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ce fut inutilement. Mais, tout à coup, le visage inquiet d’Andrèse s’éclaircit et le sourire lui revint aux lèvres.
— Vous avez retrouvé votre éventail? demanda madame de Rozan.
— Non, mais on se console aisément de ces petits chagrins.
Une pensée rayonnante lui était venue.
— C’est lui qui înel’â pris.! se disait-elle avec ravissement. Il veut le garder précieusement, ou, s’il rapporte l’éventail, ce sera pour demander la main qui le tenait... J’étais folle d’être jalouse; c’est moi qu’il aime.
Pendant que la voiture emportait Andrèse, Fernand regardait à droile et à gauche dans la rue delà Victoire, et murmurait entre ses dents avec désolation :
— O mon brigand! mon beau brigand espagnol! dix ans de ma vie pour te retrouver I
lit il arpentait le trottoir, en cherchant avec anxiété cet homme du peuple à la beauté farouche, qui réalisait si bien le type qu’il avait rêvé.
Mais son hésitation, les excuses qu’il avait adressées à Andrèse .pour prendre congé d’elle, avaient donné à cet homme de l’avance sur lui ; la politesse prend du temps.
Enfin, il entrevit au bout de la rue ce lève en blouse qu’il poursuivait, et que son active imagination habillait déjà d’un costume andaloux, armait d’une espingoleet d’un poignard.
Mais, ô douleur! cet homme qu’il suivait comme un poêle suit son rêve, tourna brusquement le coin de la rue de la Victoire. Fernand prit un élan désespéré et fut, en quelques bonds, dans la rue Lafflte, où il venait d'entre^. Mais le brigand espagnol avait disparu.
— Je le retrouverai ! se dit Fernand résolûment, en redressant son beau front inspiré.
11 avait la ferme volonté du génie. S’il avait dû peindre Satan, il eût été capable d’aller le chercher jusqu’en enfer.
L’homme du peuple, sans se douter qu’un artiste le suivait
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avec celte anxiété, entra dans un cabaret, but à plein verre un nectar de taverne, puis se dirigea vers le faubourg Saint- Marceau .
Il entra dans une maison noire, enfumée, haute de six étages, une de ces maisons qui sont des Alpes parisiennes. 11 en fit l’ascension sans le secours d’un bâton ferré; mais quand il fut parvenu au sommet, au lieu d'y voir la neige, il y trouva le printemps, un printemps en cornette, tout jeune, tout frais, tout rose, et qui lui ouvrit la porte de son petit logement du sixième étage.
— Bonjour, Rose,. la rose des Alpes, lui dit-il eu entrant.
Il lavait surnommée ainsi parce qu’elle fleurissait au
sixième.
— Comment, c’est toi, Grégoire!' répondit-elle; mais ta journée n’est pas finie. Que dira ton patron? Tu auras laissé ta besogne pour aller au cabaret?...
— Eh bien; après? dit Grégoire; si j’aime mieux le marchand de vin que le porteur d’eau, moi 1... les opinions sont libres : on peut choisir entre ces deux fonctionnaires publics.
— Quand on est marié, reprit Rose, il faut être raisonnable. Sais-tu bien que, depuis trois jours, tu ne m’apportes plus rien; nous ne vivons que de mon travail, et le travail d’une femme, Dieu sait comment ça se payel A riiôlcl de la Monnaie, vois-tu, on frappe les pièces de cent sous pour les ouvriers et les centimes pour les ouvrières.
— Et les louis d’or pour les riches ! répondit Grégoire d’un air sombre. Quand l’or sera-t-il comme le soleil, et luira-t-il pour tout le monde! Oh ! les riches!...
— Eh bien, les riches, dit Hose, ce sont eux qui nous font vivre ; qui te font rabote r tes planches pour leurs maisons, et qui me font broder ma mousseline ou mon taffetas pour les fichus ou les écharpes de leurs femmes. Et puis, vois-tu bien, Grégoire, beaucoup de riches sont d’anciens pauvres qui ont travaillé jour et nuit pour passer de Job à Grésus. Il
faut faire comme eux, voilà tout... Oh! comme je te gronderais, paresseux, si je ne l'aimais pas tant et si tu n’étais pas si beau ; car tu es très-beau : c'est pour ça que je t’ui épousé.
— Et tu t’en repensî
— Par exemple ! qu’est-ce qui a dit ça? Je sais bien que tu finiras par m’écouter, parce que tu m’aimes aussi toi, pas vrai ?
— Je crois bien! dit Grégoire, qui n’élait marié que depuis un mois; les jolies femmes comme loi, l'espèce en est rare ! Tu es jolie, ma petite Rose des Alpes; mais jolie... comme un billet de mille francs !
— Me voilà contente, puisque tu m’aimes toujours. Embrasse-moi, va travailler. Passe-moi ma broderie: en arrière les soucis, et en avant la chanson !
Et Rose se mit à défiler tous les refrains de son répertoire.
Rose était fraîche comme la fleur dont on avait fait sa marraine, et gaie comme les pinsons, qui devaient être un peu ses cousins.
C'était une petite ouvrière de vingt ans, économe, active et joyeuse : la cigale et la fourmi, tout à la fois, car elle chantait... mieux que l’une et travaillait comme l’autre. Sa mine éveillée, ses yeux noirs et sa démarche pimpante n'annonçaient qu’une jolie enfant; mais en réalité, c’était une femme courageuse, dévouée, dont la sagesse et la probité étaient mieux enracinées dans Pâme quo les grands chênes dans la terre. Il y avait en elle un sentiment d’honneur que sa brave famille de laboureurs lui avait transmis, tout aussi bien que l’eût fait une famille d’hidalgos. Mais les édifices les plus solides ont sur leur toit une girouette que le vent agite à son gré ; les cœurs les plus fermes en ont une aussi qui s’appelle l’imagination, et que l'amour fait tourner comme il lui plaît : Rose avait vu le beau Grégoire, l’avait admiré et l’avait aimé.
Depuis un mois, elle était sa femme et s’épanouissait à son
sixième étage, dont elle était devenue la rose des Alpes.
Quant à Grégoire, fils d'un ivrogne, il avait grandi sous les exemples et les coups de bâton de son père. Enrôlé dès l'enfance dans le régiment émancipé des gamins de Paris, il s’était instruit sur le trottoir, où il passait de plus longues heures qu'à l’école. 11 avait souvent rencontré sur sa route, le vice, qui court la rue tout aussi bien que l’esprit, et il avait frotté sa candeur enfantine contre tant de cynisme, qu’elle s’était usée bien vite.
Le gamin de Paris devint ouvrier; non pas un ouvrier laborieux et rangé, mais tapageur, ivrogne et fainéant. 11 disait que le cheval est fait pour courir et l’homme pour se reposer. Quand par hasard il avait gagné sa journée, il allait la boire. Or, quand l’ouvrier a trop souvent le verre à la main, il arrive un jour où il n’a plus que l’espérance dans la poche. Alors l'envie contre la richesse surgit en lui : la poche vide fait le cœur envieux. Ce qu’il y avait donc de plus saillant en Grégoire, sous cette belle écorce et dans celle nature viciée, c’était la paresse d'abord, puis une envie sauvage et imbécile, qui ne savait que haïr sans raisonner.
Rose, en se mariant, n’avait rien deviné de tout cela. Tout en adorant Grégoire, elle commençait pourtant à s’apercevoir de ses défauts, et à soulever un peu ce fumeux bandeau de l’amour.
Elle réfléchissait un jour, tout en tirant son aiguille, qui marchait sans cesse, comme le Juif errant.
Grégoire était par instants sombre, brusque, mystérieux.
11 était rentré la veille à deux heures du malin, et avait balbutié un prétexte dont Rose n’avait pas cru un mot. Elle savait que Grégoire l’aimait et ne songeait pas à lui donner une rivale; mais elle pressentait quelque secret, qu elle voulait découvrir à tout prix.
Elle songeait, travaillait, s’attristait et ne chantait plus, lorsqu’elle entendit frapper rudement à sa porte.
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— Qui frappe de la sorte? s’écria-t-elle.
— Un ami de Grégoire, Bébé Merluchet, répondit une Yoix formidable.
Rose ouvrit et se trouva en face d’une espèce de colosse de Rhodes, qui cependant était loin d’étre uq Apollon : c’était une tôle de boule-dogue, sous un buisson de cheveux crépus, des membres de gladiateur et une taille de tambourmajor.
— Excusez, dil-il en entrant, si j’ai cogné trop fort; c’est que j’ai un marteau naturel qui est un peu lourd.
— Asseyez-vous, dit Rose, et attendez Grégoire.
Il se jeta sur une chaise, tira une pipe de sa poche, et demanda à Rose la permission de l’allumer. Il fumait sans façon, quand on frappa de nouveau à la porte.
— Qui est là? demanda Rose.
— Un ami de Grégoire, répondit une voix grêle : Dodore Grapineau.
Rose ouvrit encore, et vit un petit homme à la figure pointue, au nez pointu, à la voix pointue et au museau de fouine.
Bébé, qui le connaissait, lui donna une poignée de main amicale, qui lui fit jeter un cri.
— Est-ce que tu crois que je vais te casser? dit Bébé. Brimborion d’homme, val on ne peut pas te donner une poignée de main sans te faire crier.
— Je crois bien, dit Dodore avec sa voix pointue, tu es comme un chien de Terre-Neuve qui donne la patte.
Il y avait dans ces deux figures si diverses une telle expression de fourberies et de basse méchanceté, que Rose eut un sentiment d’effroi.
— Grégoire a d’étranges amis, se dit-elle, en les regardant avec inquiétude.
Enfin Grégoire rentra, et, en apercevant les deux hommes qui l’attendaient, il s’écria avec un mécontentement visible :
— Barnabé !... Théodore!... Vous ici !...
— On dirait que tu n’en es pas content, reprit Bébé avec sa voix de boule-dogue... C’est comme ça que tu reçois les amis!... merci!
— Pourquoi êtes-vous venus jusque chez moi ? dit brusquement Grégoire.
— Pour élever un autel à l’amitié, répondit Dodore avec emphase.
— Nous avons commencé, reprit Bébé, par te chercher au cabaret de la mère Godin. Comme nous ne l’avons pas trouvé chez elle, nous nous sommes donné rendez-vous ici. Nous avons à causer avec toi.
Il fit signe à Grégoire d’éloigner Pose; celle-ci s’en aperçut.
— Oh 1 que je ne vous gène pas, s’écria Hose, qui avait hâte de les quitter... Justement je dois reporter de l’ouvrage ; on m’attend à cinq heures, et je suis en retard, je crois.
— Je vais vous dire ça, mon bijou, répondit Dodore, en tirant de sa poche une magnifique montre à répétition, qu’il fit sonner orgueilleusement.
Rose le regarda avec défiance, et trouva étrange qu’un ouvrier eût une montre pareille.
— Faut vous dépécher, ma biche, continua Dodore en faisant sonner sa montre, vous entendez qu’il est cinq heures?
— Tu retardes, dit Bébé en tirant à son tour une délicieuse petite montre de femme, coquette, émaillée, mignonne, imperceptible; il est cinq heures dix.
Celte petite montre était faite pour éveiller tout un monde de soupçons; elle fit frissonner Rose, qui ne put s’empêcher de dire :
— Une montre de femme! Comment avez-vous cela?
— C’est l’héritage de ma tante, répondit Bébé, le fruit de ses économies... Je l’ai gagnée à la sueur de son front.
Grégoire paraissait au supplice.
- Diyil i ztai Uy G oogle
— Allons, va-t-en plus vite que ça ! dit-il rudement à sa femme.
— Comme tu me parles !... je ne t'ai jamais vu si brusque.
En disant cela, elle prenait lentement son carton de broderies, et s’arrêtait indécise sur le seuil de la porte.
— Si je laisse mon mari avec ces deux hommes, pensaitelle, Dieu sait quels conseils ils lui donneront ! Ils vont le perdre.
— Tu n'es pas encore partie ! lui dit Grégoire.
— Eh bien! oui, je m’en vais, répondit Rose; mais tu m’accompagneras.
— Comment, répliqua Bébé, quand il a de la visite... Vous n’êtes pas polie, la petite mère!
— Mais va-t'en donc, lui dit Grégoire, en la poussant et en refermant la porte sur elle.
Rose descendit l’escalier tout éplorée, toute frémissante.
— Quels sont ces deux hommes? se demandait-elle... Pourquoi celte belle montre à répétition, cette petite montre de femme?... Pourquoi mon mari paraissait-il si inquiet, si pressé de m’éloigner?...
Rose avait bien raison de frémir, et si le docteur avait été là, il eût découvert bien des mystères dans cette mansarde.
Dès que Grégoire eut fermé la porte, il s’écria en respirant plus.librement.
— Ouf!... la voilà sortie !... il était temps... la sueur m’en venait au front... j’étouffe l
Et tirant de sa poche un magnifique éventail, caché sous sa blouse, il le déploya et s’en servit avec une certaine grâce.
— Rien que ça de genre et d’air portatif! s’écria Dodore.
11 faut à monsieur un éventail comme à une marquise
C’est qu’il fait chaud, tout de même... Prête-moi donc ton aile de zéphire, pour que je me donne de la fraîcheur.
— A quelle bégueule as-tu floué ça? demanda Bébé.
— A une belle dame à frou-frou, répondit Grégoire, ou
plutôt à un monsieur qui le lui tenait; il a laissé tomber l’éventail en montant avec la dame dans son équipage. Quel luxe! continua-t-il d’un air sombre, avec ce sentiment de basse envie qui ne l’abandonnait jamais. Quelle toilette ! quelle calèche! quelle princesse!
— A propos de princesse, dit Bébé, nous en avons déniché une qui vaut bien la tienne ; elle habite un hôtel aux Champs- Elysées, un hôtel fringant et chicandai t. Nous voudrions, un de ces soirs, exercer chez elle notre petit commerce, et nous venons te proposer de faire l’affaire avec nous. Je connais les êtres de la maison : j’ai fait causer Jeannette, c’est la servante d’une petite dame, madame Séraphine Giraud, qui est l’amie de la dame en question. Jeannette est mon objet, pour le moment ; c'est une bavarde utile, qui m’apprend ce qui se fait, non-seulement chez ses maîtres, mais encore chez les amis de ses raaitres.
— Y a-t-il beaucoup d’or à gagner? demanda Grégoire, dont les yeux s’allumèrent.
Ct il y avait du sang, dans la manière dont il prononçait le mot or.
— De l’or, répondit Bébé, pas précisément; je connais par Jeannette la position sociale de la dame : elle est riche, c’est vrai, mais son revenu est en terres, en maisons; elle le dépense à mesure qu’elle le reçoit. Avec ce genre de fortune-là on n’a pas de valeurs en portefeuille, comme les commerçants et les banquiers : les propriétaires, vois-tu, c’est de mauvaises pratiques.
— Eh bien, alors qu’cst-ce que tu viens me chanter? dit Grégoire d’un ton de mauvaise humeur.
— Ne nous fâchons pas, mon agneau, reprit Dodore. S’il n’y a pas beaucoup d’or, il y a des diamants, un écrin qui vaut, dit-on, au moins cent mille francs.
— Cent mille francs! s’écria Grégoire, dont la figure s’illumina, et dont les yeux brillèrent comme ceux d’une bête
fauve ; cent mille francs! Et que faut-il faire? Quand faut-il agir? Est-ce ce soir? est-ce demain?... Parle donc !
— En v’Ià un qui est pressé, dit Bébé ; il faut plus de patience que ça, mon petit. Il faut d’abord étudier un peu le terrain; des diamants de cent mille francs, ça ne se déniche pas comme un nid de moineaux. Du reste, c’est une superbe affaire : une femme seule, un hôtel un peu isolé, avec uu grand jardin et une brèche au mur : c’est magnifique.
— Mais les domestiques...
— Ils couchent à l'étage supérieur. Tu me diras que la porte d’entrée est peut-être trop bien barricadée pour qu’on puisse s’introduire dans la maison ; mais il m’est venu une idée vraiment neuve et ingénieuse, sans me vanter; toi seul peux l’exécuter.
— Moi? dit Grégoire, voyons... parle... j’écoule.
— Madame de Beauvilliers, c’est le nom de la dame, doit donner un grand bal mercredi prochain; le personnel de sa maison n’y suffira pas; quand les bourgeois donnent de grandes fêtes, ils prennent souvent des domestiques supplémentaires, pour; aider à passer les rafraîchissements : le glacier leur fournit çA avec ses marchandises. Or, je sais par Jeannette quel est le glacier de madame de Beauvilliers; il faut qu’un de nous trois se présente chez lui et se fasse envoyer chez sa pratique, avec les glaces. Mais, pour être admis comme çà, au premier coup d’œil et à la première inspection, il faut qu’on ait du physique et des agréments ; moi, je suis bel homme, c’est vrai ; mais avec ma taille d’obélisque et ma grosse voix, je ferais peur A la petite dame. Quand à Dodore, elle le prendrait pour une fouine.
— Pas d'insulte 1 s’écria Dodore.
— Toi, Grégoire, continua Bébé, tu as de la prestance et de la beauté ; tu es comme l’Apollon de la mylonogie.
— On me l’a dit quelquefois, répondit Grégoire, qui était fier de son superbe visage.
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— Tu n’auras qu’à te présenter pour être accepté, et, tomme tu es mon élève, je vais te douner mes instructions.
l«e Fripon et le Voleur.
— Une fois admis chez madame de Beauvilliers, comme domestique supplémentaire, continua Bébé, qui se vantait d'être le professeur de Grégoire, lu en profiteras pour étudier les êtres du logis, le meuble où l’on doit serrer l'argent et les bijoux. Quand tout le monde, sera parti...
— Eh parbleu 1 reprit Grégoire en l’interrompant, il faudra alors me dissimuler... c’est connu. Je me cacherai dans quelque coin, dans quelque portemanteau, les femmes en ont maintenant qui sont assez grands pour me servir d’étui. Madame de Beauvilliers, qui aura tousses diamants sur elle, sera fatiguée, négligera demies serrer, ou les mettra dans quelque armoire que j’aurai taché de deviner d’avance; j'irai crocheter le meuble, quand les domestiques seront couchés et que la maltresse de la maison sera endormie. C'est simple comme bonjour.
— Voilà un élève qui flatte mon cœur et mon amourpropre! s’écria Bébé, en essuyant une larme d’attendrissement.
— Ainsi la chose est convenue, dit Grégoire en prenant congé de ses deux amis, qui allumèrent leurs pipes et se dirigèrent vers la porte.
Tout à coup Bébé s’arrêta.
— Un instant, Grégoire, dit-il solennellement : quand tu prendras ton plateau, évite autant que possible de faire circuler les petits-fours ou les sandwichs, pour lesquels je professe peu d’estime.
— Qu'esl-ce que tu me contes là? dit Grégoire.
— Je parle Irès-sérieusement ; je méprise les petits-fours et même le punch, mais j’ai une haute considération pour les glaces et les sorbets, qui sont toujours accompagnés de petites.cuillers de vermeil.
— Compris ! s’écria Grégoire.
— Dis donc, l’ami, reprit Dodore, nous partagerons aussi les cuillers, entends-tu?... il faut de la conscience...
— Tu insultes mon élôve, répliqua gravement Bébé. Je le connais, moi, et je réponds de lui : c’est un homme d’honneur.
Grégoire sortit peu après eux ; il n’aimait pas à rester seul avec iui-niéme, il ne se sentait pas en bonne compagnie. 11 se remit donc à flâner par la ville, d’abord les mains dans ses poches, ensuite dans la poche d’un passant. Cet homme d’honneur, si estimé de Bébé, se trouvait un peu gêné, et en voyant passer une caisse d’épargne en habit noir, naturellement il voulut en retirer quelque argent.
Il s’empara donc habilement d’un porte-monnaie, puis comme ses longues courses de la journée l’avaient un peu fatigué, il se dit intérieurement, avec sa rage habituelle contre tout ce qni possédait :
— Si du moins j’avais une voiture comme ces tas de paresseux qui n'ont rien fait pour cela 1
Il était vrai que ces paresseux-là n’avaient pas travaillé à voler des porte-monnaie.
Mais, sans doute, il y avait là quelque diable d’enfer qui entendit Grégoire et l’exauça.
Un tilbury, attelé d’un beau cheval bai qui traînait deux lions, passa devant lui au petit pas, et retardé dans son allure par quelques voitures qui encombraient la rue.
— Voilà mon équipage, pensa Grégoire.
— Mes bons Messieurs, dit-il d’une voix dolente et en courant après le tilbury, je viens de faire sept lieues pour revenir de Pontoise, où j’ai une grand’mèrc infirme. Je me
meurs de fatigue, et comme c’est la piété filiale qui en est cause, je compte sur votre bon cœur pour me laisser monter derrière votre tilbury.
' Le lion qui conduisait la voilure le regarda, lui trouva une belle tête, et répondit :
— Allons, soit, mon pauvre garçon, monte à la place de mon groom, que j’ai laissé chez moi.
Ce jeune lion, à peine majeur, se faisait remarquer par une figure confiante et candide.
Son compagnon, qui louchait à la quarantaine et qu’il appelait Taxile, avait au contraire la physionomie la plus rusée et la plus méphistophélique du monde. Taxile avait des lèvres minces, des paroles dorées, un sourire faux et des regards perçants qui semblaient plonger jusqu’au fond de la bourse.
Ce n’était pas un voleur comme Grégoire, oh 1 grand Dieu, non ! c’était un fripon. 11 n’avait jamais fait le mouchoir, mais il avait fait la banqueroute, l'agiotage; il ne forçait pas la serrure du coffre-fort, il se le faisait ouvrir de plein gré, en enveloppant ses victimes dans un réseau de paroles, et de promesses, où elles se laissaient prendre comme des mouches dans une toile d’araignée.
Grégoire était de la famille des loups, et Taxile de celle des renards.
Taxile et lé jeune lion, trop occupés pour songer au pauvre diable, ou plutôt au malin diable qui se trouvait derrière la voiture, causaient librement de leurs affuires. Grégoire les entendit parler de société en commandite, de l’exploitation d'une mine de houille, qui, bien entendu, n’avait jamais été creusée que dans la tête de Taxile.
Mais ce que Grégoire comprit le plus positivement, c’est que Taxile avait sur lui, en portefeuille, vingt billets de banque de mille francs, que son naïf compagnon venait d’échanger contre vingt actions.
Vingt mille francs dans une poche et Grégoire à côté !
Ce vertueux Grégoire se promit de ne pas perdre de vue cet homme, ou plutôt cette poche, jusqu'à ce qu’il eût le portefeuille.
Maintenant où était le portefeuille? C’était ce qu’il lui importait de savoir. Il remarqua que Taxile portait souvent la main à sa poche droite avec sollicitude. Plus de doute, le trésor était là. * .
En passant devant la Bourse, Taxile dit à son compagnon qu’il désirait y entrer un moment. La Bourse était la fabrique où cet honnête industriel se fournissait de fausses nouvelles, d’agiotage et de toutes les diverses parties de son petit commerce.
Le naïf actionnaire arrêta ses chevaux; Taxile s’apprêta ù descendre; Grégoire sauta à terre et dit à Taxile, qu’il ne voulait pas perdre de vue :
— Prenez garde, not’ bourgeois, vous allez crotter votre bel habit noir.
Et il tira son mouchoir de couleur (un mouchoir qui par hasard était à lui) pour l’étendre sur la roue; mais, dans sa précipitation, il fit tomber son porte-monnaie, qu’il avait volé à un passant ; ce porte-monnaie s’ouvrit en tombant, et l’or s’éparpilla sur le. pavé. Taxile regarda Grégoire avec surprise; cependant il l’aida à ramasser son trésor, et il le lui remit avec une conscience scrupuleuse.
— Tiens, lui dit-il, voilà tes deux pièces d’or. Est-ce tôut?
— Oui, not’ bourgeois, merci, dit Grégoire. Avec trois autres pièces que je viens de ramasser, ça fait cent francs; c’est bien tout ce que j’avais dans mon porte-monnaie;
En disant cela, il y remit les cinq pièces d’or.
Le voleur en blouse et le fripon en habit noir se regardèrent ; une sorte d’instinct sembla les avertir qu’ils étaient d’une espèce assez voisine.
— Où as-tu volé cela? demanda Taxile.
— Ah ! si I’od peut dire! s'écria Grégoire. Ce sont les économies de ma grand’môre de Pontoise. J’allais les placer à la caisse d’épargne.
Le lion fouetta son cheval et s'éloigna. Taxile entra à la Bourse, et Grégoire l’y suivit de loin, en ayant soin de ne pas être remarqué de lui.
Taxile sortit bientôt de la Bourse, Grégoire fit de même.
— Suivons sa poche droite, se dit-iL »
Taxile rencontra sur la place un ou deux riches amis, qu’il aborda avec des paroles mielleuses. Quand il arpentait Paris, c’était à la manière des hirondelles, qui s’en vont rasant le sol, et dévorent toujours quelque insecte en passant.
11 se dirigea vers la rue Vivienne.
Grégoire suivait toujours sa poche droite, sans avoir encore trouvé le moment de la dévaliser.
Taxile s’arrêta devant un magasin, et lorgna un panama de quatre-vingts francs, qu’il avait l’intention d’acheter pour aller aux eaux.
— Yoici le moment, se dit Grégoire.
Taxile était immobile, regardait le chapeau et oubliait sa poche.
Grégoire se glissa doucement derrière lui, eut l’air, pour les passants, d'être en contemplation devant le magasin, puis, avec une délicatesse vraiment artistique, allongea la main, la plongea dans cette bienheureuse poche droite, qu’il convoitait depuis longtemps, prit légèrement le portefeuille et le mit sous sa blouse.
Mais tout à coup Taxile se retourna, lui saisit le bra*s vigoureusement et s’écria :
— Arrêtez cet homme ! il vient de me voler.
Une de ces petites glaces indiscrètes, miroirs officieux de la rue, qui se trouvent souvent près de la montre des magasins, lui avait permis de suivre tous les mouvements du voleur. Un sergent de ville accourut, et Taxile lui dit :
— Fouillez cet homme; il Tient de me voler un portefeuille renfermant vingt billets de banque, et un porte-monnaie contenant cent francs en pièces d’or.
— Un porte-monnaie t s’écria Grégoire au comble de la stupéfaction; mais il en a menti !
— Fouillez-le, je vous prie, dit tranquillement Taxile.
— Ue que dit monsieur est exact, reprit le sergent de ville, après avoir fouillé Grégoire. Ue portefeuille contient bien effectivement les vingt billets de banque, et le porte-monnaie renfermant cent francs en or. Veuillez faire votre déposition, Monsieur; les objets volés seront remis à la Préfecture et vous seront rendus.
— Mais c’est lui qui me l’a volé, ce porte-monnaie 1 s’écria Grégoire, au comble de la fureur.
— Moil dit Taxile.
— Oui, toi... voyons, ne lève pas les yeux au ciel, il n’y a rien à voler là haut.
— Moi, vous prendre un porte-monnaie, à vous!... reprit Taxile. Est-ce croyable?
— C’est lui qu’il faut arrêter, cria Grégoire, ce n’est qu’un filou.
— Taisez- vous, misérable, dit le sergent de ville ; c’est bien assez de voler monsieur, ne l’insultes pas.
Grégoire, qui était pourpre de colère, se calma tout à coup et demanda au sergent de ville la permission de dire quelques mots à part à Taxile.
11 s’approcha de lui et lui dit tout bas ;
— Tu as du génie : tu voles le voleur qui te vole. Une autre fois, je te demanderai des conseils, car je reconnais qu'un fripon est mille fois au-dessus d’un voleur.
La soirée d’Andrèse arriva. Dodore et Bébé, qui comptaient sur Grégoire, attendirent patiemment l’écrin qu’il devait voler. Ils ne se doutaient nullement que le beau Grégoire avait été mis à l’ombre.
RO
Andrèse était jolie comme une femme qui attend celui [u’elle aime. Le cœur est une camériste d’une incroyable dresse : il fait découvrir aux femmes des parures irrésistibles, il leur fait trouver, plus sûrement encore que la anité, les couleurs qui leur vont le mieux, la coiffure qui es rend plus gracieuses, et il donne à la plus candide de harmantes leçons de coquetterie.
— C’est singulier, dit Odélie de Grandmorne au docteur, lier encore, j’ui vu Andrèse au bal ; je l’ai trouvée fort bien, ans doute, mais ce soir, quelle différence 1 II est certain [u'aujourd’hui elle est mille fois plus jolie qu’hier.
— C’est tout simple, dit le docteur.
— Comment, c’esl^tout simple 1
— Sans doute, c’est là un mystère de salon, qu'on peut icilement expliquer : quand La Vallière était en beauté, ’est que Louis XIV n’était pas loin.
— Ahl fort bien, dit la créole en souriant; et où est ,ouis XIV?
— Il est là, près d’elle. Comme il n’a pas de reine... légiime, comme notre chaste La Vallière est sans défauts, et ue son pied mignon n’est pas plus boiteux que sa vertu, il si probable qu’au premier jour il va demauder sa main.
Fernand ne resta pas longtemps près d’Andrèse; il aimait rop l’adulation pour tenir beaucoup aux aparté : on cause vec une personne, mais on pose avec plusieurs.
Andrèse se consola en se disant :
— 11 ne pouvait pas me faire une déclaration au milieu ’un bal; mais il m’aime, j’en suis sûre. L’autre jour, il m’a érobé mon éventail; peut-être viendra-t-il me le rapporter emain, en me faisant enfin l’aveu de son amour.
Fernand trôna bientôt au milieu d’un cercle qui se forma utour de lui. Les hommes célèbres ont leurs courtisans omme les jolies femmes, leurs familiers qui viennent se rotter à leur gloire, leurs perroquets qui répètent leurs
moindres paroles, et leurs singes qui les imitent depuis leur coup de pinceau jusqu’à leur barbiche, ou depuis la coupe de leurs strophes jusqu'à celle de leur habit.
Mais, hélas! un autre peintre arriva dans le salon et Fernand fronça le sourcil.
Ce peintre, c’était son rival, Edgard Oalbin ; c’était la célébrité nouvelle, l’artiste aimé, qui avait eu l’art d’attendrir, d’émouvoir, et du premier coup s’était placé au-dessus de Fernand. On le fit cruellement- sentir à l’orgueilleux Fernand. On l'avait admiré en attendant ; on l’abandonna peu à peu.
Fernand, dont la vanité était aussi grande que le génie, se retira dans un coin, furieux, désespéré.
— Je l’attends à la prochaine exposition, se dit-il ; je ferai . les deux tableaux que j’ai rêvés. J’étudie déjà ma belle Juliette avec persévérance, presque avec amour. Quant à l’autre modèle, je l’aurai... je le veux ! Je retrouverai cet homme à la beauté sauvage ; je le chercherai partout... dans les rues, dans les ateliers d’ouvriers, fût-ce même dans les cabarets. Jecrois que, s’il me fallait un tigre, j’irais le chercher jusque dans son antre.
11 se sentait trop irrité pour rester plus longtemps; il quitta la soirée et ne s’aperçut pas qu’en sortant, il se croisait avec le tigre. Grégoire venait d’entrer dans le salon, en tenant un plateau à la main.
Au moment de son arrestation, il avait profilé d’un embarras de voitures pour s’esquiver. Pendant que le sergent de ville reculait un instant, pour ne pas être écrasé par une énorme charrette, Grégoire se glissait entre les chevaux, au risque d’être tué, et s’enfuyait en courant comme un lièvre, ou plutôt comme un voleur.
Rose l’avait vu rentrer chez lui, comme à l’ordinaire, et n’avait rien soupçonné; seulement elle l'avait prié avec instance de ne plus voir ses infâmes amis.
LES MYSTÈRES DE tA MAISON.
L'honnête Grégoire circulait donc dans le salon. 11 avait dédaigné d'offrir le punch et les sandwichs, il tenait un plateau chargé de glaces, accompagnées de petites cuillers de vermeil.
En offrant une glace à Andrèse, il resta ébloui. Son cœur battit à rompre sa poitrine, car Andrèse était radieuse d’une beauté de cent mille francs : tout son écrin étincelait sur elle. Grégoire en fut si étourdi, que sa main trembla; son plateau perdit un peu l’équilibre, et une glace roula sur la robe de bal d’Andrèse. Grégoire ne savait plus ce qu’il faisait : il avait un éblouissement, un coup de soleil de diamants. .
— Maladroit l dit Andrèse.
— Je ne le serai pas toujours, pensa Grégoire. Et un sourire infernal effleura ses lèvres.
Il se dirigea vers la salle de jeu, où du reste les joueurs étaient beaucoup plus altérés de gain que de sirop.
Deux hommes jouaient à l’écarté; l’un des deux était Taxile Norbert, l’adroit fripon qui avait escroqué le portemonnaie du voleur.
La baronne de Clarambourg était dans la même pièce, à une table de whist. Taxile tourna vers elle un œil tendre et languissant, et lui dit :
— Je vois avec plaisir. Madame, que les soirées de l’hiver n’ont pas altéré votre fraîche et charmante santé. Vous êtes plus belle que jamais ce soir, et votre toilette est d’un goût exquis.
Depuis quelque temps, en effet, l’austère baronne mettait plus de fleurs à son bonnet, plus de fanfreluches à ses robes. Elle, qui avait si bravement endossé son âge, afin de pouvoir proclamer celui des autres, elle voulait maintenant paraître encore jeune. Elle avait cessé de battre la retraite pour ellemême, depuis que les flatteries de Taxile avaient, pour ainsi dire, battu le rappel et fait revenir ses anciennes prétentions.
Taxile savait que la baronne était veuve et riche; il avait
rêvé un mariage et s’était épris de ce soleil couchant, doré de bonnes et belles rentes.
Il s’était fait présenter à l’ancienne danseuse, sous le nom de M. le marquis de Norbert : il avait fait sonner son titre, comme tous les gens qui n’en ont pas, et avait carillonné pour proclamer ses terres, ses gens, son carrosse. Une grande dame ne s’y fût pas trompée; mais Flore la danseuse, baronne de fraîche date, s’était laissé prendre à tout ce tapage, et avait écoulé, comme une douce harmonie, toutes ces cymbales du charlatanisme.
— Faites des vœux pour moi, belle dame, lui dit Taxile, en faisant couper son adversaire; les souhaits de la beauté portent bonheur.
La baronne se redressa orgueilleusement, et ne réussit qu’à être un peu plus roide qu’à l’ordinaire; il y eut sur ses lèvres minces un sourire inusiffi, et sa voix, naturellement sèche, fit mille efforts pour.se velouter.
— Si je n’étais retenue par le whist, répondit-elle en minaudant, j’irais vous donner mes modestes conseils, et je parierais pour vous. Monsieur le marquis.
— Gardez-vous-en bien 1 reprit-il vivement, car il ne se souciait pas qu’on regardât son jeu de trop près ; j’ai toujours de très-mauvaises veines. Priez Argine et Pallas d’avoir des bontés pour moi.
Taxile perdit les deux premières parties, c’était son système ; il en recommença une troisième, et son adversaire, affriaudé par le gain, jeta sur la table un billet de mille francs.
Taxile gagna cette partie et celle qui la suivit. Son adver- -saire était un joueur intrépide, qui eût joué son âme, si le diable ne la lui eût gagnée depuis longtemps, et sa femme, s’il avait été certain de la perdre.
Il s’obstina à jouer encore plusieurs parties contre Taxile, et perdit constamment.
Le malheureux joueur avait une fureur concentrée ; ses sourcils se fronçaient, son cœur battait, ses billets de banque s’envolaient; il en avait déjà perdu cinq, quand il s’écria :
— Je veux me rattraper d’un seul coup : je joue5,000 francs 1
— Je les tiens, dit Taxile en jetant son enjeu.
11 y avait dix mille francs sur le tapis vert.
La partie était avancée et vivement disputée, quand Grégoire arriva avec son plateau.
Il s’arrêta à la vue des billets de mille francs, qui avaient toujours eu pour lui une attraction irrésistible.
Les yeux fixés sur ce splendide enjeu, il s’avança machinalement vers les joueurs, pour leur offrir des glaces.
On le repoussa sans le regarder.
Le coup était décisif : les joueurs étaient haletants, les spectateurs attentifs. Les deux adversaires avaient chacun quatre points. Taxile donnait les cartes, et toutes les têtes s’avançaient pour voir quelle serait la retourne.
Tout à coup un cri général s’éleva, et l’adversaire de Taxile jeta ses cartes sur la table en disant :
— C’est un bonheur insolent!
Taxile venait de retourner le roi.
Grégoire, qui n’avait pas regardé son visage, mais ne perdait pas de vue le mouvement de ses doigts, faillit pousser un cri d’admiration : Taxile venait de faire sauter la coupe, et Grégoire, qui s’y connaissait, n’avait jamais vu travailler avec autant de prestesse.
Il voulut savoir à quelle espèce d’homme appartenaient ces doigts habiles; il eut un frisson de terreur en reconnaissant Taxile.
Pendant qu’on se récriait, et que l’adversaire de Taxile disait d’un air sombre :
— Voilà dix mille francs que vous me gagnez, Monsieur, c’est une veine infernale 1 .
• Grégoire tournait les talons, et fuyait dans la pièce la plus reculée.
11 y était seul depuis quelques instants, lorsqu’un lion pimpant vint s’y reposer, et se laissa tomber sur une causeuse, en s’éventant avec son mouchoir.
A défaut du soleil des déserls, la chaleur des lustres avait sans doute altéré le lion, car il s’écria en avançant la main :
— Une glace, mon ami, une glace ! Je me meurs, j’étouffe 1
Grégoire s’approcha et frémit en levant les yeux sur lui :
c’était encore Taxile.
Celui-ci, pour se remetlre des émotions du jeu, prit une glace à la framboise. Il regarda la soucoupe puis dit à Grégoire :
— Dites-donc, mon ami, il n'y a pas de petite cuiller.
Grégoire se hâta de lui en donner une, qui se trouvait
sur une autre soucoupe; mais Taxile, au lieu de la prendre, le regardait avec une attention inquiétante. 11 prit son lorgnon, en frotta les verres, puis s’écria enfin :
— Par Belzébuth ! je ne me trompe pasl c’èst mon voleur!
Grégoire, qui avait eu le temps de réfléchir et de se rassurer, répondit en lui faisant un profond salut :
— C’est moi-môme, Monsieur le marquis de la Filouterie.
— Insolent! s’écria Taxile.
— Pourquoi? reprit Grégoire, parce que je vous appelle marquis de la Filouterie ?
— Encore !
— Tout à l’heure, en me lorgnant, continua Grégoire, vous vous ôtes dit : « C’est mon voleur 1 » 11 serait malhonnête de ne pas vous reconnaître, quand vous me faites l’honneur de vous souvenir de moi : vous me donnez mon nom, je vous donne le vôtre... Oh ! ne craignez rien, celte pièce est reculée, et nous y sommes bien seuls.
— Ah! tu t’es échappé, dit Taxille, et tu as eu l’audace de te présenter ici comme domestique !
— Domestique de louage, not’ bourgeois; je suis ici comme un fiacre à l’heure; mais je donne pour boire au lieu de le demander.
— Tu oses plaisanter, quand je puis te faire arrêter surle-champ !
— Essayez un peu, pour voir la chose, reprit Grégoire, qui cependant n’était pas aussi tranquille qu’il affectait de le paraître.
— Aht lu me braves ! répondit Taxile en se levant, eh bien , je vais à l'instant. . .
— Faire appeler l’autorité, continua Grégoire avec le même sang-froid : si elle m’arrête de la main droite, je lui dirai, moi, de vous arrêter de la main gauche.
— Misérable ! s’écria Taxile en faisant un pas vers lui comme pour le prendre au collet, tu vas me suivre... Tu seras condamné, non-seulement pour les vingt mille francs de l’autre jour, mais encore pour un second vol, car je vois une petite cuiller de vermeil qui dépasse un peu la poche de ton gilet.
Grégoire fit un mouvement d'effroi, et repoussa vivement dans sa poche l’objet accusateur.
— Si je le voulais, reprit Taxile, on te prendrait en flagrant délit.
— Vraiment 1... eh bient si vous dites que ce manant de Grégoire a volé des petites cuillers; moi, Monsieur le marquis de la Soustraction, j’affirmerai que vous avez triché au jeu.
— Qu’oses-tu dire, malheureux ! balbutia Taxile en pâlissant.
— Ohl je m’y connais, répondit Grégoire; moi aussi j’ai quelques petits talents de ce gcnre-là; mais il m'est impossible de les utiliser. On ne peut tricher que dans un salon, et il faut être un homme distingué pour faire sauter la coupe d’une manière fructueuse.
Voyez pourtant quelle différence entre nos deux métiers, et comme le vôtre est bien plus avantageux que le mien I Vous, monsieur le marquis de la Friponnerie, vous êtes invité dans le beau monde; un laquais galonné vous ouvre la porte à deux battants; vous vous asseyez à une table de jeu, vous faites sauter la coupe, et votre soirée vous rapporte dix mille francs. Moi, pauvre diable de voleur, je viens ici pour être votre valet et vous offrir humblement des rafraîchissements. En supposant que, par distraction, je m’empare de quelques petites cuillers de vermeil, quand même j’en prendrais jusqu’à une demi-douzaine, cela représenterait à peine une centaine de francs. Quelle misère!... Décidément vous m’êtes très-supérieur.
Taxile, qui pendant ce temps haussait les épaules, prenait des airs dédaigneux, mais ne trouvait rien à répliquer à ce raisonnement, répondit enfin :
— C’est trop d’insolence, quand d’un mot je peux te faire arrêter !
Quelqu’un entra dans la pièce où se trouvaient ces deux honnêtes gens, qui avaient peur l’un de l’autre, mais cherchaient à s’intimider mutuellement.
Taxile en profita pour sortir, au lieu de faire arrêter Grégoire. 11 quitta le bal à l’instant, et descendit en toute hâte le grand escalier.
De son côté, Grégoire se disait :
— Ce coquin-là est bien rusé, il est capable de me jouer un mauvais tour... Je ne puis pas rester ici plus longtemps, le coup est manqué pour cette nuit.
Et il se sauva précipitamment par l’escalier de service.
Ils se rencontrèrent à la porte cochère, où un homme chargé de faire approcher les voitures criait de toute la force de ses poumons :
— Les gens de M. le marquis de Norbert 1
Grégoire, à son tour, se mit à crier :
— Faites avancer la voiture aux armoiries de M. le marquis : une action en champ d’azur, avec deux bourses en sautoir, et un actionnaire écartelé.
Taxi le se retourna furieux; mais Grégoire n’était plus là : le voleur s’en allait à pied, dans la boue, tandis que le fripon montait en carrosse.
Let Diamant» de la Tante.
Le lendemain matin, une femme d’une soixantaine d’années entrait dans la maison de Grégoire, et demandait la petite brodeuse; cette femme, c’était madame Giraud.
La situation se rembrunissait de plus en plus au foyer d’Urbain. Sa mère et sa femme étaient sans cesse en querelle. C’étaient deux tendresses absolues, qui voulaient chacune régner sans partage : madame Giraud avait le droit d’ancienneté, Séraphine le droit de conquête, et chacune d’elles était jalouse de son empire.
Le pauvre Urbain était entre ces deux femmes comme entre deux sensitives : si quelque attention affectueuse faisait épanouir l’une, aussitôt l’autre se penchait tristement; puis c’était entre elles une lutte de prévenances,. de petits soins et detcndresse pour leur Urbain chéri. Le jour de sa fête approchait; Séraphine, dès qu’il partait pour son bureau, lui brodait un charmant bonnet grec qu’elle comptait lui offrir. Madame Giraud, qui la voyait travaillerà semer sur le velours vert toutes les fleure du printemps, s’était empressée d’aller acheter une belle étoffe de soie gros bleu, afin de broder aussi un gilet à Urbain. Dès que Séraphine atteignait le bonnet grec et se mettait à l’ouvrage, madame Giraud prenait le
gilet; mais Séraphine avait des doigts de fée et des yeux de dix-huit ans; madame Giraud des doigts moins agiles et une vue qui s’affaiblissait; elle devait nécessairement être vaincue dans ce duel à l’aiguille.
Séraphine n’avait qu’à ouvrir ses beaux yeux, brillants comme deux soleils : elle voyait fout distinctement, et ne manquait pas un seul point ; madame Giraud mettait ses lunettes, et n’en réussissait pas mieux. Séraphine brodait une rose irréprochable, qui semblait faite par le mois de mai; madame Giraud frottait les verres de ses lunettes, et faisait une fleur impossible. Mais elle ne voulait pas céder et prétendait aussi offrir son présent à Urbain.
Alors, elle se souvint de Rose, la jolie brodeuse, qu’elle avait fait quelquefois travailler, et qui brodait aussi habilement sur la soie que sur la mousseline. Elle enveloppa soigneusement le gilet, pour le lui porter et le lui faire terminer.
Elle arriva au faubourg Saint-Marceau, entra dans une allée sombre, avisa au fond une sorte de niche noire, dans laquelle on apercevait une figure ignoble ; elle pensa que celle figure était celle de la portière, et demanda : madame Rose Martel?
— Il n’y a personne, répondit une espèce de Cerbère qui, heureusement, n’avait pas trois têtes, car c’en était bien assez d’une pour effrayer les visileurs.
— Mon Dieu I que j’ai de malheur ! dit madame Giraud.
L’estimable portière la regarda, et lui voyant un chapeau,
ce qui était pour elle l’indice de la dame, elle lui parla avec plus de respect.
— Si la bourgeoise veut l'attendre, reprit-elle ; elle a dit qu'elle reviendrait dans un instant. V’ià sa clef, ajoula-t-elle, pleine de confiance dans le chapeau de madame Giraud, montez chez elle, la bourgeoise : au cinquième au-dessus de l’entre-sol, la porte au fond du colidor.
Madame Giraud la remercia, prit la clef et monta.
Le logement de Hose avait deux pièces : la première servait de cuisine, de salle à manger, et Grégoire en avait fait en môme temps un fumoir et un salon pour recevoir ses honorables amis.
Celte pièce avait une senteur de tabagie mêlée à un parfum d’ail et d’oignon. Madame Giraud, qui préférait l’essence de roses, chercha si elle ne pourrait pas attendre ailleurs.
Elle vit une autre porte, l’ouvrit, et entra dans la chambre de Rose.
Cette chambre était comme le nid à côté de l’antre. Rose y avait mis toute sa fraîche individualité. Un petit serin y chantait dans une cage ; c’était son accompagnateur ordinaire, quand elle fredonnait, en travaillant, les chansons de Nadaud. Un petit miroir lui servait à mettre sa cornette et son tablier de soie noire ; dans cette mansarde, sous les toits, ce miroir était comme la petite source où se mirait cette rose des Alpes. Un étui plein d’aiguilles, de grands ciseaux au bout d’un cordon qui servait à les suspendre à son côté, étaient encore sur la commode ; puis dans un coin, comme la secrète pensée du cœur, qu’elle voulait cacher aux regards profanes, et surtout aux sarcasmes de Grégoire, elle avait attaché avec des épingles une image de sainteté, la Vierge tenant l’enfant Jésus. Dans une chambre, comme dans une boutique, chacun, sans le savoir, met son enseigne. Eh bien , cette sainte Vierge cachée dans l’ombre, cette Vierge aux couleurs grossières, mais qui faisait entrevoir tout le pur azur du ciel, c’était la joie et la vénération de Rose, et, dans son humble chambre, c’était l’enseigne de son âme.
Comme la première pièce, empreinte de l’individualité de Grégoire, et exhalant une insupportable odeur de tabac, blessait l’odorat et chatouillait le gosier de madame Giraud, elle en ferma la porte et attendit dans la chambre de Rose.
Pendant ce temps, Grégoire, suivi de Dodore, qu’il venait de rencontrer sur l’escalier, montait avec lui en grommelant.
— Maudite portière! disait-il, elle n’est jamais là! Il n’y avait dans la loge ni mère Gobineau ni clef... Rose est sortie, je l’ai rencontrée dehors... Ainsi personne pour nous ouvrir... Si du moins, ajouta-t-il plus bas, j’avais mes outils dans ma poche... C’est gênant de causer d’affaires sur le carré.
En murmurant ainsi, il était arrivé devant sa porte :
— Tiens, dit-il, Rose a laissé la clef... en voilà une chance !... Est-elle étourdie, ma Rose des Alpes! Heureusement qu’il n’y a pas de voleurs dans la maison, ajouta naïvement l'honnête Grégoire.
Madame Giraud, qui venait de fermer la porte de la chambre, entendit entrer dans la première pièce, et distingua deux voix d’hommes.
Elle allait se montrer, quand les premières paroles de Grégoire la firent retomber sur sa chaise, toute tremblante de terreur.
— Le vol de diamants est manqué, dit Grégoire, ou plutôt l’affaire est remise au lendemain. 11 y avait là hier un particulier qui me gênait: j’ai dû m’esquiver. Mais j’ai tout vu, tout étudié. Ce sera un coup superbe 1 Un quartier désert, une toute petite brèche au mur, par laquelle on peut s’introduire avec des jambes intelligentes ; un jardin avec des massifs épais où l’on peut se cacher... 11 est fâcheux que les jardins soient si rares à Paris. Demain on part pour la campagne, l’hôtel sera complètement désert, et...
— Et ce vol n’aura pas lieu, reprit solennellement Dodore.
— Plaît-il? fit Grégoire.
— Ce n’est pas dans mes principes.
— Tu as des principes, toi 1... Est-ce que tu veux te faire trappiste ?
— Pas précisément, mais ce vol est indigne de nous.
— Pourquoi?
— Les diamants sont faux.
— Ah ! fit Grégoire avec un profond mépris, c’est bien mesquin de porter des diamants faux, ça devrait être défendu par le gouvernement.
La pauvre madame Giraud tremblait qu’on ne la découvrit ; elle prêtait l’oreille et écoutait ce qui se passait, comme au milieu d’un cauchemar.
— Mais comment sais-tu...? demanda Grégoire.
— Ahl voilà... c’est Bébé qui m’a confié la chose; il ne s’en doutait pas plus que nous, quand il t’a proposé l’afTaire. Tu sais qu’il a une connaissance, la servante d’une amie de la petite dame ; c’est par elle qu’il a appris l’histoire que je vais te raconter. On ne s’en était pas vanté dans la famille ; mais les murs de toutes les maisons ont des oreilles : ce sont les oreilles des domestiques. Or, l'histoire s’est transmise du valet de pied à la femme de chambre, de la femme de chambre à la cuisinière ; elle est arrivée ainsi jusqu’à la petite servante en question. Les diamants que nous voulions flouer à madame de Beauvilliers...
C’était la première fois que ce nom était prononcé; madame Giraud étouffa un cri. Elle connaissait Andrèse, et l’aimait comme tous ceux qui s’approchaient de cette franche et sympathique nature.
— Les diamants que nous voulions flouer à madame de Beauvilliers, continua Dodore, proviennent de l’héritage d’une tante, qui s'appelait madame de Farniole. Elle était jolie, elle avait de beaux yeux qui tournaient les têtes comme un verre de champagne ; le mari était aigre comme du suresnes et avare comme notre cabaretière, qui ne nous fait jamais la bonne mesure.'
Madame de Farniole était une petite faraude qui aimait à être requinquée; mais, pour ménager son mari, elle tâchait d'être belle à bon marché. Un jour elle vint dire à M. de Farniole, avec un ton câlin :
— Mon petit ami, toutes les femmes que je connais ont des
diamants superbes, qui coûtent bien à leurs maris cinquante ou soixante mille francs.
— Soixante mille francs ! s’écria l’avare qui fit le signe de la croix.
— Ce sont des folies, continua la pelite femme; moi qui suis raisonnable, je viens te proposer une économie ; donnemoi quinze cents francs.
— Quinze cents francs par économie 1 s’écria M. de Farmole.
— Certainement. J’ai vu chez unjoaillierunerivièredcstras, des pendants d’oreilles, et un petit papillon pour folâtrer dans les cheveux,' qui font plus d’effet que tous les écrins de mes amies, et ne coûtent que quinze cents francs,
— Du stras répondit l’avare ; c’est une belle invention.
— Larivière de diamants, les pendants d’oreilles, le papillon, dit Grégoire en cherchant dans sa mémoire, c’est bien cela. J’ai vu tous ces joyaux-là à madame de Beauvilliers. Mais continue.
— Bébé n’a pas fini l’histoire; un ami est venu nous interrompre et nous offrir un petit verre. Nous avons répondu à sa civilité. Après çà, Bébé n’avait pas la mémoire bien nette, et marchait en serpentant comme la Seine.
— Connu, dit Grégoire. Du reste, il est évident que le mari a donné les faux diamants, puisqu’ils ont été transmis par héritage à madame de Beauvilliers, et qu’elle les avait hier. Comme toi je méprise le stras ; cependant, quand il y en a pour t ,500 fr., il me semble qu’on peut bien.
— Jamais 1 reprit Dodore. On vole du stras dans le jour, sans complicité, sans effraction, et dans une maison ouverte; c’est un vol simple, pour lequel on ne risque qu’un emprisonnement d’un an à cinq. Je connais mon Code, moi. Mais quand le vol se fait la nuit, par deux ou plusieurs personnes, avec des armes cachées ou apparentes, avec effraction ou fausses clefs, dans une maison habitée ou servant à l’habita-
tion, avec violence ou même menace de faire usage desarmes, on encourt la peine des travaux forcés à perpétuité, comme le dit l’article 381 du Code pénal. Je sais bien qu’il n’y aura pas de violence, puisque la maison sera déserle, mais nous risquerions toujours les travaux forcés à temps, et, ma foi, on ne s’expose à cela que pour de vrais diamants.
On frappa à la porte. Madame Giraud trembla que ce ne fût Rose ; prévenue par la portière, elle pouvait dire en rentrant qu’une dame l'attendait; les deux infâmes coquins, défiants, inquiets, allaient alors, sans nul doute, faire des recherches dans la pièce voisine; madame Giraud se sentait perdue.
Grégoire ouvrit la porte qui donnait sur le corridor; on entra : ce n’était pas Rose, c’était Bébé.
— Eh bien Imes amours, dit-il, l’affaire est...
—Manquée.
— Gomment ? s’écria-t-il.
— Mais cela ne doit pas t’étonner, reprit Dodore, puisque tu m'as dit toi-même que les diamants sont faux.
— Moi ! s’écria Bébé; mais ils sont vrais, tout ce qa’il y a de plus vrais... aussi vrais que vous êtes deux coquins.
— Tu pourrais dire trois, fit observer Grégoire.
— Qu’est ce que tu es donc venu me conter? reprit Dodore impatienté.
— Je n’ai pas fini l’histoire, dit Bébé. Madame de Farniole a obtenu effectivement de son mari 1,500 francs pour acheter une parure de stras. Pendant toute sa vie, elle l’a portée orgueilleusement, et, au moment de mourir, l’a léguée à sa nièce, madame de Beauvilliers.
— Tu vois donc bienl reprit Dodore.
— Minute... Quand cette femme fidèle et économe est décédée, son mari l’a pleurée amèrement. Madame de Beauvilliers, qui n’aime pas le stras (elle a du bon, cette petite femme-là), est allée chez un joaillier pour changer le faux
contre du vrai. Le pauvre veuf l’accompagnait chez le marchand. En regardant ces diamants, qui lui rappelaient sa femme, il énumérait toutes ses vertus et sanglotait, mais sanglotait!... on eût dit que les grandes eaux de Versailles jouaient dans ses prunelles. .
— Pour quelle somme reprendrez-vous cet écrin ? demanda madame de Beauvilliers au bijoutier.
— Nécessairement, Madame, répondit celui-ci en examinant l'écrin avec soin, il faudra que vous perdiez sur la façon, et je ne peux pas vous en offrir plus de quatre-vingt-dix mille francs.
— Quatre-vingt-dix mille francs ! s’écrièrent à la fois M. de Farniole et madame de Beauvilliers.
— Je vous ai dit qu’il fallait perdre sur la façon.
— Ce n’est donc pas du stras î s’écria le veuf épouvanté.
— Du stras ! dit le bijoutier étonné, mais ce sont des diamants de la plus belle eau, qui. ont coûté plus de cent mille francs.
— Et je les ai payés quinze cents francs ! » s’écria le pauvre mari en baissant la tête.
11 se souvint d’un banquier millionnaire, qui avait été fort assidu auprès de son économe épouse.
Madame de Beauvilliers, bien eptendu, garda les diamants de sa tante; le joaillier sourit, et le veuf ne pleura plus.
Bébé termina aiDsi son histoire. Malheureusement le docteur n’était pas là pour écouter et consigner ce récit édifiant : il se fût empressé de l’inscrire parmi les mystères de la maison.
— Maintenant, dit Grégoire, l’affaire est décidée; il s’agit de nous entendre, sans perdre un instant. Demain matin, madame de Beauvilliers part pour la campagne, avec tous ses domestiques, mais sans malles, sans bagages. Elle y restera trois jours, afin de faire faire les préparatifs de l’installation d’été; vous comprenez bien qu’elle n’emportera pas ses
diamants. La nuit môme de son départ, j’escalade le mur de son jardin, et vous restez en dehors pour faire le guet.
J'ai étudié l’appartement, le soir du bal ; je ne peux pas môme songer à m’introduire par la grande porte d’entrée; elle a des barres, des verrous et toute une ferraille de sûreté; mais on ne peut pas jouer aux barres à toutes les portes; il faut bien que la maîtresse du logis et ses gens, comme on dit, puissent reutrer dans la maison. Or ils rentreront, sans nul doute, par la porte d’un escalier de service. Cette porte n’a qu’une serrure insignifiante, un petit amour de serrure, qu’on ouvrira avec le premier rossignol venu.
— Très-bien, dit Bébé; mais quand tu seras entré, il s’agira de trouver l’écrip, sans perdre ton temps à forcer tous les tiroirs.
— On a tout prévu, reprit Grégoire, on a fait ses études dans l’appartement. Je suis certain d’avoir deviné dans quel meuble on met l’écrin. En portant mon plateau, je suis allé jusque dans la chambre de madame de Beauvilliers ; j’y ai vu des meubles pleins de con&ance qui avaient leurs clefs aux tiroirs; mais une grande armoire à glace, plus défiante, était fermée avec soin. Je me suis dit comme l’ogre du petit Pou-* cet : « Je sens la chair fraîche, » ou plutôt l’or et l’argent, c’est là qu’on doit mettre le magot et, par conséquent, l’écrin.
Madame Giraud écoutait toujours, et tremblait d’ôtre découverte. Un frisson de terreur parcourait tout son corps, elle retenait sa respiration, et craignait jusqu’au bruit du claquement de scs dents.
— Mon Dieu I disait-elle intérieurement, avec toute la ferveur du danger, sauvez-moi ! Faites que je m’échappe d’ici pour sauver madame de Beauvilliers, pour déjouer ce complot t...
— Ainsi, dit Grégoire à ses deux complices, demain, à minuit, sous les murs du jardin.
— Mais, reprit Dodore, si par hasard le voyage était remis, et si, en entrant dans sa chambre, tu l’y trouvais couchée... Si elle s’éveillait...
— Eh bien, dit Bébé d’un ton sinistre, on la rendormirait.
— Du sang! s’écria Grégoire. J'aime les jaunets, c’est vrai, mais je n’aime pas le rouge !
— Pourtant, si elle faisait la criarde, on pourrait bien venir à son secours et t’arrêter !
— Ah! dame, reprit Grégoire d’un air sombre, on a beau être humain, ça nempêche pas d’avoir dans sa poche un poignard de précaution:
— A la bonne heure! répondit Bébé. Adieu, donne-nous donc un peu de feu pour allumer nos pipes.
— Attends, dit Grégoire ; je crois que les allumettes chimiques sont dans la chambre.
Aucun rêve, aucun cauchemar ne peut faire comprendre ce que madame Giraud éprouva alors. Le sang lui bourdonna aux oreilles ; ses membres se refroidirent, sa vue s’obscurcit.
Grégoire touchait déjà la clef.
Madame Giraud voulut étendre la main pour retenir le pêne, et faire des efforts désespérés pour que la porte ne s’ouvrtt pas : mais son bras trembla, sa main se contracta et resta sans mouvement.
Elle était perdue.
A ce moment, on entendit chanter sur l’escalier.
— Chut ! dit Grégoire, c’est la Rose des Alpes qui rentre.
— Bonjour, mon petit homme, dit Rose en rentrant. Tiens ! c’est drôle... la mère Gobineau m’avait dit que quelqu’un m’attendait ici.
— Hein ! plalt-ilî quelqu’un? s’écria Grégoire.
— Comment dites-vous ça? reprirent ses deux amis en s’avançant tout inquiets.
Hosc, qui ne les avait pas aperçus tout de suite, changea subitement de physionomie et répondit avec humeur :
— Comment ce quelqu’un-là, ce n’était que vous ! Si j’avais su ça, je n’aurais pas risqué de me donner une entorse en escaladant l’escalier.
— Rien que ça de politesse ! dit Bébé. Du reste, nous allions sortir.
— L’air vous fera du bien, répondit Rose.
— C’est étonnant comme ta femme nous chérit. Tu devrais être jaloux, reprit Dodore de sa petite voix flûtée. Mais tout ça, c’est pas une raison pour oublier d’allumer nos pipes.
— C’est juste, dit Grégoire; je vais vous donner ce qu’il vous faut.
— Qu'est-ce que tu cherches? lui demanda Rose.
— Eh 1 parbleu I les allumettes chimiques, répondit-il en
se dirigeant vers la porte de la chambre où était la pauvre madame Giraud. v
Une nuit à l’hôtel de BeanTllliera.
— Les allumettes chimiques? dit Rose, au moment où Irégoire allait entrer dans la chambre, elles te brûlent les eux... Tiens, les voilà sur la cheminée.
— Et moi qui ne voyais rien de rien! répondit Grégoire ;n les prenant.
— Dites donc, la petite mère, reprit Dodore en riant, [uand votre cœur prendra-t-il feu pour moi, comme cette dlumette chimique?
— Mon cœur ne s’enflamme pas comme ça, dit Rose; il l’y a pas de phosphore pour vous.
Rose voulut en vain retenir Grégoire, qui suivit ses affreux amis, et fous trois, la pipe à la bouche, sortirent pour causer à leur aise de leur sinistre projet.
Rose resta seule. Elle était triste, inquiète et pressentait qu’une pareille intimité serait fatale à Grégoire. Cependant elle devait partir, une heure après, pour assister à une noce de village, aux environs de Paris. Grégoire, qui ne voulait pas l’accompagner, avait prétexté des travaux très-pressés. Rose ouvrait son tiroir, afin d’y prendre sa plus belle robe et son plus pimpant bonnet, quand tout à coup elle entendit un grand bruit dans sa chambre.
C’était comme la chute d’un corps qui tombait lourdement.
Elle courut toute tremblante ouvrir la porte de sa chambre, et jeta un cri d'épouvante.
Une femme était étendue sur le carreau. Rose regarda avec stupéfaction cette femme, dont elle ne pouvait s’expliquer la présence. Elle crut qu’elle avait perdu connaissance, et se pencha vers elle pour lui porter secours. Elle voulut lui prendro les mains pour la soulever, mais le bras droit de la malheureuse femme retomba lourd comme du plomb. En la regardant avec plus d’attention, Rose fut tout étonnée de voir que ses yeux, qu’elle croyait fermés, étaient fixés sur elle avec une expression de suprême terreur.
Elle appela du secours ; la mère Gobineau monta et reconnut la femme qui, une heure auparavant, lui avait demandé Rose.
— Mais, moi aussi, je reconnais cette figure, dit Rose ; c’est une de mes pratiques, bien certainement... Ah 1 c’est madame Giraud!... c’est qu’elle est tellement changée!...
Alors, s’adressant A madame Giraud, elle lui dit avec empressement :
— Que vous est-il donc arrivé, Madame ?
adame Giraud ne répondit pas. Le corps humain a aussi, r ainsi dire, ses tremblements de terre, qui bouleversent te l’œuvre de Dieu.
tadame Giraud venait d’être subitement paralysée du é droit ; la langue était muette et le bras inerte.
Cn voyant sa main retomber pesamment et toutes les •stions rester sans réponse, Rose comprit enfin que mane Giraud venait d’avoir une attaque d’apoplexie, lose se souvint de son adresse; on fit venir un brancard, :c triste équipage, lugubre chaise à porteurs des malades, îena lentement rue Meslay la malheureuse femme.
Jrbain revenait de son bureau ; il arrivait d’un pas leste, eux, et tenait deux petits bouquets de violettes.
— Celte fois, pensait-il, ma mère ne se fâchera pas: j’ai bouquet pour Séraphine, mais j’en ai un aussi pour elle.
uvre mère ! va-t-elle être heureuse de mon attention 1... j petites violettes vont lui faire épanouir tout un prinnps dans le cœur.
En songeant ainsi, il s’approcha du brancard, qui était reavert et passait à côté de lui.
— C’est un malade que vous transportez? demanda-t-il x porteurs.
— Oui, Monsieur, répondirent-ils en continuant leur irehe.
— Pauvre malade ! se dit Urbain. A qui le ramène-t-on ?... une sœur, à une mère?... Et dire qu’il y a des gens si à rindre, quand je suis si heureux moi 1
Le brancard s’arrêta devant la porte de sa maison.
11 entra au même moment, et entendit un des porteurs •e à haute voix :
— M. Urbain Giraud, s’il vous plaît ?
— Ah ! grand Dieu ! s’écria Urbain, qu’est-il arrivé ?
Et il souleva d’une main tremblante le rideau qui reuvrail le brancard.
— Ma mère l s’écria-t-il... ma mère!... que s’est-il passé?... tu es blessée... Réponds-moi, mais réponds-moi donc !
Effrayé de ne pas obtenir une réponse, Urbain regarda sa mère avec anxiété, et poussa un cri de désespoir.
Hélas ! c’était une chose cruelle à voir que ce visage aux traits altérés. C’était le masque sans la transparence de l'àme. C’était triste comme un logis dont le maître va partir : déjà les fenêtres se ferment, les divers objets qui brillaient par leur grâce et leur éclat sont voilés et recouverts; il reste encore un peu de vie, un peu de jour, mais on sent bien que le départ est prochain.
Il ne faut pas songer à peindre la douleur d’Urbain. On ne comprend la maladie que lorsqu’on a vu souffrir ceux qu’on aime, on né comprend la mort que quand on les a vus mourir.
11 voulut prendre la main de sa mère, elle retomba insensible; alors une lueur affreuse se til dans son esprit, et il .fut sur le point de s’écrier :
— La paralysie ! ,
Mais il prit pour ainsi dire son désespoir à deux mains, pour le comprimer ; il voulut rassurer sa mère et affecta un calme trompeur.
— Où faut-il transporter la malade, not’bourgeois ? demandèrent les deux porteurs.
Urbain les conduisit chez lui. Quand sa pauvre mère fut étendue dans son lit, il ne put pas se contenir plus longtemps, et, courant dans une pièce voisine, il se mit à pleurer à sanglots.
Mais une voix monotone retentit à ses côtés et lui dit :
— Le pourboire, s’il vous plaît?
C’était un des porteurs, à qui Jeannette venait de donner son salaire, et qui réclamait le pourboire ; c’était la voix mesquine du métier, près delà grande voix de la douleur. San-
glotez si vous voulez, pleurez vos affections les plus chères, torturez-vous lAme, cela ne fait de tort à personne; mais trouvez un instant pour mettre la main dans votre poche, et pour donner le pourboire, qui ne perd jamais ses droits.
Urbain retourna vers sa mère; Séraphine, tout éplorée, était près du lit. Tous ses petits ressentiments s’effaçaient devant cette grande souffrance.
Le docteur Varnière fut appelé, examina avec soin la malade, prit Urbain à part et lui dit :
Votre mère a une paralysie qui frappe tout le côté droit. Le mouvement et la parole seront lents à revenir, mais nous la sauverons, je l’espère. Corvisart, le médecin de l’Empereur, disait qu’une première attaque d’apoplexie était une sommation sans frais, c’est-à-dire une menace qui peut être sans effet.
Le docteur ne dit pas à Urbain que Corvisart ajoutait que la seconde attaque était une sommation avec frais, et la troisième une sommation avec contrainte.
Madame Giraud, malgré tous ses efforts, ne pouvait articuler que des sons indistincts, qu’il était impossible de comprendre. La moitié de son corps était sans mouvement, l’inflexible paralysie l’immobilisait. Son âme seule avait conservé assez de sentiment pour souffrir d’affreuses tortures. Sans doute la paralysie, en frappant une moitié du cerveau, en avait affaibli les facultés; sa raison avait suivi l’engourdissement de son corps, mais elle ne l’avait pas abandonnée : elle était vague, elle cachait sa lumière sous un nuage, mais celte lumière n’était pas éteinte.
Puis, au milieu de toutes ces ombres, il surgissait une idée fixe, celle de sauver Andrôse. Malheureusement, ce reste d’intelligence qui subsistait encore, était impuissant, et luttait avec désespoir contre des obstacles insurmontables
Pendant que le docteur était encore là, on sonna à là porte. Jeannette, la petite servante qu’Urbain avait prise de-
puis qu’il était sous-chef, vint demander si l’on pouvait recevoir madame de Beauviliiers.
A ce nom, que madame Giraud entendit fort bien, car la partie gauche était intacte, et l’ouïe, de ce côté, n'avait rien perdu de sa finesse ; à ce nom, les yeux éleints de la malade se rallumèrent.
— C'est élrangel... dit le docteur, qui l’examinait, comme ce nom lui fait impression !
— Ma mère ne peut voir personne, dit Urbain.
Madame Giraud jeta sur Urbain un regard suppliant.
— Il faut la recevoir, reprit vivement le docteur. On introduisit Andrèse, qui, tout émue, s’approcha d’Urbain avec des larmes dans les yeux.
— J’ai appris en entrant chez vous, lui dit-elle, le malheur de votre pauvre mère ; mais comment se fait-il ?... à quelle cause peut-on attribuer...
— Hier encore, répondit le docteur, il n’y avait aucune trace de maladie; la cause de cette terrible attaque est peutêtre une émotion violente.
Madame Giraud eut un instant l’espoir de se faire comprendre; elle souleva la télé et fit un mouvement affirmatif.
— Mais que s’est-il passé? dit douloureusement Urbain, oubliant que sa pauvre mère ne pouvait répondre. Quel est ce fatal événement que nous cherchons en vain à deviner ?
Madame Giraud fil un signe de suprême désolation, comme pour dire qu’il lui était impossible de se faire comprendre.
— Cette attaque l’a-t-elle prise dans la rue? demanda le docteur.
— Non, reprit Urbain, elle se trouvait, m’ont dit les porteurs, dans la maison d’une petite ouvrière, une brodeuse, je crois.
— Il faut voir cette femme, dit vivement le docteur.
— Tout de suite, à l’instant ! reprit Andrèse, dont le cœur,
la tête et les pieds marchaient toujours' aussi vite qu’une locomotive.
— Nous l’interrogerons, reprit le docteur : il sc sera passé dans cette maison quelque événement, quelque mystère.
Madame Giraud souleva la tête, et répondit du geste :
— Oui, oui.
— Mais on a questionné cette jeune femme, répondit Urbain. Lille ne sait rien, si ce n’est que ma mère est montée dans sa chambre pour l'attendre, et qu’en rentrant elle l’a entendue tomber lourdement sur le carreau... Elle ne sait rien... ou elle ne veut rien dire.
— C’est égal, reprit le docteur, j’irai la voir ; je m’en charge.
I.a malade, qui était retombée sur son chevet, abattue, découragée, eut alors un éclair d’espérance.
— Vous savez, dit Andrôse à Urbain et à Séraphine, que je pars demain matin, pour passer deux ou trois jours à ma maison de campagne, et donner des ordres pour quelques arrangements, avant d’aller m’y installer.
Scs diamants étaient perdus, mais sa vie était sauvée. Grégoire, qui avait calculé le moment de son départ, ne devait s'introduire chez elie que dans la nuit du lendemain.
La malade eut un rayon de joie, regarda Andrèse, fît des efforts pour lui parler, et ne put réussir qu’à articuler quelquessons indistincts.
— Elle ne veut pas que vous parliez, dit le docteur.
— Elle a raison, reprit vivement Andrèse, qui était pour les malades une sœur de charité. Je ne puis partir quand elle souffre ainsi. J’aiderai Séraphine à la soigner. Ne vous chagrinez pas, ma bonne Madame Giraud, dit-elle en baisant au front la malade; je reste pour vous, je ne pars pas avant une huitaine de jours.
Ce fut alors que la pauvre infirme fut épouvantée. Elle se
souvint vaguement, et comme d’un rêve, de ces sinistres paroles de Grégoire et de ses infâmes compagnons :
« — Si elle n’était pas partie, avait dit l’un d’eux, si elle appelait au secours...
« — On a beau être humain, avait répondu Grégoire, on n’en a pas moins dans sa poche un poignard de précaution. »
Elle crut voir Andrèse toute sanglante, Andrèse, l’angélique créature, la dame de bon secours, qui ne restait que pour la soigner!... Elle allait, pour ainsi dire, être la cause de ce meurtre.
Alors sa volonté fut si forte, au milieu de l’affaiblissement de la maladie, elle retrouva tant d’énergie, qu’il lui sembla qu’elle allait avoir enfin la force de parler, ou du moins de tracer quelques lignes. L’âme fit un effort suprême, et dit à la main, à la langue, ses servantes : Écrivez, "parlez!
Mais les servantes n’obéirent pas ; malgré les efforts désespérés de la pauvre femme, elle n’eut que des paroles inintelligibles. Elle voulut faire avec la main gauche le geste d’écrire, mais la main était trop tremblante, l’intelligence trop incertaine pour que le geste fût compréhensible.
Personne n’en devina le sens; elle s’irrita, elle pleura, et ne réussit qu’à désespérer ceux qui l’entouraient, l’aimaient et ne pouvaient la comprendre.
Il y eut en elle un déchirement, une angoisse, une rage, une lutte que rien ne saurait exprimer.
Avoir là, devant soi, une noble créature qu’un meurtre menace; n’avoir qu’un mot à dire, qu’une plume à prendre pour la sauver, et ce mot ne pas pouvoir le prononcer, cette plume De pas même l’obtenir... être à la fois vivante et morte, avoir une âme encore palpitante dans un corps immobile; être liée, -garrottée par des liens invisibles, n’est-ce pas un supplice affreux? Hélas 1 nul ne peut rompre ces
chaînes inflexibles de la maladie, parce que c’est Dieu qui les attache; pour lui ce ne sont que des fils légers; il peut le briser quand il lui plaît, mais pour nous, pour la science môme, cesont des chaînes de fer.
— Du courage, dit Andrèse. Je reviendrai, et bien certainement, je ne partirai pas avant huit jours.
Elle s’approcha du lit, embrassa la malade, dont les larmes coulaient, et sortit.
Quand madame Giraud ne la vil plus, cette surexcitation, qui lui avait rendu des éclairs d’intelligence, cessa peu à peu; elle était épuisée par tous ces efforts, et elle retomba dans son double engourdissement physique et moral.
Le docteur sortit en môme temps qu’ Andrèse, qui lui dit avec sa spontanéité habituelle :
— Docteur, allons chez la brodeuse.
Elle donna l’ordre à son cocher de les conduire au faubourg Saint-Marceau. Ils descendirent devant la maison de Grégoire, et demandèrent Rose Martel.
La mère Gobineau répondit que Rose venait de partir pour aller à la noce d’une cousine, dans un village des environs de Paris, qu’elle ne sut pas indiquer.
Le docteur questionna ensuite la portière sur le mari de Rose. Elle répondit qu’il était absent dans le moment, et que, du reste, son logis était l’endroit où on le trouvait le moins. La mère Gobineau était une femme candide; elle affirma au docteur et à Andrèse que Grégoire était le plus honnête homme des quatre parties du monde, car elle ne connaissait pas l’Océanie. A l’en croire, c’était un homme inoffensif, qui avait encore toute son innocence baptismale.
Grégoire avait légèrement changé cependant depuis le jour de son baptôme.
Le docteur fut rassuré, ramena Andrèse à son hôtel et lui lit, comme s’il avait eu un secret pressentiment :
— Je n’aime pas celte rue déserte, mon enfant; puis cette
mode d’habiler seule un hôtel, où aucun voisin ne peut vous porter secours, est plus fashionablc que prudente.
Le lendemain, vers minuit, une espèce d’Hercule qui cherchait le plus possible à se rendre invisible, et qui, au moindre bruit, s’aplatissait pour ainsi dire contre le mur, Faisait le guet devant l’hôtel de madame de Bèauvilliers.
11 errait autour des murs du jardin, écoutait, regardait s’il n’apercevait pas quelque passant nocturne, et murmurait entre ses dents :
— Un hôtel si grand pour une femme si mignonne 1 tan-
dis que moi, qui tiens tant de place en hauteur et en largeur, j’ai une mansarde grande comme une cellule ! Ce n’est pas de la justice ça. • .
11 allait, venait et revenait sans cesse près d’un endroit où il était spécialement chargé de faire faction.
Quelques pierres s’étaient écroulées, de ce côté; une de brèche s’était trouvée faite tout naturellement, et le mur, complaisant et dégradé, laissait aux voleui’s un passage assez facile.
Un petit homme au museau de fouine, et un magnifique scélérat, beau comme Satan, venaient de se hisser jusqu’à la brèche, et d’escalader le mur.
Ces deux hommes traversèrent le jardin, et arrivèrent devant la maison; ils n’essayèrent môme pas d’ouvrir la grande porte du vestibule, qui, selon le rapport de Grégoire, était défendue par aine énorme barre de fer. Ils tournèrent derrière le bâtiment, et arrivèrent devant une petite porte que Grégoire se mit à crocheter et ouvrit aisément.
Ils se trouvèrent alors au bas d’un escalier de service. Grégoire s’arrêta un instant, et dit à son camarade :
— Tu vas m’attendre dans le jardin. Si, par hasard, tout le monde n’était pas parti pour la campagne, si quelque domestique, couché à un des étages supérieurs, se réveillait, toi, en rôdant autour de la maison, tu verrais sa fenêtre
s’ouvrir, sa chambre s’éclairer, et tu me préviendrais. Je monleau premier, dans la chambre de madame de Beauvilliers, où sont les fameux diamants. Dès que j’y serai, j’ouvrirai la croisée : en cas d’alerte, lu lanceras une petite pierre; je saurai que nous sommes découverts, et nous nous sauverons.
— C’est convenu, répondit Dodore.
— Maintenant, dit Grégoire, donne-moi la lanterne sourde.
— La voici. Ah! c’est bien, lu as des chaussons de lisière.
— Est-ce que tu croyais que j’allais mettre des bottes de postillon, pour les faire craquer sur les parquets : avec mes chaussons, j’aurai des pattes de lièvre ; bien fin qui m’entendra. Du reste, ce sont des précautions inutiles ; il n’y a pas une âme dans la maison.
— C’est égal, reprit Dodore, on ne risque rien d’étre prudent... As-tu ton poignard ?
— Oui... maintenant à ton poste, et moi au mien.
Grégoire monta au premier étage, trouva une porte d’entrée qui donnait dans l’office, et qu’il crocheta avec sa dextérité habituelle. Il traversa l’appartement à pas de loup, ou plutôt à pas de voleur ; ses chaussons de lisière ne faisaient pas plus de bruit sur les tapis que sur un gazon ; un oiseau ne l’eût pas entendu.
Arrivé à la chambre à coucher d’Andrèse, il en ouvrit tout naturellement la porte, qui n’était pas fermée à clef, avança doucement sa lanterne, etjela un coup d’œil rapide surle lit.
Il était vide.
— Je suis le maître de la maison, se dit Grégoire. Je savais bien qu’on prenait l’air des champs.
Il s’approcha de la grande armoire à glace, qu’il avait remarquée le jour du bal, et eut recours, pour la troisième fois, à son habile rossignol.
Au premier coup d’œil, il ne vit là que quelques objets de
Digiti;
mince valeur; il ne s'arrêta pas à les dérober, comme l’eût fait un de ces modestes voleurs qui se contentent, dans les maisons, du moindre souvenir du maître du logis, et dehors font le mouchoir et le vol au vent.
Grégoire bouleversa dédaigneusement tout ce qui encombrait le tiroir, comme on rejette des mottes de terre pour trouver un trésor enfoui.
11 aperçut un petit sac de toile, qui contenait de l’argedt : il le palpa, fit une légère grimace, jugea que la somme était peu importante, mais daigna cependant la prendre comme un à-compte.
Près du sac, il découvrit enfin un écrin de maroquin rouge; il l’ouvrit d’une main frémissante, et reconnut les magnifiques diamants d’Andrèsc : ils étincelaient dans la chambre sombre, comme des vers luisants du logis.
Depuis l’illustré Bertrand, de classique mémoire, tous les voleurs ont de grandes poches. Grégoire fit de la sienne une armoire, que sa blouse dissimulait suffisamment; il y engloutit le sac et l’écrin.
Grégoire était assez contentée lui.
— Ce soir, pensait-il, je me relève à mes propres yeux; je ne suis pas trop distancé parce fripon qui m’humilie : il a des biens au soleil, c’est vrai ; mais ceux que je viens prendre au clair de la lune ou plutôt de ma lanterne sourde ne sont pas à dédaigner.
11 referma l’armoire, et reprit sa lanterne.
Mais au moment de sortir, il réfléchit que, puisqu’il était en train de s’enrichir, il pouvait voler tout l’argent de la maison. Le sac était fort mince, il était évident que madame de Beauvilliers mettait ailleurs son trésor. Il se souvint d’avoir vu, pendant le bal, un meuble de Boule fermé avec soin, et se rappela que ce meuble était dans le boudoir qui faisait suite à la chambre.
— Le trésor est là, se dit-il.
U souleva la portière, se trouva dans le boudoir et étouffa un cri de surprise.
Il venait d'apercevoir une femme enfouie dans un immense fauteuil, qui enveloppait presque entièrement la frôle et délicate dormeuse.
Cette femme, c’était Andrèse.
Elle avait passé une partie de la soirée avec le docteur, qu’elle avait accablé de questions sur la maladie de madame Giraud : toujours bonne et ardente, elle eût voulu faire en un jour tout un cours de médecine.
Le docteur était parti à onze heures du soir. Andrèse s’était mise à réfléchir à la pauvre malade d’abord, puis elle était revenue à Fernand, par je ne sais quel chemin de traverse, et son cœur quand il lui parlait de Fernand, était si bavard qu’il causait pendant des heures entières.
Après avoir rêvé, les yeux ouverts, elle avait fini par rêver les yeux fermés, et s’élait endormie dans son fauteuil.
Sa femme de chambre couchait au même étage qu’elle, mais elle était dans une pièce éloignée.
Le cocher et le valet de chambre logeaient à l’étage supérieur.
Tout le monde était plongé dans ce premier sommeil qui est une espèce de léthargie, et Grégoire, en s’introduisant dans la maison, n’avait réveillé personne.
En apercevant Andrèse endormie, il s’était arrêté indécis, en se disant : « Ma-t-elle vu?... fait-elle semblant de dormir ? »
Puis, prenant son poignard d’une main, sa lanterne de l’autre, il s’approcha de la jeune femme. La tête penchée sur elle, les yeux menaçants, il écoula si sa respiration n’était pas haletante; il regarda si son visage n’étàit pas contracté par la terreur.
Andrèse souriait doucement ; elle rêvait que Fernand lui rapportait son éventail, et lui demandait son cœur.
— Elle dort réellement, se dit Grégoire ; tant mieux... un assassinat, ce n’est pas mon métier... Mais qu’elle ne se réveille pas !
Et, tenant toujours son poignard à la main, il s’en alla à reculons vers la porte, les yeux fixés sur les moindres mouvements d'Andrèse.
Elle ne remuait pas, ses yeux étaient toujours fermés, sa respiration douce et égale.
Grégoire était arrivé tout près de l’entrée du boudoir; mais, en marchant ainsi à reculons, son pied heurta une chaise, qui se trouvait sur son passage, et la fit tomber à grand bruit.
Andrèse se réveilla en sursaut, vil un homme devant elle, et jeta un cri terrible en se sauvant à l’autre extrémité du boudoir, où malheureusement il n’y avait aucune issue.
— Taisez-vous ! dit Grégoire en marchant vers elle.
— Au secours 1 cria Andrèse folle d’épouvante.
— Mais taisez-vous donc! dit Grégoire, dont les regards devenaient féroces, ou je serai forcé...
— Au secours 1 cria de nouveau Andrèse d’une voix éperdue qui eût voulu pouvoir percer les murs.
— Ah 1 c’est comme ça l dit Grégoire, en lui saisissant le bras et en levant son poignard sur elle, on vous fera taire 1
Il y eut alors entre l’assassin et cette femme frêle et délicate une lutte désespérée. Le danger anéantit les natures molles, mais c’est un ressort qui double la force des natures énergiques ; la peur elle-même a sa bravoure, et le courage d’une femme vient souvent de l’excès de son épouvante. Andrèse mordit jusqu’au sang lamain qui la retenait. Grégoire jeta à son tour un cri de douleur et de menace, mais leva sur elle l’autre main, armée du poignard.
Andrèse lutta comme un chasseur d’ours qui sent sur lui l’haleine de la bête féroce. Elle redoubla d’énergie; elle
,e servit de sa volonté, de ses mains, de ses ongles, de ses lents, de toutes les armes qu'elle avait à sa disposition.
Mais l’arme de Grégoire était plus positive et plus trau- :liante; il triompha aisément de celte résistance qui, après .oui, n'était pour lui qu'une lutte d’enfant.
Il leva son poignard, frappa sa victime à la hâte, et s’ensuit épouvanté lui-même du cri déchirant qu’elle poussa.
lie volent volé.
Au moment où Grégoire sortit, les cris d’Andrèse avaient donné l’alarme ; les portes des domestiques s’ouvraient. 11 rencontra sur son chemin la femme de chambre, qui couchait au même étage que sa maltresse. A la vue de l’assassin, elle s’enfuit éperdue et s’enferma.
Grégoire eut le temps de descendre, et de s’échapper avec ses deux infâmes compagnons : car tous trois savaient, en vrais brigands qu’ils étaient, se glisser comme des serpents, dévorer comme des tigres, et fuir comme des lièvres.
Chacun se sauva de son côté; Grégoire emporta l’étincelant butin, et l’on convint que le lendemain matin, on ferait le^partage chez lui.
Grégoire rentra tout frémissant dans son logis. Ce meurtre était le premier qu’il commettait ; il n’avait pas encore cette sanglante habitude qui donne à l’assassin une seconde nature, celle de la bête fauve.
Personne ne l’avait vu, sans doute, car la femme de chambre avait disparu comme l’éclair et n’avait pas eu le temps de distinguer ses traits ; il pouvait être à peu près certain que le crime resterait impuni ; mais il n’avait pas calculé
qu’il se verrait lui-même. 11 avait fui la maison d’Andrèse, mais non pas sa victime : elle lui apparaissait sans cesse, ensanglantée, mourante, morte peut-être ! Il s’était sauvé chez lui, à l’autre bout de Paris, mais le spectre l’avait suivi dans la rue, montait aussi son escalier, et rentrait avec lui dans sa mansarde.
11 savait que Rose était à la noce de sa cousine et ne devait revenir que le lendemain soir. Il était seul et libre. 11 compta l’argent en tremblant : il lui semblait que chaque pièce portait l’effigie d’Andrôse. Le sac ne contenait que 500 francs. 11 le serra dans un tiroir, sans prendre beaucoup de précautions; si Rose le découvrait et revenait par hasard avant ses amis, il aurait toujours la ressource de lui dire qu’il venait de le retirer de la caisse d'épargne.
Quant aux diamants, il fallait nécessairement les cacher. 11 se mit à découdre une partie de la paillasse, glissa dans la paille les diamants, tout étonnés de se trouver dans un pareil écrin, et eut soin de recoudre la toile.
Il se jeta ensuite sur son lit, mais comme il n’avait pas encore atteint ce dernier degré du crime qui fait de la conscience une sourde-muette, il lui fut impossible de dormir.
Le matin cependant, épuisé, brisé de fatigue, il essayait de fermer les yeux, lorsqu’il entendit, comme dans une maison des champs, un duo de deux oiseaux qui chantaient joyeusement et faisaient chacun leur partie : l’un était le petit serin, musicien de la mansarde, qui chantait un air du bon Dieu; l’autre était un pinson en cornette, qui chantait un refrain de Béranger. C’était Rose qui revenait joyeuse de la noce de sa cousine, et réveillait tous les voisins paresseux en montant l’escalier.
— Quel contre-temps ! dit Grégoire, avec rage, la voilà arrivée avant Bébé et Dodore... Comment régler nos comptes maintenant?
Il alla lui ouvrir en murmurant, et se recoucha.
— Encore au lit, dit Rose, à neuf heures du matin ! monsieur dort comme une duchesse... Moi, Je m’ennuyais de ne >as Cire près de toi ; je n’ai pas voulu faire le lendemain de a noce et n’arriver que ce soir ; je suis partie à sept heures lu malin, et me voilà. Es-tu content de me voir?
— Très-content, dit Grégoire d’un ton bourru.
— Comme tu me dis cela!... Tu es gai comme la ^orte l’une prison.
Grégoire tressaillit, et cette comparaison vulgaire sembla >eu lui sourire.
— C’est bien, reprit Rose, tu es resté pour faire un sur- •roît de besogne chez ton patron. As-tu bien travaillé ?
— Oui, dit Grégoire d’un ton sinistre.
— Et tu ne me demandes pas si je me suis amusée... Si tu savais comme j’ai dansé 1 Dame ! je me fatigue assez les doigts
pour me distraire un peu les pieds... Tra la la la la ces
airs de contredanse me reviennent toujours sur les lèvres. Moi, qui suis née à la campagne, j 'aime tant les noces de village!... Tra déri déra Nous marchions comme un régiment, tous à la file et musique en tôle. Par exemple, le marié était passablement laid. Dame ! tout le monde ne te ressemble pas... Tra la la la la ! Car tu es bien beau, mon Grégoire! Comme on regardait la noce ! la mariée avec son bouquet blanc, le ménétrier avec son nez rouge, et tous ces braves paysans qui portent leur bonnes conscience sur leurs visages. J’aime tant les honnêtes figures, moi!
— As-tu fini ton bavardage? dit Grégoire, qui était au supplice.
— Ah ! mais, tu es trop bourru aussi ! Bah ! ça passera... Tra déri déra. Eh bienl tu mets ta vieille blouse? dit-elle en s’interrompant ; elle est déchirée; je la raccommoderai. Tiens, mets la neuve, et soyez bien soigneux, Monsieur... Tu sors ? où vas-tu ?
— Eh parbleu ! à mon ouvrage.
— Ah ! c’est très-bien, cela... mais comme tu deviens rangé !
Elle se mit à nettoyer son petit logis, tout en fredonnant ; et Grégoire, feignant de chercher quelque chose dans la commode, y prit à la dérobée le sac qu’il y avait caché, et voulut le glisser sous sa blouse. Mais, malgré toutes ses précautions, Rose l'aperçut.
— Un sac d’argent! dit-elle en le prenant. Cinq cents francs, ajouta-t-elle en les comptant. Tu ne m’en avais pas parlé... d’où te vient cette somme?
— Je l’ai retirée de la caisse d’épargne.
— Eh pourquoi? Il était plus sage de l’y laisser.
— Dame! pour... pour changer notre mobilier. Ça m’ennuie d’avoir du noyer; je. veux me donner le genre de posséder un peu d’acajou.
— Grégoire ! Grégoire! pas de folies... C'est singulier, ditelle en réfléchissant, cet argent qui te tombe du ciel...
Ce n’était pas précisément du ciel qu’il lui tombait.
— D’ordinaire pourtant, continua Rose, tu n’amasses guère. .
— Assez de raisons comme ça ! dit Grégoire en reprenant le sac, et en se dirigeant vers la porte.
— Rends-moi ce sac! lui dit Rose.
— Ah ça! voyons, vas-tu faire la maîtresse? Ça ne me convient pas... Laisse-moi tranquille!
Il la repoussa assez rudement, et sortit.
Il se mit à flâner devant la porte de sa maison, pour guetter au passage ses deux honorables amis, qui devaient se réunir chez lui. Il aperçut d’abord le museau de fouine de Dodore.
— Minute! dit Grégoire, en retenant Dodore qui se préparait à entrer. Pour le quart d’heure, il faut tourner les talons ; ma femme est là.
— Elle m’ennuie ta femme, répondit Dodore.
— Quo veux-tu ! reprit Grégoire, il faut se résigner. Retiens sur les cinq heures, pour faire le partage, elle sera probablement sortie... Mais surtout n’entre pas, si tu ne nie vois pas devant la porte. Dès qu’elle sera partie, je flânerai dans la rue pour te guetter.
— C’est dit, répondit Dodore en le quittant.
Ce fut ensuite le tour de Bébé. Grégoire l'attendit également, et, dès qu’il le vif paraître au coin de la rue, il alla auicvant de lui, et lui donna la même consigne qu’à Dodore.
— Comme tu es pâle ! lui dit Bébé à voix basse. C’est compromettant, il faut te frotter les joues.
— Dame! reprit Grégoire sur le même ton, on ne travaille pas comme je l’ai fait sans avoir des remords. On ne peut pas jeter un masque de poix sur sa conscience, pour l’étouffer... As-tu des nouvelles, reprit-il d’un air sombre; as-tu rôdé aux alentours de l’hôtel de Beauvilliers?
— Pour me faire remarquer et enfermer dans une des boîtes du gouvernement, n’est-ce pas?... je ne suis pas si jobard !
— Cependant, dit Grégoire en frissonnant, cette femme que j’ai frappée d’un coup de poignard... je voudrais bien savoir si je l’ai tuée ! je l’ai laissée étendue sur le parquet... tout ensanglantée.
— Il est probable, reprit son odieux camarade, qu’elle est évanouie à perpétuité. Qu’as-lu donc à trembler?... Tu n’aimes puet-ôtre pas cette expression-là : à perpétuité!... Ça te fait penser aux travaux forcés... Nous pourrions mémo aller jusqu’à Y abbaye de Monle-ù-regret.
Du reste, continua-t-il, il me vient une idée, un moyen de détourner les soupçons.; en môme temps tu auras des nouvelles. Tu sais bien, ce moulin à paroles, situé sur les hauteurs de la rue Meslav, celte petite servante d’un jeune ménage qui connaît madame de Beauvilliers?
— Oui, répondit Grégoire ; c’est elle qui, en te parlant des
amis de ses maîtres, en est venue à s’extasier sur les diamants de madame de Beauvilliers. Alors ça t’a mis sur la piste; tu es allé regarder l’hôtel et étudier le terrain.
— Eh bien, dit Bébé, si je vais voir ce matin cette petite Jeannette, qui a quelques bontés pour moi, si j’arrive avec l’air souriant et la bouche en cœur, ce sera un coup de maître, il n'v aürapas moyen de me soupçonner. Je te présenterai, si tu veux, comme un ami, un cousin, un frère de lait.
— Un frère de crime I dit Grégoire.
— Ah çàt pas de phrases de cour d’assises, ça ne me va pas. Cette petite Jeannette, ou plutôt celte petite gazette, saura déjà probablement ce qui s’est passé celte nuit à l’hôtel de Beauvilliers. Elle aura été renseignée par quelque télégraphe électrique... en livrée, qui sera venu prévenir ses maîtres; car sa jeune maîtresse, madame Séraphine Giraud, je crois, est une amie de madame de Beauvilliers. Tu prendras un air candide : de temps en temps, tu joindras les mains, en t’écriant : « Les scélérats! » et tu feras jaser ma gazette. Allons, viens rue Meslay, viens voir si le journal du matin est imprimé.
Dodore ne devait revenir qu’à 5 heures: Grégoire avait plus de temps qu’il ne lui eu fallait pour faire causer Jeannette. Il suivit Bébé, et tous deux allèrent faire leur visite à la servante de madame Giraud.
Elle les reçut gracieusement dans sa cuisine, où un gros Normand, un vrai paysan classique, aux cheveux plats et roux, était déjà installé et lisait dans un coin.
— Je passais dans le quartier, dit Bébé en entrant et en prenant un air épanoui; il y avait si longtemps que je ne vous avais vue que ma foi, je...
— Alt ! monsieur Barnabé ! s’écria Jeannette, qui ne laissait jamais finir une phrase, il y a bien du nouveau... Si vous saviez...
— Moi, je ne voi3 rien de nouveau, répondit galamment
lébé en l’interrompant à son tour, mais par calcul et pour lissimuler l’intérêt qu'il avait à la faire parler. Je ne vois ien de nouveau ici : vous avez toujours des yeux fripons, de a couleur de votre cordon bleu, et une petite mine blan- :helte comme le lait que vous venez d’acheter pour le déjeuîer. Vous avez pris l'empreinte de mon cœur, ajouta Bébé, qui se servait involontairement des expressions de son métier.
— 11 ne s’agit pas de ça, grand flagorneur, répondit Jeannette. — Ah! quel événement 1 quel événement 1 Imaginezvous que ce matin le domestique de madame de Beauvilliers, un petit brun, qui est venu en négligé, sans avoir eu le temps de mettre sa livrée, une belle livrée gros bleu à galons d’or...
— Eh bien, après! dit Grégoire.
— Eh bien, il arrivait en toute hâte de l’hôtel de Beauvilliers... une forte maison, qui ne ressemble pas à ma baraque... car voyez-vous, ici, c’est une vraie baraque, et si vous pouviez me trouver une place...
Grégoire était sur le gril de saint Laurent, à cette différence près que Grégoire n’était pa3 un saint. 11 ne put s’empêcher de s’écrier :
— Mais il ne s’agit pas de cela 1 Et cet événement dont vous parliez?
— Ah 1 voici. Cette nuit, les domestiques de madame de Beauvilliers ont été réveillés par les cris de leur maltresse; ils sont entrés dans sa chambre, l’ont trouvée étendue, tout ensanglantée, sur le parquet. Us se sont approchés pour voir si elle existait encore, et la pauvre femme... Ah! Jésus 1 mon Dieu ! une femme si vertueuse, qui donnait de si bons gages... tandis que moi avec ma baraque de 260 francs...
— Finirez-vous? dit Grégoire, qui attendait la fin du récit avec une impatience qui faisait frémir Bébé. Ils se sont approchés, pourvoir si elle vivait encore et...
— Et ils l'ont trouvée mourante.
— Elle respirait encore? demanda Grégoire.
LES MYSTÈRES DE LA MAISON. il 9
— Oui... Comme vous vous intéressez à elle. V’ià ce que j’appelle un brave garçon et un bon cœur 1
— Achevez donc !
— On a élé chercher M. le docteur Varnière, qui n’a pas jugé la blessure très-profonde.
— Ah!... fit Grégoire. J’aime mieux ça, pensa-t-il.
— lise trompait, le pauvre cher homme, continua Jeannette; ce matin, sur les cinq heures, le docteur s’en est allé, en donnant de l’espoir ; mais quand il a été parti, la blessure qu'il avait pansée s’est rouverte. La victime a perdu tout son pauvre sang; elle est retombée épuisée, inanimée.
— El enfin ? demanda Grégoire.
— Elle est morte.
Grégoire sentit un frisson qui passa en lui, depuis la racine des cheveux jusqu’à la plante des pieds.
— Ça fait frémir, dit Bébé, en joignant les mains. Comment se fait-il qu’il y ait d’aussi infâmes scélérats? Je n’ai jamais pu comprendre cela, moi qui ne tuerais pas une mouche.
— Et... a-t-on quelques soupçons? demanda Grégoire.
Ace moment, il entendit une voix sonore crier derrière lui :
— Arrêtez-le ! arrétez-le !
Il frémit, se retourna et vit le paysan normand, qu’il avait oublié.
Cet homme, qui cependant paraissait toujours lire son journal, avança la main tout à coup, et saisit le bras de Grégoire en s'écriant :
— Scélérat! je le tiens !
Grégoire jeta un cri de terreur; Bébé lui-même trembla.
Le paysan leva la tète, lâcha le bras de Grégoire, et lui dit poliment :
— Pardon, excuse. Monsieur; c’est quej’avions l’habitude de gesticulais un peu en lisant.
— Ah ! c’était une lecture à haute voix, dit Grégoire en respirant.
:îO LES MYSTÈRES DE LA MAISON.
— Je parie que c'est encore la Gazette des Tribunaux, re- >rit Jeannetle. Ces Normands, ça aime les procès, mon gros ourdaud de cousin surtout. Je suis sûre qu’il n’y a pas une ilîaire d’assassinat ou d’empoisonnement qu’il ne connaisse par cœur.
— Ça me divartit, répondit le paysan, en riant d’un gros rire. Ce que je lisons là surtout... J’allons en faire tout haut la lecture, pour être agréable à la sociétais.
Il reprit son journal et lut :
« Le brigand était parvenu à s’échapper ; mais un jour, « dans un village, quelqu’un le reconnut et s’écria: Arrêlez- « le 1 arrêlez-le ! »
« Alors un bon gendarme lui barra le chemin en disant : « Scélérat, je te tiens t »
— Je n’aime pas la Gazette des Tribunaux, dit Grégoire; c'est mal rédigé, c’est une lecture malsaine.
— M’est avis, reprit le paysan avec son gros rire, que les assassins sont encore plus malsains et plus nuisibles à la santé... Mon Dieu! que j’aimions les gendarmes!... Êtesvous comme moi, Messieurs?
— Je ne les connais pas, reprit brusquement Grégoire.
— Ah ! c’est juste, dit le paysan, on n’en voit pas à Paris comme dans nos villages. Les gendarmes, c’est comme les bluetsetles coquelicots, ça fleurit dansle3 champs.
Il allait reprendre sa lecture ; mais Jeannette, qui n’aimait pas à entendre lire, parce que cela l'empêchait de parler, se hâta de lui dire :
— Allons! tais-loi, et verse à boire à ces messieurs, pendant que je suis occupée... Je vous demande mille pardous, dit elle en faisant les honneurs du vin de ses maîtres, ce n’est pas du bordeaux fin, comme dans les grandes maisons ; c’est du petit vin d’employé.
Le paysan prit la bouteille d’une main, son journal de l’autre, et versa à boire tout en lisant :
« — La victime de ce crime odieux... »
— Prenez donc garde 1 dit Grégoire, qui était au supplice, vous répandez le vin.
— Ah ! pardon ! mais ça vaut mieux que de répandre le sang, comme cet infâme brigand... 11 faut pourtant que je vous lisions la fin de l’histoire; Jeannette a beau dire, ça vous divartira.
Il s’apprêtait à lire, quand il se rappela qu’il y avait ce jour-là une affaire intéressante à la cour d’assises. Il mit la Gazette des Tribunaux dans sa poche, et sortit précipitamment, à la grande satisfaction de Grégoire et de Bébé.
Les deux amis, qui savaient par Jeannette tout ce qu'ils voulaient savoir, allaient se hâter de la quitter, lorsqu’elle s’écria : •
— Un instantl Vous qui êtes complaisant comme un petit amour. Monsieur Bébé, vous allez me rendre un service. Not’ dame, la mère de monsieur, a eu avant-hier une attaque d’apoplexie qui a endommagé la langue; comprenez- vous ça, une langue paralysée! comme ça doit gêner!
— C’est vrai, dit Bébé; quand le battant de la cloche ne va pas, on ne peut ni se plaindre ni appeler au secours : il n’y a pas moyen de sonner le tocsin.
— Sans compter, reprit Jeannette, qu’elle ne peut pas non plus remuer le bras droit ni la jambe droite.
Ah ! je suis bien à plaindre, allez ! ça me donne un mal ! Je sais bien que Monsieur renonce môme à aller à son bureau, pour soigner sa mère, et quand monsieur ne va pas à son bureau !.. Aujourd’hui, pourtant, il a été forcé de sortir; il est allé à l’hôtel de Beauvilliers pour aider à écrire les billets de part, pour connaître les détails de l’assassinat, puis faire des recherches, des démarches et lâcher de découvrir le meurtrier. Sa petite femme, de son côté, a été obligée de sortir pour affaire, et tous les deux m’ont bien recommandé de ne pas quitter un instant la chambre de la malade.
:l LES MYSTÈRES DE LA MAISON.
On voit que Jeannette s’acquittait fort bien de cette con-
— Tout à l’heure, continua-t-elle, la pauvre paralytique, li du moins peut remuer la tête, l’a tournée tant de fois du té de son grand fauteuil, que j’ai compris qu’elle voulait Cire portée. Moi, je ne suis pas assez forte : avec ça, elle ne •ut pas se prêter aux mouvements. Vous allez la porter à ius deux : vos quatre bras ne seront pas de trop... C’est dit, est-ce pasï Je vais la prévenir et lui jeter un manteau sur s épaules.
El, sans attendre la réponse, elle courut auprès de madame iraud.
La pauvre femme, étendue dans son lit comme dans un imbeau, sans parole, sans mouvement, était effrayante à >ir. Sa pensée, vague, indistincte, devenait plus nette quand s’agissait d’Andrèse. Elle voyait sans cesse devant elle, mime dans un cauchemar, les trois bandits dont elle avait irpris le complot. Leurs voix lui semblaient toujours vibrer ses oreilles : elle en eût distingué le Bon dans une raultiide. Leurs visages mômes, qu’elle n’avait fait qu’entrevoir,
1 regardant par le trou de la serrure, s’étaient fixés dans sa lémoire, incertaine et vacillante pour tant de choses : l’éni vante y avait, pour ainsi dire, photographié leurs traits. Jeannette revint bientôt dire aux deux amis qu’ils poulient la suivre.
Grégoire et Bébé furent introduits dans la chambre de iadame Giraud. •
— Nous venons vous offrir nos services, la bourgeoise, dit régoire.
Bébé ajouta, en regardant complaisamment ses bras de glaiateur :
— Nous allons vous porter comme une plume, dans votre uleuil : nos quatre bras vont vous faire un brancard natuîl, assez solide, comme vous voyez.
En entendant ces deux voix, madame GirauçJ redressa la tête; un tremblement convulsif agita tout son corps. Elle regarda ces deux hommes qui venaient de lui parler, et il y eut sur sa physionomie tout un bouleversement; des lueurs d’épouvante éclairèrent ses yeux, comme un incendie qui tout à coup brille dans la nuit.
Elle fit un suprême effort, et s’écria :
— Au secours !
La terreur l’avait paralysée, une nouvelle impression, profonde, terrible, lui rendait la parole.
— Ah ! bonté divine ! s’écria Jeannette, Dotre maîtresse qui parle 1
— Les deux assassins! s’écria madame Giraud.
— Hein ! quels assassins? dit Jeannette.
Les deux bandits devinrent d’une pâleur livide. La première pensée de Bébé fut de regarder s’il n’apercevrait pas un couteau.
Jeannette fut si épouvantée de l’expression sinistre de leurs visages et de l’exclamation de sa maltresse, qu’elle se mit à pousser des cris affreux : c’était son devoir et son emploi, puisque Jeannette était la cloche de la maison.
L’alarme était donnée par les cris de Jeannette, on pouvait accourir. Puis il faisait grand jour, et le soleil fait toujours peur aux oiseaux de nuit. Grégoire et Bébé jugèrent prudent de ne pas commettre un crime inutile, qu’on pouvait découvrir sur-le-champ, et qui compliquerait leurs démêlés avec la cour d’assises. Ils se précipitèrent vers la porte, franchirent l’escalier en deux secondes, et, quand ils furent loin de la maison, ils se regardèrent avec stupéfaction.
— Comment cette femme nous connaît-elle? se demandèrent-ils. Comment sait-elle notre secret?
Une autre surprise aussi cruelle les attendait encore.
Ils se dirigèrent vers la maison de Grégoire et trouvèrent
>ux alentours le museau de fouine de Dodore qui flairait les damants, et était impatient de les partager.
Grégoire allait rentrer seul pour voir si Rose était encore à; quand il la vit, de loin, sortant rapidement de la maison.
— Bien! dit Grégoire, voilà ma femme partie. Entrons; ious serons seuls et libres.
Et les trois amis montèrent dans la mansarde de Grégoire, )ù ils s’enfermèrent avec soin.
— Nous allons procéder au partage loyalement et intégraement, dit Grégoire d’un ton solennel.
Le butin se compose d’abord d’un sac contenant cinq cents rancs... Le voici, ajouta-t-il en le prenant dans la poche de sa blouse, et en le jetant sur la table.
Je garde pour le dernier le morceau le plus friand, les fameux diamants de cent mille francs environ, que j’ai serrés dans mon secrétaire de toile à carreaux.
Ils étaient là comme des collatéraux qui se partagent un héritage, héritage sanglant, fait à main armée, et qu’aucun notaire ne constate.
— Levons les scellés 1 s’écria Dodore.
Grégoire prit une paire de ciseaux et se mit à découdre la paillasse.
— Tenez, dit-il en y plongeant la main, voici les diamants!
Il ne relira qu’une poignée de paille. 11 enfonça la main
plus avaut, et ne trouva rien. Alors tous trois, inquiets, haletants, vidèrent, déchirèrent la paillasse. Ce fut inutilement, les diamants n’y étaient plus.
— Nous sommes volés 1 s’écria Grégoire atterré.
— C’est-à-dire que tu nous as volés, reprit Dodore.
— Moi ! s’écria Grégoire avec l’indignation d’une âme pure, demande à Bébé si j’ensuis capable.
— Jamais! dit Bébé, je suis son ami et son professeur; je réponds de lui comme de moi.
— Ce n’est pas beaucoup dire, reprit Dodore en retrous-
Digiti
sant ses manches et en montrant ses petits bras fluets. C’est égal, nous allons nous expliquer.
Bébé repoussa Grégoire, qui s’apprêtait à se battre, retroussa ses manches à son tour, puis dit au frêle Dodore, en lui montrant ses bras d’Atlas et en regardant les siens :
— Dis donc, qui est-ce qui t’a fourni ces roseaux-là ? C’est de la mauvaise marchandise, vois-tu... J’ai du chêne, moi ; je défends Grégoire, et si tu veux lutter...
Dodore rabaissa ses manches en maudissant ses roseaux. Grégoire et Bébé, pleins de rage, firent le serment de découvrir, pour s’en venger, le quatrième larron qui les avait dévalisés.
Quel était donc ce nouveau mystère, non pas de la maison, mais de l’antre de ces honnêtes gens ?
K<e Portrait de la Morte.
Laissons les meurtriers, et retournons à la victime.
Le lendemain de l’assassinat, vers 1 heures du matin, Fernand longeait les murs de l’hôtel d’Andrèse, pour se rendre à son atelier qui en était voisin. Il crut apercevoir de loin la paresseuse créole qui descendait rapidement de sa voiture, et s’élançait comme une flèche jusqu’à la grande porte d’entrée.
Fernand se frotta les yeux, et crut qu’il faisait un songe fantastique : il s’imagina voir dans un rêve une écrevisse qui avait des ailes, et une tortue qui courait avec des pieds de biche.
Odélie levée à çetle heure matinale 1 Odélie pressée, haletante, rapide comme l’éclair!... c’était assurément quelque chose d'inquiétant.
Fernand pressentit quelque événement fatal. Il doubla le pas et rejoignit la créole dans la cour de l’hôtel.
Elle lui apprit en sanglotant qu’on était venu la réveiller en sursaut, pour lui apprendre qu’Andrèse avait été assassinée dans la nuit et venait de rendre le dernier soupir. La pauvre marraine, qui l’idolâtrait, et dont le cœur n’était jamais paresseux, s’était levée en toute bâte.
Elle accourait pour regarder Andrèse une dernière fois, et lui donner le baiser d’adieu sur son lit de mort.
Fernand resta anéanti, épouvanté de celte affreuse mort.
L’idée lui vint aussi de dire un dernier adieu à cette feüuue qu’il avait tant admirée, et il supplia Odélie de lui permettre d’entrer dans cette chambre dont la mort faisait un temple.
Il trouva, dans la pièce qui la précédait, Urbain assis devant une table, écrivant, les yeux en pleurs, et consultant la liste des amis d’Andrèse.
Il était accouru dans la maison funèbre pour aider lapauvre marraine à remplir les derniers devoirs; car Andrèse était orpheline et n’avait que des parents éloignés.
Quand il y avait un service à rendre, une douleurà consoler, Urbain arrivait toujours : il ne venait pas comme l’alouette, au lever du soleil, mais comme le pluvier, dans les jours sombres et mauvais; il était exact à l’heure du dévouement comme à celle du bureau.
Fernand lui serra la main en passant, lui jeta un triste et sympathique regard, puis suivit Odélie dans la chambre de la morte.
Ils s’arrêtèrent avec respect sur le seuil. Andrèse était étendue sur son lit, immobile, blanche et belle comme une statue de marbre. La pauvre marraine s’approcha d’elle en ileurant, posa ses lèvres sur ce front glacé, et, prenant une vaire de ciseaux, coupa une mèche de cheveux comme une iainle relique. Puis^ — la main d’une femme inet toujours un >eu de coquetterie en tout, même dans les choses les plus si-
nistres, — elle ramena près du visage ces beaux cheveux qu’elle avait dérangés, et les fit retomber de chaque côté, comme un grand voile noir, qui encadrait cette figure blanche.
Fernand contemplait douloureusement toute cette jeu-< nesse, toute cette beauté, qui survivaient encore, mais que la mort allait anéantir. 11 frémissait en songeant à ce poignard qui l’avait meurtrie, il pleurait celte belle rose blanche coupée dans toute sa fraîcheur, et se promettait de découvrir et de faire punir l’assassin.
— Mortel se disait-il, quand elle était si belle, et quand elle m’aimait tant t Car elle m’aimait, j'en suis certain.
Alors, devant ce cadavre, illui vint des regrets tardifs, un sentiment doux, triste et tendre, qui ressemblait à de l’amour; ce fut là sa première impression ; la seconde, plus égoïste, fut celle de l'artiste.
— Comme cette pâleur mate, se disait-il, fait ressortir encore sa beauté 1... C’est Juliette au tombeau, Juliette telle que Shakespeare l’a créée ! C’est le tableau que je rêve, qui doit agrandir ma réputation, écraser mes rivaux. Je l’ai vue bien souvent dans ma tête, cette pâle Juliette, mais jamais avec cette beauté saisissante et sinistre, jamais avec cette effrayante réalité.
Sa pensée, qu’il craignait d’abord de s’avouer à lui-même, se formula, se dessina nettement, devint impérieuse, et il murmura bien bas :
— Si j'osais 1
Il frémit de sa sinistre inspiration et se dit en frissonnant :
— Oh I jamais I... Faire le portrait d’une morte par ambition, par orgueil, pour obtenir une gloire terrestre... ce serait mal, ce serait un sacrilège, peut-être.
Mais quand une pensée d'artiste est venue poindre dans le cerveau, elle s’agrandit, s’agrandit, et bientôt l’envahit tout entier.
L’art sublime, mais égoïste, parlait dans l’âme du peintre lui disait :
— Jamais tu ne retrouveras ce modèle tel que la mort vient *. te le faire... N’hésite pas, ne recule pas; tu te dois à ton t. Toute la nature est aux ordres de l’artiste; la mort ême doit poser devant lui.
Le peintre hésitait cependant; une sainte impression de spect pour les morts le retenait encore; mais la voix puisnte de l’art lui parlait toujours intérieurement.
— Hâte-toi, disait cette voix, pendant qu’elle est encore •lie ; la mort le prête ton modèle, et la mort ne prête pas nglemps. Vite, fais apporter ton chevalet, ta palette. Vois tte teinte livide : un mélange de blanc, de noir d’ivoire,
) bitume et de jaune de Naples, va rendre ces tons lugues et faire pleurer toutes les femmes.
Fernand se décida, il obéit à cette voix impérieuse.
Hien n’arrête l’ambition, quand elle voit briller la gloire i les honneurs : elle lance son char comme Tullie, et pasrait sur un cadavre pour arriver à son but.
Fernand s’approcha de la créole, qui priait au pied du ., et, sans lui dire son motif secret, il lui demanda la perission de faire ce lugubre portrait.
— Oh! merci! dit Odélie avec effusion ; vous me le donnez, n’est-ce pas? ou du moins vous m’en ferez la copie? ’âce à vous, je verrai toujours mon Andrèse... un portrait i meurt pas, lui... Que la peinture est une belle chose! est l’immortalité de la terre!
Fernand, dont l’atelier était à quelques pas, fit apporter palette, ses pinceaux. Odélie se relira dans la pièce voiac. Sur la demande de l’artiste, qui ne voulait pas être ouldé par la vue d’une étrangère, elle emmena la femme îi veillait Andrèse, garde funèbre, qui se mêle, on ne sait jurquoi, à toutes nos douleurs, témoin profane et salarié, •.vaut lequel on répand des larmes sacrées, statue placée
près d’un cadavre, et dont les yeux de marbre nous regardent pleurer.
Fernand resta seul près du lit. Un crucifix reposait sur la poitrine d’Andrèse, et cependant Fernand n’eut pas l’idée de se mettre à genoux.
Son modèle pourtant n’appartenait plus à la terre, il était à Dieu : il eût fallu commencer par une prière le portrait d’une morte; mais Fernand n’avait pas la foi. 11 n’avait pour son Dieu ni insulte ni adoration ; il appartenait à la classe des indifférents, pauvres Ames aveugles qu’il faut plaindre, jusqu’au jour où Dieu permettra que la foi les éclaire.
Cependant l’intelligence de Fernand était trop élevée, sa tôte trop ardente, pour qu’il ne comprit pas tout ce qu’il y avait de terrible et presque de sacrilège dans sa lugubre tAche.
Il fit l’esquisse d’une main tremblante; puis, prenant ses pinceaux, il ébaucha l’ensemble du portrait, ce front pâle, ces traits immobiles, et trouva sur sa palette des tons livides et fidèles.
Pourtant la Juliette de Shakespeare différait en quelque chose de son sinistre modèle; on devait pressentir qu'elle allait se réveiller : le beau corps de Juliette, où l’Ame habitait encore, était une cage où l’oiseau s’était endormi, et le eorps immobile d’Andrèse, une cage déserte, d’où l’oiseau s’était envolé.
Cette différence, insensible pour le vulgaire, ne devait pas l’être pour un artiste comme Fernand ; il fallait la faire sentir. Il s’approcha d’Andrèse pour donner au bras une inflexion moins roide.
11 osait à peine toucher ce bras mort... une sueur froide perlait sur son front.
Mais tout à coup un frisson de terreur lui parcourut tout le corps; il venait de sentir remuer le bras; la main qu’il croyait immobile s’étendait doucement et se posait sur la sienne, comme pour le retenir.
— Grand Dieu ! s’écria-t-il, est-ce une vision? est-ce cette imotion terrible que j’ai osé braver, et qui me donne le délire ?
Et il regardait Andrèse en frissonnant.'
Les yeux de la morte s’étaient ouverts.
Au même moment, dans la pièce voisine, on entendit Urbain lire à haute \oix :
« Vous êtes prié d’assister au convoi, au service et à l’enu terrement de madame Andrèse de Beauvilliers, etc. »
C’était la lettre de mort qu’lhbain lisait à la marraine d’Andrèsc, pour lui en soumettre la rédaction.
Fernand courut tirer une portière sur la porte déjà fermée, afin qu’Andrèse n’entendit plus celte sinistre lecture.
— « Vous êtes prié d'assister au convoi de madame Andrèse de Beauvilliers, » répéta Andrèse lentement, machinalement, et sans se rendre compte de ce qu’elle disait.
Tout à coup, elle tressaillit, ses yeux s’allumèrent, son visage s’anima et devint plein d’effroi : c’était l’âme qui, peu à peu, rentrait en possession d’elle-même, qui sentait, qui comprenait et dont les impressions devenaient transparentes. Sa blessure s’était refermée, et, en sortant de ce sommeil qu’on avait pris pour la mort, elle se sentait moins affaiblie et pouvait trouver quelques paroles.
— Madame Andrèse de Beauvilliers! s’écria-t-elle, mais c’est moi... mon enterrement... ce crucifix sur ma poitrine... on me croyait donc mortel Ayez pitié de moi, mon Dieu! dit-elle en embrassant le crucifix. Morte! reprit-elle avec égarement, est-ce qu’ils vont venir me chercher? Oh ! j’ai peur! j’ai peur!
En disant cela, elle saisissait la main de Fernand, sans le regarder encore et sans savoir à qui elle parlait.
Fernand, tout frémissant, tout ému de voir revenir à la vie cette belle créature que tout le monde aimait, lui serra la main, et y laissa tomber une larme de joie.
— Qui donc est près de moi? dit-elle en le regardant... lui... lui, mon Dieu!
Lui!... tout le poèmede l’amour est dans ce monosyllabe! Chantez l’amour en alexandrins, cherchez des rimes riches, qui se ressemblent comme deux sœurs jumelles, faites luire la pensée dans la strophe comme la lumière dans la lampe de cristal, habillez votre poésie comme une princesse, eouvrexla de tous les diamants, de tous les rubis qu’on trouve dans celte mine du Pérou qui s’appelle l’inspiration, vous n’aurez jamais autant d’éloquence que ces deux petits pronoms personnels : lui... elle... Malgré tout le bruit qu’on a fait récemment autour d’eux, on ne parviendra jamais à les déflorer.
Le visage d’Andrèse, que la souffrance et la terreur avaient rendu livide, se colora d’une rougeur encore bien faible, mais d’une teinte céleste et rosée : l’amour lui rendait tout à fait la vie. La physionomie s’éclairait, le front et les joues s’animaient déjà ; c'était l’aurore d’une vie nouvelle, c’était le soleil que l’on croyait couché, et qui remontait à l'horizon.
— Que s’est-il donc passé ? demanda-t-elle.
— ■ Vous avez été blessée, répondit Fernand, une blessupe cruelle...
— Ah ! oui, dit-elle en tressaillant, un assassin !.. Je souffre encore, ajouta-t-elle en portant la main à sa blessure... Mais je souffre moins, reprit-elle en le regardant avec un sourire adorable. On m’a donc crue morte?... Mais comment se fait-il que vous soyez ici, seul avec moi?... C’est un pinceau que vous tenez?
Elle aperçut le chevalet et fit signe à Fernand de l’approcher. Il obéit.
Elle jeta un coup d’œil sur la toile, et s’écria :
— Mon portrait !
— Oui, Madame, répondit Fernand embarrassé, et en
herchant dans sa tête quelle explication il allait lui don- 1er.
Le visage d’Andrèse respirait une joie indicible; niais une éflexion vint refroidir ce bonheur, et elle reprit en tremilant :
— C’élait ma marraine qui vous l’avait demandé... pour lie, n’est-ce pas ?
— Non, Madame, répondit Fernand, dont l’eqibarras deenait de plus en plus grand ; je voulais... j’avais désiré... je aisais cé portrait...
— Mais pour qui ?... Ce n’était pas... pour vous?
— Eh bien... oui, Madame, c’était pour moi!... Oh! parion! pardon! ajouta-t-il; suis-je donc si coupable d’avoir oulu fixer sur la toile toute celte poésie, toute cette beauté?
On me l’avait permis, Madame.
— Mon Dieu! mon Dieu! s’écria Andrèse, comme il n’aime !
Fernand, qui ne songeait pas à cette interprétation, lare- ;arda avec une surprise dont elle ne s'aperçut pas; puis il se émit, et lui dit :
— N’êtes-vous pas assez belle pour que l’on veuille garder licusement votre image?
— Eh bien! reprit Andrèse d’une voix douce et faible, où ibrait tout son amour, dites au docteur de me guérir. Au ieu de n’avoir que le portrait de la morte, vous aurez la nain, le cœur et l’âme de la femme vivante.
— Eh quoi ! Madame, balbutia Fernand, vous ma femme... e n’aurais jamais osé espérer. . .
— Craigniez-vous donc de ne pas être aimé? dit Andrèse en ougissant.
— Aimé... reprit Fernand; je n’avais pas l’orgueil de le :roire, et je doute encore.
— Tenez, lui dit-elle en souriant, tout à l’heure peut-être 'étais réellement morte; mais vous vous êtes approché de
moi, mon cœur s'est remis à battre, et c’est vous qui m’avez ressuscitée. — Doutez-vous encore que je vous ainieî
Odélie ouvrit la porte et vit Andrèse tendre la main à Fernand; son premier mouvement fut de jeter un cri d’effroi, qui donna l’alarme dans la maison; le second fut de se précipiter sur le lit et d’embrasser Andrèse ; puis e.le courut dans le logis, folle de joie, prévint tout le monde, donna des soins à Andrèse, et envoya chercher le docteur.
Ce ne fut qu’après tout cela qu’Odélie se jeta dans un grand fauteuil, se fit donner un tabouret, et y allongea ses pieds de Cendrillon, en disant :
— Ah ! que je suis lasse !
Notre bonne créole était toujours ainsi : ses jambes ne devenaient p^esseuses que lorsque son cœur n’avait plus rien à faire.
On se demanda avec anxiété quel pouvait être l’assassin; on fit mille suppositions, rejetées aussitôt.
Urbain et le docteur, qui venaient d’arriver, promirent de fqire des recherches scrupuleuses.
Mais il y avait déjà quelques heures qu’Urbain avait quitté sa mère. Avec son exactitude habituelle, il calcula qu’il lui fallait cinquante minutes, en marchant vite, pour aller des Champs-Elysées à la Préfecture de police. Il remit ses recherches au lendemain et retourna rue Meslay, tant il avait hâte de revoir sa chère malade.
Il était sorti joyeux de chez Andrèse, car la joie des autres laissait toujours un reflet sur son visage ; mais il revenait tristement chez lui, en songeant à sa pauvre mère.
En rentrant, il trouva les portes ouvertes, les pièces désertes, et arriva ainsi jusqu’au fond de l’appartement, comme les princes des contes de fées, dans les palais enchantés; mais Jeannette l’avait habitué aux effets les plus fantastiques de la négligence. Lui, l’homme soigneux et ponctuel, il soupira profondément, mais il ne fut pas étonné, et il entra
lans la chambre de sa mère, près de laquelle il espérait rouver Séraphine ; elle était encore absente.
La première personne qu’il aperçut fut Jeannette ; elle* ■lait appliquée au mur, et semblait un bas-relief. Sans i3cr avancer d’un pas, elle criait de toute la force de ses joumons :
— Les brigands ! les bandits 1 les scélérats ! les coquins 1 les nfSmes ! les assassins !
— A qui en avez-vous, Jeannette? demanda Urbain.
— Ah! vous voilà enfin, Monsieur... Ab! les brigands! es bandits I Us viennent de partir, vous auriez pu les renconrer. Ah! quelle peur ils nous ont faite, à madame et à moi!
— Peur à manière! s’écria Urbain en se précipitant vers
clif. ®
Madame Giraud était encore toute frémissante de terreur^ nais quand elle vit son fils, elle se calma comme par enchanemcnt.
Les deux bandits cependant venaicntà peinede s’échapper, ille n’était pas bien certaine que le péril fût passé ; mais elleivait dans son fils une confiance si grande, qu’il lui semblait jue sa présence seule conjurait le danger, et que la mort ;lle-méme n’oserait pas venir la chercher près de lui.
En le voyant, elle se disait, comme ces voyageurs surpris >ar la tempête : L’orage est passé, voici l’arc-en-ciel.
Son fils était son défenseur : c’était la garde impériale de ;on petit logis.
Elle s’écria avec une parole distincte, et un accent qui ressemblait à une action de grâces :
• — Mon fils 1
— Ah! mon Dieu ! s’écria Urbain, elle a parlé... et d'une nanière intelligible... c’est donc la guérison qui commence?'
O ma mère! ma bonne mère ! dit-il en l’embrassant, ne .'inquiète pas si je pleure; c’est de joie. Tu voisbien que je rissu môme temps. Oh ! parle encore un peu, je t’en prie !
Eh bien, tu me regardes et tu pleures aussi, toi; je neveux pas de cela,. entends-tu? dit-il en lui essuyant les yeux... Encore un tout petit mot, ma mère ; songe donc qu’il y a deux grands jours que je n’ai entendu le son de ta voix.
— Deux jouys, dit madame Giraud en tressaillant ! ils l’ont tuée !
— Tuée I mais qui donc?
Avant que madame Giraud eût répondu, Jeannette, qui avait disparu un instant, revint avec le docteur; elle tenait un trousseau de clefs à la main. Après avoir laisséla maison ouverte comme un café, elle la fermait comme une prison.
— Comment va notre malade? dit le docteur, qui n’avait rien compris aux exclamations ni aux préambules sans fin de Jeannette. Oh ! oh î le pouls est bien agité... Vous voyez que je vous ai suivi de près, ajouta-t-il en s’adressant à Urbain. Je suis encore tout ému de cette résurrection I Enfin, je crois pouvoir assurer que notre cbère And rèse est sauvée.
— Sauvée 1 vivante 1 s’écria madame Giraud dont toute la physionomie prit une expression de joie rayonnante.
— Ah ! mon Dieu ! dit le docteur stupéfait, les morts ressuscitent et les langues enchaînées se délient! Du reste, ajoula-t-il en prenant Urbain à part, la parole revient presque toujours la première ; il est probable que le mouvement suivra bientôt. Mais enfin la parole elle-même n'est pas rendue aussi promptement... Comment est-elle revenue? N’oubliez pas le moindre détail; je veux tout savoir.
— Je vais vous expliquer cela. Monsieur, dit Jeannette, qui était charmée d’avoir l’occasion de parler longuement.
Dans un récit plein d’inutilités et de sinuosités, elle raconta au docteur l’effroi de madame Giraud et le cri qu’elle avait jeté en apercevant les deux bandits; elle trouva un petit mensonge pour expliquer leur présence, cl jugea inutile de dire que l’un des deux était un de ses soupirants.
— • Ainsi, dit le docteur en réfléchissant, c’est le danger qui
a rendu !a parole à la malade. Ceci est un fait curieux... quelques anciens médecins en ont constaté de semblables et même de plus étranges, car il s’agissait du mouvement qui revient toujours avec plus de peine. Horstius prétend qu’un paralytique s’est levé tout à coup pour sauver son pays, que l’ennemi menaçait; un autre, au lieu de s’élancer vers le feu de l’ennemi, s’est levé pour fuir le feu qui brûlait sa maison. Gabriel, médecin arabe, cite encore un fait analogue. Mais il est probable alors que la paralysie avait été causée, comme elle a été guérie, par quelque grande frayeur.
Il se rapprocha du lit et dit à madame Giraud :
— Vous connaissiez ces deux hommes, puisque Jeannette dit qu’en les voyant entrer pour vous aider à vous lever, vous vous êtes écriée : « Les deux assassins ! #
— Oui, dit madame Giraud, toute tremblante encore à ce souvenir, les assassins... le complot.
— Quel complot? qui menaçait-il? demandèrent à la fois le docteur et Urbain.
— Madame de Beauvilliers, répondit madame Giraud.
— Grand Dieu l s’écria le docteur, c’est un de ces infâmes qui l’a frappée.
— Frappée? dit madame Giraud avec anxiété.
— Rassurez-vous; comme je le disais tout à l'heure, elle est sauvée. Mais où avez-vous surpris ce complot?
— Chez Rose, la brodeuse, répondit madame Giraud.
— D’où l’on vous a ramenée anéantie, sans parole, sans mouvement, reprit le docteur. Ne nous racontez rien encore, dit-il à madame Giraud qui voulait parier; vous n’en auriez pas la force ; mais bientôt, quand vous pourrez vous expliquer plus longuement, nous vous demanderons tout. Ah ! nous les retrouverons ces deux hommes, et cette Rose, celte brodeuse, qui sans doute est leur complice. — Un pressentiment me disait qu’il y avait quelque fatal mystère dans cette maison.
I.c docteur et Urbain coururent chez Grégoire, mais la bêle féroce n’était plus dans son antre. Rose elle-oiâme avait fui la maison. Bébé ne fut pas moins introuvable que son honorable ami j Jeannette ignorait sa demeure, et toutes les recherches demeurèrent infructueuses.
Deux Secrets d’Artistes.
En moins de quinze jours Andrèse fut guérie, grâce aux soins paternels et savants du bon docteur, mais aussi grâce à deux excellents médecins, qui, sans être agrégés à aucune faculté, font de plus brillantes cures que le» meilleurs praticiens : ces deux médecins, c’était l’amour et le bonheur.
Fernand venait voir souvent sa fiancée ; il lui avait aisément persuadé qu’elle serait encore plus poétique et plus belle sous la forme de Juliette. La santé, il est vrai, rendait chaque jour le modèle plus imparfait, et, pour le colorer, prenait sur sa palette des tons chauds et printaniers, tandis que le peintre devait trouver sur la sienne des tons froids et bleuâtres.
Déjà l’on songeait au jour du mariage, et l’on sonnait les cloches dans les salons. Ces cloches, qui avaient la voix aigre de la baronne de Clarambourg, la voix mignarde de madame de Rozan et d’une infinité de badauds fashionables, racontaient l'histoire du portrait funèbre, de l’ardente pass ; on de Fernand et de son prochain mariage. C’était là le premier coup de cloche. Le bénédiction nuptiale ne pouvait larder.
Mais le docteur avait deux petits yeux gris biens perçants.
labilués à plonger au fond de l’âme, et tandis que chacun lisait autour de lui :
« U l’aime, un peu, beaucoup, passionnément ! »
Le docteur ajoutait tout bas : « Pas du tout ! »
Ce n’était du reste qu’une impression instinclive, qu’il :achait soigneusement à Andrèse, et qui pouvait fort bien ître fausse.
L T n jour, en sortant de chez madame de Beauvilliers, il •encontra Fernand se rendant d’un air rêveur à son atelier, juise trouvait quelques maisons plus loin.
— A quoi pensez-vous ? dit le docteur en lui frappant iur l’épaule. Je parie que vous songez au jour de votre mariage.
— Non, ma foi ; je pense à l’exposition de l’année prochaine.
Ce début sembla d’assez mauvais augure à Varnière.
— Tenez, reprit le docteur, après un silence de quelques instants , j'ai la bizarre habitude d’être franc ; je vous avouerai donc, mon cher artiste, que vos projets d’union avec madame de Beauvilliers m’ont un peu étonné ; je ne vous croyais pas le moindre penchant pour le mariage.
— Et vous aviez mille fois raison! s’écria Fernand; je ne connais pas de plus mauvaise invention. Le mariage, grand Dieu !... ce roman du pot au feu, m’a toujours semblé fort ennuyeux à lire.
— Et cependant, dit le docteur, vous allez le demander au salon de lecture qui s’appelle la municipalité.
— Hélas ! repartit Fernand, je voudrais que ce fût un salon de lecture; mais c’est une librairie, mon cher : quand on y a pris un livre ennuyeux, on ne peut pas aller le reporter. Une femme légitime, c’est le livre qui doit figurer à perpétuité dans la bibliothèque, tandis qu’une maîtresse, e’ett le roman en location.
— Mais alors, dit le docteur sérieusement, m’expliquerez-
vous celte grande douleur, celle grande passion qui vous ont entraîné au pied de ce lit mortuaire? Pourquoi fane le portrait de madame do Beauvilliers? Pourquoi vouloir conserver pieusement son souvenir, son image? Et quand vous avez vu que la mort ne vous l’avait pas prise, pourquoi l’avez-vous suppliée à mains jointes de devenir votre femme ?
— Ah! permettez, reprit Fernand, je ne l’ai pas suppliée du tout. Elle s’est imaginé que je l’adorais, ce qui avait bien quelque vraisemblance, même quelque vérité, car elle est charmante. Comme, dans sa pureté, elle ne sépare pas l’amour du mariage, elle a supposé que j’aspirais à sa main, et me l’a accordée, quand je ne la lui demandais pas. Depuis, je l’ai vue si heureuse, j’ai surpris sur son adorable visage une tendresse si pure et si vraie, sur ses lèvres un si doux sourire, l’amour a mis dans sa prunelle de si beaux effets de lumière, le bonheur lui va si bien que, ma foi, je me suis laissé prendre. J’ai joué presque au naturel mon rôle de prétendu malgré lui.
Vous allez croire peut-être que c’est sa fortune qui m’a décidé ; ce serait me connaître bien mal : je n’ai jamais fait de calcul; je ne suis pas fort en mathématiques. D’ailleurs, je dois à mon art une indépendance dont je suis fier; ce sont ses beaux yeux qui m’attirent, voilà tout.
— Vous l’aimez ! s'écria le docteur.
— Je l’aimerais si elle ne devait pas être ma femme ; mais, je vous l’ai dit, je déteste le mariage, parce que c’est une chaîne, ou plutôt parce que c’est une chose reçue. Nous autres artistes, nous n’aimons pas ce qui est vulgaire. Je n’ai jamais pu me décider à dire à un concierge : « Le cordon, s’il vous plaît n, parce que c’est une phrase toute faite. Eh bien, le mariage est aussi une banalité.
— Avouez plutôt, dit Varnière en le regardant d'un œil scrutateur, et en songeant à la superbe Irène, avouez qu’une autre passion...
— Une passion! non vraiment; un très-brillant caprice, oui. UaTemme dont vous voulez parler sans doute, a quelque chose d’excentrique et de mystérieux, qui plaît à un artiste et qui même le pose assez bien. Puis, un amour de passage n’enchaîne pas cette chère liberté !
— Tenez, voulez-vous que je vous dise? reprit le docteur, vous vous efforcez d’èlre excentrique dans votre conduite, afin de prouver votre talent. Depuis quelque temps, on a imaginé l'excentricité pour servir d’enseigne aux artistes, comme le gaz aux calés. Mais, je vous le ferai remarquer en passant, les cafés dont la porte est éclairée avec toutes les fantasmagories du gaz ne sont pas toujours ceux où l’on prend de meilleurs sorbets. Je ne vous en veux pas, mon cher Fernand, j’en veux à ceux qui vous donnent de fausses idées. Ah ! les gens qui prétendent que l’immoralité prouve le génie seraient bien coupables s’ils n’étaient pas si sots ! Du reste, ce qui résulte le plus clairement de toutes les folies que vous m’avez débitées, c’est que vous n’avez aucune passion réelle, et que, jusqu’à présent, madame de Beauvilliers ne peut craindre aucune rivale sérieuse.
— Vous vous trompez, s’écria Fernand, j’ai donné tout
mon cœurl A
— A qui donc? demanda le docteur avec anxiété. Seraisje indiscret en vous demandant le nom de cette femme?
— Celte femme... mais, mon cher docteur, il y en a quatro.
— Vous moquez-vous?
— Du tout, je parle très-sérieusement, il y a quatre femmes que j’aime, que j'admire, qui m’inspirent une égale passion. L'une est blonde, et prend mon cœur dans ses cheveux comme dans des filets dorés; l’autre est brune, et l’enchaîne avec ses tresses noires. Une autre me charme par son sourire, une autre par ses larmes. Je les aime toutes, enfin, comme on aime à la fois le jour et la nuit, le soleil et la rosée.
LES MYSTÈRES DE LA M\lSON.
mdant qu’il parlait ainsi, son front s’épanouissait et son rd étincelait.
Quelle plaisanterie me faites-vous là? dit le docteur.
Je ne plaisante pas.
Je serais, ma foi ! curieux de connaître cette passion ctive.
C’est très-facile, répondit Fernand, je puis vous montoutes les femmes que j’aime. Je lésai enfermées toutes mble, dit-il en prenant dans sa poche une grosse clef, vous voulez me suivre...
Àh ! pour le coup, cela devient intéressant, s’écria le ;ur. Est-ce la clef d’un sérail? Êtes-vous un Sardanapale, iulomon, un Dagobert, ce Salomon des rois francs, ou t un Barbe-Bleue?
Peut-être.
Ceci est donc la clef du cabinet de Barbe-Bleue, et les les que vous allez me montrer?...
Ont quelque rapport avec les siennes.
Savez-vous, dit le docteur en riant, que vous me faites nner? Ce sont donc de pâles victimes? Je frémis pour me de Beauvilliers, elle n’a pas de sœur Anne, nand conduisit le docteur dans une maison voisine, et monter cinq étages.
Nous montons à la tour? dit le docteur.
Justement.
Moi qui aime les énigmes, reprit Varnière, je ne puis te plaindre.
ivé au cinquième étage, Fernand prit sa clef mysté- ! et ouvrit une porte.
décidément, où sommes-nous? demanda le docteur. )ans mon atelier, reprit Fernand.
Mais ces femmes dont vous m’aviez parlé?
.es voici.
)ù donc?
— Sur les murs.
lût il désigna plusieurs portraits de femmes, copiés d’après les grands maîtres.
— Vous voyez, dit-il au docteur, que je ne vous trompais pas. Ces belles créatures ont bien quelque rapport avec les femmes de Barbe-Bleue. Aucune d’elles n’existe ; ce ne sont que des fantômes.
— Ah 1 voilà donc vos passions ! s’écria le docteur en éclatant de rire.
— Ne plaisantez pas, reprit Fernand, dont le front rayonnait.
Regardez cette blonde Vénus, c’est ma bien-aimée, voyezvous ; quand j’entre ici, chaque matin, elle a mon premier sourire. C’est plus qu’une femme, c’est une déesse. Nous parlons ensemble de la Grèce antique, des bords de l’Ilissus, de Périclès et d'Alcibiade, jamais de Socrate.
En voyant cette personnification de la beauté païenne, on s’étonne qu’il y ait eu tant de sages dans la Grèce. C’est là mon premier amour, tel que l’a peint Jules Romain ; seizième siècle, école romaine.
A côté de la déesse, voyez-vous la coquette terrestre, la femme au miroir , la beauté fraîche et rose? C’est là mon second amour, peint par le Titien; seizième siècle, école vénitienne.
Voici Monna Lisa, dile la Joconde, la beauté poétique et rêveuse. Voici enfin la belle Ferronnière, beauté plus grave, aux yeux noirs, au type espagnol, et pour laquelle je n’ai pas moins de passion que mon prédécesseur François 1 er .
L’une est mon troisième, l’autre mon quatrième amour, sortis tous les deux du pinceau de Léonard de Vinci ; quinzième et seizième siècle, école florentine.
Les unes, voyez-vous, se sont emparées de mon âme par l’éclat et la légèreté de leur glacis ; les autres, par quelque effet de lumière, qui est venu m'illuminer, ou par un peu de
bleu d’outremer qui a rendu leurs prunelles célestes. Ce sont là mes amours, les rêves visibles des maîtres dont je suis le disciple ; ce sont mes muses, mes bien-aimécs et mes passions les plus vraies.
Il y avait en effet dans la voix de l’artiste, dans son regard, une exaltation dont on était ébloui. Il ressentait cet amour qu’on nomme l’inspiration, l’amour de l’art, le feu sacré.
— Allons, dit le docteur en souriant, si madame de Beauvilliers n’a pas d’autres rivales, je peux lui laisser faire la folie de vous épouser. D’ailleurs, reprit-il plus sérieusement, elle vous aime tant, cette pauvre enfant, qu’elle serait capable de mourir plutôt que de vivre sans vous. Ce mariage aura lieu, n’est-ce pas? Vous vous résignerez à votre bonheur. Madame de Beauvilliers ne vous semble-t-elle don? pas assez belle?
— Elle! grand Dieu ! mais c’est la plus poétique de toutes les créatures.
— Et la plus dévouée, croyez-le bien.
Vous rendrez votre femme heureuse, n’est-ce pas, grand enfant inspiré ? vous ne la briserez pas comme un hochet?... Le jour du mariage sera prochain, n’est-il pas vrai?
— Eh bien! soit, dit Fernand; mais vous m’arrangerez un petit mariage artistique, une espèce de fête vénitienne, avec des lanternes de couleur dans le jardin de l’hôtel.
— C’est convenu, dit le docteur en riant. Maintenant, allez chez madame de Beauvilliers; prenez votre clef de Barbe- Bleue, enfermez vos femmes, vos muses, vos passions en peinture. Vous pouvez vous vanter que, grûce à. vous, j'ai découvert un des plus curieux mystères de l’atelier du peintre.
A peine étaient-ils dans la rue, qu’un passant affairé les coudoya. Le choc fut un peu violent, car le passant marchait à grande vitesse, ses pieds semblaient glisser sur deux rails invisibles qui se seraient trouvés sur le trottoir.
— Faites donc attention, dit Fernand. Ah ! c’est vous, Edgard!
— Encore un artiste, se dit le docteur, tant mieux ; je découvrirai peut être quelque autre secret de la vie artistique.
— Bonjour, mon cher Fernand, bonjour, dit Edgard ; pardon, je suis pressé.
— Je le sens parbleu bien, reprit Fernand en se frottantlc bras. Vous voici bien loin de- votre- quartier; vous demeurez toujours au boulevard Saint-Martin?
— Oui, et je vais à Chaillot.
— Je vous croyais fort occupé dans votre atelier et n’ayant pas un instant pour respirer l’air du ciel. Ne vous a-t-on pas demandé un tableau pour une salle des Enfants-Trouvés? Ne devez-vous pas l’avoir terminé dans huit jours?
— C’est précisément pour cela, s'éeria Edgard, que j'ai dû jeter mes pinceaux et courir par ici en toute hâte.
— Pour faire une démarche relative à votre tableau? demanda le docteur.
— Du tout, il n’en est pas question. Ah ! si je n’étais pas si pressé, je serais encore dans mon atelier, et j’aurais remis ma course à un autre jour. Adieu, je n’ai pas un instant à perdre.
— Permettez, dit le docteur en le retenant par le bras, mais j’ai la manie de faire des études psychologiques, et j’en suis au chapitre des artistes. Comment se fait-il que le moyen de terminer promptement un tableau, dans un atelier du boulevard Saint-Martin, soit d’aller se promener à Chaillot?
— C’est tout simple, dit Edgard.
— Je ne trouve pas, reprit le docteur»
— Allons, puisqu’il s’agit de faciliter vos études, je veux bien perdre cinq minutes pour vous expliquer cela.
On m'a demandé, il y a trois semaines, pour la grande salle des Enfants trouvés, un tableau représentant saint Vincent de Paul recueillant les petits enfants. On m’a dit qu’il
fallait l’avoir terminé dans un mois, pour une visite pastorale que l'archevêque devait faire à l’hospice. Je lus d’abord, pour m’inspirer, toutes sortes de belles pages sur la charité; puis je pris mes pinceaux, mes brosses, et je me mis à l’œuvre.
Je commençais à peine, lorsque je reçus une lettre datée de Chaillot. Elle était de François, mon frère de lait, un brave paysan bourguignon, bon comme le vin de son pays. Nous nous aimons tous deux comme des gens qui se connaissent depuis la naissance, et ont bu dans le même verre.
François avait voulu voir Paris ; il n’y avait trouvé que la misère et une fièvre maligne. 11 m’écrivait qu'il était dans un pauvre réduit, au fond de Chaillot, et il me suppliait d’aller le voir.
— Certainement, m’écriai-je, les larmes aux yeux ; j’irai tout de suite... ou plutôt j’irai demain. Aujourd’hui, il faut absolument que je finisse la tête de ce pauvre petit orphelin. Le lendemain arriva, et je voulus faire le buste.
Il faut être artiste pour comprendre cette lutte incessante entre un devoir de cœur et un travail haletant. Cette monnaie, qu’on appelle le temps, est si précieuse, je ne dis pas seulement pour notre fortune, mais pour notre gloire! Nous sommes forcés de marchander à nos meilleurs amis les heures, les demi-heures; nous sommes une nouvelle espèce d’Harpagon. Nos louis sont des heures, nos centimes des minutes, et nous tremblons toujours de les dépenser inutilement.
Pendant trois semaines, je remis chaque jour ma visite au lendemain. Mon tableau était compliqué : j’avais à grouper plusieurs enfants autour de la figure principale, puis à disposer de nombreux accessoires, puis enfin je voulais que chaque chose fût d’un fini irréprochable. Mais ma conscience me tourmentait : elle ne s’inquiétait pas de savoir si le tableau était attendu et si le temps me manquait, ce sont lé
des choses qui ne la regardent pas, elle ne connaît que le devoir. J’en étais venu au point de ne plus pouvoir travailler : l’image de mon pauvre François dansait sur la toile... Je voulais achever l’aube de dentelle de saint Vincent de Paul... ah bah ! François marchait dessus, avec ses gros sabots, et moi je me mettais à pleurer. Si je cherchais à Taire les yeux de saint Vincent de Paul, où j’aurais voulu mettre toutes les tendresses de la charité, ils prenaient, malgré moi, une expression sévère; ils me faisaient tant de reproches, que je sentais la nécessité de faire une bonne œuvre pour mériter l’absolution du saint.
C’est égal, je suis entôté, et je disais : « A demain. » Mais ma conscience criait si fért qu’elle m'empêchait d’entendre la voix de l’inspiration. Mes petits enfants trouvés, sur lesquels j’avais compté pour faire pleurer les mères, n’avaient l’air que d’affreux poupards. Mon saint Vincent de Paul était roide et sec comme un saint de bois sculpté. Je sentis à la fin que le seul moyen de faire une œuvre de cœur, c’est d’avoir du cœur soi-même, et que, pour étudier et peindre la charité, il ne s’agit pas d’ouvrir des livres, mais d’ouvrir sa bourse et de savoir donner. Voilà pourquoi j’ai jeté mes pinceaux et mes brosses, pour courir à l’autre bout do Paris, précisément parce que je suis horriblement pressé, et que j’ai à mon atelier un travail incessant. Adieu, Messieurs, vous m’avez fait perdre du temps; mais je respecte toutes les études. Monsieur le docteur, et j’ai voulu faire quelque chose pour faciliter les vôtres.
11 partit comme l'éclair, le docteur le suivit d'un regard humide et sympathique, et dit à Fernand :
— Voilà, je l’avoue, un procédé de travail qui me semble le meilleur de tou».
— Et qui n’est guère expéditif, reprit Fernand.
— Au contraire, s’écria le docteur: quand vous voulez travailler, vous commencez, n’est-ce pas, par éloigner les
importuns? eh bien, une conscience inquiète est un importun de l’âme qui ne lui laisse pas de repos. Il n’y a pas de bavard, de parasite, de visiteur malencontreux, qui soient aussi gênants pour les travailleurs. Une bonne conscience, au contraire, est calme, ne fait pas de bruit, et si, dans l’épanouissement de son bien-être, elle se met parfois à chanter dans l’âme, c’est une chanson si douce, un hymne si tendre à Dieu, que l’âme l’écoute avec ravissement; elle s’inspire même à sa chanson, qui ne la dérange pas le moins du monde.
Le docteur atteignit son calepin, et prit des notes sur ce second mystère de la vie artistique.
Trois mois s'étaient écoulés depuis la nuit terrible de l’assassinat; le temps avait guéri à peu près la paralysie de madame Giraud; le bonheur avait guéri Andrèsfe ; il avait si bien pansé ses blessures, qu’elle n’y songeait même plus. Elle était plus charmante et plus radieuse que jamais.
Le grand jour du mariage arriva.
Les gazettes de salon affirmèrent qu’frène était partie la veille pour ses terres.
Fernand se réveilla le matin, moitié joyeux, moitié maussade, absolument comme un jour de mars, fait de soleil et de giboulées. 11 se disait qu’Andrèse était la plus ravissante femme du monde; puis il pensait que sa chère liberté était bien belle aussi. 11 avait des alternatives de joie et de mauvaise humeur, et passait tout son temps à peser dans une balance la chaîne du mariage, pour savoir si décidément elle était lourde ou légère. Il songeait à tous les artistes de sa connaissance qui s’étaient aussi décidés à se marier ; il pensa d’abord à Edgard, qui venait d’épouser la jeune fille qu’il aimait; jamais Edgard n’avait mis dans ses tableaux plus de jeunesse, plus de fraîcheur et d’inspiration que depuis le jour où il avait sa douce compagne.
— Décidément, se dit Fernand, il parait que le ma-
riage inspire bien les artistes. J’ai raison de me marier.
Malheureusement, un souvenir malencontreux lui traversa l’esprit : il songea à un de ses amis dont il avait été récemment visiter l’atelier; il se souvint qu’une. ombre de Béatrice, conduisant Dante au Paradis, et merveilleusement peinte, avait eu les joues barbouillées de gelée de groseille, ce qui était un peu éclatant : les ombres n’ont pas l’habitude d’avoir une santé aussi vermeille.
Le coupable était le fils de l’artiste, gros bambin joufflu qui, par esprit d’imitation, avait pris le pinceau de son père, l’avait trempé dans un pot de confitures, et avait perfectionné le tableau à sa façon.
11 se souvint encore d’un peintre dont l’enfant avait une autre infirmité, c’était celle de battre du tambour du matin j usqu’au soir.
Fernand déchira sa cravate, qu’il mettait en ce moment ; pendant qu’il en cherchait une autre, il se calma un peu, et se dit :
— Après tout, si j’ai des enfants, je les priverai de gelée de groseille, et rien ne m’empêchera de crever leur tambour.
Satisfait de cette pensée consolante, il se fit conduire chez Andrèse. Il traversa le jardin, au fond duquel s’élevait un batiment vaste, élégant, une de ces enseignes en pierre de taille, qui semblent dire aux passants:
— Ici l’on a au moins quatre-vingt raille livres de rente.
Un lion de la finance ou un fiancé d’Israël se serait frotté
les mains en se disant : « Ma femme est riche. »
Fernand ne prit garde qu’à une infinité de petites coquilles disposées dans le jardin, sur les branches des arbres. C’étaient tout simplement des coquilles de colimaçons; mais on avait donné congé à leurs affreux locataires, les coquilles étaient vides. On les avait remplies d'huile et de mèches microscopiques qui devaient s’allumer le soir,
et figurer sur les feuilles une infinité de vers luisants.
Fernand jeta un cri de joie.
* — Ma femme est artiste ! dit-il.
Ce nouveau mode d’éclairage lui parut merveilleusement ingénieux, et l'illumination se fit dans son cœur, avant de se faire dans le jardin.
Quand il conduisit Andrèse à l’autel, il fut ébloui de sa beauté et de sa parure. Ce n’était pas une blanche mariée, mais c’était une veuve couleur de rose.
— Eh bien! dit le docteur à Fernand, après la cérémonie, vous voilà marié.
— Oui, répondit Fernand ; je ressemble à un huissier d’antichambre.
— Je ne comprends pas... Et pourquoi cela ?
— J’ai la chaîne passée au cou.
— Toujours le même, dit le docteur impatienté. Et celte chaîne... croyez-vous qu’elle vous gêne ?
— Elle ne me serre pas trop fort, répondit Fernand. Je suis enchanté, cher docteur; j’ai la plus charrpante femme du monde.
La Femme au Calms.
Le mariage a beau être une chose grave, il n’en est pas moins vrai qu’on y donne souvent une forme joyeuse. Si le jour des noces commence légalement et pieusement, la soirée est souvent consacrée au quadrille et à la polka. Pourquoi pas ? David ne dansait-il pas devant l’arche sainte?
Le mariage d’Andrèsc et de Fernand allait donc finir joyeusement par un bal, qui devait avoir lieu dans le brillant hôtel d’Andrèse. ,
On s’occupa des préparatifs de la fête du soir, et l’heureuse mariée, qui rapportait toutes ses pensées à son bien-aimé Fernand, alla se parer pour lui sembler encore plus belle.»
Elle venait de mettre une robe de bal si merveilleuse, si féerique, que calait tout un poème.
— Ah I dit-elle en se regardant et en poussant son premier soupir de la journée, si mon écrin ne m’avait pas été volé!... Quel malheur de ne plus avoir ces magnifiques diamants pour ensoleiller ma toilette, comme disait le poète Jasmin!
Elle était seule dans ce moment ; sa femme de chambre, qui venait de la quitter pour revenir à l’instant, ne reparaissait pas. Il lui manquait encore cependant une infinité de ces riens qui sont tout ; qui s’appellent rubans, fleurs, -dentelles, et sont tout simplement la grâce et le sourire de la toilette.
Elle sonna; personne ne parut. Un second coup de sonnette suivit, puis un troisième.
Enfin la femme de chambre arriva.
— Il y a plus de dix minutes que je vous sonne, dit Andrése; vous n’avez donc pas entendu?
— Parfaitement, répondit la femme de chambre, qui était d’une nature essentiellement calme; madame a sonné trois fois.
— Vraiment ! s’écria Andrèse; vous les avez comptées paisiblement? Et pourquoi ne veniez-vous pas ?
— J’étais occupée à congédier une petite brodeuse qui voulait absolument être introduite auprès de madame.
— Le jour de mon mariage ! Elle a merveilleusement choisi son temps. Vous avez bien fait de la renvoyer.
— Mais elle n’est pas partie, Madame; elle est encore dans l'antichambre.
— Comment 1
— Je ne connais rien d’entêté comme cette petite femmelà. Elle est arrivée avec un grand cabas, qui pojirrait conte-
nir un trousseau. Elle a demandé madame d’une petile voix douce, en disant qu’elle venait lui montrer des broderies. Je lui ai répondu poliment que madame se mariait aujourd’hui, et n’avait pas le temps de la recevoir; puis j’ai voulu lui fermer la porte au nez. Ah! bien oui, elle ne m’en a pas laissé le temps ; elle s’est faufilée dans l’antichambre avec son cabas, et s’est installée sur une chaise, en me répondant avec sa petite voix douce :
— J’attendrai.
Je n’ai jamais pu la décider à partir. Alors, de guerre lasse, je lui ai dit :
— Encore une fois, madame ne peut pas vous recevoir ; mais puisque vous le voulez absolument, je vais lui montrer vos broderies, si toutefois elle a le temps de les regarder.
J’ai voulu alors prendre son cabas; mais elle l’a retenu vivement, et m’a repoussée avec un mouvement convuIsiT, en me disant :
« Je veux les lui montrer moi-méme. »
— C’est trop fort 1 dit Andrèse. Ces marchands qui courent les maisons sont importuns comme des mouches : on ne peut pas les chasser... Et comment est-elle, celle brodeuso ?
— C’est une toute jeune femme qui serait assez jolie si elle n’était pas si maigre, si paie. Elle doit jeûner souvent, celle-là, et faire le long carême de la misère. Quand j'ai voulu prendre son cabas et qu’elle m’a repoussée, sa main était brûlante. Je suis sûre que c’est une pauvre femme qui grelotte dans un grenier, et ne se chauffe qu’avec la fièvre.
— Ah! je comprends son insistance, dit Andrèse. En voulant me vendre ses broderies, c’est peut-être le pain, la vie qu’elle me demande.
— C’est possible, reprit froidement la femme de chambre. Ce doit être une mendiante. Elle a un air si misérable que, de toute façon, je lui aurais refusé la porte. Sa robe est rapiécée comme un habit d’arlequin... Il faut avoir une mise
plus convenable quand on veut être reçue dans les maisons des riches.
— Dans les maisons des riches, dit sévèrement Andrèse, il y a deux tenues de rigueur qui doivent toujours donner les grandes entrées : ce sont les robes de soie des brillantes visiteuses, c’est vrai; mais ce sont aussi les humbles vêtements des pauvres. Fuites entrer cette femme.
— Mais madame est si pressée...
— Faites-la entrer, vous dis-je 1
Si je refusais de la secourir, pensa Andrèse, aujourd’hui, le jour de mon mariage, cela me porterait malheur... Dieu me punirait peut-être.
La femme de chambre sortit.
— Maudite femme 1 murmura-t-elle; je suis sûre que madame va lui donner du linge et peut-être des robes. Ces gens-là courent sur les brisées des pauvres domestiques.
File revint bientôt, suivie de la jeune femme, dont la maigreur était pour ainsi dire transparente. La misère avait enfoncé ses griffes dans ses deux joues, et les avait profondément creusées. On a souvent cité l’été de la Saint-Martin, qui vient rajeunir l’âge mûr ; mais il y a quelquefois aussi une sorte d’hiver qui glace le printemps : la misère est comme ces gelées qui détruisent les fleurs d’avril.
La pauvre femme n’avait plus que des yeux qui lui prenaient toute la figure, de grands yeux noirs, cernés par les veilles, rougis parles larmes, allumés par la fièvre.
En entrant dans la chambre d’Andrèse, elle jeta autour d'elle un regard étrange et rapide, et sentit un frisson qui lui parcourut tout le corps.
Elle ne prononçait pas une parole. Andrèse, croyant qu’elle n’osait pas l’implorer devant la femme de chambre, fit signe à celle-ci de s’éloigner, et resta seule avec l’inconnue.
— Vous êtes malheureuse, lui dit Andrèse; vous souffrez, je le vois... Comme vous me regardez !
Effectivement l’inconnue fixait sur elle ses grands yeux, avec une curiosité douloureuse, et pâlissait en la regardant.
— Pourquoi, ajouta Andrèse, ne pas avouer tout de suite que vous venez me demander des secours ?
— Je ne demande rien, Madame, répondit vivement la jeune femme, je venais seulement vous offrir des broderies.
Andrèse vil là une fierté sauvage, qui ne voulait rien devoir à la charité.
— Eh bien, lui dit-elle, montrez-les-moi; mais hâtezvous, car je n’ai que quelques minutes à vous donner.
L’inconnue prit dans son cabas un petit col de mousseline brodée, fort simple et qui valait à peine cinq francs. Mais Andrèse jela un coup d’œil sur la robe usée de la pauvre femme, et lui trouva une si mince valeur que cela quadrupla tout de suite celle du petit col : elle en admira le travail, la broderie, et en offrit un louis.
Elle ouvrit à la hâte l’armoire à glace où elle serrait ses bijoux et son argent, prit une pièce d’or et la donna à l’inconnue. Puis, sans attendre sa réponse et ses remerciinents, elle reprit, avec sa vivacité habituelle :
— Maintenait, laissez-moi; vous voyez que je suis pressée... Ah! rendez-moi le service de dire à ma femme de chambre que je la demande.
L’inconnue restait immobile et regardait autour d’elle d'un air inquiet.
Elle était dans un coin, dans l’ombre. Andrèse, qui s'était remise à sa toilette, et allait et venait de son boudoir à sa chambre, ne faisait plus attention à elle et la croyait sortie. En attendant sa camériste, l’active Andrèse faisait cent mouvements dans une minute , pour réparer le temps perdu. Elle déchirait ses dentelles en les attachant, ou se piquait avec ces mille épingles qui servent à échafauder la toilette ; car si les femmes sont des roses, ce ne sont pas des roses sans épines.
— C’est insupportable! dit-el!e. Et coite Justine qui ne vient pas... Puis on y voit à peine ici... Comment ! vous éte 3 encore là, vous ?
— Je me retire, dit l’inconnue. Mais avant, puisque madame se plaint que la chambre n’est pas éclairée, je vais remonter la lampe.
Et elle s’en approcha vivement.
— Merci, dit Andrèsc... Eh bien ! que faites-vous ? prenez donc garde, vous tournez du côté opposé : au lieu de remonter la lampe, vous l’éteignez.
Mais l’inconnue feignit de ne pas l’entendre; elle éteignit complètement la lampe, et Andrèse se trouva dans une obscurité absolue.
Elle poussa un cri d’effroi, car d'affreux soupçons surgirent tout à coup. Toutes les terreurs de sa lutte avec Grégoire lui revinrent dans l’esprit.
— Cette femme s’est introduite ici pour me voler, pensat-elle en frissonnant... Ce n’est pas sans dessein qu’elle vient d’éteindre la lampe.. Son cabas renferme-t-il réellement des broderies? n’y cache-t-elle pas une arme? Nous voilà seules dans l’ombre... Si elle allait me frapper, m’assassiner? Ah! j’étais trop heureuse 1
Et, les deux mains en avant, elle se dirigeait vers la porte d’un cabinet de toilette, pour s’y réfugier et s’y enfermer. Elle tremblait à chaque instant de rencontrer sur son chemin cette pâle et délicate jeune femme, qui prenait dans son esprit des proportions de furie, de spectre menaçant.
Enfin elle sentit sous sa main la serrure de cette bienheureuse porte, elle se précipita dans le cabinet de toilette, s’y enferma, chercha la sonnette à tâtons, et quand elle en eut brisé le cordon, elle entendit son impassible camériste entrer tranquillement dans sa chambre en disant :
— Je crois que madame a sonné.
Un rayon de lumière, qui vint dorer la fente de la porte,
lai annonça que la femme de chambre arrivait avec un flambeau.
Andrèse reprit courage, enlr’ouvrit la porte, et jeta dans la chambre un regard inquiet et effaré.
L'inconnue avait disparu.
— Comment l dit la femme de chambre, madame était sans lumière ?
— Cette femme l'a éteinte, dit Andrèse d’une, voix trem- Liante; puis elle a fui, elle a disparu. ♦
— Ah ! bonté divine ! s’écria la femme de chambre.
— Vous ne l’avez pas yuc sortir?
— Ah ! bien oui, Madame 1 On ne voit sortir que les honnêtes gens ; mais les coquins, ça passe par le trou de la serrure. Madame est trop confiante, aussi; elle reçoit tous les mendiants. Ah! je me souviens que cette femme regardait souvent à la dérobée l’agrafe et les bracelets.d’émeraudc de la corbeille de mariage... I£lle les aura volés, la misérable ! Si cela continue, madame n’aura plus un bijou : elle a déjà perdu scs magnifiques diamants, qui auraient fait aujourd’hui un si bel effet!... des diamants de cent mille francs!
Tout à coup elle poussa un grand cri.
— Qu’avez-vous donc ? dit Andrèse toute tremblante.
— Là, Madame... là... regardez!
— Mais que voyez-vous? Est-ce cette femme qui s’est cachée derrière un rideau ?
— Non, Madame, Dieu merci! non, ce n’est pas cela.
— Mais je ne vois rien, moi ! parlez donc !
— Là, près de la lampe éteinte... voyez-vous, Madame, voyez-vous? dit-elle en approchant le flambeau.
— Ahl .. mon Dieu! s’écria Andrèse, mes diamants... Ce sont bien eux... la rivière de diamants... les boucles d’oreilles... le papillon que je mettais dans mes cheveux. . . rien n’y manque... Par quel miracle 1... Mais voyez doncà cété, ce sac d’argent... je n’en ai pas laissé là, j’ensuis sûre
— Comptez, Madame, comptez, dit la femme de chambre; il serait curieux que ce fût la somme de bOOfr. qu’on vous a volée en même temps que votre écrin... Et c’est cette pauvre femme qui vous rapporte tout cela, c’est cette espèce de mendiante qui vous rend vos diamants, des diamants de reine ! Mais c’est une fée, une sorcière !
— Courez après elle, ramenez-la, s’écria Andrèse, je veux la voir, lui parler.
— J’y cours, Madafnc, dit la camériste, qui tâcha d’accélérer le pas de procession qu’elle avait adopté.
Mais au moment où elle ouvrait la porte, un bruit se fit entendre dans le vestibule.
Andrèse distingua deux voix, dont l’une était sévère, presque menaçante, et l’autre suppliante : la première était celle du docteur, qui arrivait pour la soirée. En entrant dans la maison, il avait rencontré la fugitive, et la ramenait malgré elle.
— Oh I vous allez me suivre ! disait-il. Je vous ai bien reconnue ; je vous ai vue deux fois chez madame Giraud : vous êtes Rose Martel, Rose la brodeuse.
Effectivement c’était Rose, qui avait surpris le secret de Grégoire.
Le lendemain du crime, quand Grégoire était sorti pour rejoindre Bébé, et avait laissé Rose seule dans la mansarde, elle avait commencé, en bonne ménagère, par ranger la chambre et faire le lit. Mais en touchant «lia paillasse, elle avait senti sous sa main quelque chose de dur comme de petits cailloux. Tout étonnée, elle s’élait empressée de découdre un coin de la paillasse, et y avait trouvé les diamants. Qui les avait cachés? qui les avait volés? Elle voulait nier l’évidence et douter que ce fût Grégoire; mais, en prenant sa blouse, elle y vit des taches de sang. Alors ce Grégoire, qu’elle avait tant aimé, lui fit horreur ; elle jura de ne plus le revoir. Elle se hâta de recoudre la paillasse, prit les dia-
mants, pour 1ns rendre dès qu’elle découvrirait à qui ils avaient été volés; puis elle se sauva folle, éperdue, et se cacha à l’autre bout de Paris, dans une misérable mansarde, où, malgré toutes ses recherches, Grégoire ne put la découvrir.
— De grâce, Monsieur, dit Rose au docteur, laissez-moi partir, je vous en supplie
— Oh! non... je veux vous interroger. Madame Giraud a recouvré la parole; je sais par elle qu’un odieux complot s'est organisé chez vous. Vous connaissez les infâmes qui ont tenté d’assassiner madame de Beauvilliers... vous êtes leur complice peut-être ?
— Moi! s’écria Rose en se redressant superbe d’indignation et de fierté; ne m’outragez pas. Monsieur. Oh! mon Dieu! mon Dieu! une pareille accusation... et personne pour me dérendre !
— Vous vous trompez, s’écria Andrèse en paraissant, je vous défendrai, moi !
— Oh ! merci, Madame, merci ! s’écria Rose en lui baisant les mains.
— Vous ! dit le docteur à Andrèse, vous, mon enfant, qui avez été la victime de cet assassin!... Elle le connaît... elle habitait sa mansarde.
— C’est vrai, dit Rose, c’est vrai ; mais je me laisserai tuer plutôt que de le dénoncer. Je n’ai pas pu prévenir le crime... on s’est bien gardé d'en dire un mot devant moi; mais j’ai tâché de le réparer. Quand j’ai trouvé vos diamanls, dit-elle à Andrèse, quand j’ai de\iné qu’ils étaient volés, oh ! tenez, j’ai cru que j’allais devenir folle! Je me suis sauvée avec ces diamants pour vous les conserver, Madame, pour vous les rendre, si jamais je découvrais votre nom... et ce nom, deux ôil trois jours après, je l’ai su par hasard, ou plutôt par la Providence : M. le curé disait dans mon village que le hasard est le Dieu des impies. J’ai appris
votre non), votre adresse par la servante de madame Giraud, qui dit certainement bien des paroles inutiles, mais qui ne se doutait pas que celles-là lui étaient dictées par le bon Dieu.
J’ai pris, pour venir, le prétexte de mes broderies; j’ai éteint la lampe pour vous restituer tout ce qu'on vous avait volé, sans être vue, sans être interrogée. Vous avez tout trouvé, il ne vous manque rien, n’est-ce pas, Madame?
— Non, ma chère enfant, dit Andrcse en lui serrant la main.
— Elle a rapporté les diamants! s’écria le docteur; oh! c’est bien, cela!... Mais quand vous les a-t-elle rendus?
— A l’instant.
— A l’instant? reprit le docteur, qui redevint sévère et soupçonneux, et se remit à interroger Rose avec l’air d’un juge d’instruction. Mais il y a trois mois qu’ils ont été volés, et, selon votre aveu, dit-il à Rose, vous saviez le nom de madame peu de jours après le crime. Cette restitution est donc un remords tardif.
— Un remords ! s’écria Rose en relevant la tête; moi, des remords ! Ou ne va tirer de l’eau pour laver les taches que lorsqu’on s’est sali, et je n’ai pas de tache sur la conscience, moi, Monsieur, entendez-vous?
— Vous êtes fière, je le vois; mais...
— Mais vous en pensez pasà tout, s’écria-t-elle brusquement. On avait pris en même temps que l’écrin une somme de cinq cents francs. Je l’ai vue chez moi, je l’ai crue légitimement gagnée, retirée de la Caisse d’épargne, et j’en ai laissé disposer sans défiance. Quand j’ai découvert que celte sommelà provenait d’un vol, j’ai voulu la rendre aussi; je ne prétends rien garder du bien d’autrui... Mais il fallait le gagner cet argent, et dame! dans une mansarde, un sac de cinq cents francs ça ne se trouve pas toujours sous l’oreiller d’une honnête femme. Ah 1 j’en ai fait des broderies ! Je
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niellais chaque jour dans ma tirelire l’épargne de la journée, ou du moins presque tout, je gardais bien peu de chose pour moi; je léchais de vivre avec beaucoup de courage ci peu de pain.
— Que de misère et de vertu dont on ne se doute pas ! dit Andrèse.
— Enfin, il y a quinze jours, continua Rose, j’avais presque amassé la somme; mais je suis tombée malade de fatigue, et ça m’a relardée. Quand je me suis relevée, il me restait un peu moins d’argent et beaucoup moins de force ; alors, pour compléter les cinq cents francs, j’ai pris Ui parti d’aller vendre la^monlre et l’alliance de ma mère. Ah ! dame, ça m’a paru cruel ! Je l’ai perdue il y a deux ans, ma pauvre mère, et c’étaient les seuls souvenirs qui me restaient d’elle; je les gardais comme les reliques d’une sainte.
Pauvre montre ! conlinua-t-elle, sans pouvoir retenir ses larmes, elle avait marqué tant d’heures de sa vie !... et son alliance, son alliance chérie... mes lèvres l’avaient rencontrée tarit de fois, en baisant ses mains amaigries par la maladie ! Enfin il y a une chose au-dessus des souvenirs les plus sucrés, c’est l'honneur, voyez-vous ! Maintenant, je vous ai tout dit; adieu, Madame.
— Ah ! vous croyez, s’écria Andrèse en la retenant par le bi as, que je vous laisserai partir ainsi ?
— Sans savoir le nom du coupable ! dit Rose, toute tremblante... Oh! ne me le demandez pas, Madame ! s’écriat-elle en se jetant à scs genoux; j’aimerais mieux mourir que de vous l’avouer.
— Pauvre enfant, dit Andrèse; c’est un frère, un mari peut-être... car vous êtes mariée, je le sais.
Rose devint d’une pûleur mortelle.
— Rassurez-vous, reprit vivement Andrèse; je respecte votre secret, je ne vous demande pas son nom. Je veux être généreuse aussi, et lutter un peu avec vous, ma chère enfant.
— Oh I Madame!... que vous ôtes bonne ! dit Rose.
— Maintenant, ajouta Andrèse, vous allez reprendre l’argent que vous m’avez rendu.
— Que dites-vous. Madame ! s’écria Rose, cet argent est à vous, bien à vous.
— Sans doute, c’est pour cela que je vous l’offre. Vous en détacherez une petite partie pour racheter la montre e l’alliance de votre mère; ce sera mon présent de noce, entendez-vous.
Rose se précipita vers Andrèse, et couvrit sa main de baisers.
Chacun était ému ; la femme de chambre elle-même, qui, sur un signe de sa maîtresse, venait de rapporter à Rose le sac d’argent, se mouchai l à grand bruit, pour faire remarquer deux petites larmes qu’elle avait versées.
Le docteur prenait son calepin et écrivait :
« Misère à côté d’un trésor, vertu cachée, travail obstiné, dévouement, probité : mystère de la mansarde. »
Rose partit avec la promesse qu’on ne la suivrait pas, et Andrèse parut bientôt dans le bal, tout étincelante de diamants, de bonheur et de beau té.
Fernand, à qui eile dit en quelques mots l’histoire de cette merveilleuse restitution, fut ramené ainsi au souvenir du meurtre; il n’en regarda qu’avec plus d’amour celle belle créature qu’une espèce de bôte fauve avait failli tuer. Il était ébloui, non pas des diamants d' Andrèse, mais de sa beauté et du goût exquis de sa parure.
— Je suis dans le ravissement, disait-il au docteur.
— Enfin 1 répondit Varnière tout joyeux; vous l’appréciez, vous l’aimez 7
— Je le crois bien ! Une femme qui est essentiellement artiste, qui a une baguette de fée, une femme qui entend merveilleusement l'harmonie des couleurs... Voyez plutôt, il n’y a pas une nuance criarde dans sa toilette : tout se fond, tout s’harmonise.
— 11 est certain, reprit le docteur avec un grand sérieux, que c’est là une qualité indispensable au bonheur domestique.
— Vous plaisantez toujours; mais je crois décidément que je serai très-heureux. Je la ferai poser, non-seulement pour Juliette, mais encore pour Eléonore, pour Béatrice. Regardezla bien : il y a quelque chose d’italien dans sa physionomie.
— Je ne trouve pas; les lignes ne sont pas assez sévères.
— C’est possible, mais les yeux, docteur, les yeux ! Il y a des flammes du Vésuve dans ces yeux-là ! Et ses cheveux couleur plume de corbeau, quel beau noir bleuâtre I comme la lumière miroite bien dans ses bandeaux. Oh ! certainement, je la ferai poser pour les types italiens. Décidément je suis infidèle à la Vénus de Jules Romain et à la Joconde.de Léonard de Vinci.
— C’est bien heureux ! dit le docteur. Quand vous la connaîtrez mieux, mon cher fou, vous découvrirez dans ses yeux, à côté des flammes du Vésuve, une tendresse, une charité, un dévouement, qui sont comme la signature de l'âme sur le visage. Votre femme a les deux grandes beautés qu’il faut admirer : la beauté intelligente et la beauté bonne.
Un signal de l’orchestre interrompit la conversation. Fernand courut prendre la main d’Andrèse, qui, toute souriante et toute radieuse de bonheur, le suivit dans le quadrille.
— Sera-t-elle dans quelques mois aussi heureuse qu’aujourd’hui ? pensait le docteur en lesregardant. Sera-t-il aussi amoureux? Cette passion, cet enthousiasme, viennent-ils de son cœur ou de sa (Clé ? N’est-ce là qu’une admiration artistique ? Je ne sais pourquoi j’ai peur de ce grand enfant-là !
Lunes de miel et Lunes rousses»
La lune de miel commença par être très-brillante. Fernand ne quittait pas Andrèse, et passa même cinq ou six jours sans donner un coup de pinceau, ce qui était un fait inouï dans sa vie et une immense preuve d’amour. Il passait ses soirées auprès de sa femme et la regardait au clair de la lune de miel, adorable clair de lune, qui ne projette ses rayons argentés que sur les grâces du visage, les qualités du cœur, et n’éclaire jamais les bouches trop grandes, les nez trop longs et les caractères trop pointus.
Bientôt la lune de miel pâlit un peu ; des lapins imbéciles ramassèrent dans quelques vaudevilles de vieilles plaisanteries sur le mariage, et se mirent à railler Fernand; il ' commença à rougir de la vie régulière à laquelle il s’était condamné. Puis, un jour qu’il se remettait au travail, Andrèse vint plusieurs fois causer avec lui et l'importuner dans son atelier. Alors il sentit un frisson de terreur: il n’appartenait plus exclusivement â son art ; sa femme pouvait venir sans cesse, comme une jalouse, troubler son tête-à-tête avec l’inspiration ; l’inspiration, la muse céleste, dont aucune* femme de la terre nepouvait approcher à ses yeux!
Peu à peu, il survint de petites querelles de ménage; c’étaient des espèces d’aérolilhes, de pierres volcaniques qui tombaient de la lune de miel. Fernand commençait à passer des soirées indépendantes, loin du toit conjugal; Andrèse, qui l’adorait toujours, commençait aussi à lui faire des reproches.
Fernand avait un peu de salpêtre dans les veines, Andrèse un peu de vif-argent, et Fernand disait avec humeur :
— Nous ne pourrons jamais nous entendre ; autant aurait valu marier le Vésuve et l’Etna.
Enfin cette douce lune de miel disparut de l’horizon et fit place à la lune rousse.
Le docteur avait trop d’affection pour Andrèse, et était trop observateur, pour ne pas s’apercevoir de celle lune rousse. Il s’en attristait comme ami, il l’étudiait comme philosophe, et il s'occupait à braquer sa lunette de moraliste ou d’astronome, comme on voudra, sur les lunes de miel des ménages parisiens.
Un jour qu’il venait de voir Andrèse, sa fille chérie, comme il l’appelait, il rentra chez lui fort sombre, fort inquiet; il craignait décidément d’avoir à constater de la part de Fernand une éclipse d’amour.
Pendant qu’il réfléchissait tristement, on vint lui dire qu’une dame désirait lui parler.
— Quel est son nom? demanda-t-il.
— Madame Giraud.
— Madame Giraud, une femme d’environ soixante ans, n’est-ce-pas ? Celle que j’aie guérie dernièrement d’une paralysie.
Le docteur se flattait un peu : ce n’était pas entièrement à lui que Madame Giraud devait sa guérison, c’était surtout à Grégoire et à Bébé, sinistres médecins qui l’avaient traitée par l’homœopalhie.
— Soixante ans I s’écria le domestique, mais c’est une toute jeune femme; elle a de dix-huit à dix-neuf ans, une, taille mince, des cheveux blonds.
— Ah 1 j’y suis, dit le docteur, ce n’est pas la mère de M. Urbain Giraud, c’est sa femme. Faites-la entrer.
C’est la petite Séraphine, pensa-t-il, l’heureuse Séraphinc, l’épanouissement, le rayonnement, le bonheur en cheveux blonds. Voilà qui va me consoler un peu de mes tristes observations sur le ménage de ma pauvre Andrèse.
2 fi i LES MYSTÈRES DE LA MAISON.
On introduisit Séraphine. Le docteur s’avança vers l’heureuse jeune femme, avec l’empressement d’un homme qui se sent saisi par le froid et n’est pas fAché de se réchauffer au soleil.
Mais en l’apercevant, il recula de quelques pas et la regarda avec étonnement.
Séraphine marchait la tête baissée. Ses belles couleurs étaient parties comme deux feuilles de rose qui tombent, et ses boucles blondes, négligées, défaites, s’allongeaient autour de son joli visage avec un petit air de saule pleureur.
— Ah ! mon Hieu ! s'écria le docteur, est-ce que madame Giraud a eu une nouvelle attaque?
— Oh! non, Monsieur, répondit Séraphine; elle se porte à merveille : elle marche, elle parle, elle crie comme autrefois.
Cette dernière expression parut au docteur peu bienveillante et peu filiale.
— C’est mon pauvre Urbain qui est malade, continua Séraphine, mon Urbain que j’aime tant.
— Urbain malade ! s’écria le docteur en se levant; je vous suis, je cours avec vous.
— Non, dit vivement Séraphine, Urbain ne veut pas voir de médecin ; mais un. ami, c’est différent; vous viendrez comme par hasard... Oh 1 vous le trouverez bien changé.
— Mais qu’a-t-il donc ?
— Je ne sais; il nous affirme toujours que sa santé est parfaite; mais scs joues se creusent, son teint pAlit, tout lui devient indifférent, même l’Hôtel-de- Ville 1 Croiriez-vous que depuis deux jours il oublie son bureau, et ne se préoccupe môme pas des reproches d’inexactitude que son chef pourra lui adresser ?
— Urbain inexact ! s’écria le docteur. Ah! ceci devient un
symptôme très-alarmant j’aimerais mieûx une fluxion de
poitrine.
— Je crois, dit Séraphine, qu’il a un profond chagrin ; mais lequel?... Ce n’est pas une préoccupation d’argeni; sa place de sous-chef, jointe à la dot que j'ai reçue de ma tante, nous donne une aisance qui est presque une fortune pour Urbain; il se trouve très-riche, car sa richesse dépasse son ambition.
— 11 a un profond chagrin, dites-vous; lui ! l’homme le plus heureux du monde, qui vit entre deux adorations, sa mère et sa femme, et qui marche dans la vie avec le bonheur à sa droite et à sa gauche 1
Assurément, ce bon docteur était désolé d’apprendre qu’un de ses meilleurs amis avait une souffrance cachée; mais il était affriandé par ce nouveau mystère.
Quels étaient ces chagrins qui pouvaient entrer dans les maisons des heureux? quelle était cette espèce de serpent qui se glissait dans le paradis terrestre?
Quand le docteur entra chez Urbain, il le trouva rêvant tristement dans son fauteuil. Madame Giraud, assise auprès de lui, le regardait avec inquiétude. Séraphine, placée près de la fenêtre, brodait pour son Urbain des pantoufles en tapisserie.
— Bonjour, mon cher Urbain, dit le docteur en lui serrant la main le plus longuement possible, je passais dans votre quartier, et je n’ai pu résister au désir de venir vous voir un instant. Uh mais! comme vous avez chaud! est-ce que vous auriez un mouvement de fièvre?
— Oh! ces médecins, dit Urbain en s’efforçant de rire, ils voient la fièvre partout! Quand ils viennent vous serrer la main, ils tètent le pouls de l’amitié... Je me porte à ravir.
— Oh ! le menteur ! s’écria Séraphine. Imaginez-vous, Monsieur...
— Il faut, reprit madame Giraud en l’interrompant, que
je vous explique... *