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Fléchier, ouvrage cité

LES PROPHÈTES PROTESTANTS

A Saint-Julien, un homme, saisi tout à coup d'un transport prophétique, veut immédiatement associer à ce don sa famille et ses amis. Averti de son état, le curé de la paroisse se rend à la maison du nouveau prophète, avec le maître d'école, armé d'un fusil. Il lui présente l'ordre du roi, auquel il faut obéir, sous peine d'un châtiment terrible. Mais le prophète répond hardiment qu'il ne craint rien, car il a le Saint-Esprit. Puis, découvrant sa poitrine et faisant deux pas en arrière : « Tirez sur moi ce fusil, dit-il au maître d'école, vous ne sauriez me faire du mal. » Sa femme, à qui l'Esprit se communique soudainement par sympathie, se figure alors être enceinte. Elle assure que l'enfant qu'elle porte dans son sein prophétisera tout en naissant, et parlera une langue intelligible à tout le monde. Pendant que les soldats, chargés de l'arrêter, ainsi que sa sœur, les conduisaient à Lavoulte, la première leur répétait souvent : « Écoutez mon enfant qui prophétise dans mon ventre. » Et l'autre, les attirant de son côté, leur disait : « Ne voyez-vous pas le Saint-Esprit qui saute et danse sur mes mains ? »

On voit que l'inspiration prophétique n'était souvent qu'une véritable folie. Cette maladie mentale devint épidéraique ; car toute maladie peut revêtir ce caractère et passer, sans aucun mode apparent de transmission, d'un individu à un autre, et de là à des populations entières. Les prophètes protestants furent donc en proie à un délire épidémique, suite de l'exaltation religieuse. Nous établirons plus loin les caractères particuliers que revêtit chez eux cette affection.

Un jour le curé de Saint-Vincent et quelques catholiques, curieux, de savoir ce qui se passait dans une maison de la paroisse où les religionnaires étaient assemblés, s'y rendirent sans se faire annoncer, et s'arrêtèrent à la porte, pour ne pas les interrompre. Là ils entendirent un curieux dialogue entre une prophétesse de vingt-deux ans et un petit garçon d'environ quatorze ans. La fille, soupirant, disait :

« Hélas ! il y a quelque chose qui me tourmente.

— Qu'est-ce que c'est, ma sœur? demandait le garçon.

— Mon frère, reprenait la fille en s'agitant, ce sont les papistes. » Puis, joignant leurs voix, ils disaient tous deux :

« Que les mille diables, que les cinq cent mille diables les emportent ! » Le garçon seul, et d'une voix radoucie :

« Courage, ma sœur, nous serons bien heureux dans le ciel. Je le vois ouvert. Dieu soit loué ! »

Fléchier, qui passe légèrement sur ce phénomène d'hallucination, ajoute ce détail, qui paraît plus dans l'esprit de sa relation :

« L'ecclésiastique entre là-dessus avec ceux qui l'accompagnaient, et ils furent surprig du spectacle qui s'offrit à leurs yeux. La prophétesse Isabeau (Gharras)

c'est ainsi qu'elle s'appelait, était couchée à la renverse dans une cuisine, les jambes nues et l'estomac tout à fait découvert. Tous les assistants, autour d'elle, étaient attentifs à ces pieuses nudités, el contemplaient ce corps où résidait le Saint-Esprit. Cette folle, remuant les pieds et faisant des postures extravagantes, et battant des mains, s'écriait : « Je brûle, je n'en puis plus, ce diable, ce Satan, me brûle ! » Le prêtre voulut faire quelque remontrance à la fille, mais la mère indignée lui dit : « Quoi ! malheureux que vous êtes, vous ne respectez pas ma fille, qui a le Saint- « Esprit dans l'estomac ! » Toutes les femmes mutinées se mirent à crier : « Arrière de moi, Satan! » et enlevèrent le curé hors de la maison'. »

Le plus puissant des prophètes du Vivarais, après Gabriel Astier, était un jeune garçon, nommé Valette. Dans une assemblée de deux ou trois mille personnes, tenue sur un coteau des environs de Lavoulte, il déclara que, depuis qu'il avait reçu l'Esprit, il était devenu un tout autre homme ; qu'il se sentait plus fort que les Alexandre, les Samson, les Mars, et qu'il lui suffirait d'une parole pour renverser toute l'assemblée. Et tout de suite, passant aux effets, il ordonne de crier miséricorde ! et dit d'une voix forte : K Laissez-vous tomber tous à la renverse, sans vous faire du mal. » Cela fut exécuté sur-le-champ : toute l'assemblée se jeta à la renverse sur le sol.

La guerre et les massacres, complétés par les sentences du tribunal de Privas, continuèrent plus d'un an dans le Vivarais. Gabriel sortit vivant de vingt combats. On ne sait pas au juste le motif qui lui fit abandonner la retraite où il s'était tenu caché après cette guerre, pour aller tomber entre les mains de Bâville, qui le faisait traquer depuis plus d'un an. D'après Fléclîier, il se serait enrôlé, pour mieux dépister les recherches, dans la compagnie du régiment de Laré ; reconnu à Perpignan, il aurait été conduit à Nîmes, pour y être jugé. Mais d'abord, ce n'est point à Perpignan que Gabriel fut arrêté, c'est à Montpellier. M. Peyrat conjecture qu'il avait été envoyé secrètement dans cette dernière ville par un fameux prédicant, Vivens, récemment rentré en France, et qu'il s'agissait d'une conjuration de tous les protestants pour rétablir leur culte dans le Midi. Un jour que M. de Broglie passait en revue des troupes à Montpellier, sur le plateau où devait s'élever plus tard la promenade du Peyrou, Gabriel s'y trouvait mêlé aux curieux. Un soldat, qui avait fait la guerre l'année précédente dans le Vivarais, reconnut, parmila foule, le célèbre prophète, qui fut arrêté, renfermé dans la citadelle et jugé par Bâville. Il déclara, dans son interrogatoire, que, lorsque la maladie de prophétiser lui prenait, et lui montait de la tête aux pieds, ce sont ses termes, il n'était pas en son pouvoir de se retenir ^ »

I. Relation des fanatiques, a a suite des Lettres choisies. 1. Fléchier, ouvrage cité.

LES PROPHÈTES PROTESTANTS

Gabriel Astier fut condamné, le 2 avril 1690, à être rompu vif. Il subit très courageusement son supplice, à Baix, dans ce même, pays où il avait commencé, avec la vieille conseillère de Grenoble, l'insurrection du Vivarais.

Une sorte de prophète sauvage, François Vivens, tenta deréveiller l'insurection dans le Vivarais. Elle fut noyée bientôt dans le sang des révoltés, par l'implacable Bàville.

Un autre prophète prédicant, dont le nom était vénéré dans toutes les Cévennes, le pasteur Claude Brousson subit à Montpellier, le martyre, par l'ordre du même Bâville.

La sentence de Brousson fut exécutée sur cette vaste place du Peyrou devenue, à la findu siècle suivant, une des plus belles promenades de l'Europe, et qui n'était alors qu'un plateau désert et un lieu infamant, car il ne servait qu'à l'exécution des calvinistes. Les fourches patibulaires s'y dressaient et les vents agitaient sans cesse, avec un horrible murmure, les cadavres de quelques malheureux Cévenols. Les hideux instruments de mort s'élevaient en face de l'une des plus belles vues qui soient au monde, au milieu d'un horizon magnifique, bordé par la ligne de la Méditerranée, et inondé de soleil, comme une sphère radieuse ouverte aux âmes qui venaient y subir leur douleureux martyre.

Arrivé sur l'échafaud, Brousson voulut parler au peuple; mais sa voix fut à l'instant couverte par le roulement de dix-huit tambours. Qu'aurait-il pu dire qui valût cet éloge, sorti de la bouche même de son bourreau :

« J'ai exécuté plus de deux cents condamnés, disait, quelques jours après, le bourreau de Montpellier, en achetant, chez un orfèvre, une tasse d'argent, mais aucun ne m'a fait trembler comme M. Brousson. Quand on le présenta à la question, le commissaire et les juges étaient plus pâles et plus tremblants que lui, qui levait les yeux au ciel, en priant Dieu. .le me serais enfui si je l'avais pu, pour ne pas mettre à mort un si honnête homme. Si j'osais parler, j'aurais bien des choses à dire sur lui ! Certainement il est mort comme un saint. »

Continuation de la persécution religieuse. — Excès commis parles prêtres catholiques. — Commencement de l'insurrection des Cévennes . — Mort de l'archiprêtre du Chayla.

La mort de Vivens et la paix de Ryswick, qui enlevait aux religionnaires l'espérance de tout secours, de la part des puissances protestantes, avaient mis fin aux tentatives d'insurrection dans le Vivarais et dans les Cévennes. Le supplice de Broussony fitmême cesser les assemblées de religion, ou, du moins, elles devinrent rares et secrètes. Tous les prédicants cévenols avaient péri. Popus, Henri Guérin, Laporte de Mialet, Pierre Plans, avaient partagé le sort de Brousson.

Cependant, et bien que tout parût tranquille du côté des Cévenols, l'autorité redoublait de rigueurs. Partout de nouveaux excès de cruauté sont commis par les juges subalternes et les prévôts de maréchaussées, contre de pauvres gens qui ne demandent qu'à servir Dieu selon leurs lumières. On fait dans le Poitou diverses exécutions. Le supplice de Brousson n'avait été qu'un simple épisode de ces cruautés, aussi exécrables aux yeux de l'humanité, qu'inutiles au point de vue de l'État. Tandis qu'on affecte la modération dans les régions de la cour, la contrainte va croissant dans les provinces, et ne s'arrête pas même devant le sacrilège des conversions forcées.

■ « En 1700, dit un historien, tout retentit des gémissements de ceux qui languissaient dans les prisons et dans les fers. On voit, sur la fin d'avril, partir une chaîne de soixante-trois galériens dont les crimes sont la fidélité, l'attachement et le zèle pour leur religion, et parmi lesquels on remarque plusieurs pères de famille, plusieurs têtes à cheveux gris. Sur les galères, à Marseille, un réformé refuse de fléchir les genoux devant l'hostie, parce qu'il ne croit pas pouvoir le faire en conscience ; onl'étend sur le coursier ;le plus puissant Turc qui soit dans la galère, armé d'une corde goudronnée et trempée dans l'eau de mer, frappe de toutes ses forces ; le corps rebondit, retombe sous des coups terribles et redoublées, et ne fait plus

LES PROPHÈTES PROTESTANTS

qu'une plaie sanglante. Et quelle plume pourrait décrire les horreurs capables d'attendrir les forçats? Deux galériens, romains de religion, qui n'étaient pas là pour des excès de zèle, changent à la vue de cet affreux spectacle. Ils vont se déclarer à l'évêque de Marseille. On les associe aux souffrances de leurs nouveaux frères, et ils en font leur joie et leur bonheur »

La mort du roi d'Espagne Charles II, arrivée vers la fin de cette même année 1700, fît pressentir l'explosion d'une nouvelle guerre extérieure, dans laquelle l'Angleterre et la Hollande seraient amenées à prendre parti pour l'Autriche contre la France. La nouvelle de la guerre dite de succession, s'étant répandue dans les provinces, fit revivre, chez les réformés des espérances, toujours déçues et toujours persistantes. Ils reprirent quelque courage et osèrent tenir des assemblées. L'esprit prophétique, qui, depuis la mort de Gabriel Astier, s'était contenu dans le foyer domestique, éclata alors de nouveau par des manifestations publiques, et se propagea rapidement dans les Cévennes.

Vers la fin de l'année 1700, une vieille fille qui gagnait sa vie en allant tailler des habits dans les hameaux situés sur les deux rives de l'Ardèche, importa la première l'esprit prophétique dans les Cévennes. Elle le communiqua à plusieurs jeunes garçons et jeunes filles, qui le transmirent, à leur tour, aux populations des montagnes. L'hiver ne s'était pas écoulé, que, grâce au caractère épidémique qui était propre à cette sorte de maladie mentale, les prophètes prophétisants avaient pullulé par milliers, et s'étaient répandus des cimes des montagnes de la Lozère jusqu'à la mer. Les femmes et les enfants se montraient surtout très accessibles à cette contagion.

Il y a ici une remarque bien importante à faire et qui prouvera bien que ni le souffle, ni les instructions et manèges n'étaient nécessaires pour communiquer ce qu'on appelait V Esprit. On se souvient de la précaution barbare que les autorités catholiques avaient prise d'enlever aux protestants leurs enfants, dans l'espoir de dompter ainsi la constance et l'opiniâtreté des parents.

« La Providence, dit un auteur, renversa leurs espérances, par le ministère de ces mêmes enfants, qu'ils avaient pris tant de soin d'élever dans leurs erreurs et qui, comme autant de prophètes, réveillèrent leurs pères et leurs mères de leur léthargie spirituelle. Ces prédicateurs imprévus ne surprirent pas peu les papistes, qui, pour prévenir les effets de leurs exhortations, tâchèrent d'insinuer qu'ils étaient instruits et dressés par des imposteurs. Ils en firent fouetter quelques-uns, et ils brûlèrent la plante des pieds à d'autres... Mais tout cela n'avait pu être capable d'ébranler ces jeunes prophètes, et leur nombre s'était accru jusqu'à près de huit mille dans les Cévennes et dans le bas Languedoc.

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