DIXIÈME CONFÉRENCE
Le premier des mystères que nous rencontrerons au sortir de ce monde est le jugement particulier qui décidera de toute notre éternité. Chaque âme est mise en jugement, sitôt que la mort la sépare des organes auxquels elle était unie pendant la vie mortelle et qu'elle ne reprendra qu'au jour delà résurrection. Ce jugement est sans exception, sans débats, sans appel.
Jugement sans exception, dont on trouve la trace dans toute l'antiquité, aussi bien chez les philosophes que chez les poètes, et dont la cruelle expérience du monde nous fait assez voir la nécessité, puisqu'on se heurte à chaque pas au mensonge, à l'injustice, au scandale, que le crime heureux échappe à la vindicte des lois, et qu'il y a dans la distribution de la justice humaine mille erreurs inévitables, mille privilèges tantôt pour la naissance et la fortune, tantôt pour le
talent et la science, toujours au profit de l'intrigue, toujours au détriment de la vérité, de la vertu et de l'honneur.
Jugement sans débats, où la loi éclatera devant nous avec toute sa lumière, et où la conscience, mise face à face avec loi, retrouvera toute son énergie pour demander compte aux uns de l'avoir étouffée en perdant tous leurs remords, aux autres de lui avoir résisté avec une impudente obstination, à plusieurs de l'avoir égarée et perdue dans les voies obliques et les perfides détours de l'hypocrisie.
Jugement sans appel, comme sans exception et sans débats, où l'homme est aussi incapable de demander une révision que Dieu est incapable de l'accorder, car l'homme dépouillé de son corps est pour toujours sorti de la voie, et il ne lui reste plus qu'à être jugé pour une existence qui ne se recommencera plus, tandis que Dieu, après l'avoir jugé, ne saurait, sans démentir sa vérité, sa sainteté, sa justice, sa miséricorde, soumettre à un nouvel examen le mensonge, l'impureté, les rapines, les hypocrisies qui auront persévéré, sans honte et sans fin, dans Faffreuse obstination de l'impénitence.
Ce jugement sans exception, sans débats, sans appel, sera prononcé sur chacun de nous immédiatement après notre mort. C'est un jugement définitif, mais personnel et qui demeure secret. Cependant il reste à juger et la terre et le ciel, lorsque toutes les créatures raisonnables seront parvenues à leur fin. Outre le jugement particulier où chacun de nous comparaîtra, il y aura un jugement général qui confirmera le premier, et où les hommes et les anges se
présenteront ensemble pour être publiquement élus et réprouvés devant leur Dieu devenu leur juge. Mystère encore plus effrayant que le premier, et dont je dois m'entretenir avec vous dans les sentiments d'une salutaire frayeur. Je l'aborde, les Écritures à la main, et je viens vous exposer les motifs, les préludes, la sentence du dernier jugement. Pourquoi ce jugement universel? A quels signes reconnaîtra-t-on son approche? Dans quel appareil sera-t-il rendu?
I. Il y a eu dans le passé un jour où le premier homme a ouvert les yeux à la lumière ; il y aura dans l'avenir un autre jour où sa race finira pour ne plus se reproduire. La création et la consommation de l'homme, voilà les deux termes entre lesquels commence et s'achève l'histoire d'Adam et de toute sa postérité, Le dernier terme est prévu, annoncé, répété à toutes les pages des Écritures : c'est le jour de la rétribution, le jour de la vengeance, le jour du jugement universel.
C'est à ce jour prédit par les prophètes, par Jésus- Christ, par les apôtres, c'est à ce jour que les deux Testaments en appellent pour réparer toutes les iniquités et rendre publiquement à tous les hommes ce qui leur est dû, selon le bien et le mal qu'ils auront fait. Là les nations seront comparées et jugées par comparaison, selon la lumière qu'elles auront eue pour éclairer leurs voies et les grâces de conversion et de retour qu'elles auront obtenues ou négligées. Écoutez Jésus-Christ. Il reproche aux villes témoins de ses miracles de n'avoir pas fait pénitence, il leur dit : Je vous déclare qu'au jour du jugement, Tyr, Sidon,
Sodome, seront traitées moins rigoureusement que vous (1). Dans un autre endroit, voyant ses prédications dédaignées par les Juifs, il s'écrie : Les Ninivites s'élèveront contre ce peuple et le condamneront, parce qu'ils ont fait pénitence à la prédication de Jonas et que celui qui est ici est plus grand que Jonas (2). Il ajoute en s'adressant à la génération qui l'écoute : La reine du Midi s'élèvera au jour du jugement contre cette race et la condamnera, parce qu'elle vint des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon, et que celui qui est ici est plus grand que Salomon (3). Quoi de plus clair que ces déclarations sorties de la bouche de l'Homme-Dieu 1 Les habitants de Tyr, de Sidon, de Sodome et de Ninive doivent donc comparaître au jugement, puisqu'ils y confondront les Juifs, selon la menace du Sauveur. La reine de Saba y sera donc pesée dans la balance avec les filles de Jérusalem, puisque celles-ci seront trouvées trop légères. Gaïphe, qui va juger l'Homme-Dieu, sera jugé à son tour dans les assises éternelles. C'est encore l'Homme-Dieu qui l'assigne à son redoutable tribunal, car dans ce moment solennel où Gaïphe l'adjure de déclarer s'il est le fils de Dieu: Oui, je le suis, répond-il, vous Vavez dit: Tu dixisti; mais je suis aussi le Fils de l'homme, et ce FilsdeVhomme, vous le verrez assis à la droite de Dieu, revenir, pour juger le monde, sur les nuées du ciel (4). Enfin, quand l'Homme-Dieu est monté au ciel devant ses disciples, qui tiennent obstinément les yeux ouverts sur l'endroit où il a disparu,
(1) Luc, x, 12. (3) Matth„ xn, 42.
(2) ld.} xi, 32. (4) Ici, xxvi, 64.
un ange descend auprès d'eux et les instruit du retour de leur maître. C'est au jour du jugement qu'ils le reverront, dans l'appareil magnifique où il les a quittés, avec les nuées pour trône, les anges pour escorte et la terre pour marchepied.
Après avoir entendu ces paroles, les cinq cents témoins de l'Ascension descendent de la montagne et se mettent à prêcher le jugement dernier, saint Pierre chez les Juifs, saint Paul chez les Gentils, tous les apôtres dans l'univers entier. Ni saint Pierre ni saint Paul n'omettront ce point essentiel dans leurs discours. Saint Pierre ne redoutera pas de décrire l'agonie du monde ravagé par le feu et les éléments confondus et broyés dans l'attente terrible du souverain Juge (1). Saint Paul portera jusque dans l'aréopage d'Athènes la même doctrine, si nouvelle pour ces Grecs légers et subtils. A peine parle-t-il de la résurrection et du jugement dernier, que l'assemblée éclate de rire et le congédie en lui disant qu'on l'entendra une autre fois (2). Mais dans cette assemblée même la foi se fait jour à côté de l'incrédulité railleuse. Saint Paul y recrute des disciples, saint Denys le suit, prêche le même dogme, meurt pour l'affirmer, et fonde en l'affirmant cette immortelle église de Paris qui vient de se rajeunir dans le sang de ses pontifes. Voilà pourquoi Paris, Rome, Athènes, tout l'Orient et tout l'Occident, tous les peuples, toutes les langues, tous les siècles, chantent avec tant de fermeté le dogme du jugement dernier: Inde venturus estjudicare vivos etmortuos. Jusqu'à la fin des siècles, il n'y aura point d'assemblée
(1) II Pet., m, 10-12. (2) Act.} xvil 32.
chrétienne capable d'entendre avec indifférence cet article du symbole. A cette pensée,à ce mot, les lèvres s'affermissent, l'esprit entrevoit l'avenir, le cœur tressaille d'espérance et de terreur, une voix plus haute s'élève quelquefois, pendant le chant du Credo, au milieu des voix du sanctuaire, pour affirmer d'un ton plus mâle encore le retour du Fils de l'homme ; l'orgue éclate comme un tonnerre, pour marquer son approche, et la conscience, remuée par la divine parole, se regarde, s'écoute, se demande si elle est prête à paraître devant le Juge éternel des vivants et des morts.
Voilà le jugement général tel que l'Évangile l'annonce et que l'Église l'attend. Si ce jugement ne nous avait été ni révélé, ni prédit, nous devrions le demander, l'affirmer, l'attendre encore, comme le dernier mot que Dieu doit prononcer sur le monde et la justification nécessaire au gouvernement de sa Providence. C'est en effet en ce jour, mais dans ce jour seulement, que Dieu peut-être justifié, l'homme mis à sa place, l'histoire connue telle qu'elle est et non telle qu'elle a été écrite dans le cours des siècles par la plume égarée ou pervertie.
Le prophète s'adressant au Seigneur lui dit avec une admirable confiance : Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont pleins (F équité (1); Mais que de fois ce cri n'est-il pas arrêté sur nos lèvres par le spectacle du monde ! Pour que toutes les créatures le poussent et qu'elles ratifient ainsi la sentence suprême, il faut voir toutes les consciences ouvertes et mises à nu, le
(i) Puai, cxviu, 137.
voleur dépouillé de ses richesses mal acquises, le superbe foudroyé sur le trône usurpé par son audace, l'adultère écrasé sous le poids de son ignominie, l'impie confondu dans ses blasphèmes,tous les abîmes d'iniquité éclairés jusque dans leurs derniers recoins, et tant d'hommes hypocrites, dont les actions sont honteuses à dire aussi bien qu'à penser, trahis à la face du ciel et de la terre par la rougeur de leur propre front, accusés tout ensemble et par les autres et par eux-mêmes, immolés enfin à la risée de tout l'univers. Il faut voir à côté les justes délivrés de la faiblesse, de la misère, de la raillerie et de l'oppression, la beauté de leur âme dévoilée dans tout son éclat et la condamnation portée contre leur vie réparée, vengée, à jamais démentie par la splendeur d'une gloire indicible. Oui, vous êtes juste, Seigneur, mais votre justice n'apparaîtra qu'au jour des pleines vengeances et des suprêmes réparations, au jour du dernier jugement.
Le prophète célèbre la sagesse du Seigneur et le félicite de tout disposer avec force et avec suavité (1). Mais, cet ordre si parfait, qui le voit ici-bas ? Qui l'a vu dès le commencement du inonde? Qui le verra avant le dernier jugement ? Cette Providence est tous les jours mise en doute, raillée, niée, accablée ou par de grossières injures ou par de superbes démentis. Son plan nous échappe, nous l'accusons de nos propres défaillances, nous la croyons entravée dans ses desseins, nous lui prêtons nos préjugés étroits, nos passions folles, nos courtes vues. Tantôt nous voyons
(1) Sap.j vin, i.
en elle un destin aveugle qui pèse sur nos actions de tout le poids de la fatalité, tantôt nous la reléguons dans un ciel lointain où elle ne prend aucun souci de l'homme et d'où notre conduite échappée sa vigilence. Vienne, vienne enfin ce jour où elle apparaîtra dans toute la lumière et dans toute la profondeur de ses conseils éternels! Il faut voir qu'elle a respecté la liberté de l'homme, mais sans cesser de l'incliner vers le bien. Il faut voir qu'elle a brisé les obstacles pour arriver à ses fins, mais qu'elle a laissé à chacun la responsabilité de sa vie. Il faut qu'un jour toute la terre s'écrie : la sagesse divine sait atteindre son but d'une extrémité de la terre à l'autre, du commencement à la fin des jours, et sa force égale sa douceur. Ce sera le jour du dernier jugement.
Le prophète a entendu Dieu lui dire : Invoquezmoi, et je vous écouterai; j'ai pour vous des pensées de paix et non d'amertume; je vous ramènerai de votre captivité, en quelque lieu que vous soyez (1). Eh bien! qu'il vienne donc, pour justifier cette parole d'amour, le jour où tout le monde apprendra ce que Dieu a fait pour rendre la paix à la conscience du pécheur, délivrer son âme captive, amener la prière sur ses lèvres. Vous ne voulez en convenir ni avec Dieu ni avec vous-mêmes. Il vous répugne d'entendre cette voix qui vous appelle, de prendre cette main qui s'offre à vous, de vous jeter dans les bras de cette miséricorde, toujours étendus et toujours ouverts. Aveugles, cruels, ingrats que vous êtes, cet amour méconnu aura sa vengeance, et c'est à la face des nations qu'il éclatera dans
(1) Jerem., xxix, 11.
un reproche éternel. Ce sera le jour du dernier jugement.
Le prophète fait entendre le cri de joie des élus : Vous nous avez délivrés, Seigneur, de ceux qui nous affligeaient, et vous avez confondu nos ennemis. Nous louerons Dieu toujours, et nous vous glorifierons jusque dans V éternité (1). Mais ce n'est encore là qu'une prophétie toujours démentie par le spectacle du monde. Mille ans après David,Papôtre saintPaul,voyant qu'elle tarde à s'accomplir, nous exhorte à prendre patience tant que nous sommes ici-bas, dans la vue de la rétribution qui ne nous fera pas défaut^). Deux mille ans après saint Paul, nous attendons encore cette immense confusion, qui sera le juste salaire des méchants. Elle est donc ajournée jusqu'au dernier jugement. Il faut donc un dernier, mais public et universel jugement, pour voir triompher la puissance de Dieu, aussi bien que son amour, sa providence et sa justice. Il faut que cette puissance éclate à tous les regards, qu'elle fasse voir comment le mal a servi à l'accomplissement des célestes desseins, qu'elle rende évidentes et la miséricorde que Dieu a témoignée aux méchants jusqu'à la fin, et l'épreuve qu'il a préparée aux bons jusqu'à la fin, dans leur commerce inévitable avec les méchants. La puissance, l'amour, la Providence, la justice de Dieu, doivent triompher un jour, la raison nous l'atteste aussi bien que l'Écriture , mais ce jour sera le dernier de la terre et du temps, ce sera le jour du jugement dernier.
Avec une justification éclatante et publique pour
(i) Psal. xliii, 8. (2) Coloss., i, 9.
232 LE JUGEMENT DEBNIER.
Dieu, la raison demande pour l'homme lui-même une éclatante et publique révélation du bien et du mal qu'il aura fait. Toute action bonne ou mauvaise est une semence de bien ou de mal, dont son auteur ne peut ni recueillir ni même prévoir tous les fruits. L'homme fait toujours plus ou moins qu'il ne pense et il ne lui appartient pas de savoir ni de deviner jusqu'où portera le contre-coup de ses exemples, jusqu'où ira l'écho de ses paroles. Il parle et il écrit, il se meut et il agit, il vit et il meurt, sans pouvoir se rendre compte de son influence. Après sa mort, comme pendant sa vie, on dispute sur son rôle, et on lui assigne une place dans la responsabilité humaine. On le déclare solidaire et responsable des vices ou des vertus d'autrui, on veut lui faire une part dans le bien ou dans le mal de son siècle. Cette doctrine de la solidarité paraît une conquête de la science. Quelle illusion ! Disons plutôt que ce n'est que la pensée et l'attente du jugement dernier, car la sagesse moderne commence à peine à soupçonner ce que le christianisme professe, enseigne, répète partout avec son Credo. Vous croyez avoir élargi la sphère des actions humaines et proclamé un principe nouveau, mais ce n'est là qu'une échappée vers la grande scène qui se déroulera au dernier jour, et le jugement que vous rendez n'est qu'un jugement préalable, provisoire, souvent partial, toujours incomplet, rendu dans l'infirmité de votre raison sur une matière à demi cachée à vos regards. Il faut que l'homme sache ce qu'il a fait de bien et de mal, qu'il le sache à n'en pas douter, qu'il le voie et qu'il l'entende à ne jamais ponvoir s'en excuser ou s'en défendre. C'est
pourquoi la raison demande un jugement public où l'homme comparaisse tout entier avec son corps et avec son âme, et où, les forces de son corps adaptées aux facultés de son âme donnant la mesure de sa puissance et de son énergie, il soit apprécié et jugé tel qu'il a été, avec tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit, tout ce qu'il a senti, pensé, conçu, imaginé dans ce corps, ferme ou débile, instrument docile ou rebelle, complice entraînant ou victime entraînée de l'âme à laquelle il était associé ici-bas. La raison demande un jugement qui pèse les actions de chaque homme, en les mettant en regard des actions d'àutrui qu'elles ont dissuadées ou déterminées par un utile ou fatal exemple. La raison demande un jugement qui apprécie nos œuvres jusque dans leurs conséquences les plus cachées, les plus inattendues et les plus lointaines. Ce jugement ne peut être que le jugement dernier, le jugement universel.
Dieu, dans sa sagesse prévoyante, connaissant tout ce qui n'est plus, tout ce qui est et tout ce qui n'est pas encore, a déjà jugé l'homme tout entier et pour toujours. Mais l'homme ne peut être jugé, et par luimême et par ses semblables, selon cette loi de la solidarité universelle, qu'au jour où l'humanité tout entière n'aura plus d'exemples à recevoir ni pour le bien ni pour le mal. C'est quand toutes les langues auront péri, que la langue de chaque homme sera jugée avec les termes, les images, les tours de phrase qu'elle aura prêtés au vice ou à la vertu. C'est quand tous les livres et tous les tableaux auront disparu, que chaque plume, chaque pinceau, chaque ligne d'harmonie sera jugée pour avoir préparé aux yeux,
à l'oreille, à l'imagination, au goût, des plaisirs coupables ou des émotions pleines d'honneur. C'est quand toutes les générations auront passé, que le père pourra être publiquement accusa ou loué nonseulement devant ses fils, mais devant ses neveux les plus reculés, de leur avoir transmis un sang infecté par la débauche ou purifié par la pénitence, et les derniers mouvements que les générations humaines feront vers Dieu ou vers le démon, jusque dans leur dernier soupir, seront encore imputables à ceux qui les auront enrôlées au service de Babylone ou de Jérusalem.
Prenez garde à ce dernier jugement, pécheurs qui m'écoutez. Vous verrez comment vous avez accrédité l'impiété par vos blasphèmes, répandu l'immoralité par vos exemples, et comment cet arbre du mal, que vous avez planté dans le monde, a porté, pendant des siècles, des fruits de mort. Ne vous rassurez pas sur l'obscurité de votre condition. Cette gravure que vous cachez, ce livre que vous allez ensevelir dans le coin le plus poudreux de votre bibliothèque, cette parole, ce sourire, ce regard où votre fils encore enfant a deviné, jusque sur vos genoux, l'incrédulité de votre âme, iront, en se transmettant d'âge en âge, préparer des pièges non-seulement aux derniers héritiers de votre fortune et de votre nom, -mais à des familles encore à naître, qui viendront, longtemps après votre mort, boire le poison préparé par vos mains imprudentes, qui vous maudiront sans vous nommer et qui vous accuseront au dernier jour d'avoir été la cause première, obscure, mais certaine et authentique, de leur perte éternelle.
Et vous, amis de mon Dieu, frémissez d'espérance et de gloire à la pensée de ce jugement où le prix de vos vertus vous sera adjugé dans toute sa splendeur. Vous avez donné des exemples de patience, de résignation et de charité, qui ont, malgré votre obscurité, porté des fruits immenses de salut. Il y aura, parmi les peuples de l'avenir, des hommes qui vous devront la palme, parce qu'ils vous ont vu la cueillir; d'autres, qui ne vous ont point vu, l'obtiendront encore, parce que vous leur avez mérité, par vos prières, des grâces de repentir et de conversion ; d'autres, qui ne sont ni de votre siècle ni de votre pays, sentiront cependant l'heureux effet de vos vertus. Ils vous devront les églises bâties pour la postérité, les prêtres et les missionnaires soutenus par vos aumônes dans l'univers entier, les bons livres écrits ou répandus par vos mains. Ces belles œuvres, dont vous ignorez le prix et la portée, sont comme une semence qui croît, qui grandit, qui se propage au loin, et qui ne sera recueillie qu'au dernier jugement pour vous couronner dans la gloire. C'est le dernier jugement qui sera la sanction de la fraternité chrétienne.
C'est encore au dernier jugement que l'histoire du monde deviendra claire et compréhensible pour nous. Ah I je comprends qne les athées et les matérialistes, ne voyant dans les choses ni commencement ni fin, et n'ayant ni sur le bien ni sur le mal des notions exactes qui en fassent ressortir l'opposition, n'admettent plus cette dernière et définitive séparation des bons et des méchants, qui n'est pas autre chose que le jugement universel. Il faut croire en Dieu, il faut être convaincu de la liberté de l'homme, il fautrecon-
naître l'obligation et l'importance de la loi morale, pour attendre cette crise nécessaire et finale, qui fera voir Dieu au-dessus de toute chose, et qui remettra l'homme à sa place. Mais, avec le dogme de l'existence de Dieu, de la liberté humaine et de la distinction du bien et du mal, le jugement dernier rendu par Dieu devant les nations assemblées, et avant que les histoires soient abolies, est le dénouement inévitable de ce drame qui a commencé avec le monde et qui ne finira qu'avec lui. Dieu ne cesse pas d'exercer sa fonction de juge par l'histoire : tantôt il élève les nations, tantôt il les abaisse; il les récompense ou les châtie selon les règles de sa justice, toujours infaillible. Il donne et il ôte les empires, les transportant, comme dit Bossuet, d'un peuple à un autre, d'une dynastie à une autre, voyant tout changer sans changer luimême, parce qu'il est le seul en qui la souveraineté réside naturellement. Mais, pour un Bossuet qui pénètre les causes des événements et qui entend frapper les grands coups dont le contre-coup porte si loin, que d'aveugles qui ne veulent rien voir, que de sourds qui s'obstinent à ne rien entendre, que d'insensibles qui ne veulent ni adorer ni sentir la main de Dieu au milieu des révolutions du monde ! Allons plus loin : même pour saint Augustin, même pour Bossuet, l'histoire a ses énigmes aussi bien que ses clartés. A côté des pages les plus lumineuses, on voit les pages les plus obscures, où les signes contredisent les signes. C'est pourquoi, selon saint Augustin, si Dieu juge tous les jours, s'il a jugé dès le commencement, faut-il ajouter qu'il y aura un jour qui sera le dernier, un jugement qui comprendra tous les jugements, où le
Christ nous dira hautement, clairement, définitivement, en mettant fin à toutes les plaintes, pourquoi tel coupable a été dans la joie, tel juste dans la douleur. C'est le jour, c'est le jugement où tout ce qui s'est passé de bien ou de mal dans le cours de l'histoire sera expliqué pour l'éternelle félicité des bons et l'éternel malheur des méchants.
Ce jugement suprême, l'histoire en a besoin avant d'être abolie. Je le demande donc pour le soulagement de la conscience publique, égarée plus que jamais par les préjugés et par les passions.
L'histoire écrite par la main de l'homme dispute encore sur les premiers siècles de l'Église, et elle hésite à prononcer entre les douze millions de martyrs qui ont été conduits à l'échafaud et les douze Césars qui les ont poursuivis, condamnés, noyés dans leur sang. Dieu décidera la question au dernier jour.
Vous disputez sur les croisades, sur les investitures, sur l'influence que l'Église a exercée au moyen âge ; les uns condamnent cette influence, d'autres la bénissent. Dieu décidera la question au dernier jour.
Vous disputez sur le caractère, la vocation et l'héroïsme de Jeanne d'Arc. Son siècle l'a admirée, mais il l'a condamnée à mort; la postérité l'a relevée de cet inique jugement, mais Voltaire, plus cruel encore que les bourreaux, a déchiré les derniers voiles de sa pudeur et l'a livrée à la risée des philosophes et des impies. C'est une héroïne, disent les braves; c'est une sainte, disent les pieux et les chastes ; c'est une hallucinée, disent les princes de la science moderne. Dieu décidera au dernier jour.
Qui n'a pas jugé Luther et Calvin? Mais combien
238 le jugement dernier.
les jugements sont divers ! Nous les appelons les corrupteurs de la religion, de la morale et de la société; vous les appelez les émancipateurs de la pensée humaine et les libérateurs du christianisme. Il y a trois siècles que ce débat se prolonge, ce débat n'est pas près de finir. Dieu décidera au dernier jour.
Robespierre, Danton, Marat, tous les héros de la révolution, nous sont en horreur, et vous à qui ces héros sont chers, vous relevez leurs images ; et vous qui n'avez pas des notions exactes du bien et du mal, vous excusez leurs forfaits. H y a quatre-vingts ans que le débat a commencé, il est aujourd'hui plus vif et plus animé que jamais. Quand finira-t-il, sinon au dernier jour et au dernier jugement? Qui le terminera sinon Dieu lui-même, le juge des vivants et des morts ?
Il y a quatre-vingts ans, la cause d'un roi fut portée au tribunal de la Convention, et l'éloquent défenseur de cette vertu royale, prévoyant un jugement inique, avait dit en indiquant à peine cette pensée à laquelle son patriotisme ne pouvait pas croire : « Je m'arrête, citoyens ; songez que la postérité jugera votre jugement et que son jugement sera celui de l'histoire. » Eh bien ! la sublime confiance de l'avocat a été trompée, la Convention a traîné Louis XVI à l'échafaud, la postérité pervertie hésite encore à réviser ce jugement, l'histoire déclare tantôt qu'il est abominable, tantôt qu'il est plein d'équité, il se trouve des plumes pour l'excuser, d'autres pour l'absoudre, d'autres pour le glorifier ! La postérité î l'histoire ! ahl quelle dérision jusqu'à cette dernière leçon de théodicée, de philosophie et d'histoire qui
nous sera donnée devant les nations assemblées au tribunal du souverain Juge. Louis XVI y apparaîtra dans le chœur des martyrs, la couronne en tête, la palme à la main, et le jugement de ce prince, encore si débattu, sera à tout jamais apuré, révisé, décrété par une voix qui retentira dans l'éternité tout entière : « Fils de saint Louis, remontez au ciel ! »
II. Saint Augustin nous représente le monde partagé en deux cités : Babylone, la cité des ténèbres et du péché, et Jérusalem, la cité de la justice et de la lumière. Voilà les deux camps qui se font la guerre dès le commencement. Tous ceux qui se livrent aux plaisirs de la terre appartiennent à ce royaume dont le nom mystique est Babylone et qui a pour roi le démon ; au contraire, tous ceux qui aspirent aux choses du ciel, les hommes doux, humbles, saints, justes, pieux, appartiennent à cette Jérusalem où le Christ est roi. Ces deux peuples, sous les ordres de leurs rois, combattent l'un pour la vérité, l'autre pour le mensonge, l'un pour la chair, l'autre pour l'esprit. Mais, bien qu'ils soient séparés profondément les uns des autres par le cœur, une même terre les porte, un même soleil les éclaire, ils respirent le même air, les mêmes pluies fertilisent leurs champs. Dieu leur abandonne indistinctement la fortune, les honneurs, tous les biens de ce monde, comme un présent de nul prix ; peut-être même les méchants semblent-ils plus favorisés que les bons, soit parce qu'ils s'emparent par la violence ou par la ruse de ces misérables richesses laissées à leur convoitise, soit parce qu'ils trouvent dans le bruit ou dans l'éclat de la vie présente la
vaine récompense que Dieu ne dispute pas à leurs vains mérites : Receperunl mercedem suam, vani variant. C'est ainsi que l'ivraie croît avec le froment jusqu'au jour de la moisson. Le Ciel ne lui refuse ni la rosée ni le soleil.... Et toi aussi, méchant, tu peux en jouir. Il n'y a qu'une seule chose que Dieu te refuse et dans le temps et dans l'éternité, c'est luimême (1).
A mesure que le monde vieillit, l'ivraie continue de croître, la lutte entre le peuple de la chair et le peuple de l'esprit devient de plus en plus vive et la ligne de démarcation qui les sépare plus tranchée et plus profonde. C'est le premier présage de la fin des temps. Saint Paul le marque d'une manière très-nette, trèsferme et très-expresse dans sa seconde épître aux habitants de Thessalonique : un dernier et mortel combat sera livré avant la séparation (2). Les tribulations des justes augmenteront en raison directe de l'audace des méchants, et plus le monde souffrira de leur impunité, plus il lui faudra redoubler d'espérance à la pensée que le jour de la rétribution éternelle commencera bientôt pour ne plus finir. L'Écriture nous déclare que ce jour suprême est un secret, que cette heure où tout finira, personne ne peut la connaître. Les conciles nous défendent de la préciser par des calculs et des prédictions dont l'authenticité n'a pas été reconnue dans l'Église. Mais, en réservant et ce jour et cette heure, beaucoup de sages ne paraissentils pas concourir à penser que la ligne de démarca-
(i) S. August., Civit. Dei, v, io. — Id., inpsal. lxi, 5. (3) // Thess., il, 1-12.
tion s'accentue, que le combat final s'apprête et que l'audace des méchants monte à son comble ? Ne voyezvous pas l'indifférence religieuse, qui avait paru le signe caractéristique de notre siècle, faire place chez les uns à une haine plus déclarée contre le Christ et contre l'Église, chez les autres à une foi plus vive et plus agissante, en sorte que les questions religieuses passionnent aujourd'hui l'univers entier ? La guerre s'anime, le champ de bataille s'agrandit, les deux étendards se déploient. Il y a au fond des intérêts qui divisent les hommes quelque chose de plus profond que l'ambition et que l'amour de la terre et de l'argent, il y a l'instinct et la pensée d'une grande lutte religieuse où l'Orient entrera en campagne contre l'Occident, le Nord contre le Midi, les deux mondes l'un contre l'autre, et où l'on jettera pour enjeu de la bataille non pas une couronne à ramasser, mais la croix de Jésus-Christ, mais le salut ou la ruine du monde, le ciel ou l'enfer.
D'autres présages viendront confirmer le premier. Notre-Seigneur Jésus-Christ, après avoir peint la ruine de Jérusalem et la réprobation d'Israël, avait montré la plupart des Juifs tués sous les murailles de la ville sainte, d'autres emmenés captifs par toute la terre et le peuple déicide dispersé dans le reste du monde ; mais il ajoute aussitôt que ce traitement cessera lorsque les temps des nations seront écoulés (1) . Il y aura donc pour les restes d'Israël un jour de conversion et de retour. Saint Paul salue d'avance l'olivier franc rendu à sa verdeur première et portant pour les der-
(1) Luc., xxr. 24.
242 tE JUGEMENT DERNIER.
niers jours du monde des fruits encore plus beaux que ceux des païens convertis (1). Regardez maintenant, et dites si Israël ne semble pas se relever. Les nations, loin de le fouler aux pieds, l'appellent dans leurs conseils et lui confient le maniement des affaires. On voit les Juifs de notre siècle marcher de pair avec les princes, souhaiter, sinon pour eux, du moins pour leurs fils, les bénéfices politiques du baptême, et rentrer dans la société des âmes, les uns par la porte de la véritable Église, les autres par le schisme et l'hérésie, mais tous en confessant le nom de Jésus- Christ. Comparez les siècles, et vous avouerez que l'horreur naturelle que la terre- témoignait aux enfants d'Abraham s'est eifacée, qu'ils se rapprochent euxmêmes des chrétiens par leurs mœurs, leur langue, leurs fonctions publiques, et que le récit des conversions opérées dans la synagogue a excité de nos jours plus d'intérêt qu'il n'en a jamais offert. 0 prémices sacrées d'un complet et prochain retour, soyez bénies I Brebis égarées, rentrez au bercail, car les temps s'achèvent, et toute la terre a entendu la voix de Jésus-Christ.
Ici soyez attentifs. La consommation de toutes choses se fera, en effet, quand les apôtres de la bonne nouvelle lui auront rendu témoignagne auprès de toutes les nations et que l'Évangile aura été prêché partout. Remarquez le mot, Notre-Seigneur Jésus- Christ ne dit pas établi, mais prêché ;il le répète deux fois, quand il instruit ses disciples de son second avènement (2) et quand il promet à Madeleine quesacha-
(1) II Rom.t xi, il. (2) Matth., xxiv, 14.
rite envers lui sera célébrée, comme l'Évangile luimême,dans l'univers tout entier (l).Netouchons-nous pas à cette plénitude des temps et des prédications chrétiennes ? Plus de continent à découvrir, les îles les plus reculées ont été franchies et le globe est connu dans toute son étendue. Mais partout où descend le matelot, le missionnaire, non moins hardi, descend à son tour et dresse un autel sur le rivage. De la Tamise à l'Indus, des Cordilfères à l'Himalaya, il n'y a ni langue dans laquelle on ne bénisse le nom de Jésus-Christ, ni forêt où l'on n'ait coupé un arbre pour en faire non pas une idole, mais une croix, ni montagne si haute où cette croix n'ait été portée plus haut encore, ni neiges, ni glaces où l'on ne s'aventure pour y réchauffer les âmes à force de charité, de zèle et de dévouement. Il y a trois semaines à peine, un missionnaire occupait cette chaire et vous entretenait de ses lointains travaux (2). D'où venait-il? Des extrémités de la terre, là où le vent du Nord la refroidit à l'excès, la rend stérile et presque inhabitable.Eh bien I l'Évangile a des évêques, des églises, des sœurs de Charité, jusque dans ces villages des Montagnes Rocheuses séparés du reste du monde et perdus, à travers des espaces immenses, sous la couche épaisse d'une neige éternelle. D'autres vont mourir le long des côtes de l'Afrique, victimes de la peste et du climat, et leur tombe égarée au milieu des nègres atteste que l'Évangile a percé les forêts sombres de la Nigritie, que le commerce sacré des âmes se fait aujour-
(1) Matth., xxvi, 13.
(2) Mgr Grandin, des oblats de Marie, évèque de Saint-Albert.
d'hui sur ces rivages de la Guinée où la traites des noirs a été abolie. La Chine a relevé l'image du Christ jusque dans Pékin, le Japon commence à la souffrir, la Corée n'a pu la noyer dans le sang des missionnaires. J'ai beau parcourir le monde, le monde m'offre partout la croix; la croix, plus humiliée que triomphante, achève ses prédications, la vapeur lui donne des ailes pour traverser les mers, des chars de feu plus rapides encore que nos vaisseaux la promènent dans les deux mondes à travers les montagnes ; tout se hâte, tout se précipite, nous faisons en deux jours ce qui était autrefois l'œuvre d'un siècle ; n'est-ce pas le jour de la consommation qui approche, et reste-t-il beaucoup de siècles avant d'entendre sonner à l'horloge du temps la dernière heure du monde?
Je ne sais, je ne sais, mais ce que je sais, c'est que la grande apostasie annoncée par l'Apôtre semble se préparer de toutes parts. Il y a dix-huit siècles que saint Paul, annonçant le second avènement du Christ, a signalé le fils du péché et de la perdition qui entraînerait les nations à leur perte et qui les séparerait de l'Église. Il a montré l'homme de péché, l'homme sans loi, l'Antéchrist, s'élevant au-dessus de toute chose, jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu et à vouloir lui-même passer pour Dieu (1). Il y a dixhuit siècles que Jésus-Christ lui-même a cité les faux christs et les faux prophètes qui, vers le déclin du monde, se signaleraient par des prodiges et tenteraient de perdre jusqu'aux élus (2). Eh bien! le mystère
(1) // Thcss., h, 4. (2) Mattk., xxiv, 24.
d'iniquité ne semble-t-il pas tous les jours déployer plus de puissance ?
Ce n'est plus l'empire romain qui croule et dont la chute avait fait croire à la chute prochaine de l'univers entier. Alors du moins, derrière cet empire écroulé, des races nouvelles avaient apparu pour reprendre le joug de la croix et pour la porter sur leurs jeunes et vaillantes épaules avec une indomptable ardeur ; mais aujourd'hui, où sont les barbares qui régénéreront la civilisation corrompue? L'Occident le dispute à l'Orient pour la mollesse et la perversité, et le nouveau monde n'a rien à envier aux mauvaises mœurs de l'ancien.
Ce n'est plus un Mahomet qui se dit prophète, qui le fait croire en Asie et en Afrique, et qui vient disputer à feus-Christ l'empire de l'Europe; ses conquêtes présageaient, ce semble, l'apostasie de presque toute la terre. Alors l'Europe s'est retournée, elle a levé huit fois vers lui le glaive de la croisade, elle l'a refoulé dans les sables de l'Arabie, et l'Église a été sauvée. Mais aujourd'hui on appelle civilisation ce que nos ancêtres appelaient barbarie. Les mœurs des musulmans prévalent partout : la décadence des caractères, l'affaiblissement des courages, la perversion du sens moral, font absoudre tous les désordres.
Ce n'est plus un Luther qui déchire la robe sans couture et qui sépare violemment de l'Église la Suède, le Danemark, l'Angleterre, une partie de l'Allemagne; alors l'Europe, même protestante, invoquait encore le nom du Christ, et prétendait vivre sous sa loi en la violant. Aujourd'hui, l'apostasie est plus décisive, plus complète, plus entraînante. Le Christ est
cité dans les loges de la franc-maçonnerie, et son image y est battue de verges comme celle d'un coupable. Le Christ a été bafoué, déchiré, raillé et, pour comble d'injure, loué avec un sourire moqueur dans les romans populaires, comme dans les revues scientifiques et littéraires les plus accréditées, comme dans les journaux les plus répandus. Le Christ a été décroché de nos écoles et de nos ateliers. Le Christ a été effacé au frontispice de nos livres. La conjuration qui le poursuit se recrute aujourd'hui dans tous les rangs, dans tous les âges, dans tous les sexes. On veut élever des enfants sans Dieu, comme sans Christ. N'est-ce pas là comme un présage du règne de l'Antéchrist ? Ne voyez-vous pas comme l'Antéchrist usurpera facilement partout les honneurs divins? L'Antéchrist n'est-il déjà pas encensé partout, sous le nom de l'humanité, des lumières, de la liberté, du progrès social ? Que manque-t-il encore, dans ce ténébreux déclin, si ce n'est que ces éléments de dissolution et de mort finissent par s'incarner ? Est-ce bientôt? Je le crains. Est-ce plus tard ? Dieu seul le sait. Mais ces éléments s'incarneront tôt ou tard, selon l'opinion la plus commune, dans un homme qui sera, comme dit saint Paul, l'homme sans loi, l'homme de péché, le contradicteur suprême de Dieu et du Christ. Il viendra, l'Antéchrist annoncé par les livres saints, tout prépare son règne, tout marque son approche. Il viendra, je l'entends, mais les méchants entendent encore bien mieux le bruit de ses pas :
Déjà de sa faveur on adore le bruit.
Cependant, quand le mystère d'iniquité sera ac-
compli, le Seigneur enverra Enoch et Élie pour combattre l'Antéchrist sur la terre, Enoch enlevé au ciel du milieu des hommes qui n'étaient pas dignes de le posséder, Élie qu'un char de feu a ravi aux regards de son disciple, tous deux réservés pour revenir aux derniers jours du monde et mourir dans la dernière lutte contre l'impiété. Le Christ découvrira ainsi les mensonges de son ennemi, le tuera d'un souffle de sa bouche et l'anéantira en sa présence. Est-ce bientôt, est-ce dan? le lointain des siècles que toutes ces prédictions se vérifieront? Je l'ignore, l'Église l'ignore elle-même. Nous sommes réduits non pas à des calculs qui sont toujours ridicules, mais à des pressentiments qui sont toujours salutaires. Les saints ont tremblé, les saints ont appréhendé de voir ces jours de confusion et d'horreur, les saints ont cru parfois que le monde touchait à ses derniers jours. Soyons saints, soyons saints, et nous aurons la grâce de trembler encore davantage, non pour le monde, mais pour nous-mêmes.
La démarcation devenue plus profonde entre les bons et les méchants, la prédication de l'Évangile par toute la terre, la conversion des Juifs aveuglés, le règne, le triomphe et la défaite de l'Antéchrist, voilà les présages avant-coureurs du dernier jugement.Ces présages commencent à se montrer, si nous en croyons l'état du monde ; ils éclateront lorsque le nombre des élus sera au complet, et que le temps de la moisson sera venu. Mais ce n'est pas tout : Dieu, qui de toute éternité a connu ses élus (1), et sur qui ses regards
(i) // Tim., il, 19.
se reposent au milieu des convulsions du monde, sait le jour, l'heure précise, éternellement cachés à l'esprit de l'homme, où ces élus qu'il voit de ses yeux et qu'il appelle par leur nom (1), se sépareront, par le dernier jugement, des méchants et des démons, comme le pur froment se sépare sous le fléau de la paille infecte qui est destinée au feu. Des signes, mille fois plus terribles encore que les présages de la grande scène, éclateront au ciel et sur la terre. Je cite l'Évangile et les propres paroles de Jésus-Christ, qui connaît ce jour, cette heure, et qui voit de toute éternité ces signes mystérieux : Le soleil s'obscurcira, la lune ne donnera plus de clarté, les étoiles tomberont du ciel et les puissances célestes seront ébranlées (2). Je cite saint Pierre et les propres paroles de ce prince des apôtres, exhortant fes fidèles à se préparer au jugement de Dieu : En ce jour, comme au bruit d'une grande tempête, les deux passeront, les éléments embrasés se dissoudront, la terre et tous les travaux qu'elle renferme seront purifiés par le feu (3). Ces prodiges, Isaïe les avait annoncés avant saint Pierre ; saint Jean les annonce encore après saint Pierre, et presque dans les mêmes termes. Il faut donc se résoudre à les croire, car il n'y a rien de plus vrai dans l'ordre prophétique, comme il n'y a rien de plus vraisemblable dans l'ordre physique et matériel. De même que les eaux, du sein desquelles la terre avait émergé au commencement du monde, ont servi, au jour du déluge, à l'exécution des justices de Dieu; de même, à la fin
(i) Joann^x, 13. (3) II Pet., m. 2.
(2) Matth., xiv, 20.
des temps, Dieu emploiera le feu pour punir les hommes coupables et préparer aux justes un nouveau séjour, digne de leur destinée éternelle. Aucun élément, même terrestre, ne périra; la matière sera' épurée, purifiée, ennoblie, illuminée. C'est là cette nouvelle terre, ce sont là ces nouveaux cieux sortis du monde embrasé, et où tout ce qui a servi à la liberté de l'homme, tout ce qui a été souillé par le contact du péché, deviendra la proie du feu. La vieille terre vers laquelle nos yeux se sont courbés ne sera plus. Les œuvres du péché que nous y avons faites disparaîtront. Voilà la conflagration du monde dont parle l'apôtre au jour du Seigneur : Terra autem et quœ in ipsâ sunt opéra exurentur (1).
Mais, qu'importe que les étoiles tombent, que le soleil pâlisse, que les cieux s'ébranlent, que la terre entière s'abîme dans un déluge de feu. Tout cela ne sera rien pour nous. Je continue à lire et à citer l'Écriture, et j'y trouve des passages qui nous touchent de plus près, et dont l'application se fera et sur votre corps et sur votre âme. De ce ciel ébranlé descendent des millions d'anges ; les anges du jugement se répandent aux quatre coins de la terre, et leur voix, plus tonnante que la trompette, brise la pierre des tombeaux : Surgite, mortui t Morts, levez-vous 1 De cette terre que sillonne la flamme sortent les corps ressuscites. Tous les sépulcres rendent leurs ossements, toutes les poussières se raniment, et les élus et les damnés viennent reprendre, dans ce grand jour de la résurrection générale, la matière et les organes qui
(i) // Pet., m, 10.
ont été pour ceux-là des instruments de vertu, pour ceux-ci des instruments de corruption et de débauche ! En un clin d'œil, en un coup de trompette, tous les peuples, toutes les générations, seront debout. Les anges les chasseront devant eux, comme l'aquilon soulève la poussière des grands chemins, ou comme le vent d'automne balaie les feuilles au fond des bois. Levez-vous, morts, et venez au jugement : Surgite, morlui, venite adjudicium î J'y serai, mes frères, pour vous avoir prêché, vous y serez vous-mêmes pour m'avoir entendu. Nous y serons tous, et j'en frémis. Oui, quand je regarde cet auditoire, quand je contemple cette multitude pressée, immense, immobile, dans son attention profonde et recueillie, un frisson involontaire parcourt tous mes membres. lime semble voir comme une image de la vallée de Josaphat. Mais cette vallée ne sera pas longtemps immobile. Voici les anges, voici les ministres chargés de partager l'assemblée. Quel partage ! Oùserai-je, mon Dieu I Et vous, mes frères, où serez- vous? Écoutons les anges du Seigneur.
A gauche, le pasteur infidèle, le magistrat prévaricateur, l'usurier engraissé de la substance de ses frères, l'adultère noyé dans le sang de la volupté, l'ambitieux noyé dans le sang de la vengeance ; à gauche, tous les boucs, tous les pécheurs. A droite, le prêtre fervent, le magistrat intègre, le riche devenu pauvre à force de largesses, le pauvre qui a tremblé de devenir riche, le pénitent au cœur contrit, la vierge au cœur pur, le martyr au cœur vaillant; à droite, toutes les brebis, tous les justes. Quel partage 1 Tremblons pour nos familles comme pour nous-mêmes 1 L'époux sera
peut-être séparé de son épouse, le père de ses enfants, le maître de ses domestiques, le pasteur de son troupeau. Ici, c'est la paille, là c'est le froment ; ici c'est Jérusalem, là c'est Babylone. Ces deux cités sont en présence, mais le mélange a cessé, la séparation se consomme. A droite 1 à gauche ! A droite ! à gauche et pour toujours. Encore une fois, où serai-je ? oùserezvous ? et qu'allons-nous entendre? Recueillons-nous, et tremblons plus que jamais. Voici le juge, voici le jugement.
III. Voici le juge; ce juge, c'est le Christ. Le Père, dit l'Évangile, ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils, afin que tous honorent le Fils comme ils honorent le Père. Le Père a donné au Fils le pouvoir déjuger, parce qu'il est le Fils de l'homme (1) . Le Fils de l'homme s'est montré à la terre sous la forme d'un esclave ; l'heure est venue où il apparaît dans tout l'éclat de la majesté royale.
Le Christ est notre juge. Nous sommes sa propriété, parce qu'il est Dieu. Nous sommes à lui par notre existence et notre vie, par nos pensées, par nos désirs et nos volontés. Son droit est celui du Créateur sur son ouvrage. C'est du droit de la création qu'il vient chercher dans notre corps et dans notre âme la marque de l'ouvrier.
Le Christ est notre juge, parce qu'il nous a rachetés au prix de son sang, qu'il a compté la rançon de notre salut et qu'il nous a mérité par sa mort toutes les grâces de notre vie.
(i) Joann., v, 27.
Le Christ est notre juge, parce qu'il nous a sanctifiés en nous envoyant son Esprit et en répandant dans notre âme la semence de la vie surnaturelle et divine.
Il est le maître du champ, voilà pourquoi il vient vanner sa moisson et séparer l'ivraie du bon grain. Il est la vraie vigne, voilà pourquoi il veut qu'on sépare à jamais du cep les rameaux desséchés et improductifs. Il est le pasteur, voilà pourquoi il a fait enfin le terrible discernement des boucs et des brebis. Il est le roi de la gloire, la salle du festin s'ouvre, voilà pourquoi il a envoyé ses anges pour chasser les convives . qui ne seraient pas vêtus de la robe nuptiale.
Quelle rapidité, mais quelle grandeur 1 II est venu à l'improviste, comme un voleur de nuit; l'Évangile est justifié à la lettre (1). Tel l'éclair parti de l'Orient brille au même instant à l'Occident, tel a été l'avènement de ce Juge redoutable ; c'est l'Évangile que je cite encore (2) . Mais il est venu sur les nuées du ciel, avec une grande puissance et une grande majesté. Les armées célestes se déploient autour de lui et remplissent de leurs chants de triomphe le ciel et la terre un moment rapprochés dans ces assises solennelles : Saint! Saint! est le Seigneur, le Dieu des armées. Les deux et la terre sont remplis de sa gloire. Béni soit celui qui vient aunom du Seigneur (3) 1 Un seul peintre, le plus puissant de l'art moderne, Michel- Ange, a abordé ce grand sujet, et son tableau du jugement dernier, jeté sur les murs de la Sixtine, frappe, effraie, trouble le regard. Si nous tremblons
(1) Matth.,m, 24, 43: I Thes$., (2) Matth., xxiv. 27. v, I, ». (3) Is., vi. 3.
devant cette image, que sera-ce devant la réalité? Le feu éclate dans le regard du Christ, et la plus terrible majesté se révèle dans toute sa personne. Regardez : sa main, tenant la croix, semble prête à lancer la foudre. Il va parler. Caïphe se couvre de ses vêtements, Hérode croit revoir la pourpre dérisoire dont il a couvert l'Homme-Dieu, les Pilâtes tremblent, les mauvais larrons ne blasphèment plus, les Judas se désespèrent, les Antiochus s'écrient qu'ils ont bien mérité leur châtiment. Mais cet aveu est trop tardif, les Juliens voudraient s'écrier encore : Galiléen, tu as vaincu! Mais ce n'est plus le Galiléen, c'est le Juge. Vous qui avez nié son existence, le voilà, il existe, et il est votre juge.
Vous qui avez nié sa divinité, le voilà, il est Dieu, et il est votre juge.
Vous qui avez outragé sa justice, sa sainteté, son amour, sa miséricorde, le voilà, il est juste, il est saint, il est aimant, il est miséricordieux, et il est votre juge.
Vous appelez les montagnes à votre secours, pour ne pas entendre et pour ne pas voir, mais les montagnes demeurent sourdes à votre appel. Tout est fini, il faut tout voir, il faut tout entendre. D'un regard, vous aurez tout vu ; dans un mot, vous aurez tout entendu. Voilà le juge, voici le jugement.
Nous serons tous jugés sur le précepte de la charité. Jésus-Christ dira aux bons ce qu'il a déjà dit dans son Évangile : J'ai eu faim, et vous m'avez donné' à manger; fai eu soif, et vous m' avez donné à boire (1).
(1) Matth., xxv, 35.
J'ai été errant, et vous m'avez recueilli ; malade, et vous m'avez visité ; captif, et vous êtes venus à moi. Puis, se tournant vers les Anges, les Principautés, les Dominations, les Trônes : « Quelle est la récompense promise à la charité? » Et les Anges, les Dominations, les Trônes, tout ce qui a une voix au ciel et sur la terre répondra : « Seigneur, vous avez dit dans votre Évangile qu'un verre d'eau ne restera pas sans récompense (1). Vous avez appelé tous les hommes charitables les bénis de votre Père. Qu'ils soient donc bénis, qu'ils vivent, qu'ils régnent à jamais. » Jésus- Christ dira aux méchants ce qu'il leur a déjà dit dans son Évangile : J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif, et vous ne m'avez pas donné à boire (2). Quel est le châtiment de l'avarice? Et les Anges, les Dominations, les Trônes, tout ce qui a une voix au ciel et sur la terre répondra : « Seigneur, vous l'avez dit dans votre Évangile, c'est la malédiction et le feu. Anathème à l'avare ! Anathème ! Qu'il périsse. »
Nous serons tous jugés sur le précepte de la justice comme sur le précepte de la charité. Jésus-Christ dira aux justes : « Vous avez respecté la personne, les biens, l'honneur et la femme de votre prochain, aimé vos parents, élevé votre famille, servi votre patrie avec courage; quelle est la récompense promise aux justes?» Et les Anges, les Dominations, les Trônes, tout ce qui a une voix au* ciel et sur la terre répondra : « Seigneur, vous leur avez promis le bonheur et la gloire : plus ils ont en faim et soif de la justice, plus ils
(1) Matth., x, 42. (2) Matth., xxv, 42.
doivent être rassasiés aujourd'hui (1). Ce sont encore les bénis de votre Père, qu'ils vivent et qu'ils régnent à jamais.» Jésus-Christ dira aux hommes injustes: «Vous avez été mauvais pères, plus mauvais fils, et citoyens plus mauvais encore. Vous avez dépouillé le pauvre, tiré l'épée contre le faible, distillé le mensonge et la calomnie, souillé l'honneur du foyer. Quel est le châtiment de l'injustice?» Et les Anges, les Dominations, les Trônes, tout ce qui a une voix au ciel et sur la terre répondra : « Seigneur, votre apôtre l'a déclaré en votre nom, ni ces voleurs, ni ces impudiques, ni ces hommes sensuels, ni ces calomniateurs, n'entreront dans votre royaume (2). Anathème au voleur, à l'impudique, au calomniateur ! Anathème, anathème I qu'il périsse ! »
Nous serons tous jugés sur le précepte de la piété. Jésus-Christ dira en se tournant à droite : « Vous avez reconnu ma puissance, adoré mon saint nom, sanctifié le dimanche, écouté l'Église comme un autre moi-même et le Pape mon vicaire comme l'Église. Quelle est la récompense de la piété ? » Et les Anges, les Dominations, les Trônes, répondront: «Votre apôtre l'a dit, Seigneur, la piété a les promesses de la vie future (3) ; ce sont encore les bénis de votre Père, qu'ils vivent et qu'ils régnent à jamais.» Puis, se tournant à gauche : « Vous avez trahi, attaqué, raillé ma religion, livré mon nom au ridicule, cloué mon Église à la colonne de la flagellation et renouvelé sur mon vicaire tous les tourments du Calvaire. Quel est le châtiment
(1) Matth., v, 6. (3) / Tim., iv, 8.
(2) I Cor., vi, 9.
de l'impie?» Et les Anges, les Dominations, les Trônes, tout ce qui a une voix au ciel et sur la terre répondra : « Seigneur, vos Écritures le déclarent, c'est l'abîme, Y abîme oùil est tombé à force de mépris (1) . Anathème ! anathème ! qu'il périsse ! »
Bénissez ce juste, ô mon Dieu, s'écrieront les pauvres que vous aurez assistés, les enfants que vous aurez instruits, les âmes dont vous aurez obtenu la grâce et la conversion. Et Jésus-Christ répondra à ces pauvres, à ces enfants, à ces pécheurs convertis: « Je me rends à vos instances, puisque j'ai dit dans mon Évangile : Tout ce que vous aurez fait au moindre de mes frères, je me le tiendrai pour fait à moimême (2). » Maudissez le méchant, s'écrieront les pauvres que vous avez nourris de blasphèmes et non de pain, ces enfants que vous avez dépravés par vos enseignements, ces âmes que vous avez perdues par vos exemples, ces complices et ces victimes de vos iniquités maintenant dévoilées. Et Jésus-Christ répondra à ces complices et à ces victimes : « Mon Évangile vous a déjà jugés, avec le maître odieux qui vous a perdus, car j'ai écrit qu'il valait mieux être jeté dans la mer, une meule au cou, que de scandaliser les petits et de les perdre (3) . Il y a pour vous un abîme plus profond que la mer, c'est le feu éternel. »
Tout est dit, tout est consommé. Les bénis du Père s'élèvent dans les cieux, les maudits descendent dans l'abîme, et l'Évangile se ferme, la croix remonte, et les deux peuples qui tout à l'heure étaient rapprochés
(iyProv.t xvm, 3. (3) Marc, ix, 41,
(2) Matth., xxv, 40.
dans le même lieu, s'éloignent et se séparent pour ne plus se revoir. Avec quels cris, avec quels sanglots, avec quelles larmes, si toutefois ils peuvent pleurer encore, les réprouvés attachent leurs regards sur la troupe glorieuse des élus! Adieu, parents, amis, pasteurs des âmes, s'écrient-ils, nous voilà donc à jamais privés de votre présence, et vous n'aurez plus pour nous ni prière ni pitié ! Anges du Seigneur, qui aviez été commis à notre garde, voilà donc que nous sommes abandonnés pour toujours ! Et vous, Vierge sainte, qui nous aviez adoptés au pied de la croix, nous ne sommes donc plus vos enfants ! 0 Jésus 1 ô mon Dieu ! je vous connais trop tard, et maintenant que je vous connais, je ne peux plus vous aimer... Ces sinistres adieux se perdent déjà dans l'immensité. Mais on entend encore les anges chanter le jugement des élus: Venez, les bénis de mon Père, prendre possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde (1). Mais on entend encore planer sur l'abîme le jugement des méchants : Allez, maudits, au feu éternel qui a été préparé à Satan et à ses anges (2). Lesvoixd'en-hautne cessent de redire: « Qu'ils vivent, qu'ils régnent, qu'ils soient heureux dans l'éternité 1 » Les voix d'en-bas ne cesseront de se dire à elles-mêmes : « Anathème 1 anathème ! Qu'ils périssent 1 » Et saint Mathieu, qui raconte toute cette scène, conclut et termine son chapitre par ce verset qui achève l'histoire du temps et qui commence celle de l'éternité : Ibunl hi in supplicium œternum, justi autem in vitam œternam! Les méchants iront
(1) Matth., xxv, 34. (2) Matth., xxv, 41.
au supplice éternel, les justes à la vie éternelle. Quelle journée ! quelle séance t s'écrie Bossuet ! Qui ne tremblera alors ? Ce grand roi assis dans le trône de son jugement dissipera tout le mal par un coup d'œil. Qui osera se glorifier d'avoir le cœur pur, qui osera dire : Je suis innocent? Je vous le demande donc avant que ce jugement définitif soit prononcé, à quelle cité appartenez-vous au moment où je vous parle? Êtes-vous de Jérusalem? ah ! soyez bénis et sept fois bénis. Êtes-vous de Babylone ? ah I sortez, sortez delà ville impure. Démêlez-vous de la paille destinée au feu, devenez le pur froment de Jésus-Christ, et que les anges amassent vos âmes, comme une moisson de gloire, dans la céleste Jérusalem.