‹ Les Mystères de la maisonChapitre 6 sur 20 · GO · texte numérisé non relu

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— Depuis quelque temps, dit vivement Séraphine, qui semblait heureuse de lui couper la parole, il est pâle, triste, sombre; il a ce qu’on appelle une humeur noire.

— Uue maladie de langueur, ajouta madame Giraud.

— Mais prenez donc garde, dit Urbain ; vous voulez donc absolument que le docteur me prenne dans son troupeau de malades, ou de victimes.

Le docteur le laissa dire et se mit à causer de choses et d’autres. Urbain retomba bientôt dans son abattement habituel. Le docteur regarda, examina, compta les nuages de son front, sonda les tristesses de son âme, et étudia l’intérieur de sa maison. 11 sembla surtout se préoccuper de madame Giraud et de Séraphine, et ses regards scrutateurs erraient sans cesse de l’uue à l’autre. Sans s’expliquer sur la maladie d’Urbain, sans dire un seul mot médical, il vint ainsi, pendant huit jours, faire sa visite d’ami et d’observateur.

Enfin, le huitième jour, quand il quitta Urbain, Séraphine et madame Giraud se préparaient à le reconduire et à l’accabler, comme à l’ordinaire, de mille questions, qui restaient habituellement sans réponse.

Mais, au lieu de se diriger vers la porte de sortie, ledocleur leur dit solennellement qu'il avait à leur parler.

Ils s’enfermèrent tous trois dans la chambre de madame Giraud ; le docleur était sérieux et les deux femmes étaient toutes frémissantes.

— Vous êtes sûres qu’Urbain n’entendra pas? leur demanda-t-il à demi-voix.

— Non, Mousieur, non. Qu’allez-vous nous apprendre?

— Je connais la maladie d’Urbain, répondit gravement le docteur. Je pourrais vous dire, comme le feraient plusieurs de mes confrères, que le malade est atteint d’une hypocondrie, d’une espèce de pléthore gastrique!

— AhI mon Dieu! s’écrièrent les deux femmes, qui n’y comprenaient rien, mais que ces grands mots efl’rdÿaient.

— Attendez donc, reprit le docteur, je pourrais vous dire tout cela; mais je ne vous le dis pas. Urbain a une constitution excellente; la nature l’a traité en bonne mère, et ce n’est pas elle qu’il faut accuser.

Il les regarda jusqu’au fond de l’âme, et leur dit :

— Urbain est assassiné lentement.

— Assassiné! s’écrièrent-elles, que voulez-vous dire?

— Je ne rétracte pas le mot : Urbain est assassiné par deux femmes.

— Comment par deux femmes?

— Par deux femmes qui ne sont pas ses ennemies pourtant, continua le docteur, car Urbain est leur adoration. Elles ont pour lui deux amours d’un genre différent et qui pourraient parfaitement s’entendre. Eh bien, ces deux femmes sont deux rivales acharnées, et, je le répète, elles assassinent Urbain avec leurs petites jalousies, leurs susceptibilités. Ce sont autant d’épingles qui s’enfoncent dans le cœur du malade. Ah I vous rougissez... je vois que vous connaissez ces deux femmes-là.

— Moi, l’assassiner 1 s’écria Séraphine, quand chaque jour je l’accable de soins 1

— Qui seraient fort insuffisants sans les miens! dit aigrement madame Giraud.

— Vous voilà bien toutes les deux! s’écria le docteur; même dans les soins que vous lui prodiguez, vous avez l’art de vous quereller et de le désoler.

— Mais aussi, dit Séraphine, pourquoi ne pas me laisser seule lui servir de garde-malade? Il me semble que je suis sa femme, et que j’en ai le droit.

— Le droit 1 s’écria madame Giraud; mais s’il est votre mari, il est mon fils; mes droits sont plus anciens que les vôtres, cnftndez-vous!

— Encore! dit le docteur; quand ffirez-yous votre traité de

paix? * . ;

— Mes droits datent du berceau, dit madame Giraud; voilà vingt-neuf ans que j’aime mon fils.

— El moi, voilà un an à peine, c’est vrai, dit Séraphine, mais je l’aime tant, depuis cette bienheureuse année, que j’ai rattrapé le temps perdu. Je crois qu’il m’est bien permis d’aimer mon Urbain.

— Son Urbain! reprit douloureusement madame Giraud, elle a raison, c’est son Urbain. Autrefois c’était le mien, le mien tout seul ; maintenant c’estle nôtre I Tout cela est juste, c’est la vie... Pourtant je m’étais habituée à le regarder cohime mon bien, et voilà tout à coup qu’une étrangère... pardon, le mot m’est échappé, voilà qu’une jeune femme vient me voler mon trésor, parce qu’elle a des cheveux blonds, de beaux yeux bleus, et parce qu’on affirme qu’il faut nécessairement finir par se marier. Quel préjugé 1

— Voyons, plus de querelles, plus de jalousies, dit le docteur en leur prenant les mains. Urbain vous aime toutes les deux d’une manière si différente 1 Sa femme est la fée de son logis, sa mère en est la sainte. 11 y a place au foyer domestique pour vos deux amours. Eh bien, Urbain en est • arrivé à ce point qu’il n’ose vous aimer qu’à la dérobée. Quand il pose ses lèvres sur le front de sa mère, il choisit l’instant où sa femme n'est pas là; quand il embiasse sa femme, il regarde autour de lui si sa mère ne le voit point.

— Je ne le gênerai plus, dit madame Giraud en pleurant ; je suis de trop dans ce jeune ménage. Moi, sa mère t je ne suis plus qu’un tiers !... Oh ! jem’enirai : la trinité n’estbonne qu’au ciel!

— Il ne s’agit pas de partir, dit le docteur, qui venait d’écrire quelques lignes ; il s’agit de lire et de suivre cette ordonnance.

— Mais fallût-il veiller jour et nuit, nous ferons tout ce qu’il faudra, s’écrièrent les deux femmes.

Elles prirent le papier que leur présentait le docteur, et lurent l’ordonnance suivante :

« Pour rendre la santé au malade, sa mère et sa femme « éviteront avec soin les querelles, les jalousies, les repro- « ches, l’aigreur et toutes les petites divisions qu’elles ont « sans cesse entre elles.

« Il faut, pour guérir Urbain, un élixir, un baume, un « philtre très-difficile à se procurer, très-long à distiller, in- « trouvable chez les pharmaciens, et qui s’appelle : l’en- « tente cordiale.

« La mère et la femme d’Urbain tâcheront d’en trouver le « secret, puis, tous les matins et tous les soirs, elles s’embras- « seront devant le malade.

« YARMÈRE. 1)

Séraphine et madame Giraud lurent cette ordonnance, se regardèrent en silence, pendant quelques instants. Puis tout à coup elles fondirent en larmes, et se jetèrent dans les bras l’une de l’autre.

— On n’a plu9 besoin de moi ici, dit le docteur en s’esquivant, Urbain est guéri.

Effectivement, quinze jours après, Urbain retournait à son bureau, le pied leste et le front joyeux. 11 retrouvait son exactitude scrupuleuse, il remontait sa bonne humeur et son excellente montre de Genève; il vivait, il travaillait, il aimait, il était sauvé.

Le baiser filial que Séraphine donnait devant lui à madame Giraud, le baiser maternel que celle-ci lui rendait, avaient fait refleurir sur les joues d’Urbain les couleurs de la santé.

11 n’était plus forcé de comprimer son cœur : un mot de tendresse à sa mère n’assombrissait plus le frontdesa femme; un baiser donné à Séraphine n’altristail plus sa mère. 11 était

M S ilYSl'KUES DM LA MAISON.

rayonnant comme le soleil, parce qu’il pouvait en même temps sourire à tout ce qu'il aimait. Les deux divinités de sa maison étaient enfin d’accord; elles avaient fini par comprendre que le foyer de famille est le seul autel qui rappelle un peu le paganisme : on peut y réunir la mère, le père, la femme, les enfants, et, sans aucune hérésie, y adorer plusieurs dieux.

Le docteur était ravi : il avait sauvé un ami et il avait découvert un nouveau mystère de la maison : la rivalité de la lielle-mère et de la belle-fille.

Mais ce qui préoccupai* le docteur, c’était moins le ménage d’Urbain et de Séraphine que celui d’Andrèse et de Fernand.

Un jour, en passant sur les quais, il rencontra le grand peintre qui marchait le nez en l’air, et regardait le coucher du soleil.

— Vous voilà bien loin de chez vous, dit le docteur; il est sept heures, l’heure où tout Paris va dîner! Vous tournez le dos à votre muison et à votre potage.

. — C’est que je vais diner en ville, reprit Fernand.

— Sans votre femme?

— Eh! sans doute! voulez-vous que j’aie toujours ma femme sous le bras, comme Urbain y a son parapluie.

— Mais, si j’en crois Andrèse, dit le docteur, qui avait dans la maison un rôle de père et de conseil, voilà celle semaine la troisième fois qu’elle dîne seule.

— Ah! ma foi! reprit Fernand, il faut qu’elle s’y habitue. Je veux être libre, moi... Dans le commencement de mon mariage, j’étais toujours avec ma femme; mes amis se moquaient de moi, et prétendaient que je tournais au bourgeois ; cela m’humiliait profondément. Je reprends mon indépendance.

— Mais vous n’en avez plus le droit ; vous ôtes marié et votre devoir...

Mon devoir! s’écria Fernand. Ah ! tenez, je n’aime pas ce mot-là, et il est maladroit de m’en parler. 11 vaudrait autant montrer une frontière à un contrebandier, en • lui disant de ne pas la franchir avec sa marchandise prohibée... Ne me montrez pas la frontière, ou je ferai la contrebande.

Kl moi, je veillerai sur vous comme un douanier, dit gravement le docteur.

Tout à coup Fernand poussa un cri de joie, et regarda, tout rayonnant, quelqu’un qui passait de l’autre côté du pont.

I.e docteur trembla que ce ne fût Irène, qui, depuis quel-, ques jours, disait-on, était de retour à Paris, et causait peinture comme Léon Cognict.

il se retourna vers l’artiste pour lui demander quels étaient les beaux yeux qui attiraient ainsi son attention.

Mais Fernand prit son élan, traversa le pont comme un fou, et arriva tout haletant auprès d’un homme du peuple, que le docteur aperçut de loin. Il se rassura et continua son chemin.

Cet homme était Grégoire.

Fernand l’arrêta par le bras, et ne put s’empêcher de s’écrier :

— Enfin, je tiens mon brigand!

— Plaît-il ? dit Grégoire, qui tressaillit et se crut perdu... pas d’insulte...

— Vous avez raison, mon brave homme, dit Fernand en souriant; vous ne pouvez pas me comprendre.

— Mon brave homme ! pensa Grégoire rassuré ; il ne me connaît pas.

— Que voulez- vous, not’bourgeoisï lui demanda-t-il.

— Je veux votre tête !

— Ah ! mais, dit Grégoire, qui se remit à trembler et crut voir se dresser un échafaud, ma tête m’appartient, et personne n’a le droit de me la prendre.

— Aussi je ne vous la prends pas, dit Fernand en riant ; je vous prie de me la prêter.

— Vous la prêter?... soit, si vous voulez m’en donner une reconnaissance, comme au Monl-de-Piété ; je pourrai un jour la réclamer. Ah çal quel mauvais plaisant êtes-vous?

— Je suis peintre, mon ami, et je vais vous expliquer de quoi il s’agit : je veux peindre un voleur de grand chemin, un brigand espagnol ; il me faut pour cela une figure à caractère, une tète accentuée, un peu sauvage, un regard noir et audacieux, enfin quelque chose dans la physionomie qui

‘sente son brigand... Vous avez les qualités de l’emploi.

— Moi! s’écria Grégoire; alors ma figure est bien trompeuse, mon bon Monsieur, reprit-il d’un ton hypocrite. Après cela, il arrive souvent qu’un honnête homme ressemble ù un coquin.

— Voulez-vous venir à mon atelier, et poser comme modèle ? dit Fernand.

— Non, répondit vivement Grégoire ; je ne veux poser que pour les figures vertueuses.

— Vous avez tort, ce n’est pas votre type. Voyons, laissezvous tenter. Tenez, le prix ordinaire pour les modèles est de trois francs par jour pour les hommes, et de cinq francs pour les femmes; eh bien, je vous donne, à vous, dix francs par séance et le déjeuner.

— Y aura-t-il du petit bleu à déjeuner ? demanda Grégoire.

— Du petit bleu, du rouge et du blanc, des vins tricolores, si vous voulez. 11 me semble du reste qu’il est assez flatteur d'être remarquépar un peintre, qui court après vous, Sans vous connaître, uniquement parce qu’il vous trouve une belle tête.

Grégoire se redressa; il était très-fier de sa beauté. Les compliments, les dix francs par jour, le petit bleu et la certitude de ne pas être connu, le décidèrent.

— Allons, la chose est convenue, dit-il.

— Enfin ! s’écria Fernand tout joyeux. A propos, comment vous nommez-vous ?

— Je me nomme.... je me nomme Jacques. ..

— Eh bien, mon brave Jacques, demain à neuf heures du malin, je vous attends à mon atelier, avenue d’Anlin, 31, aux Champs-Élysécs. Vous demanderez M. Fernand Dufranval.

— Les Champs-Elysées 1 répondit Grégoire, qui ne put réprimer un tressaillement en songeant à sa victime.

Le jour même où Jeannette lui avait annoncé la mort de madame de Beauvilliers, il avait fui, s’était caché, et n’avait rien appris de la miraculeuse résurrection d'Andrèse. Il se hasardait pour la première fois à sortir en plein jour; il avait réfléchi que la lune n’a pas seule le privilège d’éclairer les coquins, et que le soleil lui-même en voit souvent circuler.

Cette réflexion lui avait donné de la confiance, et il s’était décidé à reprendre sa place au soleil.

— Est-ce que vous n’aimez pas ce quartier-là ? dit Fernand en riant. Les Champs-Elysées ! mais songez donc, mon brave, qu’on appelait ainsi le paradis des païens, où l’on voyait errer les bienheureuses âmes des morts.

Grégoire sentit un frisson et crut voir le spectre d’André se.

— Parlons des vivants, dit-il, c’est plus gai. Vous pouvez compter sur moi, not’bourgeois. Demain matin, à neuf heures ; je serai exact.

Le Brigand espagnol.

Fernand, depuis son mariage, avait conservé son atelier, qui était à fort peu de distance de l’hôtel d'Andrèse. 11 n’a-

vait 14 qu’un petit rapin qui rangeait l’atelier, nettoyait la palette, préparait le chevalet, la boîte de couleurs, et introduisait les visiteurs et les modèles.

Le lendemain de sa rencontre avec Fernand, Grégoire s’achemina vers les Champs-Elysées. En passant devant l’hôtel d’Andrèse, il sentit une sueur froide et détourna la tête : il songea, tout frissonnant, à cette nuit terrible, à celte femme ensanglantée qui ne pouvait pas, selon lui, avoir survécu à sa blessure. Son cœur, ou plutôt ce qui en tenait la place et lui battait à gauche, éprouvait par instant des remords. Le remords est la dernière vertu des coquins : quelquefois c’est un second baptême, un baptême à 1 eau forte, qui n’enlève les taches de l'âme qu’avec de douloureuses brûlures ; mais les remords de Grégoire n'étaient que passagers : un riche butin, une occasion dorée, pouvaient aisément les lui faire oublier.

La vue de l’hôtel d’Andrèse les lui rappela dans le moment.

— La maison de la morte 1 murmura-t-il entre ses dents qui claquaient.

Et la phrase de Fernand lui revint à l’esprit :

« Les Champs-Elysées étaient le paradis des païens, où l'on voyait errer les bienheureuses âmes des morts. »

— Si du moins, se dit Grégoire, en manière d’acte de contrition, j’avais pu garder les diamants; mais non,j’,ai travaillé pour rien : je n'ai eu qu’un sac de consolation... un pauvre sac. de |>00 francs qu’il a môme fallu partager I Oh ! si je connaissais le coquin qui m’a volé les diamants, et l’autre bandit qui m’a volé ma femme !... Car enfin je n’ai pas pu la retrouver non plus depuis ce jour-là.

En songeant ainsi à ses affaires de conscience et de ménuge, Grégoire arrivait à l’atelier de Fernand.

Il sonna bruyamment, contre son habitude; Grégoire crochetait les portes plus souvent qu’il n’y sonnait.

Le rapin, qui était un enfant de quatorze à quinze ans, vint lui ouvrir.

— N est-ce pas ici, demanda Grégoire, que demeure un artiste en peinture, en portraiture, qui s'appelle, je crois,

M. Fernand Dufranval ?

— Entrez, dit le rapin en riant.

Grégoire entra dans l’atelier, et Fernand s’écria en le voyant :

— Enfin, vous voilà! J’avais hâte de commencer. Vite, Trottinet, dit-il au rapin, qu’il avait surnommé ainsi, avance le chevalet, donne-moi ma palette... Bien. Justement nous * avons un jour superbe, le temps nous favorise. Il s’agit maintenant d’habiller le modèle et d’en faire un brigand.

Grégoire ne put s’empêcher de s’avouer, en toute humilité, que ce ne serait pas difficile.

— Ouvre cette armoire, Trottinet, dit Fernand tout en faisant sa palette, tu y trouveras un paquet que j’ai préparé : la résille, le feutre à plumet, la veste à grelots, les espadrilles, et surtout le grand manteau couleur de muraille, un manteau de mélodrame.

— Tenez, dit-il à Grégoire, en développant le costume que le rapin venait d’apporter, cela vous ira très-bien.

En quelques minutes, Grégoire fut habillé en chef de brigands. 11 était magnifique ainsi, drapé dans les plis de son grand manteau; il s’v sentait à i’aisc, il respirait plus largement, et semblait avoir repris le costume qui lui était naturel.

— Vous êtes superbe ! dit Fernand dans le ravissement. Pour que vous posiez bien, pour que vos mouvements, votre physionomie soient eu harmonie avec la situation, je vais vous montrer la pochade.

— Qu’est-ce que c’est que ça une pochade 7 demanda Grégoire.

— C’est le tableau lui-même en diminutif : l’idée, le sujet*

indiqués en quelques coups de pinceau, pour se rendre comple de l’ensemble.

— Savez-vous, dit Grégoire en regardant la pochade, que

ce ne sera pas tendre, ce tableau-là ; ça donnera aux Temmelelles des attaques de nerfs. Voilà un particulier à qui je voudrais faire une rente viagère: sa poitrine est ensanglantée, il s’appuie contre un grand arbre ; on sent qu’il n’y restera pas longtemps ; tout à l’heure, il va tomber lourdement sur la terre... Mais en vérité, ce particulier-là, c’est votre brigand espagnol! Il a le grand manteau que vous venez de me jeter sur les épaules. Comment, c’est le chef de brigands qui est assassiné? lui qui a la spécialité d’assassiner les autres ! Ce n’est pas juste, ça, Monsieur le peintre; c’est le monde renversé. »

— Vous trouvez ? dit Fernand en riant, tant mieux; cela n’en est que plus original. Le vaillant adversaire du bandit est un riche voyageur qu’il vient d’arrêter sur la route, et qui répond à sa politesse, en lui donnant un coup de poignard.

— Et ces messieurs en grands manteaux, qui sont tout au fond ? demanda Grégoire.

— Oh 1 ces messieurs, ce sont les messieurs de la forêt, les gentilshommes du clair de lune ; ce sont les lieutenants du cher de bandits. Ils sont aux prises avec les gens du voyageur, et s’occupent à dévaliser la chaise de poste. Le chef de bandits, lui, s’est chargé du maître, qui se défend vaillamment, comme vous voyez, et le tue pour la morale de l’œuvre.

3 Fernand fit placer Grégoire, le fit restçr debout, le dos appuyé contre un meuble, qui remplaçait le grand chêne de la forêt; puis lui dit de tenir la tête un peu renversée, et de poser la main sur sa poitrine, comme s’il cherchait à arrêter le sang qui jaillirait d'une blessure.

Fernand commença l’esquisse, puis tout à coup il jeta son pinceau en s’écriant :

LES MYSTÈRES DE LA MAISON. i77

— Oh l c’est une étourderie incroyable !... Trotliuet ! Trottinet J

— Qu’y a-t-il donc ? Que veut mousicur ? dit Trotlinel en trottinant.

— Regarde le modèle, et vois ce que nous avons oublié.

— J’ai beau regarder, dit le rapin, je ne vois pas...

— Tu ne vois point qu’il n’a pas une arme sur lui ? Un chef de voleurs, cela doit être armé comme un arsenal.

— C’est vrai, dit Grégoire en relevant la tête, vous avez là une bonne idée.

. — Prends deux pistolets dans l’armoire, mets-les à la ceinture du modèle... C’est bien.

— Diles donc, mon artiste, demanda Grégoire, est-ce qu'ils sont chargés, ces deux joujoux-là ?

— Je ne crois pas, dit Fernand avec indifférence. Est-ce que vous êtes poltron, par hasard ?

— On n’est pas poltron, dit Grégoire, mais on est prudent. Un malheur est si vite arrivé.

— 11 n’y a pas de danger, répondit Fernand, puisque vous ne touchez pas à vos pistolets. Maintenant, Trotlinct, donnelui un poignard. Prenez-le de la main droite, dit-il à Grégoire, celle qui est appuyée sur la poitrine. 11 faut qu’on devine que vous alliez frapper, quand vous avez été blessé vous-méme. Tenez ce poignard faiblement, que la main commence à s’entr’ouvrir ; faites pressentir enfin que, dans un instant, vaincu par la douleur, vous allez laisser tomber votre arme. C’est très-bien.... Allons, vous pouvez être poltron, mais vous êtes intelligent.

Le peintre continua son esquisse, et Grégoire se dit à luimême :

— Un poignard à la main, deux pistolets à la ceinture.. Ah ! si au lieu d’être chez un peintre, j’étais... chez un banqueroutier, par exemple, peste ! quelle rafle! Mais ici, dans un atelier, il n’y a que de mauvaises toiles à prendre. On

te

met de grosses dents dans la gueule du loup et on ne lui donne rien à manger. Autant vaut me conduire honnêteet rester tranquille comme un petit saint dans sa niche.

Grégoire ne se doutait pas de la valeur de ces mauvaises toiles. En fait de peinture, il n’admirait guère que l’enseigne du cabaret de la mère Godin et était aussi ignorant que Mummius à la prise de Corinthe.

Grégoire donna plusieurs séances. Le tableau avançait, et Andrèse n’était pas veoue une seule fois dans l'atelier. Grégoire ne l’avait connue que sous le nom de madame de Beauvilliers; le nom du peintre Fernand Dufranval n’avait par conséquent éveillé en lui aucun souvenir. 11 ne pouvait pas deviner que ce fantôme terrible et sanglant, qu’il voyait parfois dans ses rêves, était une femme vivante, parlante, et qui pouvait parfaitement le reconnaître et le dénoncer.

Fernand lui dit un jour que cette fois, sans rémission, ce serait la dernière séance. Il lui fit, comme à l’ordinaire, revêtir son costume espagnol, lui mit les pistolets à la ceinture, le poignard dans la main, puis commença à travailler avec d’autant plus de joie et d’empressement qu’il allait enfin voir son œuvre terminée.

Grégoire, qui de temps en temps regardait lo tableau presque achevé et se trouvait réellement très-beau, dit à Fernand :

— Savez-vous que je ne suis pas trop mal; pourtant je crois que j'aurais mieux aimé poser pour représenter le grand Mandrin.

En prononçant ce nom, il fut prêt à soulever son chapeau en signe de respect.

— Vous connaissez Mandrin ? demanda Fernand.

— Je crois parbleu bien ! répondit Grégoire. On a fait ses études, monsieur le peintre : on a été au théâtre et l'on connaît ses grands hommes.

— Oh ! ces grands hommes-là, repartit Fernand, ce sont

de grands hommes raccourcis. Pas Mandrin, par exemple ;ce n’était pas la mode du temps; celui-là a été roué en 1755.

— Ah ! dit Grégoire, que cela fit un peu réfléchir. Et Cartouche ? •

— Oh 1 Cartouche, c’est différent... il a été rompu vif en place de Grève, en 1721.

Grégoire réfléchit encore plus profondément, cl se dit à part lui :

— Il n’en est pas moins vrai que ce sont deux célébrités, quoiqu’ils aient eu des malheurs.

Ah ! vou sauriez voulu poser pour Mandrin, reprit Fernand; vous ne vous'connaissez pas ; vous avez tout à fait le type espagnol. D’ailleurs le costume de Mandrin, qui rappelait toujours plus ou moins les modes de Louis XV, n’avait pas, en fait de brigandage, de couleur locale. Allez donc représenter un chef de brigands avec un chapeau à trois cornes I

— C’est une déplus que le diable, fit observer judicieusement Grégoire. Mais alors pourquoi n’avoir pas choisi Cartouche ?

— Ah ! vous tenez à ces messieurs. Mais Cartouche avait à peu près le même costume. D’ailleurs il se mettait moins souvent en bandit qu’en marquis. Il portait volontiers l’habit de velours, le jabot de dentelle, sans oublier la tabatière d’or.

— Est-ce que Cartouche prenait du tabac î demanda Grégoire.

— Nçn, mais il prenait des tabatières.

Dans ce moment, on sonna à la porte d’entrée.

— Qui vient nous déranger de si bonne heure? s’écria Fernand avec impatience. On ne peut pas travailler sans avoir des importuns. Trottinet, tu ne recevras pas.

— Non, Monsieur.

— Pourvu que ce ne soit pas ma femme, continua Fernand en se parlant à lui-mème. On ne peut pas lui défendre la porte à celle-là... malheureusement.

— Vot’femme ne demeure donc pas dans la maison ? demanda Grégoire.

— Non, je n’ai ici absolument que mon atelier.

On enlre-bâilla doucement la porte.

— Allons, bon 1 dit Fernand à demi-voix, je parie que c’est elle.

— Voyons, se dit Grégoire, si la bourgeoise est aussi fraîche que ma Rose des Alpes.

Et il releva la tête pour voir la personne qui entrait. Ce n’é.tait que le rapin.

— Qui donc était là ? demanda Fernand.

— Ah l Monsieur, c’était une visite bien agréable pour vous, répondit Troltinet.

— Hein ï dit Fernand, qui songea tout de suite à une visite de femme.

— C'était un beau . chasseur, monsieur, un chasseur galonné, doré, empanaché, avec des plumes de coq à son chapeau.

— Imbécile ! Eh ! que m’importe ton chasseur.

— Mais c’est celui de M. le duc de Givrac, ce beau duc, dont vous avez fait le portrait. Le chasseur venait, de la part de son maître, vous apporter quatre mille francs.

— Quatre mille francs ! s’écria Grégoire, savez-vous que vous gagnez de bonnes journées.

Le rapin était étourdi comme un enfant, Fernand était distrait comme un artiste qui est dans le feu de l’inspiration ; ni l’un ni l’autre ne songea que cet argent pouvait tenter le modèle. Du reste, Grégoire s’était composé une mine honnête, une nature inofTensive, presque poltronne, et n’éveillait aucun soupçon.

Trottine! posa donc sur une table, tout à côté de Fernand, le sac plein de rouleaux d’or, qu’il tenait en rentrant, et qui rendit un son métallique.

C’était le son de l’or, le son qui faisait bondir Gré-

goire comme le clairon fait hennir le cheval de bataille.

Grégoire ouvrit des yeux ardents.

— Savez-vous, mon artiste, dit-il à Fernand, que voilà un beau sac de pralines ?

— Vous trouvez ? Ma foi, je ne suis pas de ceux qui gardent longtemps ces pralines-là. J’y goûte largement... Renversez donc la tête en arrière... vous ne posez plus bien.

Grégoire se sentait attiré vers l’argent, qui avait pour lui toutes les propriétés de l’aimant ; il retournait sans cesse la tête et lorgnait le sac.

— Si je pouvais m’en emparer ! pensait-il; mais son petit rapin crierait, et il a une voix claire comme une sonnette...

Je suis bien armé, c’est vrai, mais je ne veux plus verser le sang... il y a toujours quelque chose en moi qui me parle de celte femme assassinée... son fantôme me poursuit... Oh I la conscience ! c’est comme un procureur impérial qui plaide dans le cœur, pour nous accuser.

Malheureusement, la conscience de Grégoire ne faisait pas de longs plaidoyers.

— Décidément vous ne. posez plus, dit Fernand. Songez donc que nous touchons à la fin, qu’il ne faut plus que quelques instants de courage... Vous êtes peut-être fatigué... nous allons vous raviver, mon brave. Vous aimez le petit bleu, m’avez-vous dit; mais je pense qu’un ou deux verres de rhum ne vous seraient pas moins agréables.

— Accepté J s’écria Grégoire ; je crois qu’il est temps de boire à votre santé, ajouta-t-il d’un ton qui pouvait faire pressentir de sinistres hésitations.

— Trotlinet, dit Fernand, va vite chercher chez moi du rhum de la Jamaïque.

— J’y cours, Monsieur, répondit le rapin; mais si l’on sonne, il n’y aura plus personne pour ouvrir.

— La maison est à si peu de distance... tu seras revenu promptement, et d’ailleurs, je m’empresserai de ne pas ouvrir.

— C’est le diable qui s’en môle pour me tenler 1 pensa Grégoire.

Trollinet sortit de l’atelier; on l’enlendit bientôt fermer la ported'enlrée, te Fernand resta seul avec Grégoire.

Fernand n’avait pour arme qu’un pinceau, Grégoire avait deux pistolets à la ceinture et un poignard à la main.

I.e sac aux rouleaux d’or, posé sur la table, continuait toujours à faire les yeux doux à Grégoire. Ce sac avait les plus beaux yeux du monde : deux cent spelils yeux d’or, qui se cachaient modestement, il est vrai, sous un grossier voile de toile, mais dont Grégoire devinait l’éclat.

— S’il voulait être sage et me laisser faire, pensait-il en regardant Fernand du coin de l’œil, je m’emparerais bien du magot ; mais il ne 8e laissera pas voler sans résistance, et alors je le chatouilleFai peul-âlre un peu trop fort... Dame ! pour avoir des prunes, il faut secouer le prunier.

— C’est très-bien, dit Fernand en se reculant un peu pour examiner son ouvrage... je suis content... voilà une œuvre réussie... je crois avoir bien saisi ce visage mâle, accentué, aux tons vigoureux. Maintenant, mon ami, entr’ouvrez un peu votre chemise surla poitrine... que je peigne la chair et la blessure.

Au bout de quelques instants, il jeta son pinceau avec dépit et s’écria :

— Ce n’est pas cela... ce sang qui coule n’est pas nature. J’ai l’air d’avoir mis un ruban rouge sur la poitrine de mon brigaud ; ce serait une décoratio'n assez mal placée. Allons, essayons encore, dit-il en reprenant ses pinceaux : un peu de laque garance... un peu de vermillon... ce n’est pa3 encore là du sang l C’est tout simple, on ne peut pas imiter la nature sans la voir, et vous n’avez pas, mon cher, la moindre trace de blessure.

Pendant que le peintre faisait ainsi ses observations et retouchait son travail, Grégoire se décidait; sa conscience avait

fini son plaidoyer et était devenue complètement muette.

— Maintenant, reprit Fernand, une petite retouche, à la main... Ah ! mais vous posez très-mal. Je vous ai dit que vous deviez tenir l’arme mollement et être prêt à la laisser tomber; vous crispez la main, au contraire, comme si vous alliez donner un coup de poignard.

— C’est ce que je vais faire, dit Grégoire en s’élançant subitement, et en levant sur lui la pointe de son poignard.

— Misérable ! s’écria Fernand, dont la stupéfaction égalait l’épouvante.

— Donne-moi ton or, et je te laisse ta peau, dit Grégoire en avançant la main vers le sac.

Mais Fernand, pétrifié au premier moment, avait retrouvé son courage. Il saisit tout à coup le bras de Grégoire, une lutte terrible commença. Grégoire voulait dégager son bras et frapper sa victime; Fernand retenait l’assassin avec une vigueur que doublait le danger, et cherchait à lui arracher son arme. Dans tous ces mouvements, le poignard que tenait toujours Grégoire, s’agitait, changeait de direction et faisait tournoyer sa pointe.

Tout à coup Grégoire poussa un cri de douleur ; le poignard s’était tourné contre lui-méme.

Son sang coulait, il était blessé... Dans le premier moment de souffrance, il tint son arme plus faiblement ; Fernand voulut la saisir; mais Grégoire, rassemblant toutes scs forces, le poussa, le fit rouler sur le parquet, lui posa le pied sur la poitrine, puis levant le poignard sur lui, il s’écria avec une joie féroce :

— Maintenant, tu m’appartiens, et tu es mort l

I.a résistance n’était plus possible; rien ne pouvait arracher le malheureux Fernand aux griffes de ce tigre.

Mais tout à coup Grégoire frissonna, laissa tomber son poignard, recula tout frémissant, et ses prunelles dilatées par la terreur se tournèrent vers la porte de l’atelier.

Un fantôme, un speclre, une victime menaçante, une morte vivante, Andrèse enfin venait d’apparailre à cette porte.

— Grâce t s’écria Grégoire, qui crut un instant que les morts revenaient.

Andrèse devenait en effet aussi blanche qu’un fantôme. Les traits de l’assassin s’étaieni inscrustés dans sa mémoire; elle le reconnut sous son nouveau costume.

— Lui! s’écria-tellc, celui qui m’a fiappée t

Elle était encore sur le seuil de la porte et pouvait aisément se sauver ; mais, au lieu de fuir, elle courut à Fernand, dont elle avait vu le danger. L’amour est le courage des femmes.

En l’entendant parler, Grégoire revint à lui et comprit qu’elle existait. Il eut un accès de rage contre lui-méme de s’être laissé intimider et d’avoir manqué son coup. Mais son poignard était tombé ; il essaya de se servir des pistolets, qui ne se trouvèrent pas chargés. Quand le loup ne peut pas dévorer, 11 fuit; ce fut alors ce que voulut faire Grégoire : il s’élança vers la porte... mais trois hommes vigoureux lui barrèrent le passage et le saisirent, malgré sa résistance.

Trollinct, qui suivait Andrèse, avait vu comme elle Fernand terrassé et Grégoire le poignard à la main. Cet intrépide Trottinet s’était empressé de fuir... mais il avait eu l’esprit de donner l'alarme.

Il venait d’amener un renfort, composé d’un portier doué par la nature de deux grosses mains lourdes comme des massues ; d’un ouvrier du sixième, armé de deux bras forts comme des branches de chêne, et d’un petit voisin nerveux, dont les doigts, longs et crochus, représentaient assez fidèlement les pinces d’un homard.

Grégoire voulut se débattre, mais que Youliez-vous qu’il fit contre trois ? Qu’il se laissât conduire au corps do garde.

C’est la première station des bandits de son espèce, la se-

conde est chez le commissaire, la troisième est à la prison, la quatrième au Palais-de Justice, la cinquième est un sanglant débarcadère : c’est le terme du voyage.

On allait entraîner Grégoire, qui était blessé et ne se débattait plus que faiblement, lorsque Fernand s’écria :

— Vous ne voyez donc pas qu’il perd tout son sang?... Parce qu’il a tenté de m’assassiner, ce n’est pas une raison pour que je le laisse mourir. Allons, vile, pansez ce blessé, puis, immédiatement, après, débarrassez-moi de ce brigand.

Trotlinet s’élança sur l’escalier pour aller, chez le premier voisin venu, réclamer quelques bandages.

Le sang coulait toujours... Tout à coup Fernand s’écria d’une voix frémissante, où l’on sentait vibrer quelque sombre inspiration :

— Oh ! quelle idée... Tenez-le bien, mes amis !

Et les trois hommes qui retenaient Grégoire regardèrent l’artiste avec surprise.

Pauvre Rose.

La stupéfaction devint encore plus grande quand on vit Fernand prendre ses pinceaux.

— Ce n’est pas ma faute, se dit-il, si les bandages n’arrivent pas.

La pensée d’humanité avait été la première; la seconde fut la pensée artistique, l’inspiration impérieuse et implacable.

— Tenez-le bien! dit il aux trois hommes qui avaient saisi Grégoire, là... en face de moi... Qu’il ne bouge pas.

Et la flamme dans les yeux, une sueur froide sur le front,

Fernand peignit la blessure de Grégoire, dont le sang posait devant lui.

— Grand Dieu ! que fais-tu là! s’écria Andrése.

— Laisse-moi!... lui dit Fernand en désignant le modèle d’une main frémissante, ce sera la nature prise sur le fait.

L’audace de l’artiste était barbare sans doute, mais l’art était pour lui un culte sacré, quoique sauvage parfois: son inspiration, dans ce moment, était une Velléda; elle ne faisait pas, comme dans les forêts druidiques, des sacrifices humains; mais elle en profitait, les regardait en face, et les retraçait sans baisser les yeux.

Malgré les insulles de Grégoire, malgré les regards du portier, qui ouvrait des yeux plus grands que sa porte cochère, Fernand termina son sinistre travail avant que les bandages fussent apportés.

Peu d’instants après, on pansa Grégoire, on l’entraîna, et bientôt il fut sous les verrous.

Le soir, l'ouvrier aux bras vigoureux et le petit voisin aux doigts crochus se réunirent dans la loge du portier.

Cet estimable fonctionnaire du rez-de-chaussée, qui passait pour un philosophe, leur déclara solennellement que le peintre était fou.

Le portier ne connaissait pàs Pline l’ancien, et Fernand était de la famille du grand naturaliste : il voulait étudier la nature sur le fait, quelque effrayante qu’elle fût.

Le bruit de ce nouveau procédé de travail se répandit bientôt : on se raconta cette scène ; on admira ou l'on blâma cette audacieuse inspiration, et le docteur inscrivit celle histoire au chapitre des Plines modernes, parmi les mystères de l'atelier des peintres.

Fernand poursuivit le procès de Grégoire, d’autant plus chaleureusement qu’il s’agissait surtout de venger Andrèse. Fernand pouvait être un détestable mari, mais c'était après tout une nature généreuse et chevaleresque. Il ne rendait

pas toujours justice il la charmante créature qu’il avait pour, femme; mais il était sans cesse prêt à la défendre et à la protéger.

Pendant l’instruction du procès de Grégoire, la police fut mise sur les traces de Dodore et de Bébé; elle parvint à s’en emparer, et l’on jugea en même temps les trois honorables amis.

Trois mois après la scène de l'atelier, un crieur public,, tenant à la main de larges feuilles d’impression, criait à haute voix, sur le boulevard du Temple :

« Double tentative d’assassinat, et condamnation à mort d’un infâme scélérat, nommé Grégoire Martel.

« Condamnation aux travaux forcés à perpétuité de ses deux complices, dits Bébé et Dodore.

« Ça ne se vend qu’un sou ! »

Dès que le premier crieur avait annoncé la condamnation, d une voix enrouée, un second crieur répétait les mômes phrases d’une voix pointue. Ils passaient de la basse-taille au ténor. Un gamin frondeur les écoutait en les parodiant tous les deux : c’était le gamin de la rue Meslay, l'ingénieux Guguste, qui, chaque mr.tin, guettait le départ d’L’rbain. pour son bureau, et trouvait en lui une montre économiques

Les gens du peuple, qui sont assez avides de ces pancarte» de Cour d’assises, s’amassaient autour des cricurs.

Mais un mouvement se fit dans le groupe des curieux* et un ouvrier s’écria :

— Aidez-moi donc à la secourir, au lieu de vous presser, autour d’elle et de l’étouffer.

En parlant ainsi, l’ouvrier fendait la foule et soutenait une jeune femme qui venait de se trouver mal. Elle était.»' pâle, et en même temps si jolie et si sympathique,. que chacun s'intéressait à elle.

On voulut la conduire chez le pharmacien, car, à Paris, un» pharmacie est une espèco d’ambulance permanente, une

sorte d’oasis dans le disert des indifférents, où l’on trouve l’eau fraîche, l’eau de mélisse et les gouttes d’éther.

Mais le pharmacien était si loin et la jeune femme si faible, qu’on la fit asseoir sur un banc.

L'homme qui l’avait soutenue lui frappa dans les mains en lui disant :

— Allons, la belle jeunesse, faut pas rester pâmée comme une marquise.

— On n’a pas besoin d’étre marquise pour se trouver mal, dit une grosse marchande de coco, en préparant gratis, pour faire revenir la jeune femme, un verre de son affreux nectar.

Dans toutes les classes, une femme a ses nerfs; moi d’abord, je suis sensible comme une sensitive : tout à l’heure, quand j’ai entendu annoncer cette condamnation à mort, ça m’a rendue toute chose.

— I! ne s’agit pas de vous, dit brusquement l’ouvrier, mais de cette pauvre petite femme; elle ne bouge pas plus que son banc de pierre : elle a une syncode.

— Ahl une syncode! reprit en riant le gamin qui avait parodié les crieurs, et était três-lié avec le saute-ruisseau d’un avoué. Mais c’est pas les femmes qui ont les cinq^ codes, c’est les avocats ; le code incivil, le code pénal, le...

La jeune femme, qui commençait à reprendre ses sens, tressaillit à ce nom : le Code pénal.

— Tiens, dit le gamin, en lui voyant ouvrir les yeux, la voilà qui ouvre les fenêtres... Eh! la jolie malade, puisqu’il fait jour chez vous, dites-nous comment va la santé ?

— Tais-loi , mioche , repartit la marchande de coco. Ma belle enfant, dit-elle à la jeune femme, en lui présentant, pour la remettre, le verre de coco qu’elle avait préparé, si vous voulez, je vais vous conduire chez vous; je confierai ma marchandise à ce gamin de Guguste; ça l’amusera.

— Ça me va l s’écria Guguste.

— Dites-moi où vous nichez, et comment vous vous nommez, reprit la marchande.

— Je m’appelle Rose, répondit machinalement la jeune femme.

— Rose qui?... Rose quoi? demanda la grosse marchande; on ne vous connaît peut-être dans votre maison que sous votre nom de femme. C’est comme moi, qui me nomme Aurore, on ne m’appelle jamais que la femme Bichonnet.

— Mon nom de femme! répondit Rose, qui fut prise d’un remblement... je m’appelle Rose tout court.

— Ah! c’te farce! dit le gamin. Il n’y a que les roses des jardins et des buissons qui s’appellent rose tout court. Et

encore il y a madame la rose des quatre saisons, madame la rose de cent feuilles, madame la rose de pompon, sans parler de sa majesté la rose du roi.

— En v’ià de Yinducation! dit la marchande de coco; t’es donc le fils de Jupiter, toi ?

— Non; mais je suis le fils d’un jardinier.

— Je veux retourner chez moi, dit Rose en se levant toute chancelante, et en regardant ia foule avec des yeux

égarés.

On voulut la retenir, mais elle repoussa tout le monde en disant :

— Laissez-moi !

Toute sa physionomie était empreinte d’un si profond désespoir que chacun en fut effrayé.

On se rangea silencieusement, on lui livra passage, et les yeux pleins d’un feu sombre, la figure pille et bouleversée, elle s’éloigna folle de douleur.

Elle était déjà à quelques pas, lorsque le gamin s’écria :

— Jobards que vous êtes tous, allez... vous la laissez tran-

quillement retourner à son logis... eh bien! je vous dis, moi, que son garni est dans la rivière. *

— Que dites-vous ? s’écria une femme qui avait suivi de loin celte scène.

A sa vue, chacun s’écarta avec respect. Ce n’était pas une grande dame pourtant, car elle portait une robe de bure ; mais on s’inclinait devant son grand bonnet, comme devant une couronne de reine. Elle était vêtue de noir et portait un chapelet au côté : c’était une sœur do charité.

' Cette douce sœur aux yeux bleus, au front angélique, était celle que le docteur Varniôre avait rencontrée à l’hospice. C'était la bonne sœur Marthe, qu’une cause exceptionnelle avait forcée de quitter ses malades, pour quelques heures.

— Vous croyez qu’elle va se tuer, perdre son Ame? s’écria la sœur Marthe, qui, tout émue, laissa tomber une grosse larme.

— Dame ! ça se pourrait bien, ma bonne sœur, répondit la marchande ; elle m’a tout l’air d’une pauvre jeunesse qui va se i^érir.

— Oh I je la sauverai ! (lit la sœur Marthe en s’élançant sur les pas de Rose.

La larme de pitié que la sœur Marthe avait laissée échapper était tombée sur sa large manche ; le gamin, qui s’était empressé d’avancer la main et d’essuyer la manche de bure, fit tout à coup un grand signe de croix.

— Que fais-tu donc là? demandèrent ses voisins.

— Eh ben, c’est tout simple, dit le gamin.: je viens de prendre de l’eau bénite; je fais le signe de la croix.

Rose, qui d’abord se traînait avec peine, avait repris quelque force et marchait avec précipitation. Chacun regardait avec anxiété si la sœur Marthe, qui la suivait, parviendrait à la rejoindre.

Mais quand il s’agissait de sauver les malheureux, la sœur Marthe avait des ailes, six grandes ailes de séraphin, qui la portaient tout de suite vers ceux qu’elle pouvait consoler : “elle fut donc bien vite auprès de Rose.

Tous ceux qui les regardaient de loin virent alors la jeune femme s’arrêter, rester quelques instants immobile devaut la bonne sœur, puis se jeter sur son grand chapelet, le couvrir de baisers, passer sa main sous le bras de la sœur de charité et s’éloigner avec elle.

Deux petites filles de huit à dix ans, qui tenaient leurs paniers an bras et allaient à une école de sœurs, avaient tout regardé curieusement, en ouvrant leurs beaux yeux naïfs et étonnés.

— Vois donc, Georgette, dit l’une des deux à sa compagne, comme la sœur de charité sait se faire obéir.

— Jccrors bien, répondit Georgette, quand les sœurs demandent quelque chose,c’cst toujours delapartdu ben Dieu .

Puis elle ajouta, après avoir réfléchi quelques instants :

— Tiens, Thérèse, j’ai toujours eu une idée.

— Voyons ton idée.

— Nous apprenons dans notre histoire sainte, continua Georgette, qu’il est venu des anges sur la terre. Abraham en a reçu trois, et les a servis à table, et le jeune Tobie a voyagé bras dessus, bras dessous avec l’archange Raphaël.

— Eh bien ! après ? dit Thérèse.

— Je crois, moi, que les sœurs de charité sont des anges.

— Ah! par exemple! reprit Thérèse en riant; mais ce n’est pas possible : tous les anges que nous voyons sur les images ont de belles robes blanches, et les sœurs ont tou- * jours des robes noires...

— Eh bien! ce sont des anges noirs, répondit Georgette.

— Mais, dit Thérèse, les anges de mes images ont aussi un petit cercle autour de la tête; on appelle ça une auréole; tu sais bien.

— Es-tu simple! reprit Georgette; les sœurs de charité ont peut-être aussi l’auréole; elle la cachent, voihï tout; c’cst peut-être pour cela qu’elles portent de si grands^ bonnets.

Le môme jour, une voiture cellulaire transférait Grégoire à la prison de la Roquette. Le sinistre équipage se croisa avec un carrosse fringant. Un homme élégant, à la tenue irréprochable, à l’habit noir, aux gants jaunes, mit la télé à la portière.

Du fond du coffre où il était enfermé, Grégoire entrevoyait pourtant ce qui se passait au dehors. Il regardait de temps à autre, à travers une espèce de lucarne, ménagée sur ie devant de la voiture.

En apercevant l’homme aux gants jaunes, il jeta un cri qui ressemblait à un rugissement.

— Encore ce damné fripon ! s’écria-t-il dans un accès de rage. Il m’écrasera donc toujours de sa supériorité. L’échafaud pour moi, le luxe et la bombance pour lui !

Pendant qu’on fera sauter ma tête, ce marquis de la filouterie continuera à faire sauter la coupe 1 La voiture cellulaire s'achemina vers la prison, et le carrosse où trônait Taxile, le brillant fripon, continua son chemin au grand trot des chevaux. Ce n’était, il est vrai, qu’une élégant remise, car la voiture de Taxile était vendue depuis longtemps; mais cet équipage trompeur, comme celui qui l'occupait, était si bienchoisi, si bien verni, avait un si beau cocher galonné, qu’il Taisait tout à fait illusion.

En face de Taxile se trouvaient deux hommes, dont la mise ne manquait pas non plus d’une certaine recherche. Tous les deux avaient la taille haute, le regard fauve et inquisiteur; l’un était orné d’une énorme paire de moustaches plus noires que la nuit; l’autre, d’un collier de poils rouges plus ardenls que le soleil.

La voiture s’arrêta devant la maison de l’illustre baronne de Clarambourg. Les trois hommes descendirent, et donnèrent l’ordre au cocher de venir les chercher avant dix heures.

La baronne donnait ce jour-là son dîner de fiançailles.

Elle consentait à se remarier; elle accordait sa noble main à l'irrésistible Taxile, qui s’était intitulé le marquis de Norbert : parfois un bon litre fait acheter un mauvais livre. Taxile, qui avait de trente-huit à quarante ans, était infiniment plus jeune que sa fiancée; Séraphine et Urbain se permettaient de rire de ce singulier mariage; aussi n’étaient-ils pas invités au dîner; madame de Rozan seule représentait la famille, car elle ne blâmait pas sa sœur et comprenait toutes les extravagances. Le docteur avait trouvé le moyen de se faire admettre parmi les convives, pour continuer son cours d’observations philosophiques.

On devait, après le dîner, procéder à la signature du contrat de mariage, et l’austère, l’aigre, l'acerbe baronne de Clarambourg avait ce jour-là une humeur gracieuse et une parure coquette. En était-elle plus séduisante? Si l'habit ne fait pas le moine, la robe ne fait pas la déesse.

En entrant dans le salon, Taxile Norbert s’élança avec empressement vers la main de la baronne, et y déposa un amoureux baiser.

— Ah! marquis!... fît-elle en minaudant.

— Ah ! baronne ! reprit-il,' que ce jour est beau ! que ce jour est fortuné!

11 avait raison : ce jour était très-fortuné pour lui, car la baronne était fort riche.

— Baronne, reprit-il, permettez-moi de vous présenter deux de mes amis intimes. C’est un peu hardi de ma part ; mais nous ne nous quittons pas.

Il désigna l’homme aux moustaches noires, qui était à sa droite, et dit solennellement :

— Baronne, j’ai l’honneur de vous présenter un de mes amis les plus chers, M. le duc de Castelroche.

Le duc salua profondément, et ne dit pas un mot.

— Ah 1 Monsieur le duc, s’écria la baronne, ravie de ce titre ronflant, combien je suis charmée de vous recevoir!

Taxile désigna l’homme au collier roux, et dit avec le môme (on cérémonieux :

— Baronne, j’ai l'honneur de vous présenter M. le comte do Forsac, qui ne m’est pas moins cher que son noble compagnon.

Le comte salua jusqu’à terre et garda le silence.

— Monsieur le comte, dil la baronne épanouie, combien je me félicite de vous connaître !

La danseuse, devenue baronno, raffolait des titres, et la préposition de lui avait toujours paru la plus agréable de la grammaire.

Le docteur lorgnait de loin cette présentation. L’illustre . duc et le noble comte lui paraissaient passablement étranges et énigmatiques.

On se mit à table. Taxile était auprès de la baronne, qui n’avait rien négligé pour fêter ce grand jour, ni les séductions des mets, ni le luxe de l’argenterie. Taxile était émerveillé ; la beauté de la vaisselle plate rehaussait singulièrement celle de sa fiancée.

— Baronne, lui dit-il, vous avez là un magnifique service d’argenterie.

— Oh 1 marquis! répondit-elle, vous êtes bien indulgent.

— Baronne, reprit-il négligemment, quand j’aurai le bonheur d’être votre mari, je pourrai vous offrir aussi un très-beau surtout de vermeil ; c’est un héritage qui me vient de la princesse de Marcinville, une ancienne parente du cêté maternel.

La baronne était rayonnante.

— Vous avez, lui dit-elle à demi-voix, d’illustres parents, comme d’illustres amis. M. le comte de Forsac, ajouta-t-elle en désignant l'homme au collier roux, qui dévorait une tranche de chevreuil, a, dans toute sa personne, une noblesse...

— 11 a de beaux souvenirs de famille; son bisaïeul avait ses entrées au petit lever de Louis XV.

— Vraiment!... Et M. le duc de Castelroche, dit-elle en regardant l’homme aux moustaches noires, qui savourait délicatement des filets de perdreaux, quelle dignité, quel maintien imposant !

— Je le crois bien, reprit Taxile, sa noblesse remonte aux croisades : il descend, par les femmes, de Godefroy de Bouillon.

— Je ne sais, dit à son voisin, le docteur qui les écoutait, si ce duc-là remonte aux croisades; je croirais alors qu’il descend par les gueux de Gaulhicr-sans-avoir.

La baronne, qui voulait être gracieuse et empressée pour ses nobles hôtes, dit au duc de Castelroche :

— Buvez donc un peu de ce vin de Chambertin , Monsieur le duc. Comment le trouvez-vous?

Pour toute réponse, le duc, qui venait de vider le verre d’un seul trait, lit claquer sa langue contre son palais, cl fit un mouvement de tête approbatif.

La baronne le trouva un peu original, et s’adressant au comte :

— Et vous, Monsieur le comte, ne reprendrez-vous pas un peu de cette dinde truffée?

Le comte la remercia par un sourire épanoui, et tendit son assiette au domestique, qui s’empressa de la remplir de nouveau.

— Ils ont l’air d’être très-aimables, ces messieurs, dit la baronne à Taxile ; mais est-ce que par hasard ils seraient muets ?

Taxile allait répondre, lorsque le duc dit au domestique, d’une voix flûléc :

— Je vous demanderai un peu de ce biscuit glacé à la rose.

Un instant après, encouragé par cet exemple, le comte reprit d’une voix caverneuse:

— Encore un peu de plum-pudding, s’il vous plaît.

Pendant tout le dîner, le duc et le comte ne rompirent le silence que pour prononcer des paroles utiles et substantielles, de celte nature. Le comte était glouton, et dévorait les morceaux de dinde truffée; le duc était friand, et parsemait de crème aux amandes, comme de flocons de neige, ses épaisses moutaches noires.

Tous les deux semblaient avoir la conviction que la bouche est faite pour manger, bien plus que pour parler, et que, si la parole a été donnée à l’homme, c’est pour demander des ailes de faisan, du vin de Chambertin et du biscuit glacé.

Quand le repas fut terminé et qu’on fut réuni dans le salon, on n’y vit pas trôner, comme à l’ordinaire, l’éternelle table de jeu, dressée et menaçante ; un simple guéridon la remplaçait; le notaire, qui était du nombre des convives, jeta dessus une liasse de papiers, qu’il feuilleta, puis il y prit un de ces projets d’actes d’une écriture serrée, que les notaires appellent minute, et dont la lecture absorbe une grande heure. Cet acte était le contrat de mariage de la noble baronne Flore de Clarambourg et de l’illustre Taxile marquis do Norbert.

lie Unriag'e de Flore.

Le notaire prit place devant le guéridon, et s’apprêta à faire la lecture du contrat.

Ce moment était solennel pour Taxile, et tendrement émouvant pour la baronne. C’était la première fois que la sensible veuve allait signer un contrat de mariage : Flore, veuve de Zéphirc, ou du baron de la Brise, ne s’était jamais mariée que dans un arrondissement idéal.

lille jet a sur Taxile un regard langoureux; puis cette belle Flore, déesse des fleurs, voulut dissimuler son trouble, et à défaut d’un feuillage de roses pour le cacher, elle chercha son éventail.

— Que désirez-vous, baronne ? lui demanda l’amoureux Taxile.

— Mon éventail, marquis, répondit-elle d’une voix émue, je crois l’avoir laissé dans le petit salon.

— J’y vole ! s’écria Taxile, qui se calomniait.

Taxile ne volait jamais dans aucun salon ; il se contentait de tricher, ce qui est plus lucratif.

Il s’élança donc avec le plus galant empressement. La baronne fut assez étonnée de voir le duc et le comte suivre Taxile avec sollicitude, puis rentrer en même temps que lui. Ils revinrent s'asseoir en silence, et Taxile remit à la baronne son éventail.

— Merci, marquis, lui dit-elle de cette voix naturellement sèche, qui se veloutait quand clic lui parlait. Si je ne craignais d’abuser de votre obligeance, je vous demanderais encore mon flacon do sels ; je suis, je l’avoue, un peu impressionnée.

Taxile, qui brûlait d’envie d’entendre la lecture du contrat, maudissait intérieurement sa sensible future; mais extérieurement, H lui souriait, et il s’empressa de lui répondre :

— Je cours vous le chercher, chère et belle fiancée; n'aije pas les ailes de l’Amour ?

Taxile se trompait encore ; il n’avait aux talons que les ailes de Mercure.

— Je crois, dit la baronne en baissant les yeux, que mon flacon est dans ma chambre, sur ma toilette. Mais vous ne savez pas où est ma chambre, marquis.

— Je la trouverai, baronne, dit Taxile, qui s’élança d’autant plus vite qu’il voulait revenir plus promptement.

LES MYSTÈnES DE LA MAISON.

La baronne vit avec surprise le duc et le comte se lever de nouveau, et se permettre de suivre Taxile jusque dans le sanctuaire qui servait de chambre à la céleste Flore.

Le docteur, de son côté, examinait attentivement leurs mouvements, et sc demandait dans quelle classe d’originaux il fallait les placer.

— Vous avez deux amis bien fidèles, dit la baronne à Taxile, quand il lui apporta son flacon.

— Ce ne sont pas des omis, dit le docteur tout bas à son voisin, ce sont des épagneuls.

— Us m’aiment tant ! répondit Taxile à sa fiancée, qu’ils ne peuvent se séparer de moi, ne fût-ce qu’un instant. Je vous dirais bien que nous sommes ensemble comme étaient Castor et Pollux ; mais ils n’étaient que deux, et nous sommes trois.

— Justement, dit le docteur à son voisin ; j’ai eu un fidèle épagneul qui s’appelait Castor : cela fait un Pollux et deux Castor.

Enfin, chacun prit place d’une manière stable, et l’on écouta attentivement la lecture du contrat de mariage.

Le notaire lut une splendide énumération des deux for-

lunes des fiancés. La baronne avait des biens très-réels, de bonnes et brillantes inscriptions de rente, placées en son nom par Jules, Armand, Gustave : n° 1, n°, 2, n° 3, une trentaine de mille francs de rente enfin.

Quant à Taxile, marquis de Norbert, ses richesses étaient fabuleuses ; il n’y avait là rien de mesquin, rien de borné; c’était large et éclatant comme une œuvre d'imagination. C’étaient des actions innombrables dans des sociétés imaginaires ; c’élaient les domaines de ses pères, vieux châteaux féodaux qui ressemblaient étrangement à des châteaux en Espagne. La baronne était toute rayonnante d épouser ce jeune mari aux vieux châteaux.

11 restait une clause à décider, celle de la communauté du

biens; c’était pour Tuxile une question palpitante d’intérêt.. ‘

Le notaire, qui était un homme prudent, penchait pour la séparation de biens.

Taxile pâlit, et s’écria en regardant la baronne :

— Ma charmante tiancée, j’ai do plus que vous une vingtaine de mille livres de rente, il est vrai; mais qu’importe? je suis trop heureux de vous les offrir. Confondons nos fortunes, et que ce fatal mot de séparation ne soit pas prononcé, même pour nos revenus.

— Eh bien ! oui, généreux marquis ! s’écria la baronne dans un élan de tendresse, j’accepte vos dons magnifiques : unissons nos fortunes comme nos cœurs.

Taxile respira plus librement, et son front s’épanouit. La baronne signa la première ce splendide contrat, et sa main, jaune et sèche, parut à son fiancé aussi moulée, aussi blanche que si Pradier l'eût sculptée en marbre de Paros.

Taxile vint ensuite apposer au bas du contrat sa griffe de Satan. C’en était fait, le jeune renard croquait la vieille colombe.

Le notaire, qui n’avait plus rien à faire, se leva, salua les deux fiancés, plia soigneusement le contrat, et emporta dans sa poche ces deux destinées qu’il venait d’unir.

11 eût été poli de passer le reste de la soirée avec la baronne ; mais le duc de Caslelroche et le comte de Fox-sac regardèrent la pendule, puis firent un signe à Taxile. Celuici ne put réprimer un mouvement d'impatience; il parut embarrassé, réfléchit quelques instants, puis enfin, se leva et s’avança vers la tendre Flore.

— Baronne, lui dit-il à demi-voix, vous me voyez désespéré ; mais le duc veut se rendre sans retard au raout de sa noble tante, la princesse douairière. Si je refuse de l’accompagner, il me prouvera peut-être son mécontentement en nous privant de sa présence et de celle de la princesse, le

jour de la bénédiction nuptiale. Or vous concevez que deux personnages de cette importance.. .

— Oh! je comprends! s'écria la baronne, qui se trouvait trèsflaltéo d’avoir à son mariage un duc et une princesse. Adieu, cher marquis, dit-elle avec un soupir.

— Adieu! baronne adorée ! répondit Taxile. Bientôt, je n’irai plus seul à ces brillants raouts, et j’aurai l’honneur de vous présenter à la princesse douairière.

Taxile sortit du salon, le duc et le comte s’empressèrent de le suivre : Taxile était comme un homme à deux ombres.

Dès que la porte cochère se fut refermée sur eux, Taxile baissa la tête, le duc et se redressa, tira les deux pointes de ses moustaches noires, ’qu’il rendit encore plus rébarbatives; le comte prit un air impérieux, appela le cocher, qui les attendait, et lui dit de sa voix caverneuse :

— A la prison de Clichy.

Taxile s'arrêta indécis.

— Pourquoi ne pas me laisser retourner chez moi ? dit-il. Maintenant que mon contrat est signé, il me semble que vous pourriez bien...

— Cela ne dépend pas de nous, dit le comte.

— 11 nous faut un ordre, reprit le duc, pour vous mettre en liberté. Du reste, votre créancier a été assez complaisant en vous accordant cette journée.

— Il me semble, dit Taxile, qu’elle a été assez bien employée.

— C’est vrai, répondit le comte; mais ce sont vos affaires, cela ne nous regarde pas... Allons ! en voiture ! nous sommes en retard... Je m’ennuie, moi, depuis que le dîner est fini.

— C’est absolument comme moi, reprit le duc ; il n’y avait d’amusant dans tout cela que les filets de perdreaux truffés, les biscuits glacés à la rose, et les croque-en-bouche de mandarine.

Taxile et les deux recors monlèrent en voiture, et l’illus—

tre marquis de Norbert alla coucher à la prison de Clichy.

Le lendemain, le créancier passa chez le notaire, et prit connaissance du contrat de mariage; la communauté de biens le rassura sur sa créance : la fortune de la baronne répondait largement pour Taxile.

Le lion sortit de sa cage, et peu après Taxile, marquis de l’Escroquerie, épousa solennellement Flore la danseuse, dite baronne de Clarambourg.

Les deux nobles époux apprirent bientôt qu’ils s’étaient trompés mutuellement. Taxile découvrit l’histoire du cachemire, dont l'avantageux Boisfleury s’était vanté, malgré sa promesse. Mais Taxile était un homme sans préjugés, et la fortune solide do Flore le consola de sa vertu pirouettante.

De son côté, Flore vit surgir de toutes parts les créanciers de son tendre époux : ils éteignirent les rayons d’or de sa lune de miel et dosa cassette.

Mais un de ses plus cruels désenchantements fut de devoir renoncer au culte qu’elle avait voué à la haute noblesse du duc de Castelroche et du comte de Forsac. Quand elle apprit leurs titres réels, elle alla tout en larmes confier celte douloureuse anecdote à une de ses amies intimes; l’amie la raconta à une autre amie, et de confidence en confidence, l’histoire arriva jusqu’au docteur, qui en fut très-chagrin pour la baronne, et très-joyeux pour sa collection des Mystères de la maison.

Il prit une plume et écrivit dans son recueil de notes :

« Mystère du fripon et des deux recors. »

Ce fut précisément le jour du mariage de Taxile que Grégoire fut exécuté.

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