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ONZIÈME CONFÉRENCE

Le jugement de notre âme se présente sous deux aspects différents , qui donnent à ce mystère un caractère tout particulier.

Rien de plus secret au sortir de ce monde. Là Dieu et l'âme se trouvent en présence, et Dieu juge l'âme aussitôt qu'elle est séparée du corps. Ce jugement, tout privé qu'il est, n'en est pas moins définitif; c'est un jugement sans exception, sans débat et sans appel.

Mais rien ne sera plus éclatant ni plus connu que le jugement de notre âme au dernier jour du monde. Le ciel et la terre, les anges et les hommes, tout l'ordre de la nature et tout l'ordre de la grâce, tous les peuples, tous les siècles, l'univers entier assistera à ces grandes assises. Je vous en ai signalé les motifs, les signes précurseurs, le formidable appareil.

Ce n'est pas seulement sur les paroles des pro-

phètes, de Jésus-Christ et des apôtres que nous fondons l'attente du dernier jugement; notre raison l'attend aussi bien que notre foi, car c'est à ce jour suprême, mais à ce jour seulement, qu'il faut ajourner la justification de Dieu, la révélation de l'homme à lui-même et le dernier mot de l'histoire sur tous les événements dont le monde a été le théâtre. Voilà pour quels motifs nous attendons le dernier jugement.

Les signes qui l'annoncent sont de deux sortes : les uns, qui sont des signes précurseurs, sont nettement indiqués dans l'Évangile, comme la séparation qui commence entre les bons et les méchants, la conversion des Juifs, qui semble apparaître à l'horizon, la prédication de l'Évangile, qui s'achève, et la grande apostasie des nations, prélude de l'avènement de l'Antéchrist; les autres, qui sont les signes immédiats, éclateront, comme l'Évangile l'annonce, mais au jour et à l'heure que Dieu seul connaît et que nous ne pouvons pas même conjecturer : la révolution du ciel, la purification de la terre par le feu, la résurrection des morts, la séparation définitive et absolue des bons d'avec les méchants devant le tribunal de Dieu.

Là nous trouverons notre juge et notre jugement : notre juge, c'est Notre Seigneur Jésus-Christ, le Fils de Dieu fait homme, à qui son Père a donné le pouvoir déjuger, et qui viendra, selon sa parole, juger les vivants et les morts; notre jugement, c'est l'Évangile qui le porte d'avance, et Notre Seigneur Jésus-Christ ne fera que relire à la face du monde assemblé ce qu'il a dit des justes et des méchants.

Ainsi seront séparées définitivement et pour toujours Jérusalem et Babylone, la cité des élus et la cité des damnés. Mais avant de vous les peindre, la foi m'arrête au seuil d'une cité.intermédiaire qui disparaîtra au jour du jugement, parce que les élus dont elle se peuple auront été purifiés. Cette demeure intermédiaire et provisoire se nomme le purgatoire dans la langue de l'Église. J'ai le devoir de vous exposer ce que la foi nous en apprend et de le justifier. Ce qu'elle nous en apprend se réduit à deux points essentiels : il est de foi qu'il y a un purgatoire ; il est de foi que les âmes du purgatoire peuvent être soulagées par les suffrages des fidèles et surtout par le saint sacrifice de la messe. En d'autres termes, la foi nous apprend pourquoi l'on entre dans cette prison et comment on peut en abréger la rigueur et la durée.

Je vous propose aujourd'hui l'étude du premier point. Rien de plus certain que l'existence du purgatoire ; c'est un dogme de foi. Rien de plus consolant ni de plus raisonnable qu'un tel dogme ; l'esprit et le cœur s'accordent, même en dehors de la foi, nonseulement à démontrer, mais à réclamer l'existence du purgatoire.

I. Le dogme du purgatoire appartient à toutes les mythologies et à toutes les traditions de l'antiquité, comme le dogme du jugement. Cette croyance universelle ne peut guère s'expliquer que par une révélation primitive dont la trace s'est conservée partout, et que la fable a revêtue chez les païens de ses voiles brillants sans pouvoir en altérer la substance.

Le plus pur interprète de la philosophie grecque, Platon, s'exprime ainsi dans le Gorgias : « Ceux qui profitent des punitions infligées par les hommes ou par les dieux sont les condamnés dont l'âme malade n'est pas indigne de guérison, et ils y arrivent, dans un autre monde comme dans le nôtre, par la souffrance et les remords, seules expiations d'une vie criminelle (1). »

L'oracle le plus religieux de la poésie latine, Virgile, dans le sixième livre deY Enéide, nous donne du purgatoire païen une idée plus nette encore. Il repré-" sente les âmes obligées de se purifier avant d'entrer dans les champs Élyséens : «Les unes, pour se laver de leurs souillures, flottent au milieu des airs, les autres se plongent dans l'eau des torrents, plusieurs passent mille et mille fois à travers les flammes. Ainsi s'effacent par un long châtiment les souillures contractées pendant la vie mortelle (2). »

Platon n'avait fait que répéter les enseignements de Socrate mourant ; Virgile ne faisait que mettre en vers harmonieux les doctrines que Gicéron expose dans son traité de la République. Toute l'antiquité est unanime, c'est Voltaire lui-même qui en fait la remarque (3).

Mais si nous remontons de ces traditions altérées à la tradition pure, le dogme du purgatoire apparaît dans toute sa vérité et dans toute sa grandeur chez les deux peuples à qui Dieu a confié le dépôt de la foi, chez le peuple juif et chez le peuple chrétien.

(i) Georgias, trad. {de Victor Le- (2) Enéide, VI. clerc. (3) Dictionn. philosoph.

La Bible nous révèle dès les premières pages la coutume établie parmi les premiers hommes de prier pour les morts. C'est nous révéler du même coup l'existence du purgatoire, car il est évident que l'on ne prie ni pour les saints ni pour les réprouvés. Après le soin des funérailles, les patriarches en prenaient un autre pour la mémoire de leurs pères. Ils continuaient à remplir leurs devoirs envers les morts . Ce devoir, que la Genèse appelle officium funeris, se distingue très-clairement des obsèques. Quand les Jacob et les Joseph mouraient en Egypte, loin des tombeaux où reposaient leurs ancêtres, ils demandaient avec instance à leurs enfants rangés autour du lit funèbre de reporter leurs cendres dans la Palestine, sachant que leurs petits-neveux y offriraient pour eux des sacrifices d'expiation, espérant que ces sacrifices leur procureraient plus tôt le repos de leur âme. Cette tradition se soutient dans toute l'histoire des Juifs. A la nouvelle de la mort de Saùl, les habitants de Jabès font un jeûne de sept jours, et David, ce prophète inspiré de Dieu, s'associe non-seulement à leur douleur, mais à leurs sacrifices, pour obtenir la grâce du défunt (1). David chante le dogme du purgatoire, en célébrant le bonheur de ces âmes qui ont passé à travers l'eau et le feu de la tribulation et que le Seigneur a enfin rafraîchies (2). Michée offre d'avance à son âme ce que j'appellerai avec les Pères de l'Église les consolations du purgatoire: « Sijesuis encore dans lesténèbres, je porterai la colère du Seigneur, puisque j'ai péché contre lui; mais il jugera enfin ma cause, il me fera passer

(1) II Reg., i, 17. (2) Psalm. xxxvm, 14.

dans un séjour de lumière, et je contemplerai sa gloire et sa justice (1). » Isaïe tient le même langage : « Le Seigneur lavera les souillures des enfants de Sion, il effacera ce qui les tache par les sévérités d'un juste exil et la rigueur du feu (2). » Vous l'entendez, le purgatoire est un exil, mais un exil qui a son terme ; c'est un feu, mais un feu qui efface et qui purifie.

Le peuple d'Israël, instruit par de si grands prophètes, a donc, dès la plus haute antiquité, offert des sacrifices pour les morts et révélé par là sa croyance au dogme du purgatoire. Les monuments de tous les siècles ne permettent pas d'en douter, et quand, au déclin de la civilisation juive, la vaillance des Machabées procure à leurs concitoyens un dernier retour de puissance et de gloire, on retrouve dans les belles pages consacrées au récit de leurs exploits un témoignage authentique et décisif de toute la tradition. Judas, le plus célèbre de toute cette race, ayant perdu dans une bataille nombre de ses soldats, ne se borne pas à recueillir leurs corps et à les ensevelir avec honneur. Il ordonne une collecte, il réunit douze mille drachmes d'argent et il les envoie à Jérusalem, afin qu'on offre un sacrifice pour les morts. Ce héros, dit l'Écriture, avait de bons et religieux sentiments sur la résurrection; et elle conclut toute cette histoire en déclarant que c'est une bonne et salutaire pensée de prier pour les morts, afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés (3).

Rien n'était donc mieux établi chez les Juifs que la

(1) Mich., vu, 8-9. (3) // Mach., xn, 43-47.

(2) h., iv} 4.

croyance du purgatoire. Notre-Seigneur Jésus-Christ n'a pas à la venger, comme il fait pour le dogme de la résurrection des morts, ni à la révéler, comme il fait pour le dogme de sa divinité même. Il se borne à la rappeler, car il en parle devant un peuple pour qui elle n'est ni nouvelle ni contestable. Ainsi, dans son sermon sur la montagne, il dit expressément, par allusion au purgatoire : Ayez soin de vous conformer à la loi de Dieu pendant que vous êtes en vie, de crainte qu'elle ne vous livre au juge, le juge aux bourreaux, les bourreaux à la prison d'où Von ne sort qu'après avoir tout payé (1). Quelle est cette prison de l'autre vie, sinon le purgatoire, puisqu'on ne sort ni du paradis ni de l'enfer? L'Évangile nous a conservé une autre parole du divin Maître qui suppose et qui rappelle très-clairement le même dogme : Si quelqu'un parle contre le Fils de l'homme, il pourra en obtenir le pardon; mais s' il blasphème contre le Saint-Esprit, ce péché ne lui sera remis ni dans le siècle présent ni dans le siècle futur (2). Où se fera cette rémission du siècle futur, si ce n'est en purgatoire, puisqu'il n'y a plus en enfer ni rémission ni espérance?

C'est ainsi que les apôtres ont compris la doctrine du divin Maître. Ainsi s'explique le passage où saint Paul nous dit que tout genou fléchira dans le ciel, sur la terre et dans les enfers (3). Sous le nom d'enfer, il indique, au jugement des Pères, les âmes qui se trouvent dans cet état intermédiaire et passager de l'autre monde où elles achèvent d'expier leurs fautes,

(i) Matth., vi, 25-26. (3) PMI, II, 10.

(2) Matth., xii, 32.

mais où elles demeurent unies, dans une adoration commune, aux âmes des saints qui sont déjà dans le ciel et aux âmes des justes qui habitent encore la terre. Saint Paul a donné lui-même l'exemple de la prière pour les morts. Il avait reçu l'hospitalité à Rome dans la maison d'Onésiphore, il rappelle ce service à son disciple Timothée et, saluant les amis et les enfants de son hôte qui n'est plus, il déclare qu'il prie pour lui, afin que le Seigneur lui fasse trouver grâce au jour du jugement (1).

Les Pères parlent comme les apôtres dans les langues qui se partagent le monde chrétien et dans toutes les églises où ils continuent la tradition des apôtres. Écoutez saint Cyrille à Jérusalem : « Nous croyons apporter un grand secours à l'âme des trépassés en priant pour eux pendant que la victime sainte et terrible est sur l'autel. Nous ne tressons pas de couronnes pour les trépassés, mais nous offrons pour eux nos prières à Dieu ; nous offrons surtout le Christ immolé pour nos péchés, et par là nous apaisons pour eux et pour nous Dieu qui aime l'Église (2). » Saint Cyprien et Tertullien sont les témoins de l'Église d'Afrique, et leur témoignage ne laisse pas le moindre doute. Le saint évêque de Carthage déclare que, pour mettre fin à un abus, les évêques, ses prédécesseurs, ont sagement décidé qu'on ne pourrait nommer un ecclésiastique exécuteur testamentaire, ajoutant que, si quelqu'un le faisait au mépris de cette ordonnance, on n'offrirait pas le saint sacrifice de la messe pour le

(i) Il Tim., i, 16-18; cf. iv, 19.

(2) S. Cyril., Catech. mystag., V. n° ix.

repos de son âme (1). C'était la peine la plus redoutable que l'Église pût infliger pour faire respecter ses décisions, tant on attachait d'importance à l'oblation du divin sacrifice en faveur des âmes du purgatoire. Le saint prêtre de Garthage n'est pas moins explicite que l'évêque sur cette grave question. Il cite la prière et le sacrifice pour les morts comme une pratique ancienne et constante (2) ; il dit de la femme qui a perdu son mari : « Elle prie pour son âme, demande pour lui le rafraîchissement et fait des oblations le jour anniversaire de sa mort (3). » Gonstantinople ne diffère ni de Garthage ni de Jérusalem, témoins saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysostôme. L'un chante sur sa lyre harmonieuse cette vie future où les justes seront baptisés dans les larmes : « C'est le dernier baptême, mais c'est aussi le plus lent, c'est aussi le plus rude et qui ronge la terre et l'herbe (4). » L'autre, se confiant dans les prières de la sainte liturgie, prêche avec sa vive éloquence l'espérance qu'il a de racheter les âmes du purgatoire : « Ce n'est pas en vain que nous faisons mémoire des défunts dans les divins mystères, priant l'Agneau qui s'immole et qui a pris sur lui les péchés du monde ; mais c'est afin qu'ils en reçoivent quelque soulagement. Secourons donc les morts et prions pour eux, car si les enfants de Jacob furent purifiés par le sacrifice de leur père, comment douter que les défunts ne reçoivent du soulagement des sacrifices que nous offrons

(1) S. Cypr., Epist. lxvi. (4) Oral, xxxix ; cf. vu, 17,

(2) De Coronâ, c m. 24 ; Carm., lxxv, 7.

(3) De Monogam., c x.

268 DU rURGATOIRE.

en leur faveur (1) ? » Saint Jérôme le dispute en éloquence et en poésie à ces deux grands hommes pour rendre hommage au même dogme. Il entreprend de consoler Pammachius de la mort de Pauline, sa femme. Ce n'est plus le stérile désespoir d'Horace parlant à Virgile de cette piété vaine qui ne lui rendra jamais le Quintilius qu'il a perdu. Il loue Pammachius' d'être hautement chrétien : « Un autre que vous, lui dit-il, répandrait sur le tombeau d'une épouse chérie la violette et les roses, il l'ornerait avec des lis et le chargerait des plus belles fleurs, mais notre cher Pammachius rend de plus nobles soins à cette poussière sacrée, il arrose ces ossements vénérables avec le baume qui coule des bonnes œuvres. Ce sont là les parfums qui témoignent son amour à des cendres chéries, car il sait bien qu'il est écrit : « De même que l'eau éteint le feu, ainsi les bonnes œuvres effacent les péchés (2). »

Après les vénérables témoins de la foi, interrogez de siècle en siècle tous les monuments de l'antiquité ecclésiastique, vous verrez percer la même pensée, reluire la même espérance, éclater la même tendresse et les mêmes soins envers les morts. Les inscriptions des catacombes, les emblèmes dont ces inscriptions, sont accompagnées, tout marque une croyance profonde au dogme du purgatoire. La liturgie de la messe, soit chez les grecs, soit chez les latins, réserve expressément la part des morts dans le divin sacrifice. Ce Mémento n'était pas seulement recommandé aux prêtres par le canon, mais encore à tout

( i) Hom. XLi,m epist. lad Cor. (2) Epist. ad Pammach .

le peuple par le cérémonial, car au moment où le prêtre se recueillait devant la sainte victime pour lui parler des fidèles trépassés, le diacre avertissait le peuple en criant au milieu du silence de toute l'assemblée : « Pour ceux qui reposent dans le Christ ! » Les fondations les plus anciennes et les plus authentiques de nos églises et de nos monastères, ne se font guère sans donner aux morts un souvenir et au dogme du purgatoire un éclatant hommage. Il n'y a guère de donation qui n'ait pour motif, selon l'expression du temps, le remède d'une pauvre âme, c'est-à-dire son soulagement dans l'autre monde. Les naïves peintures exposées au-dessus des autels représentent les flammes qui purifient et les âmes éplorées qui achèvent leur expiation. Quelle est cette apparition qui les console ? Un ange vient ouvrir la porte de la prison et l'âme s'élance à sa suite vers un meilleur séjour. Quelle est cette céleste rosée qui tempère l'ardeur du feu? C'est le sang de Jésus-Christ répandu à l'autel et descendant de la terre aux abîmes avec sa vertu infinie. Le bois, la pierre, le marbre, les métaux les plus durs et les plus précieux, rendent, sous la main de l'artiste, cet air embrasé, ces âmes en qui la sainteté se mêle à la souffrance, ces scènes si vives et si pathétiques d'un séjour que l'artiste n'a pas vu, mais dont la foi lui fait découvrir la sombre et consolante horreur. Les poètes croient comme les peintres, et le purgatoire qu'ils n'ont pas vu est chanté et décrit avec tout l'enthousiasme de leur lyre inspirée. Dante, le plus grand poète du moyen âge, s'est fait, dans les neuf chants qu'il a consacrés au purgatoire, l'interprète de la foi populaire. Il a célébré non-seulement

ce que tout son siècle croyait avec lui, mais ce que tous les siècles et tous les peuples avaient cru jusqu'à lui avec autant de facilité que de bonheur. La-croyance au purgatoire a été jusqu'à la réforme l'entretien, la consolation et l'espérance de l'univers entier.

Il y a trois siècles, un homme est venu démentir ces poèmes, ces tableaux, ces fondations antiques, cette liturgie qui remonte aux apôtres, ces témoignages des Pères qui représentent toute la terre, cette croyance commune aux deux Testaments, tous les évangélistes, tous les prophètes, tous les patriarches, toute l'histoire, toute la tradition, tous les monuments, tous les tombeaux, toutes les autorités sans exception, la synagogue et l'Église, et la première de toutes, qui est Jésus-Christ. Cet homme, dont la voix audacieuse troublait pour la première fois les prières et les sacrifices destinés au soulagement des morts, c'est Luther. Ah ! qui est-il, ce Luther, pour mériter qu'on l'écoute ? Un moine apostat. D'où vient-il pour mériter qu'on le croie? D'un cloître qu'il a désolé par ses sacrilèges et où il a vécu depuis vingt ans avec les offrandes consacrées à la mémoire des âmes du purgatoire. Qu'a-t-il découvert pour rompre ainsi avec toute la tradition chrétienne ? Rien, absolument rien. Mais les conséquences de sa doctrine sur la justification l'ont entraîné. « Nous sommes tous- saints, disait Luther, et maudit soit celui qui ne se dit pas saint et ne s'en vante pas (1). » Cependant cette pitoyable vanterie, si opposée à sa conduite, ne tarde pas à l'embarrasser. Il continue en ces termes : « Je ne demanderais pas

(i) QEuv., xi, 197.

mieux d'être pieux, et j'ai assez bien commencé; mais continuer, c'est impossible. J'irai donc avec le vieux coquin sous la terre. Quand nous aurons passé par la mort, les péchés mourront dans notre chair et nous serons alors de parfaits chrétiens (1). » Voilà Luther obligé de recourir à un procédé inattendu pour extirper, juste au moment de la mort, jusqu'aux dernières racines du mal, dans cette âme en qui Dieu opère exclusivement toute l'œuvre de la justification, et dont il fait un saint et un saint sans tache, malgré lui et malgré elle, pour la mettre du premier coup en possession de l'éternelle félicité. Est-ce un miracle? Mais les protestants n'osent pas le dire. Une opération mécanique ? Mais cela rappelle un peu trop le charlatan. En tout cas, c'est une interruption violente de l'activité humaine, c'est le dernier attentat commis contre la liberté.

La théologie de Luther était trop ridicule, trop contraire à la raison, trop démentie par la nature, pour tenir bien longtemps. Les protestants l'avouent aujourd'hui, bien qu'ils ne s'accordent pas plus entre eux qu'avec nous sur la définition précise du dogme. Un de leurs polémistes modernes déclare hautement : « La plupart de ceux qui meurent sont, il faut l'avouer, trop bons pour l'enfer, mais, ce qui n'est pas moins sûr, c'est qu'ils sont aussi trop mauvais pour le ciel (2) . » Un autre docteur va plus loin et proclame la nécessité du purgatoire : « Aucune âme n'ayant atteint l'état de consommation parfaite lors-

(i) Œuv., xi, 197.

(2) Hase, Polémique protestante, 2e édit., 1864, p. 422.

qu'elle quitte ce monde, il faut bien admettre un état intermédiaire où l'âme achève de se développer, de se purifier, de se mûrir pour le jugement dernier (1) . » Écoutez maintenant comment M. de Maistre les confond, en opposant, avec une verve implacable, leurs doctrines d'aujourd'hui aux doctrines de leur maître : «Un des grands motifs de la brouillerie du xvie siècle fut précisément le purgatoire. Les insurgés ne voulaient rien rabattre de l'enfer pur et simple. Cependant, lorsqu'ils sont devenus philosophes, ils se sont mis à nier l'éternité des peines, laissant néanmoins subsister un enfer à temps, uniquement pour la bonne police, et de peur de faire monter au ciel, tout d'un trait, Néron et Messaline à côté de saint Louis et de sainte Thérèse. Mais un enfer temporaire n'est autre chose que le purgatoire, en sorte qu'après s'être brouillés avec nous parce qu'ils ne voulaient point de purggtoire, ils se brouillent de nouveau parce qu'ils ne veulent plus que le purgatoire (2). » 0 frères séparés, que je vous plains en vous voyant flotter ainsi à tout vent de doctrine ! Quand briserezvous enfin avec ce malheureux principe du libre examen, qui vous a livrés sans défense a la contradiction et au ridicule ?

II. Nous ne reculons jamais, vous le savez bien, devant l'examen de nos croyances fait, sans préjugé et sans parti pris, à la lumière du sens commun. Nous n'avons pas encore trouvé un seul point où la raison

(i) Martensen, Dogmatique, p. 431.

(2) Soirées de Saint-Pétersbourg, VIII' entretien.

ne devance, n'appelle ou ne confirme avec éclat les enseignements de la foi. Il faut donc l'entendre encore sur le purgatoire, et lui demander ce qu'elle pense de ce dogme. Interrogez votre esprit, interrogez votre cœur, votre esprit vous dira : Le dogme du purgatoire est souverainement raisonnable; votre cœur vous dira : Le dogme du purgatoire est admirablement consolant.

J'ouvre saint Thomas, ce théologien que l'on peut appeler le théologien de la raison, et j'y trouve en ces termes la justification du purgatoire pour l'esprit le plus difficile: « Il arrive souvent que des justes meurent avant d'avoir fait suffisamment pénitence. La vie éternelle qu'ils ont méritée ne peut leur être refusée, mais leurs fautes ne peuvent non plus rester impunies, parce que l'ordre éternel ne saurait perdre ses droits. Il faut donc nécessairement que les justes obtiennent enfin le prix de la vie éternelle, mais seulement après qu'ils auront subi une peine temporaire (1). » Saint Bonaventure prononce en trois mots cette condamnation, si éminemment raisonnable, sur les justes à qui il reste quelque chose à expier : « Gomme par le péché ils ont offensé la majesté de Dieu, fait tort à l'Église et souillé la ressemblance de Dieu dans leurs âmes, l'offense exige la punition, le tort appelle la satisfaction, la souillure a besoin de la purification (2). »

L'esprit le plus inattentif n'a pas besoin d'une longue réflexion pour voir en combien de circonstances la pureté des justes offrira encore des taches à l'œil

(1) Contrd Gent., iv, 71. (2) Breviloq., vu, 2.

jaloux et scrutateur du souverain Juge. J'en appelle à vos propres réflexions, et je vous adjure d'entrer en compte avec vous-mêmes.

Vous avez péché dès votre enfance, et la moitié de votre vie s'est écoulée loin de Dieu. Vous vous étiez fait de l'indifférence, peut-être de l'impiété, une longue habitude, violant hautement les commandements de Dieu et de l'Église, pratiquant ou excusant l'adultère, jouissant du bien d'autrui, donnant du moins un libre cours aux pensées qui dévorent la femme du voisin et aux désirs qui rongent son héritage. Un coup de foudre a éclaté sur votre tête, vous vous êtes converti et retourné vers le Seigneur. J'en bénis le Seigneur ; mais, après avoir obtenu grâce et miséricorde par la vertu du sacrement de pénitence, où est la satisfaction que vous imposait la justice? Après la remise de la peine éternelle, il vous reste une peine temporelle à expier ou en ce monde ou en l'autre. Qu'avez-vous fait en ce monde? Que nedevrezvous pas encore dans l'autre ? Vous ne vous couvrez, que je sache, ni de cendre ni de cilice. Vous n'avez pas fui au fond des déserts. Vous ne remplissez ni de vos gémissements ni de vos larmes les parvis du temple. Vous n'ajoutez rien aux jeûnes de l'Église, encore moins à ses abstinences, heureux si vous n'inventez pas de spécieux prétextes sous lesquels votre mollesse se fait dispenser. Ce n'est pas tout. Depuis que vous comptez parmi les justes, votre justice estelle sans ombre ? Que de fois vos lèvres se sont-elles détendues pour lancer la flèche du sarcasme ou le venin de la médisance 1 Que de sacrifices à la mode, aux plaisirs, aux vanités du monde ! Que de grâces

négligées ou perdues î Que d'attachement à la terre et à l'argent ! Que de misérables recherches de soimême jusque dans le service de Dieu ! On ne sait que trop où sont les pécheurs, mais on ne sait guère où sont les vrais justes. On sait toujours pécher, mais on ne sait plus faire pénitence. Les conversions sont rares, mais, ce qui est plus rare encore, c'est, après la conversion, la générosité, la grandeur d'âme, le sacrifice pur, complet, absolu de tout son être, c'est la parfaite contrition, le parfait détachement de soimême et le parfait amour de Dieu.

Soyons sincères. Nos pauvres vertus et nos petites pénitences ne réclament-elles pas, plus que jamais, un purgatoire, et notre raison, bien loin de s'en offenser, ne s'écrie-t-elle pas que, puisque rien de souillé ne doit entrer dans le royaume de Dieu, il nous restera, selon toute apparence, beaucoup de souillures à laver au sortir de ce monde? Comparez votre siècle au siècle de la primitive ferveur, et jugez-vous. Si Dieu a ouvert son paradis aux Paul et aux Antoine, qui vivaient d'un peu de pain, sur une pauvre natte, dans les déserts embrasés de l'Orient, le paradis s'ouvrira-t-il du même coup aux chrétiens qui n'ont mortifié ni leur chair ni leur esprit, et pour qui la vie des Pères du désert semble un excès, bien loin de paraître un reproche ? Les martyrs ont cueilli la palme sur l'échafaud ; mais nous, qu'aurons-nous cueilli, qu'aurons-nous semé à notre dernière heure, nous qui tremblons devant un ennui, qu'une contradiction révolte, qu'un avis déconcerte, qu'une calomnie abat, et qui redoutons d'immoler un désir, un caprice, tout en affirmant que nous donnerions pour la foi notre tête

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qu'on ne nous demande pas. Les anges s'empressent autour des apôtres et des hommes de zèle qui se sont fatigués à la recherche du pécheur; c'est jusqu'au seuil du paradis qu'ils accompagnent et qu'ils saluent, au sortir de ce monde, ces pieds qui ont évangélisé les nations et annoncé la paix. Mais notre zèle mérite-t-il cette récompense? Est-il pur et sans amertume? Ne se répand-il pas en invectives plutôt qu'il ne se fait connaître par de bons exemples ? Gomme nous prêtons facilement au prochain les erreurs que l'Église condamne, et comme nous le condamnons sans savoir pourquoi 1 On dirait que nous sommes chargés de peser les âmes par avance, et d'empêcher que le chemin du ciel ne s'encombre, tant nous mettons de soins pour le rétrécir à la mesure étroite de notre esprit et surtout de notre cœur. Ah ! pauvre zèle, pauvre martyre, pauvre pénitence, petites vertus d'un siècle si petit en tant de choses, comme les grandes vertus et les grands siècles vous font rougir, combien vous avez besoin du purgatoire pour vous épurer, combien la raison a de motifs particuliers pour croire à cette épreuve dans le siècle où nous sommes 1 Non, jamais peut-être les justes n'ont été si tièdes, jamais siècle ne s'est achevé avec plus de dettes à payer dans l'autre monde, car personne ne se met en peine d'y faire honneur ici-bas. Ces dettes s'accumulent, on avait grandi dans le péché, on vieillit dans la négligence et, au lendemain de la mort, c'est le compte de toute une vie qu'il faudra faire, apurer, solder jusqu'à la dernière obole.

La raison, mise en présence de cette justice imparfaite, comprend très-bien que le royaume des cieux

ne saurait être tout d'abord le partage d'une âme encore souillée par le péché, et qu'il faut la purifier pour la rendre digne de voir Dieu face à face. Quelle sera la rigueur des peines du purgatoire? Quelle en sera la durée? L'Église, instruite par l'Esprit-Saint et l'antique tradition des Pères, non-seulement ne le détermine pas, mais encore, dans le concile de Trente, elle veut qu'on écarte dans les discours adressés à la foule toutes les choses incertaines ou peu vraisemblables, et que l'on se garde bien de tomber dans des exagérations que rien ne justifie(l). Ce qu'elle nous autorise à affirmer, c'est que les âmes détenues dans le purgatoire ne voient pas Dieu face à face, qu'elles sont dans un état de souffrance,- et que leurs peines sont proportionnées à la dette qu'elles ont à acquitter envers la justice divine. Il n'y a rien que de très-raisonnable ni même que de trèsphilosophique dans une telle croyance. La raison, pas plus que l'Église, ne saurait définir la grandeur, le genre, la durée des peines du purgatoire, mais elle comprend très-bien qu'il y a des peines et quelle en est la gravité toute spéciale. Il lui suffit de se rappeler ce que c'est qu'une âme. Or, en purgatoire, l'âme est séparée du corps, ses liens sont tombés, ses illusions déposées à jamais. Là elle n'entend plus les mille et mille voix de ce monde, dont l'écho bruyant perce jusqu'à la solitude la plus sainte et va préparer des pièges aux habitants des cloîtres et des déserts. Là elle n'est plus tourmentée par l'imagina-

(i) Trid. sess. xxv. — Bergieq, Dict. de théologie, art. Purgatoire. Bossuet, Exposit. de la doctrine de l'Église catholique, art. vin.

tion ; cette folle du logis, qui la fascine, la brouille, la dissipe, a été laissée avec le corps au seuil de l'éternité. Plus de tumulte, plus d'éclat trompeur, plus de vaines apparences. Les ombres se sont évanouies, le songe est fini, il ne reste que la vérité. La voilà donc, cette pauvre âme, déchargée d'un fardeau qui l'accablait, désormais inaccessible aux illusions, exempte pour toujours des impressions changeantes d'une vie sensible et terrestre, et voyant tout son passé concentré, comme un seul instant, sous son regard. Elle connaît toutes ses fautes sans exception, elle les déclare toutes sans excuses. Chaque instant passé dans une connaissance si douloureuse est comme une éternité pour elle, car rien ne la distrait ni de Dieu ni d'elle-même. Ce Dieu, dont elle scrute l'essence, l'attire avec un charme qu'elle n'a pas connu sur la terre, elle brûle de le voir, elle s'élance vers lui, elle s'abandonne à l'impétuosité de l'amour qui l'emporte, et cet amour fait son supplice, parce qu'il ne peut être satisfait tant qu'il reste quelque chose à expier. En retombant sur elle-même, elle sent encore son supplice s'accroître, c'est le supplice d'une âme qui se connaît et qui se juge. Son intelligence est plus claire, sa volonté plus forte, son repentir plus amer, son désir du bonheur plus ardent. Ainsi, les peines du purgatoire sont en raison directe de la connaissance que nous y acquérons de Dieu et de notre âme. C'est l'amour plus insatiable que jamais, qui devient à luimême son propre supplice.

Cependant les âmes aspirent à ce supplice, loin de le fuir. Ici encore la raison est d'accord avec la théologie. Platon, l'oracle de la raison antique, déclare

que quiconque a commis une injustice va volontairement à l'expiation. Saint Thomas d'Aquin reconnaît que les peines du purgatoire ont quelque chose de volontaire, à cause de l'espérance avec laquelle les âmes les supportent (1). Sainte Catherine de Gênes explique ce sentiment : « L'âme, dit-elle, qui ne se trouve pas, après sa séparation d'avec le corps, dans un état de pureté parfaite, et qui voit que cet obstacle, qui l'empêche d'aller à Dieu, ne peut être détruit que par les flammes du purgatoire, se jette avec avidité dans ces flamme*. Alors elle éprouve une douleur excessive, inexprimable, incompréhensible pour nous autres habitants de la terre. Et cependant elle aime ce supplice (2). » Oui, grande sainte, ce supplice est à la fois plein de tristesse et d'amour. Les justes du purgatoire aiment Dieu, ils sont unis à Dieu par la grâce, ils ont la certitude d'être un jour en possession de la gloire. Ils aiment celui qui les frappe ; ils savent que ce châtiment expie leurs fautes et les purifie, et ils attendent avec une pieuse résignation le jour de leur délivrance.

Une doctrine si raisonnable console le cœur autant qu'elle satisfait l'esprit. Ne dites plus, en présence du purgatoire, que Dieu est un maître dur et exigeant, que sa morale â des sévérités impitoyables, et que l'homme ne saurait supporter l'implacable rigueur de ses jugements, car le purgatoire est comme une transaction entre sa miséricorde et sa justice. Ne dites plus, en présence du purgatoire, que l'homme faible

(i) Thom. Aquin., contra Gentiles, iv, 71, suppl, app. quœst. n, art. 1.

(2) Delpurgator.

280 DU PURGÀTOIBE.

par nature, inconstant par caractère, entraîné, malgré lui, par les passions des autres, est incapable d'atteindre sa fin et de mériter le ciel, placé trop haut pour ses efforts, car le purgatoire l'arrache au danger de se perdre et le livre aux lumières de la foi, aux tourments de l'espérance, aux expiations de l'amour, pour le rendre digne de la récompense suprême.

Mesurez-le, si vous le pouvez, dans toute son étendue, ce vaste horizon que la miséricorde éternelle s'est ouvert par le purgatoire, et dites, si vous le pouvez, combien et combien d'âmes y ont satisfait à la justice divine.

Ce jeune homme allait se perdre. Dieu l'enlève du milieu de ses premières ténèbres, de peur que la malice ne finisse par pervertir son âme. Il le surprend, le frappe et l'abat d'un coup soudain, ne lui laissant au dernier moment que le temps de se souvenir de son Dieu et de sa mère. Il le transfère, d'entre les pécheurs au milieu desquels il vivait, dans ce champ de la vérité où ses illusions tomberont d'elles-mêmes, et où il se sanctifiera par des souffrances mêlées des regrets les plus nobles et des désirs les plus saints. C'est un fruit encore vert que la tempête allait abattre, et que le pied du passant aurait écrasé. Mais Dieu l'a cueilli avant le temps, il Ta caché dans ses greniers, il le fait mûrir dans le secret, jusqu'au jour où il le fera servir à sa table dans toute sa maturité et dans tout son éclat. 0 mère chrétienne qui pleurez sur ce cher défunt, consolez-vous, Dieu vous l'a pris dans sa miséricorde et non dans sa justice, Dieu vous le rendra épuré et sanctifié par les flammes du purgatoire.

Vous n'aurez pas la douleur de dire, en le voyant dans l'ignominie du dernier jugement :

Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé ?

Non, mais vous trouverez en lui le métal que le feu a mis à l'épreuve, qui s'est séparé de tout alliage impur, et qui a passé jusqu'à sept fois par les flammes. Vous le reverrez, s'il plaît à Dieu, sans souillure, sans mélange, lavé dans le sang de Jésus-Christ et tout resplendissant de sa gloire.

Cet homme, déjà mûr, n'avait vécu que pour luimême et pour son siècle. Il oubliait les devoirs de la vie présente et les promesses de la vie future. Une courte maladie l'arrête au milieu de ses desseins; une mort rapide l'emporte en quelques heures au delà du tombeau. Gomment satisfera-t-il à tant d'obligations négligées ou violées? Gomment l'absolution qu'il aura reçue au dernier jour conciliera-t-elle la miséricorde avec la justice? .Gomment entrera-t-il dans le ciel, malgré le poids énorme de tant de fautes qu'il a oubliées peut-être, mais dont Dieu garde le souvenir ? Le purgatoire est là avec ce feu purificateur, ce bain d'amère souffrance et d'angoisse cruelle, ces expiations où l'âme se plonge jusqu'à ce qu'elle soit assez pure, assez digne pour paraître devant le plus pur et le plus saint des juges. Espérez, femme chrétienne qui avez longtemps souhaité la retour et la conversion de cette âme qui vous est si chère ; consolezvous, Dieu vous l'a prise dans sa miséricorde et non dans sa justice, Dieu vous la rendra dans sa gloire et dans son bonheur.

Il s'est perdu, ce semble, ce fanfaron de l'impiété

moderne, il s'est perdu, ce semble, à tout jamais dans la compagnie des pervers qui ont raillé sa foi, corrompu ses mœurs, éloigné de lui, à la dernière heure, le prêtre et les sacrements, obtenu une signature pour enfouir son corps dans une terre profane. L'Église pleure sur ces scandaleuses funérailles dont elle a été écartée, l'Église tremble, comme une mère, pour cette âme qu'elle n'a pu ni visiter, ni éclairer, ni réconcilier avec son Dieu, l'Église se désole, comme Rachel, mais elle ne refusera pas de m'entendre quand je lui dirai : « Consolez-vous, ce fils que vous pleurez n'est peut-être pas perdu pour toujours. Peut-être a-t-il détesté son crime et vous a-t-on caché son repentir. Peut-être, quand ces anges d£ Satan croyaient livrer la pauvre âme à leur maître ténébreux, cette âme est-elle échappée à Satan et à ses anges, par un acte de vive contrition que le cœur a conçu et que les lèvres déjà fermées n'ont pu rendre. Peut-être, Dieu, voyant au fond de cette âme le germe du repentir, s'est-il hâté de fermer les sens, et, la fixant par la mort dans la voie du ciel, l'a-t-il jetée avec ce germe béni dans le purgatoire où il achève sa sanctification par les souffrances qu'il lui fait aimer. Espérez, ô sainte Église, espérez, le purgatoire vous garde, j'en ai la confiance, des âmes qui vous appartiennent parle désir jusque dans le schisme et dans l'hérésie, des âmes qui vous ont appartenu seulement à leur dernier soupir, des âmes qui se sont envolées à ce dernier moment des mains de l'oiseleur infernal et qui ont chanté dans les feux du purgatoire le cantique de leur délivrance éternelle. »

Mais ce dogme, si consolant pour tous les chrétiens

et qui nous fait toujours espérer même pour les derniers moments du pécheur, est bien plus consolant encore pour les saints, dont il calme l'inquiétude sans leur enlever toutefois cette défiance salutaire d'euxmêmes. Venez voir sainte Monique mourant dans une terre étrangère : ses deux fils sont auprès d'elle, abattus par la douleur, le silence se fait, la mère, va le rompre pour la dernière fois. Elle dit en regardant fixement Augustin et Évodius : « C'est ici que vous laisserez le corps de votre mère. » En entendant cet ordre, Augustin éclate en larmes et en sanglots. Monique le répète : « Que le soin de mon corps ne vous inquiète pas, je vous demande seulement une grâce, c'est qu'en quelque lieu de la terre que vous soyez, vous vous souveniez de moi à l'autel du Seigneur. » Ce furent ses dernières paroles, et bientôt cette âme religieuse et sainte s'envole de la prison de son corps. Augustin se jette sur ce corps sans vie, applique ses lèvres sur ce visage décoloré et. s'abandonne à toute l'amertume de sa tristesse. Mais Évodius

•prend le livre des psaumes et commence à chanter les espérances de l'autre monde : les larmes cessent alors de couler. « Il n'en coula plus de nos yeux, dit saint Augustin, dans le temps des prières que nous répandions, ni tandis qu'on offrait pour ma mère le sacrifice du salut. » Ainsi la douleur du grand docteur s'apaise ou se renouvelle selon qu'il écoute la grâce ou la nature. La grâce l'emporte et la tendresse se console, mais c'est en recommandant encore sa mère à tous

( ceux qui liront le livre de ses Confessions, c'est-à-dire à toute la postérité jusqu'à la consommation des siècles : « Dieu de mon cœur, ma gloire et ma vie, je

ne songe point aux vertus de ma mère pour lesquelles je vous rends grâce avec plaisir, c'est pour ses péchés que je vous prie. Pardonnez-lui, Seigneur, pardonnezlui, n'entrez point en jugement avec elle; souvenezvous qu'étant près de sa fin elle ne songea point à son corps, elle ne demanda point les honneurs funèbres. Tout ce qu'elle souhaita, ce fut qu'on fît mémoire d'elle à votre autel, où elle savait qu'on offre la victime sainte qui efface la cédule de notre condamnation. Inspirez, ô mon Dieu, à tous mes frères, vos serviteurs, qui liront ce que j'écris, de se souvenir à l'autel de Monique votre servante et de Patrice qui fut autrefois son époux. Puisse le dernier souhait de ma mère se trouver abondamment rempli ! Puissent non-seulement mes prières, mais celles de tous les autres satisfaire ainsi à sa dernière volonté I »

Voilà la croyance de sainte Monique et de saint Augustin. Sainte Monique jette à ses fils le dernier cri de sa maternité éplorée : « Priez pour moi, disaitelle à l'aspect des flammes du purgatoire. » Saint Augustin a prié, et, non content d'avoir prié, quand il pense aux fautes de sa mère : « Priez pour elle, » nous dit-il encore dans les pages immortelles de ses Confessions. Et nous, après de tels exemples, quel sera au sortir de la vie notre consolation, notre espoir, notre vœu, sinon de jeter d'un seul cri toutes les espérances et tous les vœux de notre âme en disant à ceux que nous laisserons ici-bas : « Priez 1 priez pour nous ! »

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