De la folie, t. II
2. Il est bien entendu que nous nous bornons à poser ici le fait de suggestion, dans le cas dont il s'agit. Ce n'est que dans le tome III de cet ouvrage, en parlant du magnétisme animal, que nous essayerons de donner l'explication naturelle du phénomène de la suggestion.
LES DIABLES DE LOUDUN
merveilleux sujets pour les magnétiseurs et les hypnotiseurs d'aujourd'hui. Les hystériques du couvent des Ursulines devaient être très disposées à tomber dans des accès d'hypnotisme entre les mains de leurs fougueux exorcistes.
Si l'on admet que les exorcistes de Loudun ne faisaient qu'exercer sur les religeuses la suggestion deleurvolonté, surexcitée par le fanatisme, onn'aura pas de peine à comprendre que les exorcistes eux-mêmes soient devenus souvent victimes de cette surexcitation d'esprit, et que des maladies nerveuses, l'épuisement, la mort même, soient survenus chez ces frénétiques, à la suite des excitations incessantes auxquelles ils s'abandonnaient. Nous avons vu comment le P. Lactance et le P. Tranquille moururent du mal qu'ils prétendaient guérir chez les possédées. Le P. Surin fut en proie, pendant vingt ans, à des accès de frénésie, dont nous avons rappelé les épouvantables crises.
Si l'on reconnaît que les Ursulines prétendues possédées étaient dans un état d'hypnotisme provoqué par les manœuvres de leurs exorcistes, on n'aura plus de peine à expliquer la plupart des choses étranges dont fut le théâtre la ville de Loudun. Il n'est plus nécessaire de supposer une conspiration, vraiment absurde, de pauvres jeunes filles contre un prêtr'ê innocent, pour comprendre aujourd'hui comment la pression à laquelle elles obéissaient se traduisit en une accusation de magie contre Urbain Grandier. La réputation de ce prêtre, l'éclat de ses procès, son esprit, sa beauté, ses galanteries, l'avaient gravé en traits de feu dans l'âme des religieuses, surtout depuis qu'il avait été question de lui pour leur directeur. 11 ne faut pas douter pourtant que la haine de Mignon, et peut-être la persuasion où il était de la culpabilité de Grandier, aient dû beaucoup contribuer à enhardir les voix accusatrices qui parlaient chez les Ursulines. Mais, s'il leur était encore resté quelques scrupules, ils durent bien vite disparaître, quand l'évêque du diocèse, le cardinal-ministre, le roi et toute la cour reconnurent la réalité du crime de magie, et le mirent officiellement à la charge de Grandier.
Ces réflexions feront, d'ailleurs, comprendre la conduite de bien des personnes qui trempèrent dans le procès du curé de Loudun, Tout le monde croyait au fait général de la possession, et concevait pour ce crime une horreur, qu'augmentaient encore les habitudes et les idées religieuses, si fortes à cette époque. La possession des Ursulines devait donc trouver peu d'incrédules : le seul point en litige, c'était de déterminer le véritable auteur de cette possession. Ainsi raisonna la France presque tout entière. Il est fort à croire que Laubardemont lui-même ne pensait pas autrement sur
ce sujet. Indépendamment des autres mobiles qui animaient le ministre des vengeances de Richelieu, une conviction profonde de l'action du diable dans la possession des Ursulines de Loudun dut concourir à exalter le zèle qu'il déploya dans l'accomplissement de sa terrible commission. Simple maître des requêtes au conseil du roi, Laubardemont ne pouvait s'attribuer des lumières supérieures à celles des plus grands légistes de son temps; il ne pouvait mettre en doute la réalité de crimes qui figuraient dans une multitude d'arrêts rendus par toutes les cours de justice de la chrétienté. 11 fut chargé d'informer et de prononcer sur des faits, sans doute bien étranges, mais qui étaient devenus presque vulgaires, par le nombre des cas analogues. Les jugements portés par tant de cours différentes dans les procès de sorcellerie, étaient des précédents tout à fait propres à guider et à tranquilliser sa conscience. Ne sait-on pas que les précédents, avec les préjugés qu'ils entretiennent et les erreurs qu'ils consacrent, constituent, hélas ! ce qu'on a appelé, à toutes les époques, la sagesse des juges?
Nous avons dit que les Ursulines étaient, du moins pour la plupart, en proie à une affection hystérique ; tout médecin, en lisant le récit de leurs faits et gestes, le prononcerait sans hésiter. Or l'hystérie seule, avec les hallucinations érotiques qu'elle enfante, aurait peut-être suffi pour rendre présente nuit et jour aux religieuses l'image du magicien tentateur, les sollicitant de ses caresses impudiques, en admettant que Grandier luimême n'eût jamais rien fait volontairement pour les occuper de lui et exciter leurs convoitises. Nous nous bornons à exprimer ici un soupçon qui nous est venu plus d'une fois en écrivant cette histoire. Il a bien été dit que Grandier, avant son procès, n'avait jamais vu les Ursulines; mais, comme toule allégation négative, celle-ci était difficile à bien établir, et le brillant curé de Saint-Pierre n'avait pas besoin, d'ailleurs, de les voir beaucoup et de bien prés pour agir sur leur imagination. Que n'est-on pas en droit de penser, lorsqu'on se rappelle les déclarations, contestées, de deux femmes séculières, nullement possédées, qui affirmèrent avoir conçu, par le simple effet de son regard, une soudaine et violente passion pour lui, et, l'une d'elles en recevant seulement l'hostie de sa main à la sainte table !
Pour en revenir à notre sujet, reportons-nous à ce qui se passait, aux exorcismes qui se faisaient pendant le procès de Grandier, dans les quatre églises de Loudun. A l'issue de la messe, les rideaux du chœur s'ouvrent, pour laisser paraître les religieuses possédées, couchées sur leur lit. Revêtu de son aube et de son étole, le saint Sacrement en main, un exorciste s'ap- • proche et se livre aux adjurations, aux invocations prescrites, en ajoutant à cet imposant appareil tout ce que peut lui inspirer l'exaltation du zèle
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farouche dont il est animé. La jeune malade, si disposée déjà, par son affection hystérique, à tomber dans une crise nerveuse, cède bien vite à l'influence fascinatrice de l'exorciste. Elle tombe dans des convulsions qui sont le propre de sa maladie, et bientôt l'état hypnotique se manifeste en elle. Elle est alors sous la domination absolue de l'exorciste, nous allions dire du magnétiseur en étole. Elle peut répondre à ses questions, et les paroles qu'elle prononce, les accusations terribles qu'elle profère, ne sont autre chose que l'expression de la volonté de son exorciste lui-même, qui lui souflTe, par sa parole ou sa pensée, le feu qui le dévore. C'est ainsi que Grandier est nominativement désigné par .leanne de Belfiel et ses compagnes, pressées de questions et d'adjurations par le fougueux Barré ou le P. Lactance. Cette scène terminée, les religieuses, revenues à elles-mêmes, n'ont conservé aucun souvenir des paroles qui leur sont échappées pendant leur délire. Elles apprennent avec surprise les accusations qui sont sorties de leur bouche, elles s'en attristent, elles rétractent des accusations meurtrières ; l'une d'elles va jusqu'à tenter de s'ôter la vie dans un moment de désespoir et de violents remords, jusqu'au moment où, dans un exorcisme nouveau, elles reproduisent les mêmes accusations sous la même pression dominatrice et implacable.
Un état d'hypnotisme, c'est-à-dire de somnambulisme artificiel, de quelque manière qu'il fût produit, tel est donc, selon nous, le phénomène, alors inconnu, qui nous explique aujourd'hui ce que l'on a appelé la possession, chez les Ursulines de Loudun.
Tout cela n'empêche pas, d'ailleurs, et nous l'avons assez fait voir, que beaucoup de supercheries, préparées par les ecclésiastiques ou les exorcistes, se soient passées durant le cours de l'affaire de Grandier. On les commandait au nom de l'Église, qui avait jugé la possession vraie, et dont la gloire était intéressée à ne pas recevoir de démenti. 11 s'agissait, en effet, pour les exorcistes, de faire apparaître chez les Ursulines tous les phénomènes surnaturels qui caractérisent la possession, selon le rituel catholique. Comme cette possession n'existait pas, il fallut bien en simuler les phénomènes. Mais quelle maladresse, quels insuccès dans les mensonges ! Autant les grands caractères de l'épidémie convulsive, de la démonopathie hystérique, de la suggestion par l'hypnotisme paraissent manifestes, éclatants chez les énergumènes, autant les miracles imaginés pour satisfaire à la lettre du rituel, sont ridiculement exécutés, quand ils ne sont pas manqués tout à fait. Nous avons signalé les plus frappantes des entreprises où les exorcistes furent bafoués ; disons ici un mot de l'intelligence des possédées. Deux religieuses savaient, de leur propre aveu, un peu de
latin; dans leurs réponses, elles en ont montré plus qu'elles n'en auraient pu dire hors de l'état de crise. Quoi d'étonnant, si l'on réfléchit à l'exaltation de certaines facultés intellectuelles, notamment de la mémoire, dans les convulsions, dans le somnambulisme et, en général, dans tous les accès nerveux? Moreau de la Sarthe, dans V Encyclopédie méthodique (art. Blédecine mentale), a cilé le cas d'un enfant de 12 à 13 ans qui, connaissant à peine les premiers éléments de la langue latine, se trouva tout a coup, pendant les accès d'une fièvre ataxique, capable de parler cette langue avec une certaine pureté. Nous citerons, dans la notice sur les Prophètes protestants, bien d'autres cas remarquables de cette exaltation de la mémoire sous l'influence du délire. Les religieuses de Loudim furent bien loin d'obtenir de leur délire un pareil bénéfice. Les démons qui les inspiraient faisaient de grossiers solôcismes. Quand on sortait du latin, ils se taisaient, en vertu d'un pacte de silence, c'est-à-dire parce qu'ils voulaient se taire, ou bien ils répondaient parla formule 7iimia curiositas.
Finissons par le tour qui fut le mieux réussi en apparence, celui des lettres imprimées sur le corps de la supérieure. Nous n'avons pas à rechercher si on y employa l'eau-forte, comme le pensait Serisantes, ou bien tout autre acide ; il suffira de dire ce que devinrent, avec le temps, les traces de ce fameux miracle.
Le savant Ménage vit les noms de Jésus, de Joseph, de Marie etdejPmzçois de Sales gravés sur la main de la supérieure, avant que les rides de la vieillesse les eussent effacés. La religieuse lui apprit que le nom de François de Sales ayant été gravé dans un lieu plus éminent que celui de Joseph, il en sortit de lui-même par respect, et se baissa pour faire place au nom de Joseph. Elle assura encore que ces derniers noms s'étant aperçus qu'ils étaient plus honorablement placés que ceux de Jésus et de Marie, se baissèrent plus tard tous les deux, pour leur donner les premières places.
Les diables étaient tombés en enfance. Ainsi finit la possession de Loudun.
JANSÉMUS, d'après L•^E ESTAMPE A LA BIBLIOIUÈQUE NATIONALE
Faits précurseurs des convulsions du cimetière de Saint-Médard. La possession de Marthe Brossier et de Denyse Lacaille.
Tout se lie, tout s'enchaîne dans l'histoire des erreurs et des maladies de Tesprit humain. Si éloigné qu'il paraisse, par sa nature, du mélodrame burlesque des convulsions de Saint-Médard, le tragique événement de Loudun, que nous venons de raconter, n'est qu'un des préliminaires et le plus considérable antécédent de celui des convulsions des jansénistes, qui lui correspond à cent années d'intervalle. Un signe des plus frappants unit d'ailleurs ces deux scènes. Dans l'affaire de Loudun, la possession fut accompagnée de gambades et de convulsions; on gambadait et on convulsionnait à grand spectacle au couvent des Ursulines, comme on devait le faire, cent années plus tard, sur la tombe du diacre Paris.
On n'a pas oublié la distinction qui avait été établie, par l'Église catholique, entre la possession consentie et la possession involontaire. Les personnes que le démon visitait sans leur consentement, étaient tenues pour innocentes. De là à passer pour de saintes prophétesses inspirées de Dieu, la distance était faible et le sentier facile; car il suffisait, pour opérer cette transformation, de mettre un bon ange à la place d'un démon, dans le corps des possédées. Cette distance fut aisément franchie, et diverses tentatives sur la crédulité publique furent faites dans cette complaisante hypothèse. Nombre de sauteurs et de sauteuses se donnèrent ainsi pour des personnes privilégiées, visitées par un bon ange ou par le démon, mais avec procuration expresse
de Dieu, afin de donner, par elles, quelque avertissement au monde, et de commander un redoublement de zèle contre l'hérésie et l'impiété.
Dès l'année 1599, une jeune fille de vingt ans, qui se disait possédée, divertissait tout Paris par ses gambades. A Orléans, sa ville natale, elle avait vainement essayé de tromper son évèque, qui, plus rusé qu'elle, feignant de l'exorciser dans les règles, lui jeta de l'eau commune, au lieu d'eau bénite, et lut dans Pétrone l'aventure de la matrone d'Éphèse, au lieu des paroles sacrées du rituel. Cette profane interversion n'empêcha pas la prétendue possédée d'entrer en convulsion ; ce qui dévoila suffisamment sa fraude et son indignité. Chassée d'Orléans pour ce fait, Marthe Brossier alla tenter fortune à Paris, accompagnée de deux de ses sœurs et de son père. Celui-ci, tisserand de son métier, s'était laissé aisément persuader de quitter la navette pour courir le monde, et vivre en exploitant les dons de sa fille. Ils commencèrent à exhiber des convulsions dans l'église de Sainte-Geneviève. Mais cinq médecins, auxquels l'évêque de Paris, Henri de Gondi, avait donné commission de lui faire un rapport sur l'état de Marthe, coupèrent court aux exploits de la possédée, en déclarant qu'il y avait dan-s son fait beaucoup de fraude, un peu de maladie et point d'esprit, bon ou mauvais : Multa ficta^ pauca à morbo^ nihil à spiritu.
Cependant, d'autres médecins ayant été adjoints aux premiers, les épreuves recommencèrent, le 1" avril de la même année. Cette fois, comme la possédée se trouvait en verve, ses convulsions furent plus effrayantes; et à ces mots : Et liomo factiis est^ « elle tomba et se transporta de l'autel jusqu'à la porte de la chapelle, par sauts et par bonds. L'exorciste s'écria que, si quelqu'un doutait de la vérité du pouvoir du démon, il n'eût qu'à se colleter avec lui. Le médecin Marescot accepta le défi, et, serrant Marthe Brossier à la gorge, il la força de rester tranquille'. »
Ici les médecins restaient fidèles à la tâche, qu'ils ont si souvent et si noblement remplie, de défendre les droits de la vérité et de la raison. Notre Marescot, saisissant à la gorge et arrêtant les gambades de Marguerite Brossier, est le digne prédécesseur du médecin Duncan, qui se posa, dans le couvent des Ursulines, en face des suppôts de Laubardemont.
Cependant les capucins qui, à Paris, comme plus tard à Loudan, faisaient des exorcismes leur industrie principale, ne voulurent pas se tenir pour battus. Ils trouvaient deux profits à travailler sur Marthe la possédée. D'abord ils faisaient briller leurs talents aux yeux de la multitude ; ensuite ils espéraient, à la faveur de quelque faction pieuse, allumer la persécution
1. Garinet, Histoire de la magie en France. Paris, 1818, p. 168.
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contre ceux de la religion réformée. A force de chercher, on trouva enfin quelques médecins complaisants, qui certifièrent que la possession de Marthe était réelle. Mais comme les inspirations de la possédée étaient à rencontre de la gent huguenote, l'affaire prenait de grandes proportions, et menaçait de compromettre tout ce que la politique de Henri IV avait fait pour la pacificlion religieuse du royaume. Par ordre du roi, le Parlement prit connaissance de ce qui se passait. Il remit Marthe Brossier entre les mains du lieutenant criminel et du procureur du roi au Ghâtelet, et bientôt onze nouveaux médecins, appelés par ces magistrats, prononcèrent qu'il n'y avait rien de surnaturel dans l'état de cette fille.
Exaspérés par cette déclaration, les capucins, devenus aussi épileptiques que la possédée, se livrèrent à des déclamations furibondes. Leur parti venait d'être renforcé par quelques docteurs de Sorbonne, plus savants qu'eux en démonologie, et non moins enragés de fanatisme. Alexandre de La Rochefoucault, abbé de Saint-Martin, et son frère l'évèque de Glermont, se mêlèrent à cette faction. Tous criaient que la juridiction civile empiétait sur la juridiction ecclésiastique, « et qu'on voulait étouffer une voix miraculeuse dont Dieu se servait pour convaincre les hérétiques'. »
Après diverses péripéties, cette affaire fut apaisée à Rome par des négociations. Mais l'ambassadeur du roi de France ne put réussir à la terminer qu'en opposant une intrigue de jésuites à une intrigue de capucins.
Voici une autre histoire, où la possession est moins agressive, et où le diable se montre même édifiant comme un saint. La scène est à Beauvais, en 1612.
René Potier de Blancménil, évèque de cette ville, était un de ces prélats grands seigneurs desquels Boileau disait que c'était peine perdue de leur prêcher la résidence. Depuis longtemps, les moines s'efforçaient, mais sans y réussir, de trouver quelque curiosité capable d'attirer leur évèque dans son diocèse. Enfin, ils jetèrent leur dévolu sur une vieille mendiante, nommée Denyse Lacaille, et obtinrent du grand vicaire le pouvoir de la traiter en possédée. Dans les exorcismes qu'ils firent, le diable chanta une hymne en l'honneur de la Vierge Marie, et fit connaître par leurs noms quarantesix compagnons de Belzébuth; les moines, faisant les intermèdes, chantaient aussi des hymnes en faux bourdon.
On venait d'entonner l'hymne qui commence par ces mots: De beata, quand le diable, impatienté, s'écria: Voilà des la^ la^ la!
Cette inconvenance de la part du diable était provoquée sans doute par