le docteur en l’observant, quand on a pour femme un ange comme madame Dumoulin.
M. Dumoulin tressaillit.
— Sur quelle échelle de Jacob l’avez-vous prise? continua l’impitoyable docteur. Mais, il y a bien deux ans que j’ai l’honneur de la connaître, et je n'ai jamais eu l’avantage de vous rencontrer près de votre douce compagne. Comment se fait-il...
— Mon épouse se passe très-bien de moi, dit M. Dumoulin; l’année dernière, j’étais à Lyon, chez un de mes amis, dans la maison Godard et compagnie.
— Et cette année?
— Ah! cette année, j’ai été’ à Grenoble, dans la maison Morand père et fils. Mais il y a plus de trois mois que je suis revenu ici.
— Vraiment ! dit le docteur. Mais alors vous y êtes resté invisible? Où vous cachiez-vous donc? continua-t-il en cherchant des yeux la trappe d une cave quelconque.
— Ah! gros farceur, dit M. Dumoulin, vous voulez me tirer les vers du nez. On fera vos frictions et l’on prendra vos
LES MYSTÈRES DE LA MAlSOX.
drogues, entendez-vous? Je ne veux pas vous retenir, vos pratiques vous attendent.
— Mes pratiques ! dit le docteur en se levant, mes pratiques...
11 ne put réprimer un mouvement do dépit, et en remettant son gant, il le déchira en deux.
— Ah! ces médecins ! s’écria M. Dumoulin, il parait que ça ressemble aux chirurgiens, ça déchire toutes les peaux. Aussi, quels gants vous achetez! dit-il en les regardant de près; de l’agneau, du simple agneau, à 1 fr. 50 centimes!
— Mais, Monsieur... dit le docteur mécontent.
— Suivcz-moi, reprit M. Dumoulin d’un air mystérieux.
— Que va-t-il m’apprendre ? Où va-t-il me conduire? pensa lo docteur, qui cherchait toujours à découvrir son mystère.
l.e Mari de la Cuisinière.
M. Dumoulin conduisit le docteur dans le petit salon et se dirigea vers le casier où se trouvaient les carions étiquetés. 11 ouvrit celui sur lequel était écrit : « Ganta de chevreau. » Le carton contenait au moins douze douzaines de paires de , gants, rangées symétriquement, tout un arc-en-ciel de gants de chevreau : des noirs, des blancs, des jaunes, des verts, des lilas. Les uns étaient si mignons, que la main d'une créole s’y fût trouvée génée, et les autres si larges, que la main d’un cocher s’y fût trouvée à l’aise.
— Permet tez-moi, dit M. Dumoulin, de vous offrir une paire de gants : vous ne pouvez pas sortir avec les vôtres*
LES MYSTÈRES f>E LA MAISON.
Ceux-ci sont un peu grands, c’est vrai ; mais regardez-moi ça, comme c'est bien conditionné. Ce n’est pas de l’agneau, ça n'a rien de commun avec les petits moutons de madame Deslioulières. Je ne peux pas voir des gants d’agneau, moi : ça me rend furieux comme un tigre.
— Je vous avoue, dit le docteur, que ce casier m’avait intrigué avec ses étiquettes : Ganls, rubans , tulles et blondes... Je serais curieux de savoir comment il se fait?...
— Vous dites donc, reprit M. Dumoulin, qu’il faut prendre de la camomille ?
— Avec une infusion de feuilles d’oranger, reprit le docteur en le saluant.
Il trouva dans l'antichambre le valet laconique, et ne put résister au désir de faire une dernière tentative.
— M. Dumoulin est donc* dans le commerce? lui dit-il.
Le valet le regarda avec surprise et lui répondit :
— Non, Monsieur.
M. Dumoulin possédait, outre son hôtel, des maisons, des terres, et n’avait d’autre profession que celle de recevoir son revenu.
— Encore une question, reprit le docteur; c’est dans l'intérêt de votre maître. Pour guérir nos malades, nous devons connaître leur caractère, leurs fantaisies.
Pourriez-vous m’apprendre pourquoi M. Dumoulin a mis dans son salon, comme dans une boutique, un casier et des cartons? •
— Oui, Monsieur.
— Ah I très-bien, dit le docteur en se frottant les mains : ilapris pour moi, dans un de ces cartons, une paire de gants...
— Noirs, dit le valet, en regardant les mains du docteur.
— Je le sais bien... l’autre renferme des rubans...
— Roses.
— La couleur n’y fait rien; je demande pourquoi il fait une collection de rubans et môme de blondes.
— Manches.
— Mais, encore une fois, dit le docteur impatiente 5 , ce n’esl pas cela qu’il m’importe de savoir, c’est, le secret de celle monomanie, et si c’est là tout ce que vous avez à m’apprendre...
— Tout, reprit le valet en s’inclinant profondément.
Le docteur était persévérant; quand il était sur la piste d’un mystère, il courait après, comme un franc limier, jusqu’à ce que le mystère fût aux abois et se livrât sans plus de résistance.
11 fit plusieurs visites à M. Dumoulin, et le trouva toujours seul, loin de sa femme, dans son petit corps de logis, et dans son modeste salon, où était le mystérieux casier.
Peu à peu, la confiance s’établit entre le client et le docteur. M. Dumoulin était un bonhomme, d’une nature assez communicative ; il n’était pas de ces gens qui ferment leur cœur à double tour; il ne l’ouvrait pas au premier venu sans doute, mais quand il rencontrait un ami, il n’était pas fâché de lui en donner la clef.
11 était guéri depuis longtemps: le docteur ne lui faisait plus que des visites d’ami ; mais un jour, il le trouva sombre, inquiet.
— Le pouls est agité, dit le doctéur, vous avez eu encore quelque tourment que vous ne voulez pas avouer. Vous avez, mon cher, un tempérament essentiellement sanguin; une nouvelle sufl'ocalion peut survenir; je ne ne veux pas qu’on vous laisse ainsi toujours seul: il faut autour de vous des soins, de l’affection, continua-t-il en l’observant, et je vais de ce pas prier madame Dumoulin de venir près de vous.
— Mon épouse! s’écria M. Dumoulin qui devint cramoisi.
— Mais certainement, cette charmante madame Dumoulin, l’étoile de nos salons.
— Eh bien! si c’est une étoile, moi je suis le soleil alors:
je me sauve, quand elle parait. Vous ne savez pas que tous mes chagrins me viennent de mon épouse... c’est-à-dire de mes épouses.
— Ah ! mon Dieu ! fit le docteur, vous êtes sultan, vous êtes pacha? vous avez plusieurs femmes?
— J’en ai eu deux, pour mon malheur. J’étais autrefois le plus heureux de tous les merciers de la rue Saint-Denis.
— Comment, vous avez été ?. . .
— Mercier, rue St-Denis, au Lion d'or.
— Ah ! je comprends... le fameux casier. . .
— Est un souvenir, mon cher ; j’ai le malheur d’avoir fait fortune. Je me suis retiré de la mercerie et du bonheur. Ne pouvant plus vendre de gant ni de rubans, j’en achôle par douzaines et par pièces, pour nous en fournir moi et mon épouse. C’est le seul rapport que j’aie avec elle.
J’ai un étouffement, une suffocation de chagrins concentrés ; il est temps que j’épanche mon cœur dans le sein d’un ami.
— Enfin, pensa le docteur, je vais connaître mon mystère !
— 11 y a donc une vingtaine d’années, continua M. Dumoulin, j’avais alors trente ans, j’étais garçon, j’étais mercier, j’étais heureux. Ma petite fortune me suffisait; je n'avais rien à désirer ; mes jours semblaient tramés avec des échcvaux de soie rose, et je vous assure qu’en fait de bonheur, le bon Dieu me fuisait bonne mesure. Peu à peu, mon commerce s’agrandit; enfin, de fil en aiguille, je bâtis si bien ma fortune que je me retirai au bout de dix ans, avec du pain sur la planche et des maisons sur le pavé de Paris. Des héritages de famille avaient encore augmenté mes revenus, et j’étais devenu ce qui s’appelle un gros bonnet.
Malheureusement, près des gros bonnets, il y a souvent des cornettes. J'avais près de moi un petit nez retroussé et jovial, une jolie mine vermeille, appétissante, un pou bouffie, qui fuisait ma cuisine et s'appelait Marianne. Marianne fai-
sait la gibelotte avec une rare perfection. Ce mets terrestre et connu devenait avec elle une ambroisie digne de la table des dieiiz.
M. Dumoulin, qui avait un peu de littérature, alliait souvent à son langage vulgaire des images mythologiques ; quand il trouvait une phrase un peu emphatique, un peu boursouflée, toute faite surtout, il s'en emparait volontiers.
— Or, continua M. Dumoulin, je remarquai d'abord Marianne pour sa gibelotte, ensuite pour ses belles couleurs ; enfin, je la trouvai si avenante, si réjouie, si rondelette, que je me dis: Voilà une commére avec laquelle je descendrai gaiement le fleuve de la vio.
Je fis la sottise de l’épouser. A peine étais-je engagé dans les nœuds de l’hyménée, que je m’aperçus de ma balourdise et que je me dis : « Mon bon gros, tu es mystifié. Le petit dieu malin qui règne à Cythère est un garnement qui te fait un pied de nez. »
Marianne était si commune, si profondément cuisinière, que bientôt je fus dégoûté et humilié. Je ne suis pas né dans le berceau de Henri IV, je ne suis pas un prince, mais il n’en est pas moins vrai qu’il y a une distance infinie entre la cuisine et le comptoir; d’autant plus que j’étais retiré de la mercerie, et que j’avais fait ma pelote, comme on dit.
Quand j’invitais les amis à manger la soupe avec moi, elle était servie dans une soupière d’argent.
Je recevais de gros fabricants, des gens huppés, toujours bien mis, toujours cossus. Marianne, malgré mes instances, malgré les deux ou trois servantes qui étaient à ses ordres, voulait absolument faire la cuisine dans les jours de gala, et il lui arriva plus d'une fois d’ouvrir à nos convives avec son tablier retroussé. Moi qui ai toujours aimé la bonne tenue, et qui ai failli épouser une élégante demoiselle de comptoir d’un des plus grands cafés de Paris, je rougissais jusqu'au blanc des yeux.
Enfin Marianne se lavait les mains, mettait sa belle robe de soie, et venait s’asseoir avec ces messieurs et leurs dames. Mesamisavaientreçuderéducation,Ieursfemmes avaient été élevées en pension. C'étaient des gens instruits, cultivant le participe, l’histoire, et ayant le ton de la bonne société. Marianne n’avait jamais pu se décider à étudier autre chose que la Cuisinière bourgeoise, dont elle avait pris les recettes, sans en prendre l’orthographe : dans son livre de dépense, elle s’était toujours obstinée <1 écrire aricots sans h, et à me faire manger des saules, ce qui eût été un peu indigeste»
Chaque fois que dans nos repas elle voulait se mêler à la conversation, elle nous servait le t quand il y avait une s ; elle nous glissait sa petite s quand il fallait le t.
— Ah 1 diable, dit le docteur, le cuir et le velours gâteraient une bouche remplie de perles.
— C’est soigné ce que vous dites là, reprit M. Dumoulin,
• et c’est vrai. Chaque fois que Marianne nous faisait une liaison dangereuse, on se mordait les lèvres pour ne pas rire. Les épouses de mes amis ne venaient même pas lui faire leur visite de digestion. Quand, pour me rendre ma politesse, on me priait à dîner, on ne l’invitait pas. Marianne se mettait alors dans des colères qui la faisaient jurer autrement que les lloraces.
Je ne suis pas habitué à ces manières-là; ça me blessait les oreilles. Peu à peu mes amis s’éloignèrent ; je restai en face de ma femme, et j’essayai de me consoler eu causant avec elle au coin du feu.
Moi qui ai fait mes études et qui aime les belles-lettres, par habitude, dans la conversation, je lui citais quelquefois des vers de Voltaire, de Corneille ; elle me répondait omelette soufflée. Si je lui parlais de La Fontaine, sa littératuro n’allait pas plus loin que la fable du Corbeau et du Renard, sans doute a cause du fromage.
Il y avait à peine trois mois que je m’étais laissé enchaîner
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par ce cordon bleu; j’éprouvais tous les ennuis d’un mariage mal assorti, et je croyais avoir vidé le calice jusqu’à la lie. Je ne me doutais pas de la dernière douleur qui m’était réservée.
— Ah ! voyons ! dit le docteur.
— Un dimanche, continua M. Dumoulin, je me réveillai plus joyeux qu'à l’ordinaire. Le soleil avait un petit air provoquant qui semblait me dire :
« Prends donc l'omnibus ou le chemin de fer, mon gros, et ne trotte pas sur le pavé de Paris, quand il y a du gazon au bois de Vincennes. »
Dès que cette idée de gazon m'arriva, je me sentis des fourmis dans les jambes, et je voulus partir. Quand il faisait beau le dimanche, en été, j’aimais à passer’la journée à la campagne; c’était une habitude que j’avais contractée lorsque j’étais dans la mercerie. Le dimanche, dans la rue St-Denis, c’est le jour de la bergerie ; on échange le mètre contre la houlette. J’allai donc trouver Marianne, et je lui dis:
— Madame Dumoulin , veu.v-lu passer la journée à Saint- Cloud ou à Fontenay, que n’embellissent plus les roses?
Mais Marianne me répondit qu’elle préférait rester chez elle pour faire ses confitures. Elle venait, disait-elle, d’en imaginer une nouvelle espèce, qui demandait beaucoup d’art et de soin ; elle se sentait en veine, et voulait se livrer à son inspiration.
Je partis seul, pour aller à Saint-Cloud ; mais quand je fus sorti, je changeai d’avis; je me souvins des vertes allées du bois de Saint-Mandé, et de l’excellente gibelotte qu’on assaisonnait de ce côté-là. .
J’allai donc au bois de Saint-Mandé.
J’entrai chez un restaurateur, tout près du bois, je savourai mon repas sous un bocage émaillé de fleurs, en écoutant le ramage d’un oiseau qui jasait sur une branche.
Mais un bruit de voix et de fourchettes me tira de con-
templation. Il y avait des convives dans le bosquet voisin, et j’entendis une voix d’homme qui disait :
— Voilà, parbleu ! un excellent repas; je n’en ai jamais fait de meilleur quand j’étais ambassadeur.
Un ancien ambassadeur était près de moi, juste ciel! Je n’avais .jamais eu l’occasion de voir une ligure d’ambassadeur; je voulus juger jusqu’à quel point cela était noble, et digne. J’écartai les branches le plus doucement possible, et je regardai curieusement et respectueusement dans le bosquet voisin.
O surprise! l’homme qui venait de parler était tout simplement un domestique en grande livrée. J’avais delà peine à m’expliquer cette énigme. Je me souvenais bien que Denis le Jeune devint maître d’école à Corinthe; mais on voit peu d’exemples de pareilles déchéances.
En face de ce curieux personnage, il y avait une femme en robe de jaconas et en bonnet à rubans roses; malheureusement cette femme me tournait le dos :
Elle partit d’un éclat de rire et répondit :
— Ah ! c’te bêtise 1 tu as été ambassadeur, toi?
Je tressaillis... Il me semblait reconnaître cette voix.
— Un peu, ma grosse, répondit le domestique. J’ai servi à l'ambassade d’Angleterre. En sortant de là, j’ai été tout bonnement député, puis je me suis décidé à abandonner la chambre...
— Sans quitter l’antichambre, dit la femme.
Oh ! cette fois, je ne me trompais pas; c’était bien la voix de mon épouse ! Elle fit un mouvement qui me permit do voir son profil. Je ne pouvais plus douter de mon malheur, c’était Marianne.
— Je ne me repens pas, dit galamment le domestique, quelle appelait Étienne, d’avoir quitté la députation pour la banque. C’est chez mon banquier que je t’ai connue, Marianne ; tu faisais les plats que je servais, tu n’étais pas trop
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revêche quand je voulais t'embrasser, et dame, depuis ce tcmps-lù, nous faisons bon ménage, sans la permission de M. le maire.
J’eus un éblouissement... Comment ! cette simple cuisinière, dont j’avais fait une riche bourgeoise, me témoignait ainsi sa reconnaissance 1 Au lieu de déplorer et de renier son passé, elle continuait ses intrigues de cuisine et d'antichambre !
— Te rnppelles-lu, continua Étienne, comme nous trompions nos jobards de maîtres? Tu faisais, sans orchestre, danser l’anse du panier... et moi, quelle bonneplace j’avais !... trois mille francs par an!
— Allons donc 1 dit Marianne, on ne te donnait pas trois mille francs de gages.
— J’avais six cents francs, je volais le reste.
Marianne rit d’un gros rire, et trouva cela charmant.
— Quelles mœurs et quelle morale! me dis-je; moi qui me vante d'être honnête homme de père en fils, j’ai choisi une femme qui rit aux éclats d’une friponnerie, et qui a fait danser toutes les polkas de Musard A l’anse du panier.
— Tu as eu une bonne idée de venir me chercher ce matin, dit Étienne; mais sais-tu bien que cela ne t’arrive pas souvent! On ne te laisse donc pas libre dans la place? lu n’as pas de jours de sortie? C’est donc une baraque?
11 était évident que Marianne n’avait pas jugé à propos de lui envoyer un billet de part de son mariage : l’estimable femme nous trompait tous les deux.
— Une baraque ! répondit Marianno un peu embarrassée, oh ! pour ça non. 11 ne faudrait pas que je me plaignasse : j’aiz-une condition assez soignée.
— Alors pourquoi ne me donnes-tu pas ton adresse, si les maîtres sont bons enfants et si l’on peut se fréquenter?
Et il lui appliqua deux gros baisers sur les joues.
Pour le coup, je n’v tins plus; je bondis comme un furieux
LES mystères DE LA MAISON. H7
jusqu’à leur bosquet, et j’apparus à l’entrée, foudroyant du regard les deux coupables.
— Ah ! Dieu de Dieu ! s’écria Marianne, qui devint aussi pâle qu’elle était rouge habituellement.
— Eh bien 1 de quoi? dit Étienne ; c’est un monsieur qui se trompe, voilà tout.
— J’ai tout entendu, dis-je à Marianne.
— Ah 1 malheureuse que je suis! dit Marianne, qui se prit à pleurer. Que j’ai -s-été imprudente!
Ce velours m’irrita, au lieu de me radoucir.
— Et moi, lui répondis-je, j’ai été bien sot quand je vous ai choisie.
— Je comprends, dit enfin Étienne, qui nous regardait ébahi. Monsieur est ton maître ?
Je portais une redingote du drap le plus fin, une belle chaîne de montre, une épingle de brillants; je tenais à la main des gants de chevreau de premier choix ; il était impossible, en effet, qu’on me prit pour le mari d’une cuisinière; la méprise était toute naturelle.
« — Monsieur, dit Étienne passablement embarrassé, il ne faut pas trop rudoyer cette jeunesse... D'abord, voyez-vous, c’est ma payse.
— Votre payse... votre payse?...
— Mais oui, Monsieur, nous sommes dû même village. Quand nous étions petits, nous gardions les moutons ensemble.
— Et vous les tondez ensemble, maintenant?
— Obi monsieur veut rire.
— Sapristi 1 dis-je en frappantdu pied, je ne rispasdu tout.
— Je sais bien, continua Étienne, sans comprendre les signes désespérés que lui faisait Marianne, je sais bien que j’ai eu tort de fréquenter mu payse; mais c’était pour le bon motif : je dois l’épouser, üh ! Monsieur lui pardonnera et ne lui donnera pas son compte l
— Eli 1 parbleu ! je ne demanderais pas mieux! m’écriaije ; malheureusement on ne peut pas dire à sa femme qu'on lui donne son compte.
— Votre femme l s’écria Étienne. Marianne est votre femme?
Je renonce à vous peindre sa stupéfaction et le fleuve de larmes que versa Marianne.
Je dis à Étienne que, pour sa punition, je lui abandonnais sa payse; puis, me tournant vers Marianne, j’ajoutai que, toute réflexion faite, j’avais eu tort de m’emporter; car depuis notre mariage c’était le plus beau jour que je lui devais, puisqu’il allait amener notre séparation.
Je lui adressai mes sincères remcrcîments ; je lui assurai une petite rente modeste, et je vécus seul, sans femme et sans soucis.
Au bout d’un an, une lettre de faire part m’apprit que Marianne était morte. Je fis ce qui se fait en pareille circonstance : je mis un crêpe à mon chapeau, et je cherchai une autre femme 1
— Oh! cette fois, me dis-je, je veux me dédommager, je veux jouir d’un bonheur bien conditionné !
J’ai trop souffert en épousant une femme au-dessous de ma classe, qui me faisait rougir par toutes sortes de liaisons dangereuses, qui ne savait qu’éplucher des légumes, tandis que moi j’ai rapporté du collège un peu de racines grecques et de fleurs de rhétorique... Une femme qui me faisait des velours, des cuirs et des traits, qui, parsonlangage et ses manières, éloignait tous mes amis; une habile cuisinière, sans doute, qui pouvait flatter mon palais, mais faisait déserter ma maison.
11 n’est pas mal le calembour, n’est-ce pas mon petit? dit M. Dumoulin, en s’interrompant.
— Très-joli 1 répondit le docteur. Mais continuez, je vous prie.
— Je me promis, dit AI. Dumoulin, de chercher ma seconde épouse dans le grand monde. Je voulais trouver une femme de première qualité, de premier choix. On me proposa la fille d’un rentier, puis celle d’un marchand de rouenneries. Je répondis que tout cela n’était pas assez huppé pour moi. J’étais comme un homme qui vient d’acheter une paire de gants à vingt-cinq sous, qui les déchire en les mettant, et ne veut plus que des gants Jouvin, à cinq francs la paire.
Enfin, je trouvai ma paire de gants Jouvin; c’était la marquise de Valfremar. Une marquise, sapristi 1... Je ne pouvais pa3 demander mieux.
La marquise était une veuve ruinée par son premier mari. Quand je lui adressai ma demande en mariage, elle me toisa et prit de grands airs. J’avançai timidement le chiffre de mes quatre-vingt mille livres de rente ; elle daigna sourire. Je lui demandai si elle consentirait à se nommer madame Dumoulin ; elle tressaillit ; ce nom hlessa son noble tympan et elle me congédia.
Peu de jours après, elle me fit rappeler, médit qu’on pouvait publier les bans, et je rallumai avec elle le flambeau de l’hyménée.
J’étais étourdi de mon bonheur, ma seconde épouse était superbe; elle avait été élevée dans la première pension deParis; elle parlait aussi purement qu’un académicien, et j’étais fier d’étreFrançaisquand jeregardais la nouvelle madame Dumoulin... Je ne la connaissais pas encore, celte péronnelle-là !
lie Mari rte la Marqnlse.
— Dès que je fus marié à cette noble Irène, marquise de Valfremar, continua M. Dumoulin, il me fallut tout changer
150 LKS mystères de i.a ma isos.
dans mes habitudes, hile me (il d’abord acheter cet hôtel, et prendredeux grands laquaisqui m’intimidaient en diable. Jusque-là je n’avais voulu que des servantes. Moi qui ôtais accoutumé à un intérieur simple, où il y avait plus d’aisance que de luxe, tout cela me gênait... et j’étais si poli avec mes laquais, qu’ils devinrent souverainement Impertinents avec moi.
Cependant, je pris mon parti de ces petites contrariétés. Ma nouvelle madame Dumoulin était si belle 1 Au lieu d’avoir la grosse main rouge de Marianne, qui gantait presque le n° 8, elle avait une main si fine, si à l’aise dans un petit gant n° 0, que, ma Toi, je laissai cette petite main-là me mener par le bout du nez.
Ses amies ne venaient pas la voir, comme celles de Marianne, avec leur panier au bras; elles arrivaient en calèche, en landau, et quand elles entraient dans le salon, c’étaient des frous-frous de soieries qui vous avaient un genre un peu soigné.
Dans le commencement je me faisais un devoir de recevoir avec mon épouse toutes ces belles dames et tous leurs beaux maris.
Un jour on annonça une duchesse.
— Diable) me dis-je, ça ne plaisante pasl Dumoulin, mon ami, il faut être plein d’attentions pour la duchesse ; ça fera plaisir à ta femme et ça montrera que tu es un homme bien élevé.
La duchesse serra la main d’Irène, ;ie me regarda pas beaucoup plus que le valet qui l’avait annoncée, puis elle s’appuya gracieusement sur le dossier d’une causeuse, parla de l’Opéra, de ses chevaux, de son mari, de ses bal6, de scs danseurs et de son king’s-charles.
Je voulais être aimable; mais on ne me parlait pas, et j’étais fort en peine de glisser mon petit mot. J’étais assis sur une chaise, en face de ces dames, très-embarrassé de
ma contenance, tournant les pouces avec activité pour faire quelque chose, ou croisant alteri tivement la jambe droite sur la jambe gauche, puis la jambe gauche sur la jambe droite.
Cependant l’heure s’avançait; la duchesse jeta les yeux sur la pendule, fit mine de se lever et dit à ma femme :
— Mille pardons, très-chère, je m’oubliais auprès de vous. Voici l’heure de votre dîner.
A ce mot, il me vint une idée lumineuse : j’allais enfin placer ma phrase et, en même temps, être agréable ü la duchesse et à ma femme.
— Oh ! Madame la duchesse, m’écriai-je en la retenant, l'heure n’y fait rien ; nous allons manger la soupe, c’est vrai; mais, si le cœur vous en disait, je serais charmé que vous acceptassiez mon invitation, et que vous voulussiez bien casser une croûte avec nous.
Je ne saurais vous peindre l'effet de cette phrase, qui cependant était assez bien tournée et assez grammaticale. La duchesse me regarda en clignant les yeux, et ma femme dlevint si pâle, si pâle, que je me précipitai vers elle en m’écriant :
— Mon épouse qui se trouve mal 1
Mais au moment où j’allais prendre la main de ma femme; malgré sa défaillance, elle trouva le moyen de me pincer le bras avec ses petits doigts, et de me glisser à l’oreille :
— Taisez-vous donc!
La duchesse se leva, me regarda encore, et me dit avec une affectation de politesse ;
— Mille grâces, Monsieur, de votre aimable invitation ; je ne puis l'accepter, mon époux m’attend.
— Du moins, Madame, lui dis-je, comme d’ici au fond du faubourg Saint-Germain, il y a une bonne trotte...
— Mes chevaux savent trotter. Monsieur, reprit la duchesse en riant.
— Je n’ea doute pas, Madame : mais comme vous ne serez pas chez vous avant une demi-heure, veuillez au moins, pour prendre des forces, accepter un petit verre de cassis.
Ma femme pâlit encore, la duchesse faillit éclater de rire et me dit :
— Guidez le verre de cassis pour votre chère femme, qui, je le crois, en a besoin pour se remettre un peu; car je ne sais vraiment ce qu'elle a, celle chère marquise... pardon, cette chère madame Dumoulin; je ne devrais pas oublier son nouveau nom.
La duchesse nous quitta avec un petit air railleur, et quand nous fûmes seuk, ma femme me regarda avec tant de fureur, qu’elle me fit frémir.
Clic récapitula tout ce qu’elle appelait mes énormités. Elle m’expliqua que l’on ne disait pas monipowe, que l’on n’invitait pas à manger la soupe, à casser une croûte et à prendre un petit verre.
— Ce sont des expressions, me dit-elle avec un superbe mépris, qui pouvaient être usitées dans votre boutique de mercerie, mais qui sont souverainement déplacées, surtout quand on parle à une duchesse, dont les aïeux remontent au temps de Philippe-Auguste.
Cette scène avait jeté sur notre bonheur intérieur un nuage noir comme de l'encre. Cependant il se dissipa peu à peu; j'aimais ma femme, et je me dis :
— Ma chère moitié me donnera du fil à retordre, c’est vrai ; mais après tout, nous nous sommes disputés sur la pointe d’une aiguille : ne l’appelons plus mon épouse, puisque ça la vexe, et lâchons de lui être agréable.
L’occasion ne tarda pas à se présenter. Ma femme donna un gala en l’honneur d’un grand personnage titré, et décoré de toutes sortes d’ordres.
Il y avait là des députés, des sénateurs, des comtes, des
marquis, et même la duchesse dont le blason datait de Philippe-Auguste.
Je me souvins que le grand personnage, qu’on appelait prince gros comme le bras, était marié et père de famille. J’ouvris la bouche pour lui demander des nouvelles de son épouse ; mais je me rappelai les leçons de ma femme, et je voulus lui prouver que j’en avais profité.
Je dis au prince d’un ton gracieux, affable et vraiment très comme il faut :
— Prince, comment se porte votre dame?
Ma femme tressaillit. On se regarda en dessous, on eut l’air de se moquer en dedans, à la manière du grand monde, et le prince me répondit d’un ton sec :
— Parfaitement, Monsieur.
Je crus qu’il n’était pas content, parce que j'avais oublié de lui parler de sa fille, et j’ajoutai :
— Et votre demoiselle a-t-elle toujours sa belle santé?
Ma femme rougit comme si elle avait eu deux charbons ardents sur les joues. J’attribuai cela à l’animation, à la chaleur, et pour prouver au prince que je me souvenais de toute sa famille, même d’un petit bambin que j’avais vu dans les bras de sa nourrice, j’ajoutai :
— Et votre mioche, prince, comment se porte votre mioche?
Alors, ce fut un coup de théâtre, une scène muette, par
exemple ; toutes les fourchettes s’arrêtèrent, tous les yeux se levèrent sur moi, ceux de ma femme me lancèrent des éclairs terribles, ceux du prince furent remplis d’un suprême dédain ; la duchesse prit son petit air impertinent, qui m’eût donné envie de la souffleter, si elle n’avait eu une joue de qualité, et elle me dit en ricanant :
— Est-ce que vous êtes le médecin de la maison de monsieur le prince?
Le soir, quand tout le monde fut retiré, ma femme vint à moi, prit une pose de reine offensée, et me dit :
LES MYSTÈRES ItE LA MAISON'.
— Monsieur, si vous ne savez parler à mes amis, au cercle d’élite que je reçoi‘9, que de lçur dame, de leur demoiselle et de leur mioche, quand J’aurai du monde à dtner, \ous m'obligerez de vous faire servir dans votre chambre.
C’était trop fort, il ne manquait plus que de m’envoyer it l’office. Je me rnis en fureur, ma femme en fit autant et 9’écria :
— O mes Illustres aïeux! ô mon premier mari, mon noble et bien-aimé Gaston (notez bien qu’elle le détestait pendant sa vie)! ai-je assez profané vos armoiries?
Hélas! moi aussi je regrettais mes armoiries, mon Lion d’or, mon enseigne, mon écusson de la rue Saint-Denis.
A dater de ce jour, il y eut entre ma femme et moi une séparation complète. *
J’avais vu assez de princes, de marquises et de duchesses remontant à l’époque de Philippe-Auguste; je voulus fuir tout cela, et je m'installai dans ce corps de logis, que ma femme avait réservé à ses gens, comme elle disait. Je leur laissai les chambres des étages supérieurs, et je m’emparai du premier, que je fis meubler tout simplement, selon mes goûts. La moitié de l’année, je voyage, je vais passer mon temps chez de braves commerçants, mes anciens correspondants. Quand je suis ici, je vis aussi retiré, aussi inconnu que si j’étais...
— Dans un souterrain! dit vivement le docteur.
M. Dumoulin le regarda avec surprise, puis répondit en riant :
— Dans un souterrain, soit, si cela peut vous être agréable. Il y a trois ans que ma vie se passe ainsi : la société de ma femme a dû se renouveler en partie, de sorte que je suis maintenant inconnu de la plupart de ses nobles omis.
— Ah ! voilà donc enfin, s’écria le docteur, le secret de ce conte de revenant.
— Que me chantez-vous là ! Et quel est ce revenant?
— Vous, mon chtfr?
— Moi?
— Vous-même... Quelques personnes affirmaient qu’au-
trefois madame Dumoulin avait eu un mari, qu’il avait disparu tout à coup... par une trappe, peut-être... Nul ne pouvait savoir s’il était mort ou vivant... Enfin voici l'explication de ce mystère de la maison, un des plus cruels de tous, et que j’appellerai le mystère de la mésalliance, ou plutôt des deux mésalliances. *
Laissons l’infortuné M. Dumoulin, et revenons à Fernand Il suivait partout Andrèse comme son ombre, une ombr adorée, qu’elle était heureuse de retrouver toujours sur set pas. L’esprit d'élite, la nature impressionnable et artistique de la jeune femme, l’altircient sans doute, mais ce qu’il cherchait surtout en elle, c’était la Juliette de Shakespeare.
II n’osait pas la supplier de poser pour son tableau, mais il voulait étudier les lignes jeunes et pures de ce beau visage, et se pénétrer de la poésie qui l’idéalisait, afin de la reproduire sur la toile.
11 méditait en même temps, pour faire antithèse, un tableau d’un autre genre : il voulait peindre un brigand espagnol, chef audacieux d’une troupe féroce; il y avait là un accompagnement de poignards, d’espingoles, un cadre de forêt qui plaisaient â cet esprit aventureux.
Dans son imagination d’artiste, où chaque ébauche se traçait d’abord comme sur une première toile, il voyait donc * sans cesse ces deux tableaux : il avait trouvé Juliette, il l’étudiait avidement, et il cherchait le type du brigand espagnol avec l’opiniâtreté du génie, car le génie est fait d’inspiration et d’entêtement.
Il lui fallait à tout prix exécuter .ces deux ouvrages. Il avait été presque vaincu à la dernière exposition; mais à celle qui devait suivre, il voulait remporter une éclatante victoire.
Un jour, il y avait rendez-vous général à la salle Herz, où l’on donnait une matinée musicale. Fernand y suivait Andi’ése, Irène y suivait peut-être Fernand, et, comme c’était un dimanche et qu’on leur avait donné trois belles stalles de faveur, Urbain et Séraphine y étaient allés, bras dessus, bras dessous, avec madame Giraud, qui accompagnait toujours son fils bien-aimé.
Les jeunes mariés se regardaient tendrement; Séraphine avait une jolie petite robe à bon marché, qu’Urbain lui avait donnée avec tant de bonheur et d’amour, que pas une femme peut-être, dans foute la salle, ne portait un ajustement qui eût autant de valeur. Quelques jeunes femmes de vieux notaires étalaient orgueilleusement de précieux bouquets de camélias ; mais Sérafhine respirait avec délices un petit bouquet de violettes à deux sous, qu’Urbain venait de lui acheter, et où il avait mis tout son cœur.
— Que tu es gentil, mon Urbain ! disait Séraphine à demivoix, comme c’est frais, comme c’est embaumé, ces violettes I ce sont de petites cassolettes du bon Dieu.
— Urbain est un mari fort attentionné, dit madame Giraud; mais il aurait pu se souvenir que, moi aussi, j’aime les violettes; il n'a pas jugé à propos de m’en offrir.
— Oh ! pardon, ma bonne mère ! dit Urbain ; je ne comprends pas comment je t’ai oubliée.
— Cela ne t’arrive pas souvent, ajouta sèchement Séraphine, l’autre jour, ta mère
Elle dit ce mot avec une nuance d’aigreur et de malveillance, qui attrista Urbain. ■ ' •
— Tu pourrais dire, ma mère, lui fit-il observer doucement, car c’est aussi la tienne maintenant.
Séraphine rougit, et reprit avec un effort visible:
— Notre mère disait que, si elle était riche, elle aurait dans son appartement une profusion de fleurs. Eh bien, le soir môme, il y avait dans les deux vases de cristal qui sont
dans sa chambre, deux belles jacinthes roses, tandis que sur ma pauvre petite cheminée, à moi, il n’y avait pas la moindre trace végétation.
— Dés demain, s’écria Urbain, tu auras des jacinthes roses, bleues, blanches.
— Parce que je les ai demandées, dit Sérapbine. Tu n’y aurais pas songé sans cela; tandis que, lorsqu’il s’agit de ta mère...
- — Encore une querelle entre vous deux, reprit douloureusement Urbain, et pourquoi, je vous le demande? Pour un petit bouquet de violettes, pour une jacinthe rose ! Eh ! mon Dieu, mes deux chères bien-aimées, laissez-moi vous donner plutôt deux rameaux d’olivier.
— Tu as raison, dit madame Giraud, en lui serrant furtivement la maiiij tandis que Séraphine prenait l’autre à la dérobée, et la pressait tendrement.
Pendant que cette petite scène de rivalité, cette lutte entre deux amours si différents, sc passait dans un coin, un peu plus loin, deux autres femmes, deux rivales plus sérieuses, se regardaient, s’étudiaient, se détestaient, malgré la gracieux salut qu’elles venaient d’échanger. Ces deux rivales, c’était Andrèse et Irène, la noble femme de M. Dumoulin.
Andrèse était heureuse pourtant, elle pouvait croire que Fernand n’avait jamais songé à Irène, ou que du moins il l’avait oubliée : les soins, les regards, l’adoration, n’étaient que pour Andrèse. C’était près d’elle qu’il avait pris place, tandis que la superbe Irène, malgré sa beauté royale, était abandonnée dans son coin, comme Ariane dans son île.
Fernand jouait avec l’évenlail d’Andrôse, un éventail de Boucher, très-précieux et très-rare.
Andrèse crut qu’il s’en emparait, comme un amant passionné, tout simplement parce qu’elle venait d’y toucher, et qu’il y cherchait, pour ainsi dire, la trace de ses doigts.
. Hélas ! ce n’était pas l'amant, c’était l’artiste qui admirait
l'éventail, et n’y cherchait que la trace des doigts de Boucher.
— En vérité, disait Fernand à Andrèse, vos'évenlails, Mesdames, sont de vrais tableaux! Cette espèce d’idylle, peinte sur le vôtre, est sans doute un peu maniérée, un peu papillotante, mais il y a là un coloris plein d’éclat. Regardez ces deux amoureux; ne sont-ils pas délicieux? N’est-il pas charmant que sur ces feuilles de parchemin, qui servent aux titres de noblesse, et où l’on met tant d’orgueil, les* peintres mettent tant d’amour?
Andrèse voyait là un doux préambule, qu’un tendre aveu allait suivre.
— S’il no craignait pas d’étre entendu, pensait-elle, il me dirait enfin : « Je vous aime ! » et il le pourrait sans danger ; il y a autour de nous des stalles vides, il peut baisser la voix, et j’ai l’oreille fine.
Irène les regardait de loin, et ses épais sourcils noirs se contractaient.
— Comme vous aimez la musique, ma chère, dit une espète de poupée fort brillante, qui était venue avec Irène; vous venez de déchirer vos gants à force d'applaudir.
— C’est vrai, dit vivement Irène, dont la colère et non l’enthousiasme avait contracté la main, et fait craquer le gant ; ce morceau italien est ravissant
— Comment, italien... mais il est fiançais.
— C’était ce que je voulais dire... pardon de ma distraction.
Le concert venait de finir, Urbain sortit avec sa femme et sa mère, mit sous son bras gauche la main de Séraphinc, et, de la main droite, tint son parapluie fermé, qu’un rayon de soleil rendait inutile.
Madame Giraud marchait à côté de lui et semblait de fort mauvaise humeur. Comme les enfants qui veulent se faire plaindre, elle traînait la jambe et paraissait fatiguée.
— Qu'as-tu donc, ma mère? lui dit Urbain. Il ne faut que quarante minutes pour nous rendre à la maison ; j'ai fait ce calcul-là, l’autre jour, la montre â la main; mais de ce trainlà, nous mettrons bien soixante-dix. minutes. Est-ce que tu ne pourrais pas marcher un peu plus vite ?
C’était là ce que madame Giraud attendait.
— Dame, reprit-elle en grommelant, je n’ai plus mes jambes de quinze ans, moi, des jambes de vif argent comme celles de ta femme... Je ne suis plus jeune, j’ai besoin d’un bras qui me soutienne.
— Mais il fallait le dire tout de suite! s’écria Urbain, prends mon bras, ma bonne mère!
11 offrit le bras à madame Giraud et quitta celui deSéraphine, pour tenir son parapluie.
La figure de madame Giraud s’éclaircit, mais le nuage passa sur le joli front de Séraphine.
— C’est cela, dit-elle en faisant la moue, on m’abandonne... Je suis trop jeune, moi, pour n’avoir pas besoin d’un défenseur. Si je marche seule dans la rue, comme une pauvre délaissée, on peut m’insulter.
— Bon ! s’écria Urbain, encore une querelle! Heureusement que j’ai un second bras ; prends-lc, ma petite boudeuse. Si je n'en ai pas un troisième, j’ai une main, j’en ai même deux au besoin, pour tenir mon parapluie... Voyons, marchons de front tous trois. J'ai deux bras à vous offrir; je n'ai qu’un seul cœur, c’est vrai, mais je le partage entre vous, quoique vous en disiez, méchantes.
Et il s’éloigna avec les deux femmes, en murmurant entre ses dents :
— Ah ! mes deux chères amies, que vous me rendezmnlheureux !
Pendant ce temps, Andrèseet Irène attendaient leurs voitures, chacune de leur côté, à la sortie du concert.
Fernand n’avait pas dit la phrase désirée : # Je vous lime ,»
mais Andrèse croyait la lire dans ses regards; il tenait encore son éventail et le contemplait amoureusement.
La jeune femme se sentait si heureuse qu’elle oubliait jusqu'à Irène; mais celle-ci ne l’oubliait pas; il fallait, pour qu’elle se contint, une force surhumaine, la main de fer de la bienséance : la colère est une lionne que l’éducation seule peut museler.
M. Dumoulin qui, de son côté, était venu à cette matinée, parce qu’on devait y chanter des chansonnettes, se retirait tranquillement.
11 s’était rencontré avec Urbain, au bureau des parapluies, et revenait à pied.
En traversant la grande cour de Herz, encombrée d’équipages, il se trouva presque sous les pieds de deux magnifiques chevaux gris pommelé. Ces deux chevaux étaient les siens; le cocher reconnut son maître, et fit mine de descendre pour lui ouvrir la portière; M. Dumoulin, qui avait aperçu sa femme dans la voiture, fit signe au cocher de poursuivre sa route, et dit à un de ses anciens commis du Lion d’or, qui l’accompagnait :
— .Voilà un naïf laquais qui m’ouvre la portière quand ma femme est dans la voiture ! On voit bien qu’il est nouveau dans la maison.
La poupée fasliionable, qui était avec Irène, avança sa jolie tète, coiffée d’un chapeau irréprochable, et regarda M. Dumoulin.
— Le pauvre homme! s’écria -t-elle, il a failli être écrasé par vos pur-sang, ma toute belle. Regardez donc la bonne figure : nous n'en avons pas une seule comme cela dans nos salons! C’est large, c’est bouffi, c’est rubicond, c’est commun; cela doit faire des cornets de papier dans une boutique de la rue de la Verrerie.
Irène, qui avait reconnu son mari, se mordait les lèvres jusqu’au sang.
— Eh bien ! dit la poupée, vous ne riez pas, ma chère ; vous ne trouvez pas que ce brave homme...
— Est essentiellement vulgaire, répondit la tendre moitié de M. Dumoulin : je suis tout à fait de votre avis.
Andrèse attendait encore sa voiture. Fernand, qui venait d’étudier à loisir toutes les lignes de son visage, voulut mettre immédiatement ses études à profit : comme il faisait grand jour et qu’il était à peine quatre heures, il dit à Andrèse qu’il allait sur-le-champ à son atelier, pour faire l’ébauche d’un tableau.
— Etvolreatelicr, reprit Andrèse, est je crois aux Champs- Elysées, tout à côté de mon hôtel?
— Précisément, Madame.
Elle brûlait d’envie de lui dire : « Acceptez une place dans ma voiture. » Mais Andrèse avait une réputation sans tache, qu’aucune dent venimeuse n’avait encore entamée : elle n'osa pas profiter de sa liberté de veuve pour revenir seule avec lui. Elle se tut et devint triste, car elle allait le quitter.
Mais tout à coup, il y eut un rayon de joie dans ses yeux, elle venait d’apercevoir madame de Rozan, qui traversait la cour, un peu humide, sur la pointe des pieds, eu picotant le pavé, pour ainsi dire, du bout de ses bottines, et en rassemblant avec soin dans sa main les plis nombreux de sa magnifique robe.
— Je suis sauvée! pensa Andrèse, et nous serons heureuses toutes les deux : sa robe restera immaculée comme ma vertu.
Elle chercha à se faire remarquer de madame de Rozan, ce qui ne lui fut pas difficile, car la tète de madame de Rozan se tournait toujours, comme un tournesol vers le soleil, du côté des gens qui pouvaient avoir une voiture à lui offrir.
Andrèse n’eut qu’à faire un signe, madame de Rozan revint lestement sur ses pas. Dans sa course rapide, elle se heurta
contre Urbain. C’était précisément le moment oû il sortait avec sa mère, sa femme et son parapluie.
Madame de Rozan n’eut que le temps de serrer la main de sa fille, et de lui glisser à l'oreille :
— Pauvre victime, tu l’as voulu... Je vais en calèche, moit
— Je ne me plains pas, ma mère, lui répondit tout bas Séraphinc. Je trouve que le bras de l’homme qu’on aime vaut mieux que les pieds ferrés des chevaux les plus fringants.
XYI
(«régoire, Dodore et Bébé.
Fernand n’avait pas encore pris congé d’Andrèse, quand madame de Rozan arriva près d’elle sur le perron. Andrèse lui serra la main, lui fit mille amitiés, et la reçut enfin comme tout ce qui vient selon les désirs comme le soleil en janvier, comme la pluie dans la canicule.
— Que vous êtes aimable, chère Madame, dit-elle affectueusement, de vouloir bien accepter une place dans ma voiture... Eh! mais, reprit-elle d’un air indifférent, en se tournant du côté de Fernand, je loge tout près de votre atelier, et si vous vouliez accepter aussi ?...
— De tout mon cœur, Madame, répondit Fernand.
Andrèse se retourna vers madame de Rozan et lui dit :
— Que je suis donc heureuse de vous avoir aperçue, chère Madame?
— Et moi, repartit madame de Rozan, combien je m’en félicite 1 ce sera une grande joie pour moi de passer quelques instants avec vous, très-chère.
Et pendant que la voiture d’Andrèse avançait, madame de
LES MYSTÈitES DE LA MAISON.
Hozan continua à débiter plusieurs de ces tendres banalités. Les gens du monde ont à leur service toutes sortes de plaça, ges. Us font argenter leur vaisselle, qu’on prend pour de l’argent massif, et ils brillantent leurs paroles, qu’on accepte pour de l’argent comptant.
— Comme madame de Rozan m’est dévouée ! pensait Andrèse.
— Comme madame de Beauvilliers a de la tendresse pour moi ! se disait madame de Rozan..
Parle fait, ce qu’Andrèse aimait, ce n’était pas madame de Rozan, c’était Fernand ; ce que madame de Rozan adorait, ce n’était pas Andrése, c'étaient ses chevaux.
La calèche était tout près du perron; le valet de pied s’avançait, lorsqu’un homme du peuple, le devançant, abaissa vivement le marchepied.
Cet homme, qui paraissait avoir trente ans, avait une tête superbe, maie, accentuée, un visage basané, que deux grands yeux noirs éclairaient d’un feu sombre; des bras musculeux, une haute taille, qui se cambrait sous sa blouse. C’était un type d’une beauté sauvage, qu’on admirait avec un mélange' de terreur, comme un beau lion du Sahara ou un beau tigre du Bengale.
Les deux femmes se placèrent dans la calèche, sans regarder l’homme du peuple qui les aidait à monter.
Fernand chercha dans sa poehe quelque monnaie, et se retourna vers lui pour la lui donner.
— Venez donc, M. Dufranval, dit Andrèse.
Mais Fernand s’était arrêté sur le marchepied, et, le front radieux, l’œil étincelant, il s’écriait:
— Oh ! c’est trop de bonheur!
Andrèse rougit, baissa la tête pour cacher son trouble et se dit tout bas :
— Comme il m’aime !
Fernand restait toujours suspendu sur le marchepied.
L’homme du peuple lui dit d’une voix un peu rude, et où perçait une nuance d’impatience :
— Montez donc, not’ bourgeois 1
Fernand monta machinalement, et se plaça en face d’Andrèse, qui se dit que le bonheur montait avec elle pour une demi-heure. L’homme du peuple ferma la portière, franchit la grande porte de la cour de Herz, et disparut dans la rue de la Victoire.
Fernand, qui se penchait pour le regarder et suivait tous ses mouvements, sembla tout à coup prendre une résolution, et dit à Andrèse, en balbutiant :
— Mille pardons. Madame... mais un oubli impardonnable, un portrait à finir...
— Dans votre atelier? mais je vous y conduis.
— Ce n’est pas dans mon atelier, mais chez le modèle qui m’attend, répondit Fernand, en pressant et en saccadant ses paroles, comme s’il regrettait le temps qu’elles lui faisaient perdre. Adieu, Madame, et mille remercîments. *
Sans attendre la réponse d’Andrèse, il ouvrit brusquement la portière, ne prit pas même le temps de faire arrêter les chevaux, sauta sur le pavé, au risque de se tuer, et s’élança dans la rue de la Victoire.
— La personne qui l’attend, dit madame de Rozan, est tout simplement madame Dumoulin.
Andrèse tressaillit à ce nom; elle sentit une rougeur de colère et de fièvre, qui lui brûlait les joues.
Elle chercha son éventail, comme une brise, comme un voile, comme une contenance ; mais elle ne le trouva pas sous sa main, et dit avec inquiétude :
— Mon éventail! j’ai perdu mon éventail 1
— Votre précieux"éventail de Boucher ! s’écria madame de Rozan, qui comprenait la douleur que devait causer un pareil événement.
Elles cherchèrent l’éventail sur les coussins, sous les pieds;