XXVIII
lie Luquais d’Irène.
Puisque nous venons de parler des douleurs conjugales de la baronne, et que nous sommes en pleine lune rousse, cela nous ramène tout naturellement au ménage de Fernand.
La belle Irène était allée s’enfermer dans son château, à l'époque du mariage de sa rivale. Elle ne voulait pas ajouter au triomphe d’Andrèse en laissant voir, nous ne dirons pas son désespoir, mais au moins son dépit et sa rage.
L’amour de ces deux femmes était bien différent : Andrèse aimait Fernand avec tout son cœur ; son amour était composé des éléments les plus purs : abnégation, sacrifice, tendresse, idolâtrie; il y avait là toutes les poésies et toutes les exaltations de lame.
La passion de l’altière Irène était faite d’égoïsme et d’orgueil; elle aimait Fernand comme le miroir qui lui disait qu’elle était belle, comme le pinceau qui l’apprenait à la foule ; car plus d’une fois Fernand s’était inspiré de sa beauté; au lieu d’en rougir, elle en avait été Hère : elle n’élait pas fâchée d’avoir son petit Raphaël, qui faisait d’elle une Fornarina. Elle se parait de la gloire de l’artiste comme d’un manteau de pourpre, dans lequel elle aussi pouvait se draper. Irène était de ces femmes inqualifiables, qui se font un honneur de leur déshonneur. Son amour était un feu qui ne s’allumait que pour faire de la fumée.
C’est une si étrange chose, dans notre siècle, que la passion de la célébrité ! On a vu d’orgueilleux monstres se faire une réclame de l’assassinat. Il est des gens qui veulent à tout prix un piédestal, fût-ce celui de Vénus, la déesse impudique, fût-ce même l’échafaud.
Après six mois de fureur et de sombres méditations, Irène
LES MYSTÈRES UE LA MAISON, pensa que l’esprit indépendant de Fernand devait déjà être fatigué du mariage. Elle revint donc à Paris avec un grand fracas, et se montra dans le monde, plus fière et plus belle que jamais.
Fernand s’ennuyait, il ne cherchait qu’une occasion de reprendre sa vie dissipée. Il se laissa de nouveau ensorceler par cette femme, dont l’excentricité plaisait à sa tête fclle.
Un soir, entre onze heures et minuit, un homme se présenta chez Irène, et frappa sans façon à la grande porte du vestibule.
Un volet dormait dans l’antichambre et faisait des songes d’or. 11 rêvait qu’il venait de trouver une magnifique condition : les gages étaient superbes, l’hôtel était sans sonnettes; il avait la clef du cœur de la femme de chambre et de la cave de son maître.
En entendant frapper, il se’ réveilla en sursaut, fort mécontent d’être troublé au milieu d’un pareil songe.
11 ouvrit la porte et se trouva en face d'un petit homme gros et court, vêtu d'un habit noir, mais essentiellement commun de tournure, de manières, de figure, et taillé sur un patron qu’on ne voyait jamais à l’hôtel.
— Qui demandez-vous? dit brusquement le valet.
— Madame Dumoulin, répondit le petit homme avec douceur.
Le valet lo toisa avec une suprême impertinence et dit, après quelques instants de silence :
— Madame n’y est pas.
— C’est bien, fit tranquillement le petit homme, je reviendrai demain... Vous lui remettrez ma carte.
Le valet prit la carte, y jeta les yeux, puis devint rouge comme l’écarlate, et dit en balbutiant :
— M. Dumoulin... le mari de madame... Oh! veuillez rn’excuser, Monsieur... je ne suis ici que depuis deux jours. J’avais bien entendu dire que madame avait un mari, mais...
— Mais maintenant que vous ep êtes certain, reprit M. Dumoulin, vous allez sur-le-champ m’annoncer à mon épouse.
Le valet se hâta d’obéir, et l’introduisit dans le splendide appartement de sa femme.
Irène, vêtue d’une robe de moire gros bleu, mise, suivant son habitude, avec un goût sévère et artistique, et simplement coiffée du magnifique diadème de ses cheveux noirs, était seule au fond de son boudoir, cl nonchalamment assise sur une élégante causeuse, aucoin du feu.
Elle fut stupéfaite en voyant son mari ; elle se leva vivement, se frotta les yeux pour s’assurer qu’elle était bien éveillée ; puis elle fronça ses noirs sourcils, redressa sa haute taille, et dit à M. Dumoulin :
— Vous, Monsieur, chez moi 1 Qui me procure l’honneur...
— Oh ! ne faites pas la comtesse de Pimbêche, répondit M. Dumoulin ; ne prenez pas vos grands airs et ne vous redressez pas comme la colonne Vendôme. Je viens vous parler d’affaires.
— Mais il est près de minuit, dit vivement Irène; vous choisissez étrangement votre heure.
— Craignez-vous donc que je ne vous compromette? Je reviens du spectacle ; je me suis souvenu en rentrant d’une affaire assez importante, et, ma foi, j’ai pensé qu’un mari pouvait bien à minuit se présenter chez son épouse.
— Son épouse ! dit Irène avec un suprême dédain.
— Eh bien, oui, son épouse ; ce mot-là me convient, à moi, et je ne sais pas pourquoi je me gênerais, maintenant que nous ne sommes plus avec vos duchesses.
Vous comprenez que, si j'ai le plaisir de vous rendre visite aujourd’hui, c’est que je ne peux pas faire autrement. Je veux vendre une maison, et je viens vous demander mainlevée de votre hypothèque légale. Je ne vous dois rien cependant,
ma chère épouse; les biens que vous m’avez apportés en ma riage sont à peu près nuis, cela n’empêche pas que la loi ne vous donne hypothèque sur les miens. Du reste, si je veux vendre celte maison, ce n’est pas que j'aie besoin de ce magot-là : Dieu merci ! je ne manque pas de pièces de cent sous, et j’ai toujours de quoi mettre du beurre dans les épinards.
— Ah! Monsieur, dit Irène, ne pourriez-vous trouver d’autres expressions?
— Et pourquoi donc ça, princesse ? Vous n’aimez pas l’expression, ni les épinards peut-être ? mais vous aimez l’argent qui allume le fourneau... Je ne suis pas un mirliflor, moi, mais j’ai plus de sonnettes dans mes poches que tous vos freluquets ; je ne porte pas de souliers vernis, mais j’ai du foin dans mes bottes.
— Du foin dans ses bottes ! murmura Irène dédaigneusement. Mais voyons, continua-t-elle avec impatience et en regardant la pendule, vous voulez mainlevée de mon hypothèque; vous l’aurez, c’est convenu ; tout est dit.
— Vous ne me demandez même pas de quelle maison il est question... Il s’agit de celle de la rue Saint-Sauveur: elle est sujette à reculement, elle a déjà un poteau; les poteaux, ce sont les béquilles des maisons, et ma foi je...
— C’est une excellente affaire, dit Irène sans l’écouter et en regardant toujours la pendule.
— Ah! vous trouvez que c’est une excellente affaire... Eh bien, vous avez de la perspicacité, car je ne vous l’ai pas encore expliquée.
— Je vous en fais grâce 1 s’écria Irène ; il est tard, et je suis tout endormie.
— C’est drôle, reprit M. Dumoulin, vous avez les yeux brillants comme le gaz qu’on allumait dans ma boutique.
— Votre boutique 1 répéta Irène avec dédain.
— Je trouve donc cent mille francs de ma maison, conti-
nua M. Dumoulin, une petite somme ronde, que vous ferez rouler. Du reste dans les avanlagesque présente cette vente, ce qui m'a frappé...
— Hein?... on a frappé? dit en frémissant Irène qui n’écoutait plus du tout, et dont les regards allaient sans cesse de la pendule à une petite porte restée entr’ouverte.
— Ah ! si vous m’écoutez comme cela, mon aimable moitié, reprit M. Dumoulin, ce n’est pas la peine que je continue. Je vous dirai donc en deux mots que l’alfaire est su- » perbe, et que, si c’est votre avis, nous allons la conclure dès demain.
— C’est tout d fait mon avis, tout à fait... Mais minuit va
sonner, Monsieur, et
— Et vous voulez retrouver votre dodo, n’est-ce pas ? Je m’en vais.
H se leva, fit quelques pas pour sortir, et aperçut la petite porte, à laquelle jusque-là il avait tourné le dos.
— Tiens 1 dit-il en l’ouvrant complètement, vous avez là une porte de sortie... Je viens si rarement ici, que je l’avais oubliée... Elle donne sur un petit escalier dérobé, un peu étroit, par exemple; vous ne devez pas y être à l’aise, avec votre envergure.
La pûle Irène devint encore plus blanche qu’à l’ordinaire, ce qui l’eût fait ressembler à une statue demarbre, sisesdeux grands yeux noirs, vivants et éclatants, n’eussent été pleins d’une inquiétude fiévreuse.
— Cet escalier, balbutia-t-cllc, donne, vous le savez, dans le jardin de l’hôtel , de sorte que je puis, sans traverser l’appartement...
— C’est très- bien, très-bien, dit M. Dumoulin ; ma boutique du Lion d'or avait aussi deux sorties, l’une rue Saint-Denis et l’autre rue Thévenol. Ah ! bon, vous faites une moue dédaigneuse; vous voulez que je ferme aussi ma boutique dans la conversation.
LES MYSTÈltES 1IE LA MAISON.
— Je veux dormir ! s’écria Irène.
— Eli bien, bonsoir, la belle endormie : que ce paresseux de Morphée secoue sur vous ses pavots, continua le mythologique M. Dumoulin ; que les songes armoriés vous arrivent par la porte d’ivoire ! Bonsoir, ma noble épouse ; fermez vos nobles yeux, et que vos nobles aïeux veillent sur votre noble sommeil.
— Enfin ! dit tout bas Irène.
— Tiens, tiens, tiens, reprit M. Dumoulin en revenant sur ses pas, j’étais bien bêle de prendre par le grand escalier. I! me vient une benne idée; ce petit escalier va me mener tout près du corps de logis où j’habite ; ma foi, au lieu de prendre la grande roule, je prends le chemin de traverse.
— Monsieur ! s’écria Irène en s’élançanl^vers lui, comme pour le relanir.
— Oh 1 vous êtes trop polie, mon épouse, reprit M. Dumoulin; ne vous dérangez pas pour me reconduire. J’aurai l’honneur de vous revoir, dans six mois, ou dans un an peut-être.
Et repoussant poliment sa femme, il ferma la porte sur lui, et descendit par l’escalier dérobé, qu'une petite lampe éclairait.
11 allait franchir les dernières marches, lorsqu’il se trouva vis-à-vis d’un jeune homme qui montait d’un pas furtif.
Sa première pensée fut de crier au voleur; mais en jetant les yeux sur ce jeune homme, il le vit si bien habillé, si bien ganté surtout, que la méprise n’était pas possible. M. Dumoulin respectait trop les gants do chevreau pour penser qu’un voleur pût jamais y glisser sa main coupable.
— Qui demandez-vous ? où allez-vous ? dit rudement M. Dumoulin.
A son tour, le jeune homme le regarda attentivement. M. Dumoulin était orné par son tailleurd’un habitvulgaire,mal coupé, et, par la nature, d’une figure, d’une tournure et d’une
voix essentiellement communes. Lejeune homme ne l’avait jamais rencontré dans la maison, et se dit en l'examinant :
— C'est un nouveau domestique. . .lia bien mauvaise tournure; madame Dumoulin ne le gardera pas... 11 est impossible, pensa-t-il, d’expliquer ma présence ici, à une pareille heure : cet homme a l’air d’un buter; si je ne le mets pas dans mes intérêts, il va faire du scandale.
— Ne me trahissez pas, dit le jeune homme en mettant la main à sa poche; vous ne vous en repentirez point.
M. Dumoulin ne comprit pas d’abord ce qu’il voulait dire par cette dernière phrase, mais ce qu’il comprit très-nettement, c’est que sa femme le trompait.
— Mon épouse me fait des traits, pensa-t-il, ce jeune homme est un de scs chalands.
Ce bon M. Dumoulin était du reste assez philosophe; sa femme lui était devenue aussi indifférente que la reine Pomaré. Puis on est exposé dans le commerce aux banqueroutes de ses correspondants : l'infidélité de sa femme était pour lui la faillite d’une associée.
Cependant il éprouvait quelque irritation en songeant qu’on se jouait de lui; il tenait à conserver sa dignité de mari.
— Monsieur, dit-il au visiteur nocturne, en prenant un air superbe, vous allez me faire le plaisir de dégringoler l'escalier.
— Chut ! reprit le jeune homme, pas d’éclat, ou vous vous en repentirez, je vous en préviens. Vous perdrez voire place.
— Hein ? ma place...
— Oh 1 vous balbutiez maintenant; vous avez peur. Voire maltresse m’attend, et voilà mon laisser-passer, dit-il en lui glissant un louis dans la main.
Ce louis d’or faillit donner une suffocation au pauvre mari; ses grosses joues se colorèrent subitement. Son indignation
allait se traduire en paroles, quand tout A coup une pensée bizarre lui vint à l’esprit.
Cet infortuné qu’on abreuvait de douleur prit un grand parti : le sourire revint sur ses lèvres, et il se dit tout bas, dans un monologue intérieur, vraiment lyrique:
— Dumoulin, mon ami, si l’on apprend cette aventure, on va (c traiter de jobard, et lu n’entends pas qu’on se moque de l’enfant de ta mère. Si au contraire tu leur joues à tous deux un tour de ta façon, les rieurs seront pour toi ; car les rieûrssont toujours du côté des farceurs.
M. Dumoulin garda la pièce d’or, et dit au jeune homme avec infiniment de politesse :
— Ah ! madame vous attend... il fallait le dire tout de suite... Au fait, je me souviens qu’elle m’a prévenu.
Le jeune homme sourit, et pensa que son argument doré avait été fort éloquent.
— Je vais vous introduire, dit M. Dumoulin en remontant l’escalier. Qui aurai-je l’honneur d’annoncer à madame ?
— M. Fernand Dufranval, répondit le jeune homme.
— Bien, pensa M. Dumoulin; je sais son nom.
11 devança Fernand, ouvrit la porte qui donnait dans le boudoir de madame Dumoulin, et annonça :
— M. Fernand Dufranval.
Fernand s’avança avec empressement vers Irène, qui s’écria épouvantée, en regardant son mari :
— Ah ! grand Dieu 1 grand Dieu !
Fernand pensait que le prétendu domestique s’était retiré immédiatement ; il se croyait seul avec elle et lui dit, avec une tendre sollicitude :
— Qu’avez-vous donc, mon Irène? Pourquoi cet effroi quand je suis là, moi qui vous aime et suis prêt à vous défendre ?
— Taisez-vous ! balbutia Irène, qui n’eut que la force de lui montrer son mari.
— Comment ! ce valet est encore là! dit Fernand en se retournant. Ah çà ! l'ami, c’est de l’indiscrétion. Sortez!
— Quand madame me l’aura dit, répliqua tranquillement M. Dumoulin.
— C’est juste, reprit Fernand. Vous entendez. Madame ; c’est à vous, en effet, qu’il appartient de congédier ce valet.
— Ce valet! dit Irène, qui retrouva enfin la parole. Mais ce n’est pas un valet, c’est mon mari.
— Votre mari ! s’écria Fernand.
Il resla tout étourdi, et, dans le premier moment de stupéfaction, il demeura immobile, les veux fixés sur M. Dumoulin. Celui-ci, qui décidément jouait le beau rôle dans cette scène d’intérieur, lui dit poliment :
— Puisque aujourd’hui je suis le laquais de mon épouse, permetlez-moi de vous reconduire jusqu’à la porte de sortie. Ah! ça vous défrise un brin, n’est-cc pas? Si je suis valet, c’est Frontin que je me nomme, ce n’est pas Jocrisse.
Fernand sortit, suivi de M. Dumoulin, fct dit au mari outragé :
— Quand vous voudrez, Monsieur, je serai à vos ordres.
— Ah! vous voulez de la ferraille? répondit M. Dumoulin; merci ! ça fait trop de bruit. Je ne suis pas plus poltron que vous; mais nous autres, de la rue Saint-Denis, quand nous éprouvons un désagrément, nous ne prenons pas les cymbales pour l’annoncer... Adieu, continua-t-il, en le voyant franchir le seuil de la porte. Je vous préviens que, si vous vous présentez, vous trouverez la boutique fermée.
Il regarda Fernand s'éloigner, puis revint chez sa femme. — Faites-moi grSce de vos reproches, Monsieur, dit-elle en lui coupant la parole, dès qu’il voulut ouvrir la bouche. Demain, je pars pour l’Italie.
— Vous ferez bien, répondit M. Dumoulin, c’est un pays instructif... c’est la patrie de Lucrèce.
Ce malheureux mercier, qui fut le mari d’une cuisinière,
SU
puis d’une marquise, qui fut pris pour le maîlre de sa première femme et pour le valet de la seconde, cet infortuné M. Dumoulin, rentra dans son modeste corps de logis et, en se déshabillant, il fit tomber quelque chose de la poche de son gilet.
— Ah! sapristi! s’écria— t-il en se frappant le front, j’ai oublié de lui rendre sa pièce d’or.
Dès le lendemain, il courut chez sa femme, pour lui demander l’adresse de Fernand. Elle lui répondit par une attaque de nerfs. Malgré toutes les protestations de son mari, elle s’obstina à craindre un duel, et partit pour l’Italie, sans avoir donné l’adresse réclamée.
Irène écrivit à Fernand un petit billet satiné, afin qu’il la rejoignit sur la route. Mais le Salon venait de se rouvrir, Fernand comptait sur ses deux tableaux, pour ajouter des rayons à sa gloire, et jamais Fernand n’avait hésité entre la gloire et la.femme la plus aimée. 11 répondit à Irène qu ! il la rejoindrait à Florence, et il ajourna son amour au second mois de l’exposition.
La Pièce d’Or.
Le tableau du Brigand espagnol eut un succès de frissons. C’était la nature terrible et palpitante, prise sur le fait. La foule s'arrêtait et frémissait devant celte blessure béante l’audace et le génie de l’artiste avaient atteint leur but.
Roméo et Juliette n’eurent pas le même succès. Juliette, couchée dans le caveau des Cupulct, était belle comme le rêve de Shakespeare; mais Roméo, le Roméo passionné, qui s’empoisonne par amour, était calme et froid, et ne paraissait nullement amoureux. Comment Fernand aurait-il peint le tendre Roméo? il ne connaissait que des amours de fantaisie, qui se nichaient par instants dans un coin de son cerveau. Le Roméo qu’il montrait au public ressemblait un peu à l’artiste : on voyait qu’il ne devait avoir qu’un caprice pour Juliette; la flamme dont il brûlait ne devait être qu’un feu follet. Puis, on ne pouvait pas supposer qu’il fût prêt à s’empoisonner; ou était parfaitement rassuré, car il tenait sa fiole de poison aussi tranquillement qu’un [verre de champagne.
Edgard Dalbin, au contraire, le peintre rival de Fernand, avait trouvé le secret d’émouvoir. Ses œuvres parlaient au cœur; l’amour y était pur et vrai. Edgard venait d'épouser une jeune fille qu’il adorait, il s’inspirait d’une passion réelle, et répandait sur ses tableaux toute la poésie de son Ame.
Le Roméo de Fernand trouvait la foule indifférente et les journaux railleurs. Les toiles d’Edgard faisaient répandre aux femmes des flots de larmes, et aux critiques des flots d’encre et d’encens. Dans cette grande bataille, où l’on croisait les plumes de fer, les partisans de Fernand étaient vaincus : pour Edgard, c’était la bataille d’Austerlitz; pour Fernand, celle de Waterloo.
Cependant, dans le monde artistique, personne ne contestait à Fernand la science du dessin, la vigueur des tons et l’originalité de la composition : il ne lui fallait qu’un peu plus d’inspiration dans le cœur pour être le seigneur et le maître.
• Un jour, au Musée, quelques personnes étaient arrêtées devant le tableau du Brigand espagnol.
— Une belle toile ! dit un artiste.
Un petit homme, au corps taillé en tonneau, au visage coloré, où la nature n’avait pas épargné le vermillon, répondit en regardant la toile et en haussant les épaules :
— Une belle toile... mais on ne peut pas en juger, on n’en voit pas la qualité.
— Monsieur est iparchand de rouenneries? demanda l’artiste.
— Non, Monsieur. J’ai été mercier, rue Saint-Denis, au Lion d'or.
— Cela ne m’étonne pas, Monsieur, répondit l'artiste en s’inclinant.
— Ah ! mais, reprit M. Dumoulin, qu’on a déjà reconnu, il ne faut pas prendre un petit air, et croire que je gc vous comprenne pas avec vos belles toiles... Mais je trouve cette expression-là ridicule, moi : c'est comme si, en ouvrant les ouvrages de Corneille et de Racine, on disait : « Le beau papier 1 »
— Eh ! mais...
— Ce n’est pas trop mal, n’est-cc pas ? la réponse est assez soignée, je m’en vante. Parce que je n’ai pas un chapeau pointu, ce n’est pas une raison pour que j’aie l’esprit tout rond.
— Et comment trouvez-vous cet autre tableau du même peintre? demanda l’artiste, qui se réconciliait avec lui; c’est une peinture un peu léchée, n’est- ce pas?
M. Dumoulin le regardacette foisavec un étonnement réel.
— Comment! une peinture léchée! s'écria-t-il; le peintre avait donc des chiens dans son atelier?
! /artiste partit d’un éclat de rire.
— fl paraît que j'ai dit une bêtise, reprit Al. Dumoulin; je ne connais pas votre jargon, moi. Du reste, le tableau n’est pas mal, je m’y connais un peu, j’ai fait au collège, dans mon temps, une lête de Romulus.
— Cela devait être une belle œuvre, Monsieur : et vous avez obtenu le prix?
— Le prix d’arithmétique... oui, Monsieur.
l/artiste se permit de rire de nouveau, et AI. Dumoulin dit, en s’approchant du tableau :
— Mais voyous donc, qui a badigeonné cela ?
Il jeta un cri en lisant la signature de ïjprnand Dufranval. Il n’avait eu garde d'oublier ce nom, qu’un soir il avait annoncé à sa femme, d’une façon si pittoresque.
— Comment! c’est de ce petit peintre! s’écria-t-il. Ah! quel barbouilleur I
Une jeune femme, qui regardait le tableau avec admiration, ne put s’empêcher de tressaillir à ce mot : cette jeune femme était Andrôse. File se retourna vers M. Dumoulin, qui lui était parfaitement inconnu, et répéta avec indignation :
— Barbouilleur !
— Certainement, Madame... barbouilleur, reprit M. Dumoulin; je maintiens l’expression. Je vous en fais juge : voyez s'il a le moindre talent, ce petit peintre de rien du tout.
— Ah! c’est trop fort! dit Andrèse, dont l’humeur peu endurante commençait à s’échauffer. Vous ne vous y connaissez pas. Monsieur.
— Je ne m’y connais pas!... s’écria M. Dumoulin.
Une au Ire femme se serait tue et se serait éloignée ; mais Andrôse était trop vive, et s’identifiait trop à la gloire de Fernand, pour abandonner ainsi la partie.
— Et qu’avez- vous à reprocher à ce tableau? dit-elle d’une voix brève, qui trahissait sa colère.
— Ce que j’ai à y reprocher! s’écria M. Dumoulin, ahl ce que j’ai à y reprocher... Je trouve que le velours noir de Roméo est trop terne; c’est du velours tramé coton; je m'y connais; j’en ai vendu pour brides de chapeaux, dans une boutique de mercerie, rue Saint-Denis, et je vous dis, moi, que ce tableau, qui fait tant d’embarras, ne vaut pas mon enseigne du Lion d'or.
Comparer Fernand à un peintre d’enseignes!... Andrèse était furieuse; mais elle était femme du monde, elle n’osa plus répondre, dans la crainte d’en trop dire, et se sauva pour rejoindre Odélie, qui l’attendait sur une banquette.
M. Dumoulin resta devant le tableau.
— Eh mais! pensa-t-il tout à coup, cette adresse que je cherche, je vais la trouver enfin : les adresses de tous les peintres sont dans le livret.
Malheureusement M. Dumoulin n’avait pas de livret; il se souvint d’en avoir vu un entre les mains d’Andrèse, et courut après elle.
— Madame... Madame... dit-il, auriez- vous la complaisance de me prêter un instant votre livret? Vous obligeriez votre serviteur. Je voudrais avoir l’adresse de ce Fernand Dufranval.
— Comment, son adresse, répondit Andrèse, après la manière dont vous l’avez traité!,.. Vous vous moquez, Monsieur. Vous ne voulez pas lui faire faire votre portrait, je suppose.
— Ma foi non ! Du reste, reprit-il d’un ton sardonique, je crois que ce peintre-là fait de préférence les portraits de femmes : tout à l’heure, vous aviez bec et ongles pour le défendre. Eh ! eh ! la petite mère!...
— Assez, Monsieur! dit Andrèse avec dignité, je suis sa femme.
Et elle le quitta brusquement.
— Sa femme ! dit M. Dumoulin stupéfait. Ah ! la malheureuse... C’est égal, puisque l’occasion se présente, il faut la saisir.
— Madame! Madame! dit-il en courant de nouveau après Andrèse.
— Encore vous, Monsieur ! répondit-elle au comble de l’impatience.
— Votre mari m’a prété une pièce d’or, lui dit-il ; il est inutile de vous expliquer dans quelle circonstance. Voila plusieurs jours que je cherche son adresse; puisque vous ne voulez pas me la donner, chargez-vous de lui remettre le jaunet. Vous lui direz que c'est de la part de M. Dumoulin.
11 glissa la pièce d’or dans la main d’Andrèse, qui le regardait avec surprise, et, dans la crainte qu’elle ne voulût la lui rendre, il se hâta de s’échapper et de se mêler à la foule.
Ce nom de M. Dumoulin éveilla dans l’esprit d’Andrèse une foule de suppositions. Était-ce par hasard le mari de sa rivale? Était-ce cet être fantastique dont lui avait parlé le docteur?... Mais il n’avait pas du tout le physique d’un fantôme.
Elle remit la pièce d’or à Fernand, qui fut fort étonné qu’elle servît de messager à M. Dumoulin, et répondit à ses questions par le premier mensonge qui lui vint à l’esprit.
Andrèse avait oublié cette rencontre au Musée, lorsqu’un journal lui tomba sous la main; elle l’ouvrit et lut la chronique.
La chronique est la causeuse du journal. Tandis que le feuilleton joue le drame au rez-de-chaussée, qu’il prend pour salle de spectacle, la chronique cause au premier, comme dans un salon. Elle vous dit qu’on a dansé chez M. V... qu’on s’est brûlé la cervelle chez M. B...,queM. N... fait tourner les tables de son logis et madame Z... la tête de son mari. Elle raconte l’histoire de toutes les lettres de l’alphabet. Cependant, quand les aventures sont trop scandaleuses,
cette discrète chronique remplace par le voile épais et sombre de la lettre X, le voile de gaze des initiales.
Andrèsc lut donc ceci dans une chronique :
« On raconte une aventure assez pittoresque. Un jeune peintre, une de nos célébrités artistiques, était épris de la
belle madame X autrefois marquise, et maintenant femme
d’un mercier retiré... »
— Ah ! mon Dieu ! dit Andrèse, qui se souvint que M. Dumoulin lui avait dit au Musée, qu’il avait été mercier rue Saint-Denis.
Elle continua l’histoire, dont l’auteur avait été instruit par un ami de M. Dumoulin, qui avait reçu les confidences de cet infortuné mari.
« Le peintre, disait la chronique, obtint une entrevue nocturne. 11 se glissa mystérieusement chez sa déesse, et, bien entendu, au lieu d’entrer par la grande porte, ce qui eût été vulgaire et prosaïque, il arriva par l’escalier dérobé; mais il s’y rencontra avec le mari. Ce brave mari, qui vit dans un coin profondément inconnu aux amis de madame, est d’une tournure passablement commune; le peintre le prit pour un valet de chambre et lui glissa un louis dans la main, afin de le mettre dans ses intérêts.
« Que fît le mari ? il accepta le louis d’or et vint tranquillement annoncer à sa femme, comme un Bimple valet, la visite du beau jouvenceau.
« On ne dit pas combien madame X... eut de syncopes, • et comment la pièce d'or fut rendue à l’artiste. »
— Je le sais, moi! s’écria Andrèse, en s’élançant vers la chambre de Fernand.
— Lisez! lui dit-elle, en lui présentant le journal.
Ses lèvres tremblaient, sa figure était bouleversée-
— Eh! mon Dieu ! qu’as-tu donc? lui demanda Fernand, que se passe-t-il? Tu es d’une pâleur effrayante.
— Mais lisez donc! reprit-elle d'une voix frémissante.
ts.
Fernand prit le journal et parcourut l’article.
Andrèse le regarda : elle cherchait à nier l’évidence, elle voulait encore espérer. Si, en lisant, Fernand fût resté calme et indifférent, elle se serait donné à elle-même toutes sortes d’excellentes raisons pour se prouver que l’article était de pure invention.
Mais le visage de Fernand devint tout coup d’une rougeur accusatrice ; son regard, qu’il cherchait à rendre impassible, se détournait embarrassé.
Le visage est plus sincère que la langue, il fait des aveux malgré lui : dans le premier moment de confusion, il n’a pas le temps d’attacher son masque. Le trône du mensonge n’est pas sur le front, il est sur les lèvres.
Quand Fernand voulut parler et mentir, Andrèse s'écria :
— Taisez-vous ! je ne vous croirais pas maintenant.
El, se jetant sur un fauteuil, elle éclata en sanglots.
Fernand ne put s’empêcher d’être ému de la douleur de
cette femme, si belle et si aimante.
— De grâce 1 calme-toi, lui dit-il. Comment se fait-il qu’une aventure vraie ou fausse, arrivée à un de mes confrères et A une madame X..., qui nous est parfaitement inconnue, te fasse un pareil effet?
— Madame X.,., c’est madame Dumoulin; le peintre, c’est vous; et c’est moi, moi, votre femme, ajouta-t-elle avec rage, qui vous ai rendu cette pièce d’or.
— Mais tu es folle! dit Fernand.
— Non, malheureusement, je ne suis pas folle... Cet ar- • ticle m’éclaire, il m’explique vos absences continuelles; il y a huit jours../tenez, c’était peut-êlre le jour de ce fatal rendez-vous... vousêtcs sorti de chez vous à onze heuresdusoir, et vous n’êtes rentré qu’à une heure du matin; cependant vous n’aciez aucune soirée, aucune raison.
— Ah ! mais, s’écria Fernand, c’est une in quisil ion !... Le mariage n’est pas uni cloître: je suis libre de sortir quand je veux.
— Oui, c’est vrai, dit amèrement Andrèse, vous ôtes libre de me Irompcr. Je sais qu’aux yeux du monde ces liaisons coupables sont de légères fautes pour les hommes; je sais même qu’il y a des femmes qu’on appelle résignées, patientes, que j’appelle, moi, lâches et indifférentes, il y a des femmes, dis-je, qui supportent ce partage d’affection. Je les méprise, moi, ces femmes-là... Je veux un cœur tout plein de moi, frappé à ma seule effigie... je le veux tout entier, et je n’en veux pas la monnaie...
— Qui parle d’un partage d’affection? dit Fernand; je ne prétends pas qu’on vienne sans cesse me demander compte de mes actions, voilà tout. Nous autres, artistes, nous sommes Habitués à une vie indépendante, et...
Il s’arrêta, et liésita quelques instants.
— Et... continuez donc, dit Andrèse toute tremblante.
— Eh bien, je veux prendre mon vol. Dans deux ou trois jours, je...
Il hésita encore.
— Dans deux jours, demanda Andrèse, qui pressentait quelque nouveau malheur, que comptez-vous faire?
Fernand prit un grand parti et répondit :
— Je pars pour l'Italie.
— Ah ! mon Dieu 1 dit Andrèse, qui se sentit défaillir, vous me quittez!... Et pourquoi ce voyage?
i- Pourquoi !... Vous me demandez pourquoi un peintre va en Italie '... Je vais étudier Raphaël, Michel-Ange, mes maîtres, mes amis; je vais m’inspirer au feu de leur gloire et de leur soleil!... Je veux, ajouta -l-il en s’animant, m’éloigner de celte France ingrate, injuste, qui me piéfère un Edgard D ilbin, un peintre médiocre, qui n’est pas digne d’apprêter ma palette ! Je ne prétends pas vivre comme les bourgeois, qui ne perdent pas de vue les tours de Notre- Dame. Je veux voir celles de Saint-Pierre de Rome.
— Oh ! ce n’est pas Saint-Pierre de Rome, ce n’est pas
Raphaël que vous allez chercher en Italie! dit Andrôse en éclatant. C’est cette femme odieuse, infernale, que vous allez rejoindre, car elle vient de partir, dit-on, et je suis sûre maintenant que c’est pour l’Italie. Mais je vous suivrai tous les deux, à Venise, à Rome, à Naples, partout où vous irez. Je serai toujours sur vos pas, dans les hôtelleries comme dans les galeries de tableaux des seigneurs italiens. Je dirai partout, à tout le monde : « Celte femme-là, voyez-vous, c’est sa maîtresse, et moi je suis sa femme. » On la méprisera, on la chassera... Oh ! je me vengerai ! je me vengerai !
Andrôse était comme folle de désespoir et de fureur; elle se livrait, sans la retenir, à sa nature impétueuse; mais il y avait dans son cœur des trésors de bonté : elle ne menaçait que comme font les cnfanls, et, dans quelques instants, toute cette terrible colère allait se fondre en sanglots.
— Je ne comprends pas celte jalousie imaginaire, dit Fernand. Je pars seul... bien seul, je vous l’assure.
— Eh bien, partons ensemble.
— Ensemble ! répondit Fernand, dont le trouble et l’embarras augmentaient à chaque instant. Pourquoi voulez-vous affronter les fatigues de ce long voyage? 11 sera infiniment plus agréable pour vous de rester tranquillement à Paris... Puis je pars pour faire des études sérieuses; il faut que je sois libre, que je puisse même de temps à autre voyager à pied, pour étudier quelque site pittoresque : que deviendriezvous au milieu de tout cela, avec vos délicatesses de femme du monde et votre douzaine de malles? Voyons, soyez raisonnable, Andrôse... Je reviendrai... dans six mois environ.
— Dans six mois! s’écria A ndrèse.
— Il me faut bien cela pour étudier les grands maîtres, l’Italie artistique.
— Mais c’est un siècle, c’est une séparation !
A ce moment, on annonça une visite qui attendait dans le salon; il fallut bien qu’Andrèse cachât son désespoir et,
pour quelques instants, !e refoulât au fond de son âme. Elle courut chercher de l’eau fraîche pour laver ses yeux rougis, et quand elle enlra dans le salon avec Fernand, ils avaient tous les deux le sourire sur les lèvres. Ce n'était pas de la dissimulation , mais de l’usage. C’était cette charmante hypocrisie qui se nomme la politesse, et qu’on inventa le jour de la première visite.
La brillante visiteuse, qui n’y voyait pas plus loin que le bord de son petit chapeau de crêpe rose, s’imagina qu’Andrèse était la femme la plus heureuse du monde, et dit à la première personne qu’elle alla visiter ensuite :
— Je viens de voir M. et M e Dufranval ; quel charmant ménage! Cette petite madame Dufranval est d'une douceur angélique, et son mari a l’air de l’adorer.
Elle ne se doutait pas qu’ils avaient jeté un double voile sur leurs caractères et leur union intérieure : le docteur aurait vu là un des mystères les plus communs do nos maisons parisiennes.
La marraine d’Andrèse venait de s’éveiller un matin et de sonner sa négresse ; il était près de midi, c’était l’atirorc de la créole.
Andrèse entra impétueusement, se jeta à son cou, et lui dit :
— Je pars pour l’Italie demain, après-demain, aujourd’hui, si vous voulez! Vous m'accompagnerez, n’est-ce pas, Odélie?
— Moi t
— Oui, nous irons ensemble à Milan, à Venise, à Rome.
— Mais je ne veux pas voyager! s’écria la créole. Je veux me reposer. C’est bien assez d’être venue en France... du moins, c’était sur un vaisseau, où je pouvais dormir dans un hamac. Je n’avais pas de montagnes à traverser, de monuments à visiter, de malles à faire et à défaire à chaque instant, de ville en ville...
Ali! j’en ai des courbatures rien que d’y penser!
— Mais je ne peux pas partir seule, dit Andrèse.
— Et ton mari?
— Mon mari! s’écria Andrèse, mais il m’a quittée, abandonnée. C’est lui que je veux rejoindre. Vous ne savez pas combien je souffre, combien je suis à plaindre... Si je n’ai pas votre tendresse pour me soutenir, je mourrai de désespoir avant la fin du voyage.
— Ah! c’est bien différent, il fallait le dire tout de suite, s’écria vivement Odélie, dont le cœur, lui, n’avait jamais de courbatures. Mais que s’est-il passé?
Andrèse lui raconta sa triste histoire conjugale. Fernand était parti depuis quinze jours, comme partent les hirondelles, qui ne donnent jamais leur adresse. 11 avait promis, il est vrai, d’écrire à Andrèse une lettre datée de Milan; mais la lettre n’arrivait pas; la poste ou le mari était infidèle, et l’on sait que la poste a toujours une conduite très-régulière.
— Mais, ma pauvre Andrèse, dit sa marraine en hésitant, si par hasard, il était avec... cette femme.
— Oh 1 ne me dites pas cela! s’écria Andrèse. Après tout, s’il était avec elle, continua-t-elle, l’œil étincelant, cc serait une raison de plus pour les suivre, pour les démasquer... mais, non, non... il est seul, bien seul... il ne s’oublierait pas à ce point-là... Cette femme a quitté Paris aussi, c’est vrai... mais elle a des terres en Bretagne, elle doit y être... elle y est, n’est-ce pas? dit-elle d’un ton suppliant, comme pour demander en grâce à Odélie de l’aider à se faire illusion.
— Oui, oui, reprit Odélie, qui ne s’abusait pas comme elle, mais voulait la consoler à tout prix.
— Alors, comme il me le disait, continua Andrèse en cherchant à se rassurer, il est allé en Italie dans le seul but d’étudier les chefs-d’œuvre des maîtres c’est indispen-
sable pour un artiste comme lui.
— Mais enfin, reprit Odélie, il t’a abandonnée pour six grands mois, loi, son bon ange! 11 n’a pas même tenu sa promesse en t’écrivant une lettre datée de la première ville où il s’arrêterait. Il faut le laisser revenir repentant, traînant l’aile, comme le pigeon au gîte.
— Mais je ne peux pas y rester sans lui, dans ce triste . gîte! s’écria Andrèse. Je me sens mourir dans cette maison qu’un être adoré n’anime plus, où la voix aimée ne vient plus vibrer, où le coup de sonnette du maître du logis ne retentit plus jamais à la porte d’entrée, où ses pas bien connus ne se font plus entendre sur le parquet, où la bonn^ causerie du soir ne vient plus me reposer des soucis de la journée. Oh ! je veux le rejoindre, je veux partir 1
— Mais, ta dignité ?
— Mu dignité !... les indifférents peuvent seuls en avoir à leur aise. J’ai voulu m’envelopper un instant dans ma dignité, comme dans un manteau de reine; ce n’est qu’une chape de plomb, qui m’écrase. Je suis décidée, Odélie; je jette ma dignité aux orties des grands chemins, et je veux courir après le bonheur qui m’échappe.
Andrèse partit pour l’Italie, et entraîna avec elle sa paresseuse marraine.
Un Drame sur le Mont Rigi.
Il est infiniment plus facile de trouver une étoile au ciel, parmi ses myriades de sœurs, qu’un voyageur dans un coin de la terre. C’est que les étoiles sont fixes, et que les hommes ne le sont pas : tous ces grains de poussière d’or, répandus dans le firmament, sont toujours à la même place, tandis que Fernand voyageait de ville en ville.
l.ES MYSTÈRES DE LV MAISON.
Andrèse et Odélie commencèrent par le chercher à Milan : toute la journée, elles visitaient les hôtelleries, erraient par les promenades, sans parvenir à le découvrir. Andrôse courait impatiente et légère ; la créole soupirait et fatiguait ses petits pieds; Andrèse n’était heureuse que le malin, en s'élançant pour faire de nouvelles recherches; la créole n’était dans la béatitude que le soir, en ôtant ses brodequins : son bonheur était dans ses pantoufles.
Elles quittèrent Milan pour Venise, qui parut à Odélie la plus belle de l’Italie, parce qu'on n’y circule qu’en gondole, ^ernand fut aussi introuvable à Venise qu'à Milan.
Elles allèrent jusqu’à Rome : Andrèse visita tous les monuments, depuis le Colisée jusqu’aux Thermes de Dioclétien, non certes pour faire des recherches sur les antiquités romaines, mais pour retrouver son cher voyageur. Elle entra vainement à Saint-Pierre de Rome, dont Fernand parlait sans cesse : elle n’y rencontra pas Fernand ; tuais elle y trouva Dieu, qui lui donna du courage.
Elle continua ses recherches, erra de la place Saint-Pierre à la Strada dcl Corso; elle vit de belles rues, bordées de palais; des femmes du peuple, aux costumes pittoresques, des Romains modernes, des Anglais surtout, ces juifs errants des grands chemins; des artistes, des curieux, des touristes de toutes sortes; mais elle ne vit pas Fernand, et Rome lui parut un désert : les véritables déserts sont les lieux où l’on u’airne personne.
Elle aimait quelqu’un cependant, elle avait une marraine que son cœur adorait. Elle l’entraîna jusqu’à Naples, où ses recherches furent infructueuses; puis enfin, triste, découragée, elle reprit avec Odélie, le chemin de la France.
En traversant la Suisse, elle eut la pensée que Fernand s’y était peut-être arrêté, pour en étudier les sites. Cette nature agreste, pleine de magnifiques antithèses, ces avalanches qui vous menacent et ces vallées qui vous sourient
. Dioitiz-cd b.Goooh '
devaient nécessairement frapper l’imagination d’un artiste.
Les voyageuses 'parcoururent Chamouni , Genève, puis allèrent jusqu’à Lucerne.
En arrivant dans celte coquette et pimpante ville, qui se mire orgueilleusement dans son lac, Andrèse adressa son éternelle question au maître de l’hôtel où elle descendit :
— N’avez-vous pas, parmi les voyageurs, M. Fernand Dufranval?... mon mari, se hàla-l-elle d’ajouter, pour prévenir tout sourire équivoque ; il devait me rejoindre ici.
Et elle donna le signalement de Fernand, avec la ponctualité d’un gendarme qui cherche un prisonnier évadé.
— Un homme d’une Ircntaine d’années, répéta l’hôtclicr,*' des cheveux bruns, demi-longs, des yeux de la même couleur... une taille mince, élancée... attendez donc... Mais oui, nous avons cela.
— Il est ici! s’écria Andrèse. Vite, vite, votre registre; il a dû y inscrire son nom, suivant l’habitude.
— Pas encore, ma petite dame; il n’y a pas de temps perdu : il vient d’arriver il y a deux ou trois heures.
— Alors, dit Andrèse toute frémissante d’impatience, montez à la chambre de ce voyageur et demandez-lui son nom.
— Je crois, répondit l’hôtelier, qu’il est déjà sorti pour visiter la ville. Je vais m’en assurer.
Et il cria de toutes ses forces :
— Fritz !
Un garçon d’auberge, le seul qui comprît le français, parut cinq minutes après, quand son maître l’eut appelé trois fois, et s’avança avec cette vivacité allemande qui fait vingt pas à l’heure.
— Le numéro cinq est-il sorti? lui demanda son maître.
— Le numéro zinc... dit lentement Fritz, celui qui est arrifé, il a y deux heures, par le gemin de verre?
— Mais répondez donc à la question qu’on vous fait? s’écria Andrèse.
Aï6 LES MYSTÈRES DE LA MAISON.
Fritz la regarda tranquillement, puis cria :
— Hermann !
Un autre Allemand parut au bout de quelques minutes, et vint à lui avec une promptitude de tortue.
Fritz lui dit quelques mots allemands; Hermann baragouina lentement une réponse dans la mémo langue, puis s’en retourna, impassible.
Andrése sentait tout son sang bondir.
— Eh bien! voyons, demanda -t-elle à Fritz, que vous a dit votre camarade ? I.c voyageur que je demande est-il ici dans ce moment?
Fritz répondit sans s’émouvoir : .
— Hermann l’a fu, il y a oune heure, défaut le bourreau.
— Devant le bourreau I s’écria Andrése.
— Il veut dire dervant Son bureau, reprit l’hôtelier en souriant.
— Ya, Ya, répondit l’Allemand.
— Je veux le voir, lui parler, dit Andrése. Conduisez-moi prés de lui à l’instant.
— Ah 1 dit tout à coup Fritz, qui avait recueilli ses idées,
je me soufiens maintenant Le numéro zinc est bardi.
— Parti! s’écria Andrése, ah, mon Dieu!... parti... Est-ce pour Zurich? est-ce pour Schaffhouse? est-ce pour?...
— Oh! ces Vrançaises, reprit l’Allemand en riant d'un gros rire, comme elles sont fifes... 11 est bardi bour se bromener, il refiendra.
— Ah! dit Andrése en respirant, cl savez-vous où il est allé?
— Attendez... il a barlé d’aller fisiler le bont...
— Le bon... (Jue voulez-vous dire?
— Le pont de la danse des morts, reprit l’hôtelier; notre célébré pont couvert, avec sa voûte aux peintures fantastiques qui représentent la Mort jouant du violon, et faisant danser les hommes.
— Indiquez-moi ce pont, dit Andrèse; j’y cours.
— Attestez, reprit encore Fritz; il a barlé aussi t’aller s6 bromener sir le lac des Quadre-Candons.
— Oh ! c'est à en perdre la tête !
— Ah! je me soufiens, je me soutiens, dit Fritz, il s’est técité bour le mont Rigi. Je m’étais chargé de lui brocurer son pâton verré et chai ouplié. Il m’attend sans doute, il ne doit bas être encore bardi.
— Dieu soit loué! s’écria Andrêse.
Elle allait se faire conduire chez Fernand, lorsque Fritz dit en regardant parla fenêtre:
— Mais le foilà le numéro zinc; il sort de l’hôtel : il fa au Rigi sans son pâton verré.
Andrèse s’élança vers la fenêtre, et Odélie elle-même, qui s’était assise et se reposait avec délices, se leva avec empressement.
— Où est-il? s’écria Andrèse.
Fritz le lui désigna, puis courut après lui, pour lui remettre son grand bâton. Andrèse vit de loin un jeune homme qui avait la tournure de Fernand. Mais sa joie fît bientôt place à une cruelle douleur. Elle pâlit, elle chancela. Ce Fernand si désiré, si adoré, elle croyait le retrouver seul, et une femme marchait à ses côtés.
Andrèse, qui était alors seule avec Odélie, lui serra convulsivement la main, et lui dit d’une voix frémissante :
— Je veux les rejoindre, les confondre !
— Méprise-les plutôt, reprit Odélie en la retenant; cet hemmc est indigne de toi. Reste, de grâce !
— Non 1 reprit Andrèse impétueusement, je veux les voir rougir devant moi, et après... Eh bien ! après, dit-elle en pleurant, je mourrai de chagrin !
Malgré les supplications de sa marraine, elle l’entraîna. Toutes deux sortirent de l’hôtel, et marchèrent à quelque distance des deux voyageurs.
Le jeune homme fumait tranquillement un cigare et, ce qui surprit étrangement Andrèse, sa compagne faisait autant, ce qui n’était pas dans les habitudes aristocratiques de la superbe Irène.
L’Allemand rejoignit le voyageur, lui remit deux bâtons ferrés, et, dans son apathie germanique, ne lui parla même pas de l’impatiente Française qui l’avait demandé avec tant • d'empressement.
Le jeune homme se retourna pour dire quelques mots à Fritz; Andrèse et Odélie virent parfaitement alors son visage, et restèrent immobiles de surprise.
Ce n’était pas Fernand... c’était un infidèle bien plus criminel encore, un quasi-bigame ; c’était Raoul, le coupable mari d’Odélie.
La femme qui l’accompagnait fit le même mouvement.que lui pour parler à Fritz, et Andrèse reconnut le redoutable Vampire qui lui était apparu un jour, au Musée.
— Ah ! ma pauvre Odélie , dit Andrèse à madame de Grandinorne, si j’avais su !... Mais je comprends votre impatience; vous avez hâte de vous montrer, de les accabler de vos reproches... Venez.
— Moi! reprit la créole, moi, courir après mon mari, quand je puis lui tourner les talons! Que tu te fatigues, que tu t’épuises pour rejoindre un homme que tu aimes, cela se comprend; mais je n’ai pas la moindre adoration pour mon mari, moi... On ne court qu’après le bonheur, ma chère enfant. Allons, rentrons... Je veux le laisser tranquille, ce pauvre garçon, puisqu’il aime les vampires et que nous sommes séparés de biens.
Les deux femmes rentrèrent à l’hôtel, tandis que les deux voyageurs continuaient leur route, sans les avoir môme aperçues.
Raoul et sa terrible compagne allaient tenter une ascension au mont Rigi, Raoul n’avait pas voulu de guides; il se fit
expliquer le chemin qu’il devait prendre, et commença à gravir le Rigi avec le Vampire.
Ils suivaient un petit chemin étroit, suspendu d’un côté sur un torrent qui le longeait, bordé de l’autre par une muraille de rochers.
La plus belle page du poème de l'univers, après la mer toutefois, c’est sans contredit la montagne. Il suffisait d’avoir des yeux et une ^me, de voir et de sentir, pour rester en contemplation devant ce magnifique mont Rigi. La nature était là sous tous ses aspects : grandiose et sévère, avec ses crêtes de rochers et ses étincelants glaciers ; toute mignonne avec ses petites roses des Alpes, qui perçaient la neige; menaçante avec son torrent ; souriante avec sa vallée, qui se dressait eu bas comme un jardin anglais : elle eût fait ployer les genoux à un athée.
Les voyageurs, sans guides, sans importuns, absolument seuls au milieu de cette magnifique nature, gravissaient toujours le petit chemin montueux. Déjà des nuages étaient au-dessous d’eux; le sommet de la montagne semblait toucher au ciel, et ils montaient, montaient toujours, comme pour faire une visite au bon Dieu.
Tous deux gardaient le silence, un silence de respect et d’admiration sans doute. Enfin le Vampire ouvrit la bouche et s’écria :
— C’est bien embêtant, cette montagne !
Après cette poétique observation, le Vampire reprit son cigare.
Raoul était sombre, pensif, et de temps en temps regardait à ses pieds le précipice béant, qui donnait le vertige.
Enfin il se retourna vers sa compagne, et lui dit :
— Pourquoi donc t’appelle -t-on le Vampire?
— Ah I la drôle de question ! répondit-elle avec cette voix d’orgue de Barbarie, qui eût dépoétisé des lèvres de rose et des dents de perles fines. Est-ce que je sais, moil
— Eb bien ! je puis te le dire, reprit Raoul en la regardant d’un air étrange. Connais-tu le Vampire de lord Byron?
— Lord Byron... connais pas... c’est peut-être quelque riche Anglais, reprit-elle vivement.
— Calme-loi, dit Raoul avec un sourire de pitié; ce n’est
qu’un poète, cela ne te regarde pas... si ce n’est pour l’histoire du Vampire. .
Le Vampire de lord Byron n’est pas une femme comme toi, c’est vrai, et ne porte ni cheveux ondés ni poudre de riz, mais au moral il te ressemble étrangement.
11 est brillant, élégant, il aime les fêtes; mais il porte malheur à tous ceux qui l’approchent. Si l’on est assez abandonné du ciel pour l’aimer, il vous attire d’abord par un gracieux sourire et des paroles affectueuses, puis tout à coup, dans l’ombre, il se penche sur votre cou, pour vous ouvrir les veines et vous sucer le sang.
— Quel conte de revenant me fais-tu là? dit le Vampire en haussant les épaules. Est-ce que je suis une sangsue pour me nourrir de sang, et un chirurgien pour ouvrir les veines?
— Non, mais tu t’abreuves de notre or. Tu croques les lingots comme des pralines, avec tes dents blanches, et tu ouvrirais les veines... des mines du Pérou. D’ailleurs, tu ne t’es pas toujours contentée de cela ; tu as été plus féroce, et souvent c’est du sang véritable qu’il t’a fallu.
— Ah ça, mais tu m’ennuies, mon petit, repartit le Vampire; sur quel mélodrame as-tu marché?
Elle voulut faire quelques pas en avant; mais Raoul lui saisit le bras et l’arrêta.
— Prends donc garde! s’écria-t-elle; nous sommes tout au bord du précipice.
— Écoute-moi, reprit Raoul d’un ton sinistre, qui commença à la faire trembler. Je le disais que c’était du sang
— -Bigifeed byjQjggjfc^
véritable qu’il t'avait fallu plus d’une fois; je vais te le prouver.
11 y a deux ans, tu as dévoré l’étude d’un notaire qui, grâce à toi, s’est tué d’un coup de pistolet. Dans le fond du cœur, tu n’en as pas été fâchée; cela a fait du bruit et cela t’a sonné une fanfare.
— Où veux-tu donc en venir? demanda le Vampire, qui tremblait de plus en plus.
— Il y a dix-huit mois, tu as ensorcelé deux pauvres jeunes gens, qui se sont battus pour toi, pt l’un des deux est mort d’un coup d'épée. Cela t’a fait encore une annonce; puis cela t'a (laltée excessivement ; tu' t’es regardée au miroir avec plus de complaisance, en te disant : « Je suis donc bien belle! »
— Mais viens donc ! dit le Vampire, lu me fais peur.
— Attends encore... il y a un an, tu as rongé, jusqu’à la dernière maille, la bourse d’un Anglais, qui, de désespoir, s’est jeté dans la rivière. F.h bien! moi...
— Tu veux me jeter dans le torrent ? s’écria le Vampire, grâce!...
— Rassure-toi, dit Raoul, il ne s’agit pas de cela.
Clle se remit alors, se calma, et reprit d’un ton plus rassuré :
— Mais que me veux-tu? que t’ai-je fait?
— Ce que lu m’as fait! tu m’as ruiné; tu as broyé mes inscriptions de renie sous les roues du carrosse que je t’ai donné; tu as porlé mes billets de banque sur tes épaules, sous le nom de cachemires des) Indes, et tu as transformé mes rouleaux de louis d’or en diamants.
Maintenant, mes (erres, mes biens, tout est vendu. Une lettre de Paris vient de m’apprendre que mes créanciers se sont emparés de tout... excepté de ma liberté, qu'ils me prendraient si je revenais à Paris. Dans ce voyage de mode et... d’agrément que nous venons de faire d’abord aux eaux,
aux bains de mer, ensuite à travers les montagnes, j’ai épuisé
mes dernières ressources pour soutenir ton luxe habituel.
Je ne possède plus que ces cinq pièces d’or, que j’ai empruntées hier, ajouta-t-il en lui montrant quelques louis.
— Ali! quelle débine! s’écria le Vampire... Mais c’est que je n’ai rien non plus, moi! j’ai dépensé les derniers billets de banque que tu m’as donnés... Dame ! il faut bien se vêtir, s’amuser et souper... Mais, si tu es ruiné, qui payera mes robes, mes cachemires?... Qu’allons-nous devenir?
— Je vais le le dire, reprit Raoul.
Elle écouta avec anxiété.
— Tu vois ce cigare-lui dit-il.
— A quel propos? Est-ce que tu es toqué .
Raoul continua :
— Je ne compare pas ma vie à la vieille lampe classique qui finit par s’éteindre, faute d’huile. Ma vie ressemble au feu de ce cigare : ce qui l’alimente, cette étincelle, ce n’est pas une huile douce et inofTensive, c’est une sorte de poison, à la saveur Acre et mordante. Ce feu-là ne doit pas durer longtemps.
Cependant, il brille encore, tu le vois... Eh bien ! quelque rapide que soit cet éclair, j’en abrégerai la durée; je l'éteindrai avant le temps.
11 jela son cigare, marcha dessus, et s’écria :
— Maintenant adieu... que ma vie s’éteigne comme mon cigare !
Et il voulut s’élancer dans le précipice. Le Vampire le retint avec force, et s’écria, avec toute l’ardeur d’une àme passionnée :
— Je ne veux pas que tu meures !... Mais, malheureux ! je n’ai d’autre argent que le tien, moi!
— Je le sais, dit Raoul, et c’est ma vengeance.
— "Au moins, Raoul, puisque tu veux absolument te tuer, donne-moi tes cinq pièces d’or; je pourrai retourner à Paris.
Raoul s’arrêta, la regarda avec une raillerie impitoyable; puis, apercevant sur la montagne un petit chevrier, il lui fit signe de venir.
L'enfant accourut, et Raoul lui mit les louis dans la main. Le pauvre petit chevrier fut ébloui, balbutia quelques mots allemands, qui devaient être des actions de grâces; puis, bondissant comme ses chèvres, il les rejoignit sur le haut de la montagne, et disparut sans comprendre les cris de détresse du Vampire.
— Ah ! ces pièces d’or vous étaient nécessaires pour retourner à Paris, reprit Raoul, qui n’était pas moins satanique que sa compagne; eh bien! tant mieux... Je vous ai dit que je voulais me venger. •
Le Vampire de lord Bvron, continua-t-il d’une voix terrible, meurt sur une montagne; mais il a eu grand soin de recommander qu’on transportât son cadavre au sommet. 11 ressuscite aux premiers rayons de la lune, et se refait une nouvelle vie, en allant de nouveau boire du sang.
Comme le Vampire de Byron, vous êtes mourante aussi, vous, car vous allez mourir à la fortune.
Votre montagne, ce n’est pas celle-ci, c'est Paris. Là vous pourriez ressusciter au luxe et trouver, pour vous ranimer, l’or anglais, russe ou même parisien. Eh bien, j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour vous empêcher d’aller ruiner de nouvelles victimes.
Adieu !... 11 y a des hospices à Lucerne.
Et sans tourner un regard vers le ciel, auquel il n’avait jamais songé, sans éprouver d’autre remords que celui d’avoir dissipé sa fortune, il se précipita dans le torrent.
Que devint le Vampire, privé de la dernière cassette et des derniers flots d’or où il s’abreuvait?... Laissons-le sur la montagne... Parlons de la veuve de Raoul qui, moins heureuse qu’Artémisc, ne put même pas recueillir les cendres de son Mausole.
Odélie sut bientôt par Fritz que le voyageur numéro ziuc s'était jeté dans un torrent. Le légataire universel de Raoul, le petit chevrier qui possédait son héritage, l’avait vu de loin s’élancer dans le précipice, et avait tout raconté.
La bonne créole, qui ne savait haïr personne, eut des larmes pour son mari. Elle oublia ses torts, et lui donna cette grande absolution que tous les nobles cœurs donnent aux morts. D’audacieux montagnards retrouvèrent le corps de Raoul, au milieu des rochers du précipice; Odélie lui fit rendre les derniers devoirs, puis elle fut forcée de retourner à Paris sur-le-champ pour les affaires de toutes sortes qui suivent un décès.
il faut avoir eu le malheur de voir mourir un des siens pour savoir tout ce qu’il y a de chicanes et de papiers timbrés dans les plis d’un drap mortuaire.
Andrèse allait l’accompagner à Paris, lorsqu’un événement terrible, qu’elle apprit tout à coup par un article de journal, vint la retenir en Suisse. Nous saurons plus lard quel était ce malheur qui venait de la frapper. Voyons maintenant ce qu’était devenu Fernand.
Irène l’attendait ;\ Florence. 11 était allé l’y rejoindre, et tous deux avaient parcouru l’Italie en suivant un autre itinéraire que celui d’Andrèse.
Comme elle, ils avaient visité Rome; mais au moment où elleyentrait, ils parlaient pourNaples,et lorsqu’à son tour elle arrivait près du Vésuve, Fernand et Irène le quittaient pour revenir à Rome, où ils voulaient séjourner quelque temps.
Ces deux orgueilleux amants, qui étaient épris avant tout de l’élre adoré qui leur souriait dans un miroir, furent ravis de leur séjour à Rome.
Irène fut présentée partout sous le nom de madame Dufranval; elle passa pour la femme légitime du grand artiste. Crâce à la renommée de Fernand, elle fut en pleine lumiè re, et put s’éclairer et se chauffer à sa gloire.
A celte fumière d’emprunt, elle joignait un éclat personnel .-elle fut en môme temps planète et soleil, un soleil de beauté, qui trouvait à Rome bien des idolâtres.
Elle rappelait aux Romains les plus beaux lypes de leur histoire; elle luttait de majesté et de régularité avec leurs statues, et, sur ses magnifiques épaules, on cherchait le man 4eau des impératrices romaines.
Irène avait sa cour dans tous les cercles, et Fernand, de son côté, n’avait pas moins d’adulateurs : sa renommée l'avait devancé; elle sonnait de la trompette devant lui, et l’on s’enthousiasmait pour le peintre français. Les grands seigneurs lui commandaient des tableaux pour leurs galeries; les cardinaux, pour leur» chapelles. Dans l’ivresse de son triomphe, il se chargeait de tout. Mais hélas ! si la volonté est surhumaine, elle a des agents faibles et humains : la santé, la force, les yeux. Elle les en courage, elle les soutient longtemps; mais ces fidèles serviteurs finissent par s’épuiser. Les yeux de Fernand s'affaiblirent; il fut sans pitié pour eux, et son impérieuse volonté obligea ces paresseux à travailler sans relâche. Plusieurs fois cependant, il fut forcé de jeter ses pinceaux, en maudissant un nuage qui lui voilait le jour.
Hélas I le nuage n’était pas dans le ciel, il était sur ses prunelles.
Irène, pendapt ce temps, continuait sa vie de plaisirs et de fêles. Elle partit un matin, pour aller passer quelques jours chez une belle signora de ses amies, dans une maison de campagne, aux environs de Rome.
Fernand resta seul. Il voulut en profiter tout de suite pour travailler plus longuement; mais le nuage obscurcissait la toile, rendait l'ébauche indistincte, et il lui fut impossible de la continuer.
Le reste de la journée fut triste, une horrible inquiétude le saisit ; puis il se dit que ce voile menaçant ne pouvait être
que passager, et qu’il s’agissait seulement d’interrompre son travail pendant quelques jours.
Quand le soir vint, il était plus calme, plus rassuré; il se mit au lit, la tête remplie de pensées de gloire et d’ambition, puis s’endormit pour les continuer dans ses rêves.
Lorsqu’il se réveilla, il lui semblait avoir dormi longtemps; il faisait encore nuit pourtant. 11 entendit sonnef onze heures... puis minuit.
A ce moment, on frappa à sa porte.
— Qui donc est là? s’écria-t-il.
— C'est moi. Monsieur, répondit la voix de son domestique, je venais vous réveiller*.
— A une pareille heure ! vous Ætes fou... I.aissez-moi dormir'; il n'est que minuit.
— Minuit ! dit le domestique en entrant dans sa chambre; dites donc midi. J’étais inquiet de ne pas entendre monsieur sonner.
— Midi! s'écria Fernand, mais ce n’est pas possible... il ne fait pas jour.
— Ah ! par exemple! répondit le domestique en ouvrant les volets à grand bruit; le soleil est si vif qu’il m’éblouit.
Fernand jeta un cri de désespoir.
— Mais je n’y vois plus ! s’écria-t-il en se frottant violemment les yeiîx, comme pour arracher le voile qui les couvrait. Cependant je viens de vous entendre ouvrir les volets... et il Tait jour, dites-vous, il fait jour?...
— Oui, Monsieur, répondit le domestique tout tremblant.
— Oh ! je suis aveugle ! s’écria Fernand éperdu, et avec un accent si profondément douloureux, qu’on sentait que tout son cœur se déchirait.
(Jne Étoile dans la Malt.
*. Le peintre était aveugle! Adieu le travail, adieu la gloire... plus rien que les ténèbres, la nuit morne et noire, presque la mort.
Le désespoir ne se raconte pas: on décrit les douleurs physiques des martyrs ; mais le martyre de l’âme a des supplices si cruels, des tortures si déchirantes, qu’il faut renoncer à les peindre. *
Fernand quitta Rome avec Irène et reprit le chemin de la France, dans l'espoir d’y trouver quelque habile opérateur.
Mais les forces, le courage, l’espérance, lui manquèrent en route;41 s'arrêta à Genève et y passa une quinzaine de jours, pour respirer l’air pur des montagnes, qui devait au moins lui rendre la santé, à défaut de la vue. D’ailleurs, que lui importait d’étre à Genève ou à Paris! 11 se disait qu’une opération le ferait souffrir... inutilement peut-être; il avait l'apathie du désespoir; tout lui devenait indifférent, toutes les villes étaient semblables pour lui: rien ne se dessinait sur ce fond noir qui lui cachait le monde.
L’aveugle est comme un mort vivant, qui pense, qui souffre et qui regrette dans la nuit de sa tombe; mais un peintre aveugle subit une double torture. Fernand souffrait d’inexprimables angoisses : l’inspiration était encore en lui, active et lumineuse ; elle créait des tableaux palpitants, complets, avec leurs personnages en relief, leurs couleurs diverses et éclatantes, leur lointain, leur perspective; tout cela brillait et passait derrière ses prunelles éteintes. Alors il lui prenait des accès de rage; il voulait exécuter ce qu’il voyait en lui : il demandaità grands cris lejour, la lumière, des pinceaux...
Mais sa volonté se brisait contre celle de Dieu... son génie en cage frappait ses barreaux avec fureur, se déchirait les ailes, et ne pouvait prendre l’essor.
Toute sa vie était perdue. La gloire avait été son unique passion; Irène elle-même n’était pour lui qu’une splendide fantaisie; sa liaison avec elle, unejcxcentricilé artistique. II avait tout sacrifié à l’art, à l’ambition : l’amour pur et vrai, qu’Andrèse méritait si bien, le bonheur du foyer, le devoir, les sentiments de l'àme les plus sacrés, avaient été relégués dans sa vie au troisième ou au quatrième plan, comme le lointain et la perspective dans ses tableaux; mais l’art et l’ambition étaient les deux grandes figures en pleine lumière qui occupaient le premier plan. , *
Le malheur était venu au moment du succès, de l’encens, de la vogue, de la gloire entière et éclatante.
Était-ce une punition que Dieu lui infligeait? Il n’ctait pas assez croyant pour le penser : les yeux de la foi pouvaient un jour s’ouvrir dans son Ûme, mais ils étaient encore voilés comme les yeux du corps; ils ne voyaient pas la main qui - frappait, mais qui seule pouvait consoler : ils attendaient aussi l’opération de la cataracte.
Quant à Irène, elle n’était pas faite pour ce rôle d’Antigone, qu’elle jouait malgré elle; elle s’y sentait mal à l’aise, et surtout très-ennuyée. Élle était partie avec un artiste glorieux, qui flattait son amour-propre; mais l’artiste rentrant dans l’ombre, elle y rentrait avec lui, ce qui était antipathique à sa nature. Cette célébrité, qu’elle avait empruntée, n’allait plus l’éclairer; elle avait perdu sa lanterne ! Puis elle perdait aussi le bras que Fernand mettait à sa disposition pour l’accompagner dans le monde, et il fallait le monde et son encens à la brillante Irène : celte belle statue ne pouvait se passer de son piédestal.
L’année était divisée pour elle en toilettes de printemps ou d’automne, en déclarations de salon, en succès de cam-
pagne ou de voyage. Elle ne connaissait ni la saison de la moisson, ni celle du froid et des privations : l’été, c'était la saison des robes de barége et des châles de dentelle; l’hiver, celle des robes de velours et des toilettes de bal. Cette souveraine beauté, reléguée ainsi près d’un aveugle, dans un coin de la Suisse, se trouvait prise dans un piège, et cherchait comment elle pourrait en briser les réseaux.
Un aveugle demande des soins de tous les instants; il dispose de tout ce qui vous appartient : il faut lui prêter votre bras pour la promenade, vos mains pour la correspondance, vos yeux pour la lecture ; il faut être pour lui un valet de chambre, un secrétaire, une mère surtout pour l’aimer et le guider comme up petit enfant.
Puis Fernand, quand il voyait, quand la lumière et le monde étaient encore à lui, s’était habitué à une vie active et fiévreuse; ses heures s’envolaient rapides et remplies parle travailla journée qui commençait était pour lui comme un canevas vide qu’il faut recouvrir, où le poêle doit broder ses strophes et l’artiste retracer son tableau. Mais, hélas! quand le soir venait, le canevas était encore vide. Plus de travail haletant, mois l’oisiveté froide et morne, les longues heures qui passaient en se croisant les bras, puis s’en allaient dans l’éternité les mains vides, comme de nonchalantes moissonneuses qui n’ont pas fait leurs gerbes.
Fernand ne pouvait vivre sans chercher à occupi# ces heures interminables. D’abord, il fallut qu’Irène lui lût tous les journaux français qui déploraient son malheur, et ces journaux étaient nombreux. L’infirmité du grand peintre était un événement dramatique : on en fit d’abord beaucoup de bruit; puis, une prima donna qui débutait aux Italiens, un cheval de course qui avait triomphé sur le turf, et pour lequel s’étaient engagés des paris considérables, remplacèrent Fernand sur les colonnes du journal. Ce fut encore une douleur pour lui; il pressentit que bientôt on allait l’enterrer
vivant, comme lant d’autres artistes, dans la fosse commune de l’oubü.
Toutes les lectures qu’elle faisait à Fernand désolaient Irène; elle regrettait ce temps précieux qu’elle aurait pu employer si utilement à essayer de nouvelles toilettes, et à tresser, au moins deux ou trois fois par jour, le noir diadème de ses cheveux. File n’osait pas encore refuser son aide à l’aveugle; mais elle la lui accordait si sèchement, avec de si fréquentes marques d’impatience, que Fernand souffrait doublement. 11 se disait quelquefois avec un soupir et un remords :
— Andrèse n’eût pas agi ainsi!
Gomme toutes les natures égoïstes et sans générosité, Irène faisait cruellement sentir à Fernand les sacrifices qu’il lui coûtait, les services qu’elle lui rendait, et leur vie à tous deux devenait un enfer.
— Si je n’avais simplement qu’un malade à soigner, pensait-elle, je pourrais m’y résigner, il ne me faudrait qu’une patience limitée; mais un aveugle, grand Dieu ! c’est toute la vie qu’il faut lui consacrer... car je ne compte nullement sur le résultat de l’opération. Je suis jeune encore, brillante, enviée, et je me retirerais d’un monde que j’aime et quim’mcense !... pour qui?... Pour un homme qui ne peut plus môme voir que je suis belle... Ce n’était pas la peine de m’enfair aveoiBélisaire ! Certes, ce n’est pas là un séducteur, c’est un boulet.
Elle se décida à détacher ce boulet. Mais il fallait trou /et un prétexte plausible, motiver et adoucir la dureté d un abandon. Elle y rêvait depuis quelque temps, lorsqu’un i latin Fernand lui demanda son bras. ■
Quand Fernand songeait avec désespoir à toute celte b lie nature qu’il ne pouvait plus voir, sa plus douce consola on était de se faire conduire dans un site pittoresque, encî Iré par de hautes montagnes, et de se faire expliquer le pays ge
dans les moindres détails. Il le regardait avec les yeux de la pensée, et rapportait au moins quelque belle image, toute peinte dans son cerveau.
% C’était toujours Irène qui l'accompagnait, et elle remplissait cette tâche avec une mauvaise humeur remarquable.
— Sommes-nous en regard des montagnes? lui demanda
Fernand; le paysage en est-il bien beau ? ' .
— Oui, répondit-elle sèchement, et sans lui décrire le moindre accident de terrain.
— Quand j’y voyais, reprit Fernand avec un profond soupir, je remarquais sur les montagnes, dans le lointain, trois teintes de blanc, bien distinctes : la neige éblouissante du sommet; le glacier, dont la surface polie a l’air d’un bloc de marbre, et les nuages d’un blanc vaporeux... En est-il de môme ici? Cet effet-là est-il sensible?... mais répondez-moi doncl... Je croirai voir encore.
— Eh! mon Dieu! dit brusquement Irène, je ne suis pas artiste; je vois du blanc, voilà tout... et cela me semble trèsmonotone.
— Hélas! dit Fernand, je voudrais bien voir aussi, moi, cette monotonie-là... Dites-moi donc quel est l’aspect du paysage, comment sont groupés les rochers, comment est la vallée?
— Eh bien ! elle est verte, répondit Irène.
Une description détaillée eût consolé le pauvre artiste. On ne lui répondait que par un mot dont la traduction littérale était :
— Vous m’ennuyez profondément.
— Vous ne comprenez donc pas ce que je vous demande ? s’écria douloureusement Fernand; c’est de me dessiner la vallée dans vos paroles, de me faire illusion par des détails minutieux, comme si j’avais recouvré la vue. Ce que j’implore de vous, c’est de me soulever, pour ainsi dire, ce ri-
LES MYSTÉtlES DE LA MAISON.
deau toujours baissé qui me cache la nature... La simple pitié aurait dû vous le faire concevoir.
— Des reproches, dit aigrement Irène, quand je me sacrifie pour vous ! Depuis que vous êtes aveugle, que de brillantes fêtes eu Italie, que de joyeuses promenades sur les lacs de la Suisse, j’ai dû refuser impitoyablement !... Et vous venez me reprocher maintenant d’avoir été un instant distraite, ennuyée!... Ah ! je suis bien malheureuse !
— Et c’est elle qui se plaint ! s’écria Fernand. Du reste, reprit-il, vous devez souffrir, je le comprends; je suis un fardeau pour vous, comme pour moi-môme.
— Ah! voilà les grandes phrases à présent ! Un fardeau pour moi... Qui vous parle de cela?... ne puis-je môme pas donner quelques souvenirs au monde? 11 me semble que ma place y était assez brillante, reprit-elle avec un mouvement de tête, plein d’un suprême orgueil, que Fernand devina à l’inflexion de sa voix ; on m’y traitait presque en reine.
— Et maintenant, dit Fernand, au lieu d’être reine, vous êtes esclave, n’est-ce pas? Eh bien 1 reprenez votre liberté... laissez ce malheureux qui vous gêne.
— Mais il n’est pas question de cela, répondit Irène, qui . n’osait pas avouer brutalement que c’était là son plus ardent désir. Je sais bien qu’à Paris, reprit-elle avec embarras, il faudra nécessairement nous séparer. Les soins que je vous donnerais causeraient un scandale que je voudrais éviter; car enfin ma répulation...
La vcHucuse Irène y songeait un peu tard : on ne doit pas craindre de faire un accroc à une robe déchirée.
— Puis, con(inna-l-elle, j'ai un mari... très-jaloux.
— Votre mari... dit Fernand; c’est juste... je n’y songeais pas assez; mais comme voici la première fois que vous m’en parlez depuis notre voyage, il m’était permis de l’oublier.
11 était certain que la belle Irène ne se souciait nullement de ce brave M. Dumoulin; mais dans ce moment il lui était
commode : elle s’cn servait comme d’une lime pour scier l'anneau de sa chaîne.
— Je ne veux pas, dit Fernand d'un (on sardonique el amer, vous compromettre plus longtemps. Ici même, en Suisse, quelque touriste pourrait vous reconnaître.
— Vous croyez? dit jvivement Irène en feignant de supposer qn’il parlait sincèrement.
— Partez, quittez-moi, reprit Fernand, dès demain, dès ce soir, si vous voulez. Ne vous inquiétez pas de ce que je peux devenir... Eh! mon Dieu! je suis déjà à moitié mort... ma destinée importe peu. D’ailleurs, que mefaut-il?...un guide, un bras, et l’on trouve des bras à vendre... il y en a en Suisse comme ailleurs... Un domestique de l’hôtel peut-être.
— J’y avais pensé, dit Irène. Wilhelm sait le fronçais; il désire voir la France, et, si j’ai la douleur de vous quitter, il pourra se charger de vous ramener. Dans ma sollicitude pour vous, je me suis déjà entendue avec lui : il s'engage à votre service ; ce sera un bon valet de chambre.
— Ah ! vous aviez déjà arrangé cela! Merci, c’est une nouvelle preuve de dévouement que vous me donnez... Et vous partez... ce soir sans doute?
— Oh ! ce soir, grand Dieu !... Après-demain, jenedis pas... Je veux avoir le temps de faire toutes mes recommandations, de bien m’assurer qu’on veillera sur vous, mon cher Fernand.
— Que vous êtes bonne et attentive ! Mais ne trouvez-vous pas qu’il est temps de rentrer à l’hêtel ? voulez-vous une dernière fois me prêter votre bras ? je ne le fatiguerai plus longtemps.
Andrèse ne m’aurait pas quitté ainsi, se dit-il... Qui sait, après tout... le malheur seul fait connaître les cœurs.
Deux jours après, une voilure chargée de bagages était attelée dans la cour de l’hôtel, pouremmener Irène à l’embarcadère. Elle s'installa dans la voiture, en déplorant tout haut
l’importante affaire qui l’obligeait à retourner à Paris si précipitamment ; puis elle recommanda chaleureusement Fernand aux soins de Wilhelm, qui passait à son service.
— Pauvre madame Dufranval fdit la maîtresse de l'hôtel, en regardant partir Irène; il faut effectivement qu’une affaire bien grave l’oblige à quitter Genève quelques jours avant son mari. Avec quelle sollicitude elle l'a recommandé à Wilhelm 1 comme elle paraissait chagrine en le quittant 1
— Elle pleurait comme une cascade, ajouta une servante de l’hôtel.
Un mouchoir hypocrite, placé sur les yeux d’Irène, avait fait supposer la cascade absente.
Fernand aurait voulu quitter Genève sur-le-champ ; mais désormais il appartenait à Wilhelm, son nouveau domestique. Un aveugle n’est-il pas dans la dépendance de tout ce qui l’entoure? Or la volonté de Wilhelm était de rester encore à Genève une dizaine de jours, et il trouva moyen de suspendre le voyage de Fernand.
L’abandon dans lequel était le pauvre artiste devenait chaque jour plus cruel ; il se sentait enseveli non-seulement dans la nuit, mais dans une indifférence absolue. C’était une solitude complète : il n’entendait autour de lui aucune voix connue, aucune parole amie. S'il demandait, comme des rayons de soleil, la lecture de quelques vers, de quelques pages lumineuses, Wilhelm ne savait pas lire ; s’il voulait respirer l’air des montagnes, il avait le bras de Wilhelm sans doute, mais un bras qui ne s'offrait que parce qu’il était payé, un bras d’automate, qu’un ressort d’argent faisait mouvoir, et sur lequel on pouvait appuyer sa main, jamais' son cœur. - ,
Fernand attendait déjà depuis huit jours que Wilhelm voulût bien le ramener à Paris. Le malheureux artiste, seul dans sa chambre, .plongé dans son grand fauteuil, songeait à sa gloire perdue, à son profond isolement. Peut-être aussi
des remords lui passaient-ils dans l’esprit, car il était bien coupable envers Andrèse. 11 pensait amèrement à ces ténèbres, à celte longue nuit qui maintenant était sa vie. Son ardente imagination doublait encore ses angoisses ; ses joues étaient brûlantes, ses tempes battaient avec force; il avait la fièvre du désespoir.
— Je ne puis rester ainsi ! s’écria-t-il, il faut que je sorte, quej’échappe à mes pensées. Je respirerai l’odeur deschamps, qui me fera rêver paysage; j’entendrai le ranz des vaches ou le murmure d’un lac; ce sera quelque chose du moins, un peu de vie, un peu de bruit.
Il allongea la main jusqu’à la cheminée, et tira le cordon de sonnette.
Wilhelm, en ce moment, finissait un copieux déjeuner, dans la cuisine de l’hôtellerie; il voulut prendre sa tasse de café, jusqu’à la dernière goutte.
Fernand l’attendit inutilement pendant plus de dix minutes, et sonna de nouveau avec plus de force et d’impatience.
— Ne croirait-on pas qu’il sonne le tocsin? dit Wilhelm en se levant lentement.
« Mais au moment où il allait monter, il fut abordé par un ami qui voulut lui payer un petit verre.
— Ah bah I l’aveugle attendra, dit Wilhelm; il ne pourra pas courir après moi : je n’ai pas besoin de m’inquiéter de lui.
Il entra avec son ami au cabaret voisin, et y resta modestement une petite demi-heure.
Pendant ce temps, Fernand attendait toujours.
— Mais je veux sortir! s’écria-t-il, je n’ai donc môme plus le droit de respirer... je suis donc prisonnier? Oh ! je brûle! il me faut de l’air... On étouffe ici !
Il se leva, et, les deux mains étendues, il se dirigea vers la fenêtre, pour l’ouvrir.
Mais tout à coup il jeta un cri douloureux : le battant d’une
épaisse armoire de chêne était resté ouvert, et le malheureux aveugle venait de s’y heurter le visage.
11 porta la main à son front, et la retira humide de sang.
— On me laissera donc mourir! s'écria-t-il, je ne trouverai même pas une main pour me guider! je suis donc seul, absolument seul !... Oh! je ne peux plus vivre ainsi, dit-jl avec désespoir. Qui viendra à mon secours pour me tirer de cet horrible abandon, pour me consoler, pour m’aimer?
— Moi! dit une voix.
— Qui donc est là? s’écria Fernand.
11 étendit la main, cl sentit une robe de soie.
— Mais qui êtes vous? reprit-il. Répondez, de grâce !
— Laisse-moi te soigner d’abord, dit la même voix vibrante et argentine.
— Ah! mon Dieu ! mon Dieu! s’écria-t-il, cette voix, c’est la sienne.
On ne répondit plus ; mais il sentit une petite main qui essuyait le sang de sa légère blessure.
Il saisit celle main, la toucha, la palpa et y sentit une alliance. Puis, de la main passant au visage, avec cette dextérité et cet admirable tact des aveugles, il toucha des bandeaux soyeux, de? traits fins, il reconnut cette douce et suave figure (car les aveugles ont des yeux au bout de3 doigts), et il s’écria :
— Oh! plusdedoute, c’est toi, c'est bien toi, mon Andrèse!
— Eh bien ! oui, c’est moi, dit Andrèse : je te cherchais pour te rejoindre, quand un journal m’a tout appris, la ville où je te trouverais, l’affreux malheur qui t’a frappé.
— Toi ! répéta Fernand, toi qui viens me retrouver, quand j’ai été si coupable 1 Eh quoi ! lorsque tu as su que je n’étais plus qu’un malheureux aveugle, un fardeau à traîner, que la vie avec moi n’était qu’un long esclavage, tu n’as pas songé à profiler de mon absence, de l’abandon où je t’avais laissée, et à vivre sans moi, libre et heureuse?
— Pour quelle égoïste me prends-tu! s’écria And lèse; je n’ai songé qu’à venir à toi en toute hâte. Je dévorais l’espace par la pensée ; je t’envoyais toute mon âme en avant, et j’aurais voulu arriver ici aussi vite qu’elle.
— Et c’est ainsi que tu te venges! dit Fernand, quand je l’ai quittée si brusquement, quand j’ai fait ce long voyage » sans toi... seul...
Hélas ! Fernand ne l’avait pas fait seul, ce voyage !
— J’oublie tes torts, quand tu souffres, reprit Andrèse.Mon > pauvre ami, tu te seras épuisé au travail; je te connais. Dismoi comment ce malheur est arrivé ; donne-moi tous les détails... Et d'abord laisse-moi regarder tes yeux.
Elle l’amena près de la fenêtre, et quand elle vit deux taies blanchâtres sur ces yeux chéris, elle se mit à pleurer à chaudes larmes, comme on dit; larmes bien chaudes, en effet, toutes brûlantes de tendresse et chauffées au feu du cœur.
Fernand ne put voir ses larmes; mais il les sentit sur son front.
— Comme tu pleures, lui dit-il, et comme tu m’aimes b
— Ne va pas t'inquiéter, au moins! s’écria Andrèse ; je pleure dans le premier moment... mais on te rendra la vue... C’est une cataracte, je le vois bien ... et ces opérationslà réussissent toujours.
Hélas! elle n’en savait rien; mais, * pour donner de l’espérance à Fernand, elle se mit à disserter comme le plus savant oculiste .
En attendant que la vue te soit rendue, dit-elle, je suis ton guide, je suis tes yeux. Je suis là maintenant, je serai toujours là pour te venir en aide, te conduire, te consoler, prévenir tes moindres désirs. Je n’étais que ta femme, je suis ta mère à présent. Eh bien, tu ne me réponds pas?
Pour toute réponse, Fernand avança les deux mains, lui prit le visage, le couvrit comme un fou de baisers et de larmes, et s’écria :
— Je t’aime !
Andrèse tressaillit de joie; jamais Fernand ne lui avait dit de la sorte : Je t’aime ! Ces mots, après deux ans de mariage, avaient toute la douceur et toute l'exaltation d’un premier aveu.
• C’est qu’en effet, une révolution venait de tout bouleverser dans l’ame de Fernand. Pendant que les ténèbres étaient sur ses yeux, la lumière se faisait intérieurement. Il aimait* pour la première fois, pour la première fois aussi il connaissait réellement Andrèse.
11 ne pouvait plus admirer la beauté de son visage ; mais il voyait dans toute sa splendeur la beauté de son âme. Il comprenait l’amour, il se réchauffait à sa douce chaleur, et sentait enfin que ce feu du ciel peut briller au foyer de famille.
Cet homme dont le génie était immense, mais incomplet, parce qu’il ne résidait que dans la tète, allait comprendre tous les nobles sentiments et toute leur sainte poésie. Son cœur, comme le lui avait dit Edgard, était jusque-là profondément endormi ; mais le dévouement d’Andrèse rompait l’enchantement, et ce cœur assoupi se réveillait tout à coup.
Ce réveil fut complet, et digne de l’artiste inspiré; l’exaltation de sa tête passa dans son cœur ; le souffle du génie, si puissant en lui, excitait toutes les flammes : son amour pour Andrèse fut de l’adoration ; son repentir, du désespoir : Fernand ne faisait rien à demi.
Entre le bonheur et ces deux êtres qui s’adoraient, il ne restait plus qu’une barrière, bien mince en apparence, mais peut-être insurmontable : deux petites taies sur les prunelles. La main assez habile pour les enlever ne pouvait se trouver qu’à Paris; Andrèse et Fernand n’eurent plus qu’un seul but, qu’une seule pensée : leurs têtes ardentes, mobiles dans leurs impressions, passèrent tout à coup de la douleur
déchirante à l’espérance radieuse, et ils s’écrièrent presque rayonnants :
— Partons pour Paris !
La Chapelle Sainte -(Thérèse.
Andrèse et Fernand ne songèrent plus qu’à rentrer dans ce Paris qui leur souriait de loin, et semblait presque promettre à l’aveugle le jour, la vie, le bonheur.
Le vif-argent qui remplaçait le sang dans les veines d’Andrèse ne lui permettait pas un instant de retard, lorsqu’elle voulait arriver à un but ardemment désiré. Quand elle avait dit : « Partons ! » ce n’était pas le lendemain, ce n’était pas le soir, c’était à l’heure môme.
Elle quitta un instant Fernand, et descendit en toute hâte, afin de donner des ordres pour le départ.
A l’entrée de la cour de l’hôtel, elle aperçut une espèce d’attroupement composé de l’hOtesse, de Wilhelm et da deux ou trois servantes aux nattes pendantes, au corsage noir, à la chemisette blanche ; servantes élégantes qui eussent fait rougir nos rustiques paysannes de France, et semblaient prêtes à chanter un chœur d’opéra-comique.
On racontait quelque chose à Wilhelm, et toutes ces femmes causaient avec l’animation de commères qui mordent dans un scandale.
Al’arrivée d’Andrèse, elles chuchotèrent mystérieusement, se poussèrent le coude, puis ouvrirent de grands yeux pour mieux voir la jeune femme, absolument comme au théâtre on prépare les verres de sa lorgnette, à l’entrée du principal personnage.
— Où est la maîtresse de l’hôtel ? demanda Andrèse.
— La voici, Mademoiselle, dit une servante en appuyant avec affectation sur ce mot : Mademoiselle.
Andrèse ne prit pas la peine de relever l’expression, et dit à l’aubergiste :
— 11 me faut sur-le-champ une voiture et des chevaux,' pour gagner l’embarcadère. Je retourne à Paris avec mon mari.
— Ah ! mademoiselle nous quitte déjà, reprit l’hôtesse en souriant d’un air narquois.
— Mais je ne suis pas mademoiselle, dit Andrèse, puisque je vous parle de mon mari. Je suis madame Dufranval, vous le savez; je vous l’ai dit en arrivant. Dès que vous verrez le domestique de mon mari, dites -lui de monter pour préparer les malles.
— Vous entendez, Wilhelm, dit l’hôtesse, M. Dufranval vous demande, et veut partir.
— Nous ne partons pas avant deux jours, répondit Wilhelm, sans se déranger.
— Tâchez d’étre poli, reprit Andrèse, et d’exécuter mes ordres.
* — Vos ordres... Mademoiselle, répondit Wilhelm.
— Appelez-moi Madame.
— Eh bien, Madame, je n’ai d’ordre à recevoir que de mon maître.
— Ah î c’en est trop ! s’écria Andrèse indignée ; suivez-moi chez votre maître, et d’abord ôtez votre casquette quand je vous parle.
11 y avait dans le ton d’Andrèse une autorité si absolue que Wilhelm ôta respectueusement sa casquette, répondit en s’inclinant qu’il allait faire les préparatifs du départ, et si ivit Andrèse chez Fernand.
Wilhelm était del’cspèce du roseau, qui se redresse quand la brise lui parle doucement, mais qui s’incline jusqu’à t :rre
quand l’ouragan fait ie superbe et prend un Ion impératif.
— Avez-vous vu cette faiseuse d’embarras ! dit l’hôtesse, aussitôt qu’Andrèse fut retournée près de son mari. Comprend-on que celte princesse-là ait eu l’audace de venir jusqu’ici? C’est ce qui explique le départ précipité de celte pauvre madame Dufranval, la légitime épouse.
En voilà une honnête, une digne, une malheureuse femme 1 On l’aura prévenue de l’arrivée de cette effrontée, et elle n’aura pas voulu compromettre sa dignité en se trouvant avec elle.
Les chevaux furent bientôt attelés. Wilhelm, en voyant près de l’aveugle deux grands yeux ouverts sur sa paresse, fit les malles comme par ehehantement, et Andrèse, guidant Fernand, qu’elle ne voulait confier à personne, s'avança avec lui vers la voiture.
Dans ce moment, une dame à la tournure sévère traversa la cour avec son fils, jeune lion fraîchement émancipé.
— Comment ! dit la mère à haute voix, monsieur Dufranval nous quitte I
Elle s’approcha de Fernand avec empressement, mais en apercevant Andrèse, elle s’arrêta, et dit tout bas à l’hôtesse :
— Quelle est cette dame? ce n’est pas madame Dufranval.
— Il se passe des infamies, lui répondit l’hôtesse à voix basse. Madame Dufranval est partie, et aussitôt après, cette effrontée a osé se présenter ici sous son nom.
— Il me semble, dit Fernand à Andrèse, que j’ai entendu la voix de la comtesse de Forbel. Je l’ai connue ici ; elle y venait passer quelques jours avec son fils, et ils ont eu tous les deux tant de prévenances et de bontés pour ton pauvre aveugle, Andrèse, que je voudrais bien les remercier.
— Oh! viens, viens, je vais te conduire près d’eux, s’écria Andrèse. Moi aussi, je veux leur dire merci.
ils s’avancèrent vers la comtesse, et Fernand prit congé d’elle, avec d’affectueuses paroles de gratitude.
Andrèse, tendant la main à la comtesse, lui dit à son tour :
— Permettez-moi, Madame, de vous serrer la main comme à une amie. J’aime tous ceux qui ont eu pitié de mon pauvre mari. J’espôre que nous nous retrouverons à Paris. Voulez-vous me permettre de vous demander votre adresse?
La comtesse, au lieu de répondre et de prendre la main qu’on lui tendait, se recula d’un pas, comme indignée d’une pareille audace, cligna les yeux et toisa Andrèse.
Pendant ce temps, M. son fils s’appliquait "un jorgnon sur ' l’œil, et disait, en regardant* la jeune femme avec une suprême impertinence :
— Très-gentille ! très-gentille !
Andrèse resta d’abord stupéfaite, puis elle rougit d’indignation et de colère.
Enfin la comtesse daigna répondre, et laissa tomber ces paroles :
— Vous me demandez mon adres se, Mademoiselle?
— Mademoiselle! s’écrièrent à la fois Andrèse et Fernand.
— Attrape 1 dit l’hôtesse entre ses dents; je ne suis pas fâchée qu’on humilie ces demoiselles qui joueut aux dames.
— Je serais assurément très-flattée de vous connaître plus intimement, continua la comtesse, mais je serai forcée de me priver de ce bonheur : j’ai pne fille de dix-huit ans.
— Bien tapé ! dit l’hôtesse assez haut pour que Fernand l’entendit; il faut les remettre à leur place, ces créatures-là.
— Fernand ! Fernand ! s’écria Andrèse, tout le monde m’insulte ici !
— T’insulter! toi ! dit Fernand, qui rougissait da fureur et de remords aussi, car il comprenait enfin la fatale méprise. Je suis là pour te faire respecter, ne crains rien ; je n’ai perdu que la vue, mais il me reste toute ma force, toute mon énergie. Si tu es mon guide, je suis toujours ton défenseur.
— Est-ce une provocation, Monsieur? dit le jeune lion ; on ne se bat pas avec un aveugle.
— Venez, mon fils, venez, dit .la comtesse.
— Restez, Madame, et écoutez-moi, reprit Fernand d’un ton de commandement si absolu que la comtesse et son fils s'arrêtèrent, et se sentirent dominés.
— Je suis le seul coupable ici, continua Fernand; j’ai osé prêter à une autre un nom qui n’appartient qu’à mafemme.
— Se pourrait- il ! s’écria Andrôse.
— Celle qui le porte réellement ce nom, continua Fer- . nand, celle à qui je l’ai donné au pied, de l’autel, celle qui mérite l’estime des femmes et le respect des hommes, la voici; permettez-moi de vous la présenter. Vous pourrez lui amener votre fille de dix-huit ans, Madame; elle lui indiquera les chemins de tous les devoirs; elle les connaît comme des sentiers que l’on parcourt tous les jours ; elle lui apprendra toute la sainteté du mariage, toute la pureté et toute la grandeur d’un amour béni, toutes les tendresses du foyer de famille ; elle lui dira ce que c’est que l’abnégation, que la pitié pour ceux qui souffrent ; elle lui montrera comment on peut être à la fois la fée, la dame de bon secours et la sœur do charité de la maison. Elle lui apprendra comme on aime, comme on se dévoue, comme on pardonne.
On écoutait Fernand, dans un silence religieux; chacun se sentait ému et repentant.
La comtesse s’avança vers Andrôse, et lui dit en lui tendant la main :
— Vous qui savez si bien pardonner, Madame, voulezvous me le prouver en me serrant la main?
— Oh ! de tout mon cœur, s’écria Andrèse, à qui une parole de repentir faisait oublier toutes les offenses. Le bien qu’on lui faisait s’incrustait dans son âme ; mais le mal s’y etfaçait comme une empreinte syr le sable.
— J’irai vous trouver à Paris, continua la comtesse. Je vous amènerai ma fille, et je vous supplierai d’être son amie.
Andrèse et Fernand montèrent en voiture et chacun s’inclina respectueusement sur leur passage. Le jeune fat, qui avait laissé retomber son impertinent lorgnon, salua Andrèse comme on salue une femme honnête ; quant à l'hôtesse et aux servantes, avec la mobilité des gens du peuple, elles passèreut de l’insulte à l’ovation.
Aussitôt qu’Andrèsc fut de retour à Paris, elle songea à cette terrible opération qui devait décider du sort de Fernand. En attendant, à force de tendresse, elle trouvait le secret de calmer son désespoir. Quelle différence avec Irène, grand Dieu ! .Ceux qui ne savent pas vous aimer ne* savent pas vous soigner; ils le font matériellement et bêtement; mais ceux qui vous aiment ont une sollicitude intelligente; ils trouvent des raffinements de petits soins, des inventions ingénieuses, des espérances qui endorment vos craintes, de l’esprit enfin dans leur cœur, comme du baume dans leurs paroles.
Dès le lendemain de son arrivée, Andrèse alla trouver le docteur. Elle lui apprit le malheur de Fernand, lui parla de sa vue perdue, de son amour retrouvé; lui confia tout comme à un ami, à un père, et lui raconta la fatale méprise dont elle avait été victime.
— Pauvre enfant 1 dit le docteur; voilà encore une chose qu’il faut inscrire au chapitre du mariage. On était plus franc du temps de Salomon, on avait ouvertement plusieurs femmes. Aujourd’hui on n’en a qu’une légalement; mais on en a souvent deux auxquelles on donne son nom; laquelle est la véritable? Nul ne le sait, nul n’a le droit d’ouvrir le bureau où le contrat de mariage est renfermé, et de découvrir le mystère de la maison.
La femme légitime vit parfois seule, oubliée ou insultée, et, pendant ce temps, la maîtresse qu’on présente comme la
femme, escamote l’estime générale : le maire de son arrondissement lui propose des honneurs officiels et la nomme palronesse de ses bals de bienfaisance.
— Ne parlons plus des torts de Fernand, dit Andrèse; il me les a si franchement avoués, et son amour les efface si bien, que je les oublie. Mais cet opérateur que je vous demande, où le trouver? M’indiquerez-vous un homme assez habile pour lui confier tout mon bien, toute la destinée de mon pauvre ami? car tout va dépendre de cet homme : l’ombre ou la lumière, le désespoir ou le bonheur.
— Cet homme, je le connais, répondit le docteur. Dès demain, j’irai vous prendre, et nous lui amènerons Fernand.
Le lendemain, en effet, ils étaient tous trois chez l’habile oculiste, qui adressa quelques questions à Fernand, avec ce sang-froid que donne l’habitude de voir souffrir; il examina longtemps et en silence ses prunelles éteintes. Andrèse, dont le cœur bondissait, regardait avec anxiété cet homme qui allait décider du sort de Fernand, et le pauvre artiste attendait tout frémissant l’arrêt qu’il allait prononcer.
Enfin l’oculiste dit d’un ton impassible :
— Il y a de l’espoir ; dans deux jours nous ferons l’opération.
Il prononça ces paroles avec la même intonation qu’il eût prise peur dire :
— Le baromètre remonte; je crois qu’il fera beau.
Le jour fatal ou bienheureux arriva.
L’oculiste fit asseoir Fernand devant lui et prit son outil d’une main ferme. .. Allait-il réussir? Le voile qui couvrait les yeux de l’artiste était difficile à soulever, car il était attaché par la main de Dieu.
Fernand se soumit courageusement à cette opération terrible. Tout à coup il jeta un cri déchirant.
— Es-tu blessé? s’écria Andrèse en courant à lui, y vois-tu?
— Je vois que tu pleures, que tu es belle et que tu m’aimes! dit Fernand en l’embrassant.
' Il fallut de minutieuses précautions, un épais bandeau sur les yeux ; Fernand ne recouvra pas la vue sans transition comme un héros de mélodrame, qui pourrait sur-le-champ se mettre à lire un journal.
En sortant des mains de l’opérateur, Fernand ne commença pas un tableau microscopique, dans le genre des chefs-d’œuvre de Meisscnier.
Il laissa faire le temps, qui emporte sur son aile les mois du calendrier, les (leurs du printemps, le9 feuilles de l’automne et les bandeaux des aveugles.
Le temps passa donc, en faisant tout passer. Il emporte si souvent le bonheur, qu’il peut bien quelquefois, par compensation, emporter aussi nos douleurs.
Après s’étre soumis à toutes les transitions, à toutes les lenteurs de la prudence, il vint enfin un moment où Fernand jouit pleinement de la vue qui lui avait été rendue.
Line année après l’opération, il avait déjà repris sa vie et son travail. Le jour frappait librement la prunelle, les rêves d’or étaient dans le cerveau, le pinceau dans la main, l’amour dans le cœur et le bonheur dans la maison ; mais hélas ! lu foi n’était pas encore dans l'Ame. Dieu régénérait cette grande âme, dont il effaçait les taches : il la complétait peu à peu, il avançait son ouvrage, mais il n’y avait pas encore mis sa signature.
Fernand trouva un malin une église surson chemin ; c’était celle où l’on avait marié Urbain et Séraphine, et dont l’abbé Vermond étaifeuré. Fernand se souvint que l’inlérieur de l’église était tout artistique, et qu’il y avait là surtout une très-belle copie de Raphaël ; il entra donc.
Il parcourut la nef et les bas côtés, les yeux en l’air, pour examiner les vitraux, la voûte, les ogives. Il étudiait le style de l’architecture, il marchait sans beaucoup de précaution,
faisant craquer ses bottes sur les dalles, s’arrêtant tout raide et tout droit devant quelque sculpture ou quelque bas-relief. Il marchait cnGu comme ces flâneurs d’église, qui ne servent*qu'à déranger les fidèles et à effaroucher les prières.
Au-dessus d’un autel, il remarqua un tableau représentant le Christ sur la croix. Il l’examina avec soin, uniquement comme œuvre d’art, car il était à l’église à peu près comme au Musée : il ne lui manquait plus que de demander le livret au donneur d’eau bénite.
L’artiste qui avait fait ce tableau était croyant; il avait peint ce beau Christ avec son âme autant qu’avec son pinceau. Fernand regarda froidement#e saint ouvrage : il examina minutieusement la couronne d’épines, les clous, le sang divin qui ruisselait, et le trouva d’une couleur trop ardente. Le regard céleste du Christ lui sembla mieux réussi; mais il. y remarqua des tons un peu chauds et une lumière trop vive pour cette prunelle mourante.
Peu à peu, les yeux de Fernand se fixèrent sur ce divin regard du Seigneur, et ne purent s’en détacher. Ce regard du Christ avait une douceur qui faisait fondre l’âme en actions de grâces, et une chaleur qui la réchauffait, comme un soleil de midi. Ce regard divin, plein de douleur, plein d’amour et de pardon, semblait s’attacher sur Fernand et lui dire : « Viens à moi 1 »
11 régnait dans l'église ce magnifique silence où, à défaut de voix humaines, on croit entendre Dieu parler et les anges chanter. Le regard du Sauveur attirait toujours l’artiste, comme un céleste aimant. Fernand éprouva dans le plus profond du cœur quelque chose de doux et d’éblouissant à la fois. 11 scqlit deux grosses larmes, pures comme une eau du ciel, qui coulaient sur ses joues; ses mains se joignirent, ses genoux fléchirent, et il adora ce Christ qu’il était venu étudier.
La foi n’attendait que la pureté pour arriver. L’âme était
régénérée par toutes les saintes tendresses du foyer; Dieu venait enfin decompléter cette àme, et maintenant que l’ouvrage était fini, il y écrivait son nom en traits de flamme.
Fernand pria longtemps devant l'autel, avec toule l'exaltation, toute la passion, qui étaient en lui. 11 eut d’ardentes et tardives actions de grâces pour ce Dieu qui lui avait rendu la vue ; ce n’était pas la prière calme du fidèle, c’était l’extase lumineuse, qui participait de la nature de l’artiste : c’était le feu de l’inspiration qui brûlait dans l’encensoir.
11 se releva et, au lieu.de sortir de l’église comme il y était entré, il la traversa d’un pas respectueux.
En passant devant use petite chapelle, il aperçut une femme agenouillée. 11 reconnut Andrèse, qui était venue, comme elle le faisait souvent, remercier Dieu du bonheur qu’il lui nvait rendu.
La chapelle où elle se trouvait était dédiée à sainte Thérèse, et le portrait de la sainte, à la figure pâle et inspirée, aux grands yeux noirs et profonds, était au-dessus de l’autel.
Andrèse était entrée par hasard dans cette chapelle, parce qu’elle se trouvait sur son passage, ou plutôt parce qu’un demi-jour religieux y disposait au recueillement.
Elle s’était agenouillée devant l’autel, sans môme regarder le tableau de sainte Thérèse, qui se trouvait au-dessus. Elle ne songeait qu’à Dieu, à qui elle parlait et qui lui répondait.
Fernand s’arrêta à quelque distance, pour contempler l’ange de sa maison qui priait devant lui.
Tout à coup il tressaillit, s'élança dans la chapelle, prit violemment le bras d’Andrèse, et lui dit en cherchant à l’entratner :
— Viens 1 viens! ne reste pas ici un instant de plus!
— Toi, Fernand, dit Andrèse, mais que fais-tu? As-tu bien toule ta raison? Songe où nous sommes!
— C’est parce que j’y songe, c’est parce que je comprends maintenant toute la majesté de l’Église, toute ia sainteté du
mariage, que je viens te relever quand lu es à genoux devant ce tableau.
— Ce tableau... je ne l'avais pas remarqué.
— Regarde-le, Andrèse,ct pardonne-moi !
Andrèse leva les yeux sur le tableau. Celle sainte, évidemment, n’était pas encore bien convertie : on cherchait en vain sur son beau visage ses extases sublimes ; on sentait que sa pieuse main, qui tenait le missel, aurait tenu plus volontiers l’éventail, comme un sceptre de salon. Sous le bandeau de la religieuse, Andrèse déméla bientôt une ressemblance profane.
Elle étouffa un cri douloureux, se redressa de toute sa hauteur et dit à Fernand :
— Tu avais raison de me relever; ce serait plutôt à elle de s’incliner devant moi.
Elle avait reconnu Irène, sous les traits de sainte Thérèse.
— Demain, lui dit Fernand, tu pourras revenir prier dans cette chapelle.
111a quitta brusquement, courut sonner au presbytère, et fut introduit près de l’abbé Vermond.
Fernand était accouru avec fougue, avec empressement, pour prier l’abbé Vermond de faire enlever le tableau de sainte Thérèse ; mais quand il fut en face de lui, il se sentit intimidé, interdit , et ne sut comment lui expliquer le motif de son étrange demande.
La vue du digne prêtre lui inspirait je ne sais quel respectueux embarras. Après les premières paroles d’introduction, il garda un assez long silence ; enfin il dit au prêtre :
— Vous avez une bien belle église. Monsieur le curé.
— Je sais, mon cher artiste, lui répondit le prêtre avec une douce raillerie, que vous avez une grande ferveur pour ses ogives et ses eolonnettes : c’est une église de la Renaissance.
— De la renaissance de l'âme ! s’écria Fernand.
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— Ah ! dit le prêtre, en regardant de ce regard profond qui interroge le cœur.
Fernand rougit, baissa la tête pour cacher son embarras, et ajouta :
— Vous avez surtout, dans une chapelle, au-dessus de l’autel, un tableau qui représente le Christ sur la croix, et que j’ai vu aujourd’hui pour la première fois.
— Cela prouve, mon cher artiste, que vous ne venez pas souvent, car il y a trois ans qu’il est à la même place... et ce tableau, vous le trouvez ?...
— Oh ! je le trouve bien beau ! s’écria Fernand.
Cela pouvait n’être à la rigueur qu’uue admiration d’artiste; cependant l’abbé Vermond se leva radieux, vint s’asseoir à côté de Fernand, lui prit les deux mains et lui dit:
— Voulez-vous que je vous dise pourquoi vous le trouvez beau? C’est parce qu’il vous a éclairé tout à coup d'un rayon de la foi, parce qu’il vous a appelé en passant, pour raconter â votre âme les choses merveilleuses du ciel. Ce divin Christ que vous venez de remarquer pour la première fois, vous l’avez vu souvent; mais il ne vous a parlé qu’aujourd’hui?
— Comment savez-vous cela ? dit Fernand tout ému ; vous étiez donc là, près de moi?
— Non, mais j’ai tout deviné au son de votre voix, quand vous m'avez dit : « Je le trouve bien beau 1 »
— Vous lisez donc jusqu’au fond du cœur ?
— C’est mon métier, répondit le prêtre en souriant. Je suis lecteur du bon Dieu : vos âmes sont mes livres ; il faut bien que je les lise devant lui.
— Oh ! vous êtes bien le ministre de Dieu ! s’écria Fernand.
— Voyons, reprit le saint prêtre, parlons en amis maintenant; vous ne veniez pas uniquement pour m’apprendre que mon église est belle, n’cst-ce pas? Qu’avez-vous à me dire ?
— Ce que j’ai à vous dire, s’écria Fernand avec une exaltation fiévreuse, c’est de faire brûler à l’instant le tableau de sainte Thérèse.
— Quoi! dit le prêtre étonné, une toile signée de vous! un bon ouvrage et une bonne œuvre à la fois ; car c’était déjà faire un pas vers Dieu que de peindre un tableau de sainteté pour son église.
— Un tableau de sainteté ! dites plutôt un sacrilège, un amour coupable, déguisé en sainte pour entrer dans la maisonde Dieu. Le portrait de sainte Thérèse, c’était le portrait d’une maîtresse.
— Que dites-vous ! s’écria le prêtre, qui savait que Fernand était marié, et le trouvait doublement coupable ; vous vous êtes permis une pareille profanation!
— Ah! je devinais d’avance votre indignation, dit Fernand en courbant la tête.
— Mais qui a pu vous donner la pensée î . ..
— Raphaël lui-même, répondit l’artiste; j’étais habitué à entendre dire que la Fornarina lui avait servi de modèle pour ses vierges célestes.
— Oui, c’est juste, répondit le prêtre, et c’est une impiété que personne n’a songé à relever; permellez-moi de le faire, quitte à blasphémer Raphaël. Quand on veut peindre la Vierge, on cherche ses traits dans son cœur, on les demande à la prière, on supplie la jeune fille la plus chaste, élevée par la mère la plus pure, déposer pour la divine image, mais on ne doit pas prendre une pécheresse pour modèle.
— C'est vrai, dit Fernand, et pourtant...
— On le fait tous les jours, n’e6t-ce pas ? C’est même un usage reçu ; mais il est permis de le flétrir.
— Ainsi, reprit Fernand, vous me trouvez bien coupable, n’est-ce pas?
— Oui, dit le prêtre sévèrement.
— Et Dieu, que j’aime tant à présent, va me maudire?
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— Mais non, mon enfant, puisque vous l’aimez, répondit le prêtre, qui reprenait déjà toute sa miséricorde ; la porte de l’enfer n’est pas si grande que l’on croit, mais celle du repentir a deux larges battants. Ayez confiance, le bon Pasteur a ramené bien des brebis égarées, et ses divines épaules ne sont pas encore fatiguées. Quoique votre tableau appartienne maintenant à l’église, je vous promets pourtant...
— De le faire brûler ! s’écria Fernand avec son exaltation habituelle ; je veux qu’il soit réduit en cendres comme mon passé. Vous me pérmettrez de vous offrir à la place une autre sainte Thérèse, plus digne de votre chapelle.
— Et qui donc ferez-vous poser ?
— Ma femme, un ange que j’ai au coin de mon feu.