Histoire du fanatisme de noire temps, t. 1, p
LES PROPHÈTES PROTESTANTS
n'avait pas tardé à éprouver une répugnance insurmontable pour la religion romaine. Sa mère, calviniste fervente, l'entretenait dans la haine du catholicisme. Chaque soir, au retour de l'école catholique, elle, lui lisait pendant de longues heures, des passages de la Bible, et lui faisait répéter les prières du culte réformé : elle défaisait ainsi le travail fait à l'école pendant la journée. Bientôt le jeune garçon, avec la franchise de son âge, refusa de retourner à la messe, et, dans une discussion avec le maître d'école, il laissa éclater ses sentiments religieux.
Bien différent de sa femme, le père de Jean Cavalier pliait la tête sous la persécution, et se conformait aux ordonnances royales, pour conserver son bien et sauver sa petite fortune des confiscations qui frappaient les récalcitrants. Il s'effraya de la conduite de son fds, lui reprocha de le perdre, et lui commanda d'aller, comme lui, cà la messe. Le jeune Cavalier résista, et sa mère, pour l'encourager dans cette lutte, le conduisit secrètement aux prêches du désert. Il entendit là l'éloquent Brousson. Les grandes scènes de la mystérieuse prédication, qui n'avaient pour témoins que la nature et Dieu, agirent vivemement sur cette jeune âme. Bientôt Cavalier eut, comme les enfants de son âge, des accès d'inspiration, et, comme des milliers de ses frères, il prêcha, en extase, contre l'Église romaine.
Cependant les prédicants et les pasteurs étaient morts pour la plupart, ou avaient fui à l'étranger. Cavalier, ne pouvant supporter le spectacle de la persécution qui désolait ses coreligionnaires, se décida à quitter le pays. A seize ans, il partit, avecun deceshommesqui,moyennantune somme d'argent, remplissaient le périlleux office de servir de guides aux protestants fugitifs, et qui bravaient pour cela la peine de mort. En huit jours, et grâce aux précautions de ce guide, (jui avait fabriqué un ordre enjoignant de loger sa petite troupe comme recrues des armées du roi, Cavalier parvint heureusement à Genève, avec douze de ses compagnons. Il reprit, dans cette ville, son métier de garçon boulanger, et pendant un an il y vécut de son travail. Il songeait à aller prendre du service en Prusse, lorsqu'il rencontra, dans les rues de Genève, le même guide cévenol qui l'avait fait sortir de France. Il apprit ainsi que, depuis son départ, son père et sa mère avaient été jetés en prison, comme soupçonnés d'avoir favorisé sa fuite. Pendant que son père était incarcéré à Carcassonne, sa mère gémissait dans la tour de Constance, à Aigues-Mortes.
La tour de Constance est un château fort, défendu par sa hauteur inaccessible, par son isolement et par ses épaisses murailles, et qui, pendant toute la période de la persécution protestante, servit de cacere duro aux condamnés et aux suspects. C'était un horrible séjour, où les prisonniers
étaient entassés sans voir janiais le ciel, et qui renfermait de véritables oubliettes, construites au moyen âge, où bien des malheureux calvinistes furent précipités vivants. Il faut avoir, comme nous, passé son enfance près de ce pays, pour comprendre l'effroi qui glaçait autrefois le cœur d'un protestant, au seul nom de la sinistre tour de Constance.
En apprenant que sa mèpe languissait dans cet affreux tombeau, Cavalier fut pénétré de douleur. Après trois jours passés dans les prières et dans les larmes, il avait pris son parti : il était décidé à braver mille morts, pour rentrer en France et travailler à la délivrance de ses malheureux parents.
Le 1" juin 1702, accompagné de l'un de ses amis, il repasse la frontière et arrive dans son bourg natal. La première nouvelle qu'il reçoit en rentrant à Ribaute, c'est la mise en liberté de ses parents ; il court les embrasser, mais quelle déception l'attendait!
C'était un dimanche au matin ; la cloche de l'église catholique sonnait la messe : son père et sa mère s'habillaient pour s'y rendre. Ils n'avaient obtenu leur liberté que sur la promesse de suivre à l'avenir les pratiques de la religion romaine. Cavalier fut consterné de ce spectacle : cette capitulation de conscience lui semblait monstrueuse. Il parla longtemps à ses parents, pleins de confusion ; il leur reprocha de déserter leur foi et de trembler devant l'ennemi, au moment où lui-même venait braver la mort, pour les sauver. Cette parole éloquente, ces graves et doux accents les remuèrent jusqu'au fond du cœur. Ils croyaient entendre, non un fils revenu de l'exil, mais un prophète inspiré qui leur tenait avec fermeté le langage de leur propre conscience, pour les ramener à leur devoir et à Dieu. On n'alla point à la messe ce jour-là ; bien plus, il fut décidé que l'on souffrirait toutes les persécutions plutôt que de remettre les pieds dans une église catholique '.
C'est quelques jours après la rentrée de Jean Cavalier à Ribaute qu'avait lieu l'expédition du Pont-de-Monvert et le meurtre de l'archiprêtre du Chayla. Le fils du laboureur ne tarda pas à prendre les armes : il partit avec l'une des bandes qui se formaient, entraînant avec lui, pour se joindre aux partisans que Catinat et Roland ramenaient dans les Cévennes, un groupe de religionnaires de son village natal.
« Eh bien ! lui avaient demandé ses amis de Ribaute, comment vont les affaires dans les hautes Cévennes ?
— Très bien, répondit-il ; mais vous, resterez-vous donc tranquilles, quand vos frères meurent, en combattant pour l'Élernel ? »
1. Tiré des Mémoires de J. Cavalier, publiés à Londres, eo anglais
LES PROPHÈTES PROTESTANTS
A sa voix, dix-huit hommes se lèvent et le suivent au camp de l'Éternel, c'est-à-dire au quartier de Laporte.
Chemin faisant, vers minuit, comme ils passaient devant le presbytère de Saint-Martin de Durfort, où ils savaient l'existence d'un dépôt d'armes, ils frappèrent à laporte, et réveillèrent le vieux prieur, en lui demandant le viatique pour un moribond. Le prieur s'étant levé, et voyant le nombre et l'air décidé de ses visiteurs nocturnes, comprit ce qu'on exigeait de lui. Il ne se fil pas prier pour leur livrer les armes qu'il avait en dépôt, et leur offrit même quelques rafraîchissements, qu'ils acceptèrent. Voilà Cavalier et sa petite troupe armés et en état d'agir.
11 se forma, peu de temps après, deux autres troupes dans les hautes Cévennes. La première se donna pour chef un ancien domestique nommé Nicolas Joani, de Genouillac, qui avait été maréchal des logis; la seconde obéissait à Couderc, de Mazel-Rosade, surnommé la Fleur, lequel, ayant été tenu longtemps dans les prisons de l'abbé du Chayla, s'était voué, depuis ce moment, à l'extermination des prêtres, avec la même fureur qui avait animé Séguier.
Du reste, cet esprit de vengeance contre ceux qui avaient pris part à la persécution, constamment irrité par les supplices qui continuaient à Alais et à Florac, était devenu général parmi les religionnaires de cette époque. C'est ce que Brueys découvre, avec un étonnement fort singulier :
« On avait cru, dit-il, que les exécutions terribles qu'on venait de faire des plus scélérats auraient fait perdre aux autres l'envie de les imiter; mais on avait affaire à des fous, sur qui les exemples ne faisaient rien, et que les gibets, les roues, ni les bûchers ne pouvaient rendre sages. On apprit même, par la suite, qu'on avait par là irrité le mal au lieu de le guérir, parce que ces furieux s'allèrent follement mettre en tête qu'ils étaient en droit d'user de représailles sur tous les catholiques qui tombaient entre leurs mains *. »
Ces furieux dont parle Brueys savaient pourtant faire des distinctions. Les catholiques, même les prêtres qui, à l'exemple du bon prieur de Saint-Martin de Durfort, se contentaient d'adorer Dieu suivant leur culte, furent épargnés par Laporte, Roland, Cavalier et la plupart des autres chefs. Après l'archiprêlre du Chayla et le baron de Saint-Côme, les victimes des insurgés sont, dans ce temps dont parle Brueys, un sieur Gardés, secrétaire de l'abbé du Chayla, devenu greffier du subdélégué de l'intendant, et qui, dans ces deux postes, avait commis un grand nombre d'injustices et de rigueurs impitoyables à l'égard des protestants; — un prieur de Saint-Martin de Boubaus, nommé Lapize, à qui Laporte avait fait grâce de la vie, mais qui fut tué, àl'insude ce