‹ Les mystères de la vie futureChapitre 12 sur 32 · I. Il n'y a pas de sentiment qui soit tout ensemble · texte numérisé non relu

I. Il n'y a pas de sentiment qui soit tout ensemble

plus répandu et plus trompé de nos jours que celui de

la fraternité universelle. Nous avons rêvé, surtout

I dans notre siècle, une humanité affranchie de tous

Iles préjugés d'école, de secte et de nation, l'harmonie

jde tous les intérêts, la paix du monde. Rêve généreux,

mais toujours évanoui, car les préjugés qui séparent

les hommes s'élèvent au lieu de décroître, les écoles

s'animent les unes contre les autres avec une fureur

incroyable, lçs nations sont toujours sous les armes,

iPharmonie n'est plus qu'un mot vide de sens, ce

jsiècle où la paix devait fleurir ne fait plus qu'étudier

! l'art de la guerre, et le soleil de notre malheureuse

civilisation, obscurci par la fumée des batailles, ira

se coucher et s'éteindre parmi des ruines.

Faut-il donc renoncer à s'aimer et à s'entr'aider ? jMais ce serait renoncer à Jésus-Christ, qui nous en a idonné l'exemple, et à l'Évangile, qui nous en fait une loi. L'erreur des sociétés modernes, leur folie, leur impiété, c'est de chercher hors de l'Église la satisfaction de ce noble et impérieux besoin, si naturel à

l'homme. L'Église seule le comprend, l'Église seule peut le satisfaire dans la famille, dans l'État, dans l'humanité tout entière. C'est elle qui impose au père l'obligation rigoureuse de prendre soin de l'enfant au berceau, et à l'enfant devenu robuste l'obligation non moins austère et non moins sacrée de nourrir son père devenu infirme. C'est elle qui, dans l'État, fait du commandement un devoir paternel et de l'obéissance un devoir filial. C'est elle qui, dans l'humanité, oblige le pauvre à travailler pour le riche, le riche à secourir le pauvre. C'est elle qui, soit dans la famille, soit dans l'État, soit dans l'humanité, après nous avoir persuadé que les intérêts de la vie future sont bien au-dessus des intérêts de la vie présente, nous donne des âmes à aimer, à éclairer, à secourir jusque dans les lieux où il n'y a plus pour nous ni. liens de famille, ni intérêts "patriotiques, ni communauté de langue, recrutant, pour, ce service divin des âmes, des apôtres et des religieuses par milliers, intéressant à son succès des fidèles par millions, créant avec ces milliers de prêtres et ces millions de fidèles une immense association de prières, d'aumônes, d'encouragement, de sympathies, qui relie d'un bout du monde à l'autre toutes les nations, toutes les races, toutes les langues, dans une parfaite communion de sentiments en Notre-Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, notre père et notre sauveur.

Mais cette association de secours mutuels, dont l'Église seule peut offrir le modèle achevé, ne fait que commencer ici-bas, et la mort, bien loin de la dissoudre, en resserre encore les liens merveilleux. La gloire de PHomme-Dieu n'est pas seulement d'avoir

dit, d'avoir fait croire, d'avoir fait voir à tous les hommes que tous les hommes sont frères, et d'avoir fondé dans son Église une société dont il est la tête et dont les membres sont répandus dans tout l'univers. Il a étendu cette Église bien au delà du temps et du monde, et il lui a donné, du ciel à la terre et de la terre aux abîmes, une admirable unité que rien ne saurait rompre, une solidité plus admirable encore que rien ne saurait ébranler. Ce que les hommes ne peuvent pas même faire ici-bas pour secourir leurs semblables dans l'ordre naturel et humain, Notre Seigneur Jésus-Christ le leur fait faire non-seulement ici-bas, mais au delà de la tombe, avec une charité dont il est la source inépuisable et dont il leur communique les bienfaits, dans cet ordre surnaturel et divin qui embrasse à la fois le ciel, la terre et le purgatoire. Il fallait un Dieu et un Dieu fait homme, pour unir à la fois les vivants et les morts, ceux qui ne sont plus et ceux qui ne sont pas encore, par les liens d'une société toujours subsistante et par des rapports toujours répétés de services et de secours. Voilà le secret de la communion des saints, voilà comment nous pouvons aborder le purgatoire.

Quel superbe tableau que celui de cette immense multitude des âmes avec ces trois ordres à la fois si voisins et si éloignés, si distincts et si unis, marchant, d'un pas égal, mais tous ensemble, à la parole du même chef! Parmi ces âmes, les unes commencent leur voyage ; d'autres, après l'avoir achevé, sont encore retenues comme en quarantaine pour se purifier des souillures d'une longue traversée ; d'autres reposent déjà tranquillement dans le port. Ce port, c'est

le ciel; ce lazaret où, l'on se purifie, c'est le purgatoire ; cette mer où la navigation continue, c'est le monde présent. Mais le même souffle divin anime tout, circule partout, soutient tout comme dans un parfait accord. Les anges de la prière vont d'un navire à l'autre, soutenant celui qui navigue, consolant celui qui attend, inspirant celui qui chante déjà dans le port éternel. Le monde qui triomphe se penche d'un air glorieux et serein vers le monde qui souffre pour encourager son espoir, et vers le monde qui combat pour soutenir sa vaillance. Le monde qui souffre se tourne à la fois et vers le ciel et vers la terre d'un air où la sainteté donne aux larmes et aux angoisses je ne sais quoi de plus vif et de plus sacré ; il regarde le ciel avec la certitude d'y entrer un jour mêlée de la douleur de n'y pas entrer encore; il regarde la terre où des frères peuvent mériter pour les morts ce que les morts ne peuvent plus mériter eux-mêmes. Le monde qui combat dédie ses armes à Dieu et aux saints, les saints les bénissent parce qu'elles ajoutent à leur gloire, mais chaque victoire remportée ouvre la prison du purgatoire, délivre les captifs et peuple le ciel de nouveaux élus.

C'est ainsi que les prières et les actions de grâces, les satisfactions et les pénitences, les secours et les bonnes œuvres, circulent de l'un à l'autre monde et tiennent en communication perpétuelle les âmes qui souffrent avec celles qui jouissent et celles qui combattent. N'allez pas vous imaginer que vous soyez séparé ou du ciel ou du purgatoire par des espaces incommensurables. Le ciel est partout où l'on voit Dieu face à face ; le purgatoire est partout où rame, séparée du corps, soupire encore après le bonheur de

voir Dieu. Qu'y a-t-il entre les vainqueurs de la cité éternelle et les prisonniers du purgatoire ? Un voile déjà levé pour les uns, encore abaissé pour les autres. Entre les prisonniers du purgatoire et les combattants de la terre il n'y a que la mort, c'est-à-dire un pas dans l'espace, une minute dans le temps, un peu de sang qui s'arrête, un regard qui se fixe, une feuille qui tombe. Le temps, l'espace, la mort, tout cela n'est rien ni pour Dieu ni pour nous. Il n'y a que le péché qui puisse séparer notre âme et de Dieu et de nos frères ; il n'y a que l'enfer qui puisse rendre cette séparation éternelle. Mais Dieu, qui est le lieu des esprits comme l'espace est le lieu des corps, attire, retient, concentre en lui, de tous les points de l'immensité comme de toutes les minutes du temps, les âmes qui lui appartiennent, les unes dans la gloire, les autres dans la souffrance, les autres dans le combat. Ce n'est pas assez qu'il nous permette, il y a quelque chose de plus, il nous commande d'entrer en communion non-seulement avec les saints que nous avons connus ici-bas, et qui habitent ou le ciel ou le purgatoire, mais avec toutes les générations passées qui ont recruté dès le commencement du monde la cité des épreuves ou la cité des triomphes. Il joint incessamment notre volonté à la leur, il demande nos mains pour les unir à leurs mains, il prête l'oreille pour écouter si nous le supplions en faveur de nos frères souffrants, il cherche quelqu'un qui le désarme, et pendant que l'Église triomphante lui parle dans la langue de la louange en faveur de ces âmes éplorées, il attend que l'Église militante plaide la même cause dans la langue de la prière. Il est père, c'est pourquoi

il est toujours prêt à se laisser fléchir; il est père, c'est pourquoi il s'étonne qu'on nel'implore pas assez pour l'obliger de remettre leur dette à ceux de nos frères qui comptent encore avec sa justice dans les flammes du purgatoire; non-seulement il s'en étonne, mais il s'en plaint dans ses Écritures : « J'ai cherché, dit-il, j'ai cherché au jour de ma justice quelqu'un qui la désarmât, et qui, par ses prières, élevât une muraille entre mes coups et les coupables, et je ne l'ai point trouvé (1). »

Pour nous déterminer à l'implorer en faveur des morts, que ne fait pas l'Église, gardienne de ce dogme si consolant de la communion des saints f Ses prières, ses cérémonies, ses monuments, tout nous persuade que les âmes du purgatoire sont encore avec nous, près de nous, au milieu de nous, et que la mort n'a pas brisé un seul des liens qui nous attachaient à elles. A peine un de nos proches a-t-il rendu le dernier soupir, que l'Église étend sur son corps l'image du Dieu crucifié, et qu'elle le fait reposer ainsi à l'ombre de cette croix de bois qui a sauvé le monde. Elle appelle autour de ce corps toute une maison, toute une cité ; elle trempe un buis bénit dans l'eau qui a été sanctifiée par la bénédiction du prêtre; elle l'offre à chaque fidèle pour en arroser ces dépouilles encore fumantes avec cette foi qui efface les péchés; elle amène au pied des autels les restes chéris de ce filsbien-aimé; elle les ensevelit dans une terre qu'elle a séparée de la terre profane; elle jette sur eux les derniers grains dépoussière; elle marque par une ins-

(1) Ezech., xni, 5.

cription et par une croix la place où elle les dépose ; elle les déclare à jamais sacrés, vénérables, dignes de ressusciter et de refleurir pour la vie éternelle. Mais à tous ces soins qu'elle donne au corps se mêlent des soins plus tendres encore pour cette âme qui est retournée à Dieu, et qui est, selon toute apparence, encore détenue loin de lui par les expiations de la vie. Regardez l'enceinte où elle accueille la dépouille mortelle de ses enfants. Elle la voile d'une sombre tenture, mais elle l'éclairé par des flambeaux presque sans nombre ; c'est l'image de la cité du purgatoire, toute illuminée des clartés de la foi. L'autel, les saintes reliques, la croix, tout se couvre d'un deuil symbolique pour graver plus profondément dans les esprits cette funèbre image. Après les cérémonies des obsèques, le service du quarantal renouvellera la même pensée par le même appareil. On reverra, un an après, la représentation du même convoi, heureux si l'on retrouve la même foule, et si cette foule songe à prier, au lieu de s'acquitter d'une sorte de devoir civil ou d'une convenance de voisinage et d'amitié. Tout nous crie : Vos morts vous entendent, vos morts vous écoutent, vos morts sont toujours près de vous. Soyez attentifs à la prière du soir : quand le Deprofundis commence, ne se fait-il pas comme un silence plus recueilli et plus attendrissant dans la famille qui le récite? Les noms, les vertus, les bienfaits des défunts se présentent d'un seul coup à notre esprit. Nous revoyons, comme en un tableau, leurs images évanouies ; nous consultons leur souvenir, nous leur parlons, nous croyons les entendre, nos morts sont encore là. Irons-nous visiter leur tombe, soit dans le

jour solennel que l'Église consacre à leur fête, soit " dans les promenades solitaires où l'on aime à s'environner d'une ombre mystérieuse? Ce n'est pas leur corps qui nous attire, c'est l'Église avec les espérances qu'elle a pour leur salut et les consolations qu'elle demande pour leur âme. Quelle communion y a-t-il encore avec le corps qui n'est plus, à qui le nom de # cadavre n'est pas même demeuré, en qui tout est mort, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes ? Mais la communion de notre âme avec l'âme des morts persiste toujours. Nous allons leur parler, les consulter, les entendre. Nous prions, et nous sommes consolés. Nous prions, et nous sommes éclairés. Nous prions, et, après avoir prié sur la tombe d'une mère, d'une sœur, d'un ami, nous nous relevons sous le joug du devoir, avec une nouvelle énergie, comme si cette bonne mère, cette sœur chérie, ce noble ami, sortant du tombeau, étaient venus nous remettre notre croix sur nos épaules, et nous faire marcher devant eux en la présence du Seigneur.

Admirable commerce entre le fils vivant et le père décédé, entre la mère et la fille, entre le frère et la sœur, entre l'époux et l'épouse, entre la vie et la mort 1 Non, cette communion n'a rien qui attriste, qui fatigue ou qui désole outre mesure. Non, ne craignez pas que vos relations avec les morts vous rendent insupportable aux vivants. C'est parce que nous oublions ceux qui ne sont plus, qu'il nous est si difficile de supporter ceux qui sont encore, et de nous supporter nous-mêmes. C'est parce que nous ne prenons plus conseil, ni de leur souvenir, ni de leur image.

ni de leur tombeau, que nos conseils deviennent si courts, nos yeux si égarés, nos pas si incertains. 0 morts, je vous ai abordés pour vous entendre, et voilà que je vous demande lumière, espérance, consolation. J'oublie pour les services que vous nous rendez encore ceux que nous vous devons à vous-mêmes. Ah ! ne soyons point ingrats, et apprenons comment nous pouvons vous soulager dans le purgatoire.

II. Cette communion que je viens de vous peindre vous explique déjà comment s'opère le soulagement des âmes. Je ne parle ni des fleurs semées sur les tombes, ni des inscriptions gravées sur la pierre et sur l'airain, ni de la pompe déployée dans les obsèques, ni des larmes vaines, ni des stériles éloges, magnifique témoignage de notre néant aussi bien que de notre affection, puisque les fleurs se fanent, les inscriptions deviennent illisibles, la pompe des obsèques passe avec le bruit des cloches qui les annonce, les larmes sèchent, les éloges s'ouolient, et il n'y a pas dans toutes ces démonstrations de quoi alléger un seul instant la peine des âmes souffrantes. Les sentiments des vrais chrétiens sont bien plus nobles, plus solides et plus délicats. Boileau les a exprimés sur la tombe de Racine avec cette foi vive qui caractérisait le siècle de Louis XIV. Il n'a point loué le chantre immortel d'Àthalie, il a pensé à son âme. « 0 toi, dit-il au passant, que la pitié attire en ce saint lieu, plains dans un si excellent homme la triste destinée de tous les mortels, et, quelque grande idée que puisse te donner de lui sa réputation, souviens-toi que ce ne sont pas des éloges,

mais des prières et des sacrifices qu'il te demande. » Des prières et des sacrifices, voilà ce que les morts attendent de nous. Mais il faut ici en établir la valeur et le prix, en vous faisant comprendre le mystère de la réversibilité des œuvres, non moins admirable que celui de la communion des saints. Nous avons tous péché en Adam, et nous avons tous été pardonnes en Jésus-Christ. De même que la faute du premier homme était imputable à toute sa race, de même l'holocauste du second lui sera imputé à son tour. Cet holocauste est d'un mérite infini, puisque c'est l'holocauste d'un Dieu. Représentez-vous les prières que Jésus-Christ a faites, les larmes qu'il a versées, les fatigues de sa vie publique et les pénitences de sa vie cachée, ses prédications, ses miracles, ses bienfaits, sa passion, son jugement, sa mort, et sa mort entre les bras d'une croix, voilà les mérites infinis dont il a formé le trésor de son Église pour l'épancher, comme un fleuve inépuisable, du commencement du monde jusqu'à la fin, sur toute la race d'Adam ainsi rachetée du péché, délivrée de la mort et destinée à triompher dans les cieux. Mais, outre les mérites infinis de THomme-Dieu, il y a les mérites surabondants de la sainte Vierge, de saint Joseph, des apôtres et des martyrs, des pénitents et des vierges, de tous les justes de l'ancienne et de la nouvelle loi. La Vierge, oui a été conçue sans péché et qui a enfanté sans souillure, a laissé dans le trésor de l'Église tous les mérites de sa vie. Les saints, après avoir satisfait pour leurs imperfections, laissent encore tous les jours quelque chose dans ce trésor divin. 11 n'y a point de larme qui n'y devienne une perle, et, pour employer l'expression de saint Chry-

sostôme, chaque œuvre, chaque vertu est comme une perle nouvelle qui se mêle à l'éclat des anciennes, et qui en relève encore la beauté. Ainsi, au-dessous des mérites infinis de Jésus-Christ, dont le trésor ne peut ni s'accroître ni diminuer, il y a la magnifiqueépargne, fondée par les mérites surabondants de la sainte Vierge et des saints, qui se grossit chaque jour, et où nous sommes invités à puiser à pleines mains, pour obtenir, du même coup, le salut de notre âme, la délivrance des âmes du purgatoire et la gloire des âmes qui sont déjà dans le ciel. Le moindre verre d'eau donné au nom de Jésus-Christ est d'un prix infini au ciel, sur la terre et dans le purgatoire. Il désaltère ici-bas le pauvre qui le reçoit, il se penche vers l'abîme pour y laisser tomber quelques gouttes rafraîchissantes sur la flamme qui tourmente le juste, et, rejaillissant jusque dans les hauteurs des cieux, il y débordera un jour, comme un calice de gloire, aux lèvres de celui qui l'a versé.

Non, ce verre d'eau n'est rien par lui-même, mais le sang de Jésus-Christ y est mêlé par une main invisible, et c'est ce sang qui en fait tout le prix et l'honneur. Ce verre d'eau n'est rien, mais encore faut-il le remplir, le donner, le répandre, et c'est par là que nos prières, nos aumônes, nos pénitences, deviennent méritoires et pour nous et pour nos frères, quand même c'est Dieu qui leur donne toute leur efficacité et leur vertu. Ce verre d'eau n'est rien, mais pour l'offrir au nom de Jésus-Christ il faut être avec Jésus- Christ, c'est-à-dire dans son amitié et dans sa grâce. Voilà à quelle condition nos prières, nos aumônes, nos pénitences, ne sont pas seulement utiles à nous-

mêmes, mais à nos frères qui ne sont plus. Qu'elle est belle celte application des mérites infinis de Jésus- Christ et des mérites surabondants de la sainte Vierge et des saints, qui se fait à nous-mêmes et aux morts, facilitant aux uns la vie militante, abrégeant pour les autres la vie souffrante, et couronnant pour les élus la vie triomphante par l'éclat d'une nouvelle gloire 1 L'Église l'a nommée dans sa belle langue une indulgence, et elle en ressent partout les heureux effets. Mais au mérite du Christ il faut, pour gagner l'indulgence et pour l'appliquer aux âmes du purgatoire, joindre l'œuvre méritoire du chrétien. Sans l'œuvre méritoire et sans l'état de grâce, point de rémission pour nous-mêmes, point de soulagement pour les âmes souffrantes, point de gloire pour les saints ! Quelle heureuse nécessité de se purifier pour aider à la purification des autres ! Et comme toute cette doctrine met ainsi en relief la charité de Jésus-Christ, qui ne sépare jamais sa cause de la nôtre ni de celle de nos frères, en sorte que les forces de Dieu et de l'homme agissent dans un parfait accord et une étroite union, et qu'on trouve dans la prière, dans l'aumône, dans la pénitence, pour soi-même la sagesse, pour ses amis et ses parents le soulagement, et pour tout le monde la justice et la miséricorde de Dieu même.

Parmi les sacrifices qui soulagent les morts, il en est un dont le prix est indépendant de celui qui le demande et de celui qui l'offre, et dont l'efficacité ne saurait être ni soupçonnée ni amoindrie. C'est le saint sacrifice de la messe. C'est pourquoi nous n'avons rien à redouter ni de notre indignité personnelle ni de l'indignité possible du prêtre qui monte à l'autel. Si

nous sommes toujours dans une juste méfiance contre nous-mêmes, nous ne saurions nous méfier de 'ce sacrifice sublime où coule le sang de Jésus-Christ. Aussi le saint concile de Trente déclare-t-il qu'il est de foi que les âmes du purgatoire sont soulagées surtout, remarquez ce mot, par l'oblation du divin sacrifice. Rien n'est plus légitime qu'une telle confiance. Les prières de l'homme sont toujours boiteuses, elles sont retardées dans leur marche, elles montent lentement sur les pas de l'injure, elles frappent d'un air timide et d'un pied discret an seuil de l'éternelle miséricorde. Mais le sang de l'Homme-Dieu ne trouve d'obstacle ni au ciel ni au purgatoire. Il monte droit au ciel pour éteindre la foudre, il descend droit au purgatoire pour éteindre le feu.

C'est pour vous assurer cet inépuisable et perpétuel secours, que l'Église consacre vos aumônes et vos donations par un service où les générations sacerdotales se succèdent pendant des siècles, en répandant le même sang et en demandant pour la même âme le lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix.

C'est pour vous rendre plus sensible l'efficacité de ce sang divin, qu'elle mêle, dans la liturgie et dans le cérémonial des funérailles, tant d'espérance à tant de deuil. V Introït de la messe des morts débute par un cri de délivrance et de gloire. L'épître chante, avec les paroles de saint Pierre, les signes précurseurs du dernier jugement. L'Évangile met en scène Marthe et Marie aux pieds de Jésus, et raconte toute l'histoire de la résurrection de Lazare, avec les promesses de la vie éternelle. Mais, quand ce Jésus qui

Ta promise se remet, après la consécration, entre les mains du prêtre, écoutez: l'orgue gémit, la cloche soupire, tout le chœur éclate en sanglots. Le prêtre, regardant ce doux Jésus, change, en faveur des morts, les paroles ordinaires de la sainte liturgie : « Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde, donnez le repos à cette âme, donnez-lui le repos, donnez-lui le repos éternel. » Vous avez entendu le Dies irœ, qui fait trembler les vivants et les morts. Vous entendez l'âme elle-même vous implorer avec l'accent de la douleur : « Ayez pitié de moi, vous du moins qui fûtes mes amis : Miser emini meî, saltem vos amici mei (1). » Mais telle est la confiance de l'Église, que les souhaits de grâce, de paix et de repos reviennent comme à tous les versets de l'office. L'Église ne saurait trop les redire. Elle les commence au sortir de la maison mortuaire, elle les renouvelle au sortir du temple, elle les répète au bord de la tombe. Avant que la tombe se referme, encore le même souhait : Qu'il repose en paix ! Quand elle est fermée, toujours le même souhait : Qu'il repose en paix î Amen ! Amen !

C'est avec ce souhait sur les lèvres que vos parents, vos amis, vos concitoyens, se sépareront de vous, peutêtre, hélas! pour ne plus revenir près de votre tombe et ne plus jamais penser à votre âme. Mais l'Église ne cessera de vous prodiguer les secours divins. Quand votre tombe sera brisée, quand vos ossements, relevés par le fossoyeur, auront été jetés sur les grands chemins, quand vos petits-neveux les fouleront aux pieds

(1) Job, xix, 21.

sans les connaître, quand vous n'aurez plus ni petitsneveux, ni foyer, ni nom, ni souvenir ici-bas, l'Église se souviendra encore de vous, elle entonnera encore pour vous et son De profundis et son Requiem. Ce n'est pas seulement dans le lieu de votre naissance et de votre mort que vous trouverez ce secours, partout où se récite la prière du soir, partout où le prêtre se signe en commençant ce sublime Introït de la messe des morts : Dieu donnera le repos à ton âme, il la remplira de splendeurs, il la délivrera, et tu seras réjoui et exalté devant le Seigneur (1). Vous aurez, grâce au dogme de la réversibilité des bonnes œuvres, une part à ce De profundis que toutes les lèvres chrétiennes murmurent au coucher du soleil, et le sang de Jésus- Christ profitera à votre âme, de quelque autel qu'il descende, en pénétrant de la terre aux abîmes. Ce secours est de tous les temps et de tous les lieux. La dernière messe de l'Église, fût-elle célébrée par delà les siècles, chez un peuple encore à naître, dans une langue aujourd'ui inconnue, sur la dernière motte de la terre affaissée et croulante, embrassera dans un dernier Mémento tous ceux qui seront morts dans le Christ. C'est quand cette dernière goutte du sang de Jésus-Christ, tombée du dernier autel, aura éteint au fond de l'abîme les derniers feux du purgatoire, que l'ange du Testament brisera ce calice qui est allé de siècle en siècle s'abreuver au Golgotha. L'ange fermera à jamais les portes de ce séjour à jamais évanoui, il emmènera les âmes délivrées, jurera qu'il n'y a plus de temps, et que l'œuvre de la rédemption,

(i) ÏS.} LVIIT, 11.

achevée par cette dernière grâce, n'a plus qu'à se consommer dans la gloire de Péternelle Jérusalem.

III. Le soulagement des âmes du purgatoire est nonseulement facile et efficace, il est encore équitable. Ces âmes ont droit à nos secours, je viens vous les demander pour elles au nom de l'amitié, au nom de la reconnaissance, au nom du sang, au nom de la justice.

C'est un devoir d'amitié que je réclame de vous. A quelque terme de la vie que vous soyez parvenus, vous avez eu des amis qui ne sont plus, et dont le souvenir se mêle à tout ce qui s'est passé d'heureux dans votre jeunesse. Vous en avez reçu de salutaires conseils et de nobles exemples. Ils se sont dévoués pour vous défendre, prévenant vos désirs, accourant à votre appel, partageant vos joies et surtout vos douleurs. Peut-être ont-ils détourné sur eux dans les combats la balle ennemie qui vous était destinée. Peut-être, en recueillant leur dernier soupir sur un champ de bataille, dans une terre étrangère, derrière ces rideaux mvstérieux où vous avez partagé avec le prêtre leurs dernières confidences, leur avez-vous promis de ne jamais les oublier. Ils vous ont serré la main avec l'expression d'une douce confiance. Ils vous ont recommandé leur mémoire et surtout leur âme. Qu'avezvous fait pour leur mémoire ? Mais ce n'est rien encore que de l'avoir négligée, qu'avez-vous fait pour leur âme? Je l'entends, et il me faut bien vous répétée ce qu'ils disent si haut : « 0 mon ami, je souffre encore, et vous m'oubliez. La main de Dieu s'appesantit sur moi, et vous ne la détournez pas. J'ai tout remué

dans le monde pour vos affaires, peut-être pour vos plaisirs. J'aurais donné ma vie pour vous, je la donnerais encore si j'avais à le faire; ahl de grâce, une prière à l'autel, un peu d'eau pour apaiser ces flammes qui m'enveloppent; pitié, pitié pour mon âme encore captive de la justice divine : Miseremini me\, sallem vos amici mei. »

C'est un devoir que la reconnaissance impose au disciple envers son maître, parce que le maître l'a instruit ; au pauvre envers le riche, parce que le riche l'a nourri et vêtu ; au riche envers le pauvre, parce que le pauvre a préparé ses vêtements, semé ses champs et bâti sa maison ; au fidèle envers le pasteur, parce que le pasteur l'a mené dans la voie droite ; au pasteur envers les fidèles, parce que les fidèles l'ont soutenu par leurs prières ; à la génération qui occupe la terre envers celle qui n'est plus, parce que cette génération disparue lui a laissé de grands biens, d'heureuses inventions, des arts utiles, de nobles délassements. Vos demeures, vos églises, vos écoles, vous les tenez de ceux qui ne sont plus. Tout ce que vous avez, tout ce que vous êtes, est bien moins votre ouvrage que celui des hommes qui vous ont précédés dans la carrière. Et vous vivez comme si vous étiez seuls sur la terre, dans un affreux égoïsme et une stupide contemplation de vous-mêmes î 0 reconnaissance î que tu es rare, même parmi les chrétiens, et comme nous oublions ces morts qui sont nos plus insignes bienfaiteurs ! La sensibilité publique s'est émoussée, parce que le cœur s'est rétréci. Nos pères et nos ancêtres valaient mieux que nous. Ils pleuraient longtems sur leurs concitoyens ; ils priaient toujours pour eux. Vous le savez, temple

saint, qui recevez depuis tant de siècles la dépouille mortelle du chrétien, et dont les voûtes redisent l'office des morts avec un si fidèle écho. Hélas ! cène sont plus que les voûtes et les arceaux qui s'ébranlent au chant de l'Église, les larmes ne coulent plus des yeux, les lèvres sont muettes. Siècle ingrat! ah ! nous rendras-tu jamais le spectacle qu'offrait ici l'antiquité chrétienne ! Quand le prêtre des temps modernes, expliquant du haut de la chaire le dogme du purgatoire, sentira-t-il son auditoire ému jusqu'au fond des entrailles? Quand trouvera-t-il dans cette foule une pensée, une prière, un cri, pour répondre enfin à ces voix d'en-bas qui ne nous demandent qu'un peu de pitié pour leur àme, en échange de leurs bienfaits ; Miser emini met, saltem vos amici mei î

C'est un devoir que le sang réclame plus haut encore que la reconnaissance et l'amitié. Où est-elle aujourd'hui, cette mère qui vous a porté neuf mois dans son sein, qui vous a mis au monde parmi de cruelles douleurs, qui vous a nourri de son lait et endormi sur ses genoux ? Vous vivez, mais c'est elle qui a retenu cent fois sur vos lèvres la vie près de s'exhaler. Vous avez grandi, mais c'est elle qui a éloigné de vos pieds la pierre du scandale. Vous possédez la foi, mais c'est elle qui vous a exercé à bégayer le nom de Dieu, à joindre vos mains dans la prière et à chercher de votre premier regard le royaume du ciel. Où est-elle aujourd'hui et que faitesvous pour reconnaître tant de soins et tant d'amour? Votre père n'a-t-il pas à se plaindre de votre ingratitude et de votre oubli ? Il vous a donné un nom honorable, un sang pur, de touchants exemples, peut-être

de grands biens, les seuls avantages que le siècle apprécie; mais il n'en est que plus oublié. Où est-il aujourd'hui, etqu'avez-vous fait pour son âme? Vous deviez partager avec des frères l'héritage paternel, la mort vous les a enlevés, vous êtes devenu le seul héritier; mais où sont ces frères par qui vous êtes devenu plus riche et plus honoré? Il vous reste au fond du cœur le souvenir d'une sœur que vous aimiez, vous vous rappelez son doux parler et son doux sourire, son convoi funèbre vous avait coûté quelques larmes, et son âme oubliée n'a pas encore obtenu une prière ! Quand Rachel a été introduite dans la tente d'Isaac, Isaac a donné un souvenir et une larme à la mémoire de Sara. Hélas 1 ni les Saras ni les Rachels n'obtiennent aujourd'hui devant Dieu ni un souvenir ni une larme. Où sont-elles? Où sont-elles? Elles souffrent pour vous avoir trop aimés. Le fils oublie sa mère dans le purgatoire où elle expie une tendresse aveugle, l'époux oublie son épouse dans le purgatoire où elle paie si cher l'excès de ses complaisances. Écoutez donc, c'est votre propre sang qui vous demande des prières et des sacrifices : Miseremini met, saltem vos amici mei !

Mais il faut aller jusqu'au bout et faire parler dans cette chaire la voix de la justice méconnue. Il se passe au lit de la mort des contrats qu'on oublie le lendemain, et que la lâcheté de nos mœurs me force à signaler ici.

C'était la volonté formelle d'un père ou d'une mère qu'on priât longtemps pour le repos de son âme. Ce père avait pris la main de son fils et lui avait demandé sa parole ; cette mère s'était confiée à la piété de sa

fille. Ils n'avaient point exprimé par écrit leurs dernières dispositions, et ils ont à peine expiré que ces dispositions expirent avec eux. Les offrandes destinées à effacer leurs péchés sont dévorées par le luxe ou enfouies par l'avarice de leurs enfants. Enfants coupables, je ne vous dis pas : Où est le sentiment? Mais qu'avez-vous fait de la justice ?

C'était la volonté formelle d^un moribond qui avait été longtemps le détenteur du bien d'autrui de le restituer à sa mort par les mains de ses héritiers. La fausse honte, le désir d'élever sa famille, l'ennui de mettre ordre à cette grave affaire, avaient enchaîné jusque-là sa plume et sa main. Mais le moment arrive où il ne doit plus au monde que la vérité. Il parle, il s'accuse, il commande. On a tout promis, et rien ne se( fera. Qu'il en transpire quelque chose, on étouffera les premières rumeurs avec habileté, on parlera de l'incohérence et du délire des dernières paroles, on gardera le bien d'autrui, et sais-je combien d'années encore cette âme doit souffrir et brûler par votre faute dans le plus profond du purgatoire? Cruels héritiers ! c'est vous qui êtes son bourreau, c'est vous qui livrez cette tête qui devrait vous être si chère au feu de la vengeance divine !

Mais la justice a des plaintes plus graves à exprimer. Il y a des testaments en bonne- forme où l'expression d'une pieuse volonté ne laisse pas le moindre doute. C'est une aumône à faire, et cette aumône était peutêtre, sous un nom plus honorable, une restitution longtemps différée. Ce sont des prières et des sacrifices demandés à l'Église, et peut-être ces sacrifices et ces prières étaient-ils déjà imposés depuis longtemps à la

conscience du mourant, qui ne fait qu'acquitter une dette ancienne et sacrée. Eh bien! malgré le testament, malgré la richesse de la succession, malgré le soupçon bien fondé qu'on peut avoir sur les motifs qui ont dicté cette disposition, on rêve, on poursuit on obtient la réduction des legs pieux, on déchire un acte public écrit sur le bord de latombe et au flambeau de la mort, on abandonne une âme aux représailles de la justice divine, jusqu'à ce qu'elle ait acquitté en larmes, en souffrances, en angoisses de tout genre, cette dette inutilement reconnue, pour laquelle elle aurait du compter non sur les autres, mais sur ellemême.

Que sera-ce si les volontés des morts, sans être soumises à l'appréciation des pouvoirs publics, sont absolument oubliées, méconnues, foulées aux pieds ? On ne redoute pas l'huissier d'outre-tombe, on se croit à l'abri des codes et des tribunaux, on tourne en ridicule sinon publiquement, du moins en soi-même, ces prières et ces sacrifices dont on a reçu la charge. C'est l'impiété jointe à l'injustice. Ou bien on diffère l'exécution du testament, on hésite, on finit par oublier : c'est l'injustice avec l'ingratitude. Ah ! cruels ! vous dirai— je encore, ces délais calculés, cet oubli fatal, ce mépris d'une dette sacrée, font la désolation d'un ami, d'un bienfaiteur, d'une mère. Des tourments inouïs les éprouvent sans les consumer; ils sont captifs, ils pleurent, ils vous appellent, ils réclament l'exécution de leurs volontés dernières, et vous demeurez insensibles 1 Vous auriez révolté toute la nature si, pendant leur vie, vous les aviez vus prisonniers sans les visiter et mourant de soif sans leur

offrir un verre d'eau, et vous croyez que, par delà les tombeaux, il n'y a plus de cris de vengeance et de réprobation qui puissent s'élever contre vous ! La justice des hommes se serait armée de toutes ses rigueurs pour vous contraindre à acquitter une dette envers les vivants, et vous croyez que vous échapperez à la justice de Dieu par cette négligence coupable ou ce mépris plus coupable encore que vous témoignez poulies dettes contractées envers les morts ! Hâtez-vous, de grâce, hâtez-vous, car vos jours sont comptés, et il ne vous reste plus que le temps de vous réconcilier avec Dieu et avec les âmes du purgatoire.

C'est ici surtout qu'il convient de rappeler, non pas que nous serons traités à notre tour comme nous aurons traité les autres, mais qu'on se servira à notre égard d'une mesure plus rigoureuse encore que celle dont nous nous serons servis nous-mêmes à l'égard de nos pères. La piété envers les morts est une tradition. Là où elle se conserve, toutes les générations sont assurées d'en recueillir le bénéfice. Mais là où elle s'affaiblit, cet affaiblissement continu, graduel, progresssf, aboutit aux dernières extrémités de l'impiété et de la fureur. On vous fera encore moins de grâce que vous n'en faites aux volontés de vos parents, et si vous oubliez leur testament, le vôtre ne sera pas même écouté. Vous avez voulu pour eux des obsèques honorables, le Requiem a du moins retenti une fois sur leurs dépouilles mortelles, le sang de Jésus-Christ a coulé une fois pour eux sur l'autel du sacrifice, et sa croix s'élève encore sur leur tombeau. Mais prenez garde I prenez garde ! Êtes-vous bien assuré d'obtenir pour vous-même ce premier

soulagement? Aurez-vous, à n'en pas douter, des obsèques chrétiennes, l'aumône d'un seul De profanais, la grâce d'une seule messe ? Ces églises, ces cimetières, ces prêtres, ces chants sacrés, ces sacrifices de propitiation et de salut, sont-ils promis irrévocablement à votre corps et à votre âme ? Mais la révolution s'est promis de les abolir, et le peu d'état que vous en faites n'en prépare-t-il pas d'avance la ruine sacrilège? Le jour où vous irez chez les morts, les morts auront-ils encore des larmes et des prières? Je tremble en voyant comme on renonce déjà volontairement à ce devoir et comment on s'en détourne. Mon Dieu ! je voudrais n'exprimer que des craintes chimériques, mais l'expérience du siècle me force bien à le voir, mais l'intérêt de ces âmes me force à le dire, je ne peux me défendre de faire observer que ces malheureuses victimes des enterrements solidaires sont enterrées aujourd'hui autrement qu'elles n'avaient elles-mêmes enterré leurs parents. Pensaient-elles, il y a trente ans, en entrant dans une église à la suite d'un cercueil, qu'un jour on prendrait un autre chemin pour les conduire au champ du repos? Auraient-elles pu s'imaginer que la dernière pelletée de terre qui tomberait sur elles ne serait point bénie, et qu'on n'exprimerait sur leur fosse ni une espérance ni une prière? Chrétiens qui m'écoutez, auriez-vous le même sort? Votre postérité vous préparerait-elle à votre tour des obsèques sans prêtre, sans croix, sans sacrifice, sans consolation, pour rompre à jamais avec tous les dogmes, toutes les traditions et tous les souvenirs ? Arrière î arrière de telles pensées et de telles

mœurs ! Arrière ces convois impies ! Que le soleil s'éteigne sur cette cité et sur ce diocèse plutôt que d'y éclairer jamais cet affreux spectacle î Ensevelissez-* nous dès maintenant, ô mon Dieu, dans la foi et dans l'espérance de nos pères, plutôt que de nous laisser vivre dans l'ignominie et ensevelir dans l'imposture. Et vous, mes frères, si vous avez oublié vos morts, renouez, je vous en conjure, ces relations interrompues, tendez une main secourable à ces âmes qui attendent encore de vous des sacrifices et des prières, acquittez envers elles les dettes de l'amitié, de la reconnaissance, du sang, de la justice, songez à vos morts, songez à vous-mêmes, et quand vous ne serez plus, vous obtiendrez pour votre âme la seule grâce qui pourra la soulager encore : la grâce d'une messe; vous entendrez le seul éloge qui pourra vous plaire désormais : l'éloge d'un De profimdis.

TREIZIÈME CONFÉRENCE

DE L'ENFER

J'ai déjà prononcé plusieurs fois le mot redoutable qui doit faire le sujet de cette conférence et des deux suivantes. Vous Pavez déjà entendu, en entendant parler de la mort et du jugement, et ces deux mystères n'inspirent eux-mêmes tant d'appréhension et de terreur, qu'à cause du mystère plus effrayant encore qui en est la suite. Ce mot qui fait trembler, ce mystère qui glace d'une souveraine terreur, c'est le nom, c'est le mystère de l'enfer.

Je ne ferai pas dJautre exorde. Qui oserait ajouter une préface au livre des vengeances éternelles ?

Je ne chercherai pas d'autre plan que celui qu'on trouve dans le sujet même. Qui oserait établir un ordre artificiel et oratoire dans une matière si capable de bouleverser nos esprits et d'émouvoir nos cœurs ?

Je ne demanderai aucun secours à l'éloquence humaine. Qui oserait prendre les crayons d'une imagi-

oi2 DE 1/ ENFER.

nation emportée pour peindre ce que la sainte Écriture a peint elle-même d'un si grand style, avec des images si vives et des expressions si énergiques? N'ajoutons rien au texte sacré. Un mystère si effrayant et si profond ne saurait être accrédité par la parole. N'en"' retranchons rien. Malheur au prêtre qui trahirait la vérité dans la chaire de Moïse! L'Évangile parle, c'est assez : on ne peut sans crime ni l'exagérer ni l'affaiblir.

Enfin, s'il me faut à tout prix une excuse pour prêcher sur l'enfer devant un siècle qui l'a oublié et qui demande à la science le moyen de n'y plus croire, je vous rappellerai en quels termes Bourdaloue annonçait ce sujet devant Louis XIV et toute sa cour: « Prêcher l'enfer à la cour, c'est un devoir du ministère évangélique, et à Dieu ne plaise que, par une fausse prudence ou par un lâche assujettissement au goût dépravé de ses auditeurs, le prédicateur passe une matière si essentielle et ce point si fondamental de notre religion. » Croyons-en Bourdaloue. La vraie prudence, c'est de parler ; la vraie lâcheté serait de se taire. Je vous traite comme l'illustre orateur a traité le grand roi et le grand siècle, et j'appelle toute votre attention sur les deux premières questions par lesquelles j'ouvre aujourd'hui l'étude de ce terrible sujet : Y a-t-il un enfer ? Y aura-t-il des damnés ?

I. Y a-t-il un enfer? Oui, j'ajoute dès maintenant : cet enfer est éternel, car les deux mots, s'ils sont distincts dans la langue, ne se séparent pas plus dans l'esprit que les deux idées auxquelles ils correspondent. Ou plutôt, c'est la même idée sous deux mots diffé-

de l'enfer. 313

rents. Qui dit l'enfer dit l'éternité. Qui dit l'éternité dit l'enfer. L'enfer sans l'éternité ne serait plus que le purgatoire. Vous voyez que dés le premier mot je ne dissimule rien, et que je vous présente d'un seul coup et sans me retenir toute la vérité.

Entendez donc le mot et la chose dans toute leur étendue et dans toute leur rigueur. Il y a un enfer, cet enfer est éternel, et il faut y croire parce que la loi morale le demande, parce que la tradition le révèle, parce que la religion l'enseigne.

L'une des premières opérations de la pensée consiste à distinguer entre la vérité et l'erreur, comme le premier principe de tout l'ordre moral est dans la différence entre le bien et le mal. Cette différence profonde qui sépare la vérité de l'erreur et le bien du mal ne saurait être contestée ni effacée. Elle est sentie, elle s'accuse au fond de notre âme avec une indomptable énergie, elle s'y imprime d'une manière ineffaçable; elle se transmet, avec la nature humaine, de génération en génération ; elle tient notre conscience en éveil ; elle y excite, ou la joie ou le remords ; elle résiste aux assauts des passions : elle brave l'oppression des tyrans ; elle surmonte les scandales; elle vit encore aujourd'hui en dépit des sophistes de notre siècle : et là où ils ne veulent voir entre la vérité el l'erreur, entre le vice et la vertu, que des appréciations incertaines ou changeantes, des nuances à peine aperçues, la conscience publique se lève et s'obstine à dire : Non, ceci est vrai, cela est faux ; ceci est bien, cela est mal. La sanction de l'ordre moral ne saurait pas plus changer que cet ordre lui-même. Tant que le bien sera le bien, il faudra qu'il soit récompensé ;

314 de l'enfer.

tant que le mal sera le mal, il faudra qu'il soit puni. La récompense et la peine dureront autant que le bien et le mal. La récompense, c'est le ciel; la peine, c'est l'enfer. Le ciel et l'enfer ne sont rien autre chose que le dernier terme de cette différence fondamentale entre le bien et le mal, sur laquelle tout l'ordre moral repose comme sur une base éternelle. La vérité doit être éternellement séparée du mensonge, le mal éternellement séparé du bien ; voilà pourquoi le ciel est éternellement séparé de l'enfer.

L'enfer a commencé, pour les démons, dans le lointain des siècles écoulés, le jour où l'ange s'est révolté contre Dieu. L'enfer a commencé, pour les hommes, le jour où Gain, désespérant de son pardon, est sorti de cette vie dans laquelle il n'avait pu trouver un refuge contre l'horreur du genre humain. L'ange déchu n'a pas demandé pardon, le premier parricide n'a pas avoué son crime, Voilà pourquoi la séparation entre le ciel et l'enfer doit demeurer aussi nette que la distinction entre l'obéissance et la révolte, entre le meurtre et l'innocence. Tant que la lumière ne sera pas les ténèbres, tant que le vice ne sera pas la vertu, il y aura un ciel et un enfer, le ciel et l'enfer seront éternels.

Supprimez l'enfer comme la fin dernière de Terreur et du vice, vous supprimez le ciel comme la lin dernière de la vérité et de la vertu. Vous cessez de comprendre l'origine , le commencement et la nature du bien, l'origine, le commencement et la nature du mal, la distinction qui les sépare et la sanction qui les couronne. Mes yeux se troublent, je ne saisis plus même de nuance durable entre la lumière et les

de l'enfer-. 315

ténèbres, entre l'ange et le démon, entre Gain et Àbel. Le plan divin est bouleversé, la Providence devient méconnaissable, l'édifice de l'univers s'ébranle, et Dieu lui-même perd son sceptre et sa foudre au milieu des ruines.

Supprimez l'éternité de l'enfer, le pécheur qui s'est obstiné dans la pratique du mal jusqu'à la mort recevra une récompense aussi bien que le juste qui s'est obstiné jusqu'à la mort dans la pratique du bien. Vous n'échapperez pas à cette conséquence rigoureuse, en supposant la plus longue série possible d'épreuves et de supplices pour faire expier au méchant sa vie pleine de forfaits. Ces millions d'années ne seront jamais qu'un temps très-court qui s'écoulera comme une nuit d'angoisses, comme une fièvre, comme un mauvais rêve. Cette nuit finira, cette fièvre tombera, ce rêve aura cessé, et l'éternité restera tout entière. Ce qui n'est pas éternel n'est rien. Si, même après des siècles et des milliards de siècles, la fin de toute chose devient la même et pour le bien et pour le mal, toute différence réelle s'efface alors dés le commencement entre le bien et le mal. Il est inutile de les distinguer, puisqu'ils doivent être un jour confondus, et que le jour où ils seront confondus, quelque tard qu'il arrive, il ne restera de cette distinction ni une trace ni un souvenir.

Si l'enfer pouvait un jour cesser d'être, le ciel cesserait en même temps, ou plutôt c'est le ciel lui-même qui deviendrait l'enfer et l'enfer éternel. Oui, ce serait l'enfer, qu'un ciel où les justes qui sont morts dans la vertu, et les méchants qui sont morts dans le vice, finiraient par partager le même trône, la même gloire,

316 de l'enfer.

le même bonheur. Ce serait l'enfer que d'y voir s'enivrer au torrent des mêmes délices, et les lèvres qui ont blasphémé jusqu'à la fin le saint nom de Dieu, et les lèvres qui l'ont béni et salué jusqu'à la fin. Ce serait l'enfer que de voir fleurir sous les mêmes voûtes éternelles, et l'arbre qui a perdu l'homme et l'arbre qui l'a sauvé. Le fruit maudit du paradis terrestre aurait inutilement donné la mort; Jésus, le fruit béni du Calvaire, aurait inutilement rendu la vie. La religion croulerait avec la morale; et l'histoire du monde ne serait plus qu'un drame sans dénouement, une énigme affreuse, une raillerie infernale.

Ainsi s'explique la tradition universelle de l'enfer. La croyance à l'enfer et à l'enfer éternel n'est, en effet, pas autre chose que l'affirmation populaire, par voie de conséquence, de cette différence ineffaçable entre le bien et le mal qui est profondément gravée dans le cœur de-tous les hommes, et qui se perpétue nécessairement dans les punitions et les récompenses de l'autre monde. Cette croyance est partout, parce que la conscience est partout la même. On la constate en Chaldée, en Assyrie, en Egypte, et les monuments de ces vieilles civilisations enfouies sous leurs ruines, quand ils reparaissent au jour, n'offrent guère d'inscription où l'on ne déchiffre quelque trace de ce dogme aussi ancien que le monde. L'Inde, qui le retient encore, lui a rendu de toute antiquité le même témoignage. Les peuples sauvages ne l'ont point reçu des peuples civilisés, et cependant leur foi n'est ni moins constante ni moins générale. Dans le centre de l'Afrique comme auprès des grands lacs de l'Amérique du Nord, les peines éternelles de l'enfer ne

dk l'enfer. 317

sont pas mises en doute. Elles y inspirent la crainte salutaire qui est le commencement de la sagesse, retenant mille et mille fois la langue qui aurait blasphémé contre les dieux, la main qui se serait levée pour tuer un rival, la passion qui, abandonnée à ellemême, aurait ravi sans honte et sans remords la femme, l'honneur ou le champ du voisin. D'où vientelle, cette crainte si commune à la civilisation et à la barbarie ? Qui l'a fait naître à un degré si égal et si soutenu chez des peuples qui n'ont jamais eu entre eux ni commerce ni relation, et qui n'ont pas même entendu parler les uns des autres? Qui l'a entretenue dans tous les siècles, dans tous les Gieux5dans toutes les langues? 11 n'y a qu'une réponse à faire. Une tradition uniforme est l'expression anthentique de la conscience universelle.

Soupçonnerez-vous cette tradition de n'appartenir qu'à l'enfance des peuples, imaginant qu'elle se dissipe, comme une autre, aux clartés de la philosophie? Les philosophes les plus illustres vous détromperont. Socrate allait mourir, ses disciples écoutaient comm© des oracles les dernières paroles tombées de sa bouche, et l'un deux, se penchant à l'oreille du maître, écrivait sur ses tablettes ce dialogue immortel auquel Platon devait mettre la dernière main. Écoutez comment ce sage qui va prendre la cigu£ s'exprime nettement sur l'enfer éternel, écoutez comment Platon rend nettement sa pensée : « Ceux qui sont trouvés incurables à cause de la grandeur de leurs fautes, la destinée vengeresse les précipite dans le Tartare, » voilà l'enfer, « dans le Tartare, d'où ils ne sortent jamais; » n'est-ce pas là l'enfer éter-

ol8 DE L'ENFER.

nel (1) ? Platon affirme la même doctrine dans son traité de la République (2). Il la renouvelle expressément dans le Gorgias: « Le supplice des méchants n'est pour eux d'aucune utilité, parce qu'ils sont incurables (3). »

Quel siècle peut-on citer après le siècle de Périclés. si ce n'est celui d'Auguste, puisqu'il en balance la gloire par le génie de ses grands écrivains et par l'autorité de leurs immortels ouvrages ? Eh bien ! c'est dans le siècle d'Auguste que Virgile a peint d'une manière si vive et si saisissante la perpétuité désespérante des peines de Fenfer. Rappelez-vous le rocher de Sisyphe, là roue d'Ixion, le festin de Tantale, le tonneau des Danaïdes. Ce rocher qui ne tombe jamais, mais qui menace toujours, cette roue qui tourne toujours sur elle-même, ce festin d'où le coupable s'approche toujours sans pouvoir jamais y toucher, ce tonneau qui ne s'emplit jamais malgré l'eau qu'on y verse toujours, voilà l'enfer et l'enfer éternel. Tous ceux qui ont lu Virgile une fois n'ont jamais oublié cette description du supplice de Prométhée qui avait voulu ravir le feu du ciel :

Jmmortale jecur tundens fœcundaque prpnis "Viscera (4).

ni ce vers d'une concision si énergique sur le malheureux Thésée, coupable du meurtre de son fils :

Sedet seternùmque sedebit Infelix Theseus (5).

(1) Phêdon, 113, 1 14. (4) Mneid., vi.

(2) Liv. X, 615. ({$) Id., ibid.

(3) Gorgias, 62o.

T)È l'enfer. 319

Ce foie qui renaît sous le bec d'un vautour, ces entrailles qui se renouvellent dans leurs propres tourments, ce réprouvé cloué sur un siège d'où il ne se relèvera jamais, n'est-ce pas là encore l'enfer et l'enfer éternel?

Lucrèce, l'impie Lucrèce, parle comme le pieux Virgile, tant la tradition de l'enfer est profonde et universelle : « Il est impossible, dit-il, de dormir tranquille, et pourquoi ? Parce qu'on est forcé de craindre après la vie des peines éternelles (1). » Après cet hommage rendu à la tradition, Lucrèce se propose d'arracher du cœur des hommes la crainte de l'enfer. Vains efforts ! entreprise cent fois commencée et cent fois rendue stérile I Dix-huit siècles après Lucrèce, Voltaire répond à un de ses disciples qui se félicitait d'avoir trouvé un argument décisif contre l'éternité des peines : « Vous êtes bien heureux, pour moi je suis bien loin de là. » Voltaire a tremblé sur son lit de mort à la pensée de l'enfer, et la mort de Voltaire a fait dire encore : « L'enfer est donc vrai. »

Rousseau, ce sophiste mille fois plus dangereux que Voltaire, n'a pas osé contredire la tradition universelle. Il a détourné la tête pour ne pas voir l'abîme, redoutant à son tour et de le sonder et de s'y perdre. « Ne me demandez pas si les tourments des méchants sont éternels, je l'ignore. » Vous l'entendez : il n'a pas eu l'audace de dire : « Je le nie, » tant il y a de force et d'autorité dans ces traditions universelles que Platon a connues, que Virgile a chantées, et qui se trouvent dans tous les sanctuaires de l'ancien

(1) De nat. deor., i, 108 ; m, 37.

320 de l'enfer.

monde, au milieu de l'idolâtrie la plus savante, comme dans toutes les forêts du nouveau, au milieu du fétichisme le plus grossier; tant il est impossible de renverser un dogme admis partout, en dépit des sens, en dépit des passions, en dépit des préjugés qui se liguent depuis tant de siècles pour le combattre. Les sens disent en vain : « Je n'ai pas vu l'enfer. » Les passions disent en vain : « Je ne veux pas y penser. » Les préjugés disent en vain : « Je ne peux pas y croire. » J'en conviens, le genre humain n'a pas vu l'enfer, le genre humain cherche à n'y pas penser, le genre humain voudrait n'y pas croire, et cependant le genre humain croit à l'enfer et à l'enfer éternel.

Après Voltaire et Rousseau, ces patriarches de l'incrédulité moderne, qui, dans leurs jours de franchise, ont déclaré ne pouvoir délivrer leur âme des terreurs de Fenfer, il ne reste plus, pour achever en trois coups de pinceau le tableau de notre siècle, qu'à choisir entre une raillerie un peu moins spirituelle que celle de Voltaire, un scepticisme un peu plus décidé que celui de Rousseau, et une science un peu plus légère que celle de ces deux hommes fameux. Quelle légèreté misérable que de jeter en passant des phrases commes celle-ci : « L'enfer est un dogme qui a fait son temps, et il est superflu de le réfuter (1). » Et cependant vous ne trouverez pas autre chose au fond des revues les plus populaires et des romans les plus en vogue, comme si pour abolir un dogme il suffisait qu'un romancier se mit à hausser les épaules ou à éclater de rire. Mais le rire dissimule mal la ter-

(1) Figuier, p. 300.

DE l'enfer. 321

rour de l'enfer ; on en rit pour se dispenser, non pas d'y croire, mais d'en trembler. Les athées et les sceptiques sont encore plus peureux. Que ne font-ils pas pour échapper à la terreur de l'enfer? Ils nient la morale, la religion, la vérité, tout jusqu'à Dieu lui-même, ils proclament le doute, ils appellent le néant. Que tout finisse avec la vie plutôt que de trouver l'enfer au delà de la vie ! Mais c'est le cri d'un homme qui s'étourdit, non pas parce qu'il ne croit pas à l'abîme, mais parce qu'il le voit s'entr'ouvrir. C'est le cri d'un malheureux qui ferme les yeux en y tombant. Ainsi retentit partout l'énergique promulgation de l'enfer éternel ; ainsi, n'importe où l'homme se jette, il ne saurait en éviter les terreurs. Ainsi, la tradition de l'enfer demeure debout dans notre siècle, malgré la raillerie, malgré le scepticisme, malgré ce qu'on appelle la science. Vous n'y pensez pas, et c'est ce qui vous rassure. Triste assurance ! car la religion vient vous dire : Vous n'y pensez pas, eh bien ! c'est ce qui m'épouvante pour votre avenir.

La religion ouvre dans l'Ancien Testament les livres des prophètes, dans le Nouveau les livres des évangélistes ; elle vous met le doigt sur la page inspirée, regardez, lisez et jugez s'il y a un enfer.

IsaïePa dit : Ils sortiront et ils verront les cadavres des violateurs de maloi, leur vie ne mourra point, leur feu ne s' éteindra point, et ils seront à jamais un objet d'horreur pour toute chair qui les verra (1). Et ailleurs : Qui de vous pourra habiter dans le feu dévorant: Qui de vous pourra soutenir les ardeurs éternelles (2) ?

[1) Is., LXYÏ, 21. (2) Is., XXXIIT, 14.

322 de l'enfer.

Daniel l'a dit : La multitude de ceux qui dorment dans la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour un opprobre qui n'aura point de fin (1).

Notre Seigneur Jésus-Clirist n'a donc pas apporté ce dogme, il l'a trouvé établi chez les Juifs comme chez les autres nations de la terre* et il n'a fait que le con* firmer par sa parole souveraine. Mais cette parole re^ tentit à toutes les pages de l'Évangile. Écoutez-lâ dans la bouche du Maître : II vaut mieux pour entrer au royaume céleste avec une seule main que d'aller avec vos deux mains en enfer, où lever qui dévore ne meurt point, où le feu quibriile ne s'éteint jamais (2). Ce Maître qui a les paroles de la vie éternelle appelle l'enfer les ténèbres extérieures (3), le lieu à jamais fermé au pardon (4), où se trouvent ceux qu'il né connaît plus (5) . Ce Maître, qui est père, ne cosse d'avertir ses enfants du péril : Ne craignez point ceuâ qui tuent le corps et quine peuvent rien contre V âme, mais craignez celui qui peut jeter le corps et Vâme eti enfer (6). Les apôtres parlent comme le Maître. Ils peignent cette seconde mort (7) qui ne finit plus, ces damnés dont la fin est toute corruption (S), ce gouffre embrasé de feu et de soufre (9), où la fumée de Irxrs tortures montenuit et jour dans les siècles des siècles{\), ces supplices éternels qu'ils endurent devant la face du Seigneur (11), cette colère dont ils ont mérité d'être 1rs

(1) Daniel., xn, i-3. (7) Joann., v, 16; Apoc, \

(2) Marc, ix, 43-44. (8) II Pet., il, 12.

(3) Matth., vin, 12; xxn, 13. (9) Apoc, xxi, 8.

(4) Id., xii. 32. (10) Id., xiv, 11.

(5) Matth. ,\iu 23. (il) // Thess., i. 9.

(6) Id., v. 29.

DE L ENFER

objets impurs (1) et qui pèse sur eux éternellement (2). Vous entendez dans ces textes réunis saint Paul, dont la raison était si haute, et saint Jean, dont le cœur était si tendre et si aimant. L'œil du grand apôtre a pénétré l'abîme, le bien-aimé disciple en a senti toute l'horreur. Croyez-en un tel maître, croyez-en de tels disciples ; il y a un enfer, et cet enfer est éternel.

Les Pères n'en ont jamais douté. Consultez-les dans l'Église grecque : là, saint Justin enseigne expressément que Dieu, par un juste jugement, a réservé aux méchants la peine du feu éternel (3) ; saint Théophile d'Antioche déclare qu'il croit en Dieu et qu'il lui obéit, pressant ceux qu'il veut convertir de croire comme lui sur la terre, de peur d'être forcés de croire quand ils seront en proie aux supplices éternels (4) ; saint Grégoire de Nysse et saint Grégoire de Nazianze, dont le nom rappelle une si parfaite communauté de doctrine dans les deux génies les plus divers que le même siècle puisse produire, décrivent dans leurs traités, avec une égale horreur, le feu qui ne s'éteint jamais, le ver qui ne meurt point, la tristesse qui ne saurait finir (5;. Seul, parmi les Pères de l'Église grecque, Origène a méconnu le dogme catholique, mais l'Église universelle, assemblée en concile à Constantinople, a condamné son erreur et xengé l'intégrité de la foi (G). Consultez les Pères dans l'Église latine ; Tertullion, dans l'apologie qu'il fait de la doctrine chrétienne, dit

(1) Rom., ix, 31. (5) S. Greg. Naz., oral, xl, 36.

(2) Joann., m, 3G. —s. Gregor. Nyss., de Pauperi-

(3) Apoc, i, 28; Id., n, 2. bus amandis, orat. i; de Beali-

(4) Ad Antylochum, iib.i,14. tiifl», orat. m.

• (0) Labbe, Canoil.j i. v,i>. 43o.

324 de l'enfer.

nettement aux païens : « Pour nous, notre innocence est notre seule préoccupation. La grandeur du supplice, qui ne sera pas seulement de longue durée, mais éternel, nons fait craindre, non pas un proconsul, mais Dieu, que doit craindre celui-là même qui juge des hommes qui le craignent (1).» Enfin, il faut entendre comment saint Augustin entend qu'on prêche et qu'on explique sur ce sujet la parole de Dieu : « L'Église, dit-il, n'a jamais pu souffrir l'opinion qui promet au démon sa purification et sa grâce, même après de longs et rigoureux supplices.... On ne saurait trouver de raison plus juste et plus évidente de cette vraie et immobile créance, que la piété maintient, sinon que l'autorité de l'Écriture affirme que Dieu m leur a point pardonné. S'il en est ainsi, comment soustraire à l'éternité de cette peine, après un temps quelconque, ou tous les hommes, ou quelques hommes,! sans énerver la foi qui établit Féternité du supplice des démons ? Si, en effet, ceux à qui l'on a dit : Retirez-^ vous de moi, maudits, allez aux feux éternels préparés pour le démon et pour ses anges, doivent tous, oti plusieurs, n'y point demeurer à jamais, quelle raison de croire que le démon et ses anges y demeureront toujours ? Est-ce que par hasard une sentence prononcée par Dieu sera vraie pour les anges, fausse pour les hommes? Ainsi serait-il sans doute si les conjectures des hommes prévalaient sur la parole de Dieu ; or, cela étant impossible, au lieu de disputer contre Dieu, obéissez plutôt, pendant qu'il en est temps, au commandement divin, vous qui voulez échapper au

• 1) Apolog. xl y.

de l'enfer. 325

supplice éternel : Divino intonante prœcepto, non disputandum, sed obediendum (1). »

Oui, Dieu parle, Dieu fait parler sa foudre par la conscience, par la tradition, par la religion. Cette parole, ce n'est pas vous qui l'étoufferez ; cette foudre, ce n'est pas vous qui l'éteindrez. Il y a des siècles de siècles qu'elle a creusé l'enfer en foudroyant les anges rebelles. Elle roule, elle tonne, elle éclate encore sur notre siècle, notre siècle l'entendra comme tous les siècles à venir. Courbons la tête et apprenons à l'éviter, en écoutant qui sont ceux qu'elle menace et qu'elle peut atteindre: Divino intonante prœcepto, nondisputandum, sed obediendum.

IL II y a donc un enfer et un enfer éternel, il n'en faut pas douter. Y aura-t-il des hommes condamnés à l'enfer ? Seconde question aussi redoutable que la première. Seconde réponse aussi ferme, aussi nette, aussi claire, aussi clairement indiquée que la première dans l'Évangile. Prenez l'Évangile de saint Matthieu, lisez le chapitre vingt-cinquième, représentez-vous, ce texte à la main, le dernier jugement, la séparation des justes d'avec les pécheurs : à droite les justes, à gauche les pécheurs, le Roi de gloire bénissant les justes et maudissant les pécheurs : Venez, dira-t-il aux justes, venez prendre possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde. Retirezvous de moi, maudits, dira-t-il aux méchants, et allez au feu éternel quia été préparé à Satan et à ses anges. Il y aura donc des damnés, puisque leur sentence est

(1) CMt. DeL hh. XXI, 23.

Y. F. 1rJ

326 de l'enfer.

déjà écrite, leur supplice marqué, leur condamnation éternelle prononcée par la bouche de Dieu même. Et afin que nous sachions que la sentence ne souffrira ni appel ni sursis, après le récit de ce dernier jugement, l'exécution ne se fait pas attendre, car Jésus-Christ ajoute, et cette parole se vérifiera comme le reste: Les méchants iront dans les supplices éternels, les justes dans r éternelle vie. Ibunt hi in supplicinm œternum, justi autem in vitam œternam. Voilà les derniers mots du chapitre de saint Matthieu. C'est sur ce verset que l'histoire du temps finit et que l'histoire de l'éternité commence pour ne plus finir.

Il y aura donc des hommes condamnés à l'enfer; mais quels seront ces hommes ? Ici le mystère redouble de rigueur et d'épouvante. Quels seront ces hommes ? Question redoutable, plus redoutable que jamais quand on veut la creuser, et sur laquelle je ne veux entendre et citer que l'Écriture, rien que l'Écriture, mais toute l'Écriture.

Voici d'abord un arrêt capable d'effrayer une foule innombrable. Saint Paul déclare dans sa première épître aux Corinthiens, chapitre vie, verset 9e, quewt les fornicateurs, ni les adultères, ni les voleurs, ni les avares, ni les calomniateurs, ni ceux qui adorent les idoles, n'entreront dans le royaume des deux. Qui oserait s'élever contre cette sentence? Qui oserait demander que Dieu laissât impunis les attentats commis contre la religion, l'honneur, la nature et la société? Ne dites donc plus à la vue des scandales : « J'ai envié le sort des pécheurs, la fortune les comble, l'orgueil les environne, la volupté les enivre. » Ils seront un jour dans les tortures comme ils sont aujour-

4 de l'enfer. 327

d'hui dans les délices, ces oppresseurs des pauvres, ces usurpateurs de la gloire, ces âmes fières et vaines qui s'applaudissent de leurs succès dans le vice, ces riches engraissés de la substance d'autrui, ces voluptueux qui n'ont possédé la liberté que pour choisir le désordre, la raison que pour exceller dans le mal, un cœur que pour le livrer aux passions, un corps que pour en faire leur dieu; ces fanfarons de l'impiété et de la débauche qui se disputent l'un à l'autre, à force de crimes, la palme de la perversité, comme s'ils n'avaient eu une religion que pour la maudire, une patrie que pour la déshonorer, une famille que pour la perdre, des concitoyens, des ouvriers, des domestiques, des frères, des enfants, que pour les immoler à leur malignité et à leurs scandales. Ah ! s'ils ne font pas une sincère pénitence avant de mourir, ils seront, j'en atteste l'Apôtre, bien justement bannis du royaume des cieux, ils seront jmaudits, ils seront damnés, ils seront livrés à un opprobre éternel, et quand ils prendront possession de leur héritage, les Satan, les Gain, les Judas, tous les rois de l'enfer, se levant pour les recevoir de leurs trônes de feu, les salueront avec cette voix que le prophète Isaïe a entendu monter du fond de l'abîme : Comment es- tu tombé des deux, à toi qui disais dans ton cœur: Je suis semblable au Très-Haut, et rien ne peut m' égaler. Comment es-tu devenu semblable à nous ? Est-ce là celui qui troublait la terre, qui était craint, flatté, adoré et servi ? Son cadavre exhale la pourriture et son âme est devenue la proie de V enfer (1). Et la voix

(i) l8„ XIV, 12.

328 DE l'enfer.

de la justice, s'élevant au-dessus de ce concert satanique, fera retentir pour toute réponse ces effrayantes paroles : Ite, maledicti, in ignem œternum (1).

Y aura-t-il encore d'autres victimes de l'enfer? Consultez l'Écriture, elle vous répondra par un cri perçant. Ce cri s'élève du fond de l'abîme, c'est Jésus- Christ lui-même qui nous l'apprend : Crucior in hâc flamma : je suis tourmenté par les flammes. Ce cri, vous le trouverez au xvie chapitre de saint Luc, verset 24e. Ce cri, Massillon le répète, puis il ajoute : « Quels sont les crimes qui ont creusé à ce malheureux le séjour où il est enchaîné et allumé le feu vengeur qui le dévore ? Est-ce un oppresseur de la veuve . et de l'orphelin ? A-t-il trempé ses mains dans le sang, de ses frères ? A-t-il souillé sa vie par des adultères et des profanations ? » Non, mes frères, ce fut un hon-j nête homme selon le monde, et l'estime des hommesj ne lui manqua jamais. On enviait son sort, on le corn-, blait de louanges, il s'enivrait lui-même de biens eti de délices. Mais, je le dis pour la honte du riche sans entrailles, il laissa mourir de faim le juste Lazare, l'ami de son Dieu, et c'est pourquoi il expie mainte-! nant dans les flammes son insensibilité dédaigneuse et cruelle. Écoutez ce dialogue qui se tient entre le ciel et la terre. Le mauvais riche se tourne vers Abraham qui a reçu Lazare, il l'implore : Mon père,s'écrie-Ml, ayez pitié de moi, envoyez-moi Lazare, pour qu'il trempe dans Veau V extrémité de son doigt et qu'il rafraîchisse ainsi ma langue altérée et brûlante, car je suis tourmenté dans ces flammes. Voilà

(1) Matih.,Xxsrf 41.

DE l'enfer. 329

l'enfer. Mais Abraham lui répond : Il y a pour jamais un grand abîme entre vous et nous, de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous ne le peuvent, comme on ne peut passer ici du lieu où vous êtes. C'est donc fini, l'enfer sera éternel pour le riche insensible, et c'est par lui que commence l'explication de l'éternelle malédiction : lte\ maledicti, in ignem œlernum. Y aura-t-il encore d'autres victimes de l'enfer? 0 mon Dieu î je tremble en songeant à la rigueur de vos jugements; mais il me faut bien lire à ce peuple l'Évangile, tout l'Évangile. Encore une page ; écoutez la parabole des talents, écoutez le sort du figuier stérile. Un serviteur paresseux avait enfoui son talent au lieu de le faire valoir. C'était là tout son crime, et Jésus-Christ le damne pour son indifférence. Tels sont les hommes, si communs de nos jours, qui, après avoir reçu le don précieux de la foi, négligent de le faire valoir par leurs œuvres. Leur bouche ne blasphème point le nom du Seigneur, mais leur cœur est loin de lui. Ils ne suscitent aucune persécution contre l'Église ni contre ses saints, mais on ne les voit jamais dans l'assemblée des fidèles, et ils rougiraient de fléchir le genou sur le pavé de nos temples. Le trésor de l'instruction chrétienne avait été remis entre leurs mains dans les jours de leur jeunesse; mais ce trésor n'a point fructifié. Ils l'ont caché, ils l'ont enfoui, ils l'ont oublié, ils en ont méconnu le prix. Voici le maître, il appelle son serviteur et il lui demande compte de son talent. Ah ! mon frère, si vous mouriez dans cet état, que je craindrais pour vous la réprobation éternelle ! C'est encore l'Évangile qui prononce votre arrêt : Chassez ce serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres

330 de l'enfer.

extérieures, là où sont les pleurs et les grincements de dents (1). Vous seriez donc dépouillé de vos biens* exclu du ciel, jeté en enfer : Ite, maledicti, in ignem œternum : Allez, maudits, dans les feux éternels.

Y aura-t-il encore d'autres victimes de l'enfer ? Je me le demande en frissonnant, sans séparer mon sort du vôtre, et en me mettant dans les dispositions où je souhaite que vous entriez : croyez-vous que le démon ne compte point d'esclaves parmi le petit nombre de chrétiens qui pratiquent encore leurs devoirs religieux? L'Évangile nous répondra. Écoutez ce passage du xxe chapitre de saint Matthieu : « Le père de famille fit un jour un grand festin, et il y invita ses amis. A l'heure du repas, il entra dans la salle des noces, et remarquant un convive qui s'était présenté sans être revêtu de la robe nuptiale, il ordonna à ses serviteurs de le saisir, de l'emporter, de lui lier les pieds et les mains, de le jeter dans les ténèbres extérieures, an milieu des pleurs et des grincements de dents (2). » Encore les ténèbres et les pleurs ! Encore l'enfer ! Quel exemple ! Quelle sentence ! Quel châtiment. A l'aspect de cette table dressée dans le lieu saint, à l'approche de ces solennités dans lesquelles vous viendrez participer au corps et au sang de Jésus-Christ, est-il besoin de vous dire que, sans une confession sincère et un sincère repentir, vous.vous exposeriez à vous incorporer, par une communion sacrilège, l'arrêt de votre propre condamnation? Vous seul, ô mon Dieu, connaissez le fond des cœurs; mais s'il ne nous est pas permis de les pénétrer, nous savons du moins

(1) Matth., xxv. 30. (2) Mdtth., xxn, 13.

de l'enfer. 331

Èffte, par la réception indigne et hypocrite du pain des anges, nous attirerions sur notre tête les anathèmes de votre loi. Il ne nous servirait dé rien de nous mêler ici à la troupe des convives, car, au jour de vos vengeances, vous distinguerez assez ceux qui ne porteraient pas la robe nuptiale, vos anges les sépareront à votre voix, et les paroles de l'Évangile s'accompliront sur eux : Ite, maledicti, in ignem œternum.

Est-il, est-il encore des victimes pour l'enfer? Ah! il me faut bien vous le répéter, puisque l'Évangile nous l'apprend. Ce vingt-cinquième chapitre de saint Matthieu dont le dernier verset est si terrible, débute par l'allégorie de dix vierges. Il y eut, parmi les dix vierges qui allaient à la rencontre de l'époux, cinq imprudentes qui oublièrent d'entretenir la lampe de la vigilance chrétienne. L'époux arriva pendant leur sommeil, et, quand elles se présentèrent, vous savez par quelles paroles il accueillit les vierges tardives : Je ne vous connais pas : nescio vos (1). Ainsi les justes eux-mêmes manquent quelque'fois de prudence et de fidélité. Une négligence, légère d'abord, puis plus délibérée et plus coupable, indispose, blesse, irrite pou à peu le cœur du Seigneur. On franchit, sans s'en apercevoir, les limites qui séparent les fautes légères des fautes mortelles. On s'endort dans le crime, la mort passe et jette ces victimes éperdues entre les mains d'un Dieu vivant et irrité. 0 illusions de la conscience, c'est alors, mais trop tard, qu'il faut vous déposer pour toujours. Le masque de la vertu tombe

(1) Màm., x*v, 1-12,

332 DE LENFEll.

au tribunal suprême. Ces sépulcres blanchis avaient toutes les apparences de la vie ; au fond, ce n'était que pourriture et corruption. Ces justes déchus meurent avec les secours de l'Église; mais ces secours, qui en sauvent tant d'autres, ne font que hâter leur perte. On exalte leurs vertus d'emprunt, ou tresse sur leur tombeau de brillantes couronnes, on entoure leur dépouille mortelle de larmes, d'encens et de prières, et pendant que les hommes, si faciles à tromper, continuent par de vaines louanges la mémoire de cette longue hypocrisie, l'âme du pécheur se réveille éperdue et tremblante au bruit de ces foudroyantes paroles : « Je ne vous connais pas : nescio vos; allez, maudits, au feu éternel : ite, maiedicti, in ignem œternum. »

Ces menaces, ces exhortations, ces paraboles, que sont-elles autre chose, sinon des traits de l'inépuisable miséricorde du Seigneur à notre égard? Mais à côté de ces figures, il y a dans l'Évangile un fait éclatant, décisif, irréfutable : c'est la damnation de Judas. Ce disciple avare, perfide, hypocrite, avait entendu de la bouche de son divin Maître tout ce que je viens de vous dire : rien ne l'a retenu. Au moment où il conçoit le dessein de livrer son maître, Jésus l'avertit encore. Jésus lui dit en le regardant parmi les douze : Vous n'êtes pas tous purs : Mundi estis,sednon omnes. Jésus prophétise le crime de Judas, que David avait déjà prophétisé lui-même : Un d'entre vous me trahira : Unus ex vobisme tradet.ièsus menace Judas du châtiment : Malheur à celui par qui le fils de V homme sera trahi! Vœhomini illiper quem filius hominis tradetur. Jésus désigne Judas du regard, du geste et de la voix :

de l'enfer. 333

Celui qui porte maintenant la main au plat avec moi, c'est celui-là qui me trahira : Qui mecum intendit manum in paropside, ipse me tradet. Le sacrilège est consommé, la trahison ne l'est pas, et quand le traître amène sa troupe au jardin, Jésus l'appelle encore son ami : Amice, ad quid venisti (1)? Voilà jusqu'où va sa bonté. Il le terrasse et l'abat sous sa main. Voilà jusqu'où va sa puissance pour rendre cette bonté plus sensible encore. N'importe, Judas consomme sa trahison comme il a consommé son sacrilège, et après ce sacrilège, après cette trahison, quand il pourrait se repentir encore, il se désespère, il se damne lui-même, il se pend, il tombe de l'arbre qui lui sert d'échafaud dans l'abîme qui sera désormais son séjour et son séjour éternel, car l'anathème du dernier jugement pèse tout entier sur sa tête : Ite, maledicti, in ignem œternum.

Tout est dit. J'ai épuisé l'Évangile, eten fermant celivre divin, je vous demande, je me demande à moimême si nous voulons être le mauvais riche, le serviteur paresseux, le figuier stérile, le convive indigne, la vierge folle, le traître Judas.

Tout est dit, mais il faut remercier Dieu de nous avoir ainsi avertis, prévenus, mis en garde contre l'avarice, l'indifférence, l'hypocrisie, la tiédeur et la trahison.

Je finis, mais je finis en bénissant Dieu de nous avoir enseigné le dogme de l'enfer et de nous avoir appris à trembler en l'étudiant. L'enfer existe, c'est un mystère d'amour encore plus que de justice; l'en-

(1) Matth., xxvi, 50.

334 de l'enfer.

fer nous menace, c'est une menace d'amour encore plus que de terreur. Non, il n'a pas suffi à l'Homme- Dieu de monter sur sa croix et d'y mourir. Il a voulu, dans sa bonté inépuisable, ouvrir à nos regards, à côté de cette croix, un abîme capable d'effrayer notre indocilité et notre ingratitude. C'est pourquoi ceux qui ne veulent pas croire et aimer au pied de la croix, regarderontpeut-être d'un œil ému, d'un cœur effrayé, cet abîme de l'enfer, où le sang de l'Homme-Dieu n'est pas descendu et où il n'y a pas de rédemption à espérer. Ils reculeront peut-être devant ce feu, ces remords, ces pleurs, ces grincements de dents, cette sentence de réprobation, cette éternité de supplices .Parlez, mon Dieu, parlez encore, effrayez-nous, déconcerteznous, troublez-nous, faites retentir vos oracles audessus de nos têtes, éclairez à tout prix ce siècle perdu par sa fausse sagesse et sa pitoyable ignorance, ce siècle qui croit encore à l'enfer, mais qui l'a oublié. Ramenez-nous par la crainte dans les bras de la miséricorde, donnez-nous de penser à l'enfer jusqu'à ce que nous ayons mérité le ciel.

QUATORZIÈMECONFÉRENCE.

L'enfer existe: pour affirmer ce dogme, nous avons interrogé la morale, la tradition, l'Église.

L'étude de la loi morale nous a fait voir l'enfer comme la peine inévitable imposée, dans l'autre vie, à ceux qui ont obstinément violé jusqu'à la fin les devoirs de la vie présente.

L'étude de la tradition démontre que les peuples civilisés comme les peuples barbares ont cru à l'enfer, la philosophie la plus brillante rend témoignage à ce dogme aussi bien que la poésie la plus pure, l'incrédulité n'a pas réussi à bannir du cœur de l'homme les terreurs de l'éternité malheureuse, et les railleries des sceptiques modernes ne sont qu'une pitoyable ressource pour échapper à l'examen de la question.

L'étude de la religion a rendu cette démonstration évidente, car le dogme de l'enfer est écrit dans toutes

330 DES peines m: l'enfer.

les pages de l'Ancien et du Nouveau Testament; les prophètes l'ont enseigné avant Jésus-Christ ; Jésus- Christ l'a confirmé par sa parole et l'a enseigné à son tour aux apôtres ; les apôtres l'ont transmis aux Pères de l'Église grecque et de l'Église latine; et dans ces deux Églises l'autorité des symboles et des conciles a mis le sceau à ce divin enseignement.

Il y a donc un enfer, mais à qui appartient-il de redouter l'enfer ? Seconde question,sur laquelle je vous ai lu l'Évangile, rien que l'Évangile, tout l'Évangile. L'Évangile menace de l'enfer les voleurs, les adultères, les avares, les riches sans entrailles, le chrétien indifférent, les profanateurs du corps et du sang de Jésus-Christ, les vierges folles : ce sont là des menaces, des paraboles, des figures ; mais il y a dans l'Évangile quelque chose de plus, c'est l'histoire du sacrilège, de la trahison, du désespoir et de la damnation de Judas. Après avoir lu cette histoire, il faut conclure en toute rigueur et dire : oui, il y a un enfer, oui, il y a des damnés.

Telle est la réponse que nous avons faite aux deux premières questions qui se présentent sur ce terrible sujet. J'entre un peu plus avant dans la matière et je viens vous entretenir des peines de l'enfer. Quelle en est la rigueur ? Quelle en est la durée ? Voilà tout l'objet de cette conférence.

I. Il est de foi que ceux qui meurent en état de péché mortel sont damnés et que cette damnation entraîne des peines qui ne finiront jamais. Quelle est la nature de ces peines ? L'Église ne l'a point défini, elle se borne à enseigner que ces peines sont terribles.

La théologie eu distingue deux sortes, la peine du sens et la peine du dam, la peine positive et la peine négative,l'unequi affecte Pâme par la réunion de tous les maux, l'autre, plus terrible encore, qui l'affecte par la privation de tous les biens.

L'enfer est la réunion de tous les maux. Je vais vous lire là-dessus l'Écriture et les Pères, et je me garderai bien d'y ajouter un seul mot.

Les réprouvés sont dans d'éternelles et épaisses ténèbres ; ils habitent l'abîme profond et la nuit de la mort (1). Voilà leur séjour. C'est David qui le peint sous cette affreuse image.

Les réprouvés sont en proie à un feu qui ne s'éteint point. Ce feu a été allumé par la colère de Dieu, et il brûlera jusque dans les entrailles de l'enfer (2). Ce feu est mêlé de fumée et de soufre. Ce feu s'élèvera dans les siècles,et il ne laissera de repos ni le jour ni la nuit à ceux qui auront adoré la bête et son image et qui auront porté le caractère de son nom (3). Vous venez d'entendre saint Jean.

Les réprouvés ne sont pas seulement dans le feu, ils y sont ensevelis, c'est Jésus-Christ qui nous l'affirme : Sepultus est in inferno (4).

Méditez ces terribles vérités, dit saint Augustin, et opposez ce feu de l'enfer aux flammes de la passion et de la cupidité qui vous tourmentent en cette vie. Le feu de la vie présente saisit les objets qu'il reçoit et les consume; mais le feu de l'enfer, une fois qu'il

(1) Psalm. xl vm, 20; id. (3) Apoc, ix, 17; xiv, 10-12. lxxxvii,7. — Lament., m, 6. (4) Luc, xvi, 22.

(2) Deut., xxxil, 22.

a saisi les damnés, les tourmente toujours et les conserve en entier pour le châtiment. On l'appelle un feu inextinguible, non-seulement parce qu'il ne s'éteint jamais,mais parce qu'il ne tue et ne détruit point ceux qu'il consume. Aucune langue,aucune parole ne peut ni faire comprendre ni expliquera puissance de cette peine et de ce feu(l).

Saint Augustin dit ailleurs : « Quel sera ce feu et en quelle partie de l'univers doit-il s'allumer? Je crois que personne ne le sait si l'Esprit divin ne le lui révèle (2). » C'est pourquoi les Pères sont partagés sur la question de savoir si le feu de l'enfer est un feu matériel ou un feu métaphorique. L'opinion communément reçue est que le feu de l'enfer est un feu matériel, mais l'Église ne le décide point, l'Église ne vous oblige point à le croire. N'allez pas vous réfugier dans la pensée que ce feu n'est qu'une image pour le redouter un peu moins. 0 misérable refuge! Comme si le feu allumé par les mains de Dieu devait être moins redoutable que le feu allumé par les mains de l'homme ; comme si le feu qui ne s'éteint pas devait moins nous effrayer que le feu qui s'éteint ; comme si le feu de la terre et du temps pouvait être autre chose qu'une pâle image du feu de l'éternité ! Eh bien ! je vous laisse votre opinion,puisqu'elle vous est chère. mais je vous le déclare, elle m'épouvante bien plus qu'elle ne me rassure. Mettons que ce feu dont parle l'Évangile n'est qu'une figure empruntée à la langue de l'homme, mais souvenons-nous que la figure est mille fois moins terrible que la réalité.

(1) Serm, clxxxi. (2) Civil Dei, lib. xx, 13.

Dans ce feu qui brûle toujours, un ver qui ne meurt jamais : le mot est de Jésus-Christ (1).

Avec ce feu, avec ce ver, un pleur inextinguible, c'est encore Jésus-Christ qui parle (2).

Avec ce feu, ce ver, ce pleur, un étrange, un affreux grincement de dents ; je cite encore les paroles mêmes de Jésus-Christ : Ibi erit fletus et stridor dentium (3).

A la vue de ce ver rongeur, saint Bernard s'épouvante et s'écrie : « Le ver rongeur qui ne meurt point, c'est le souvenir du passé. Ce ver prend possession de l'âme par le péché, ou plutôt il y nait avec le péché lui-même, il s'y attache fortement, et jamais il ne quittera le réprouvé. Il ne cesse pas un seul instant de ronger la conscience, il rassasie sa faim dans cet aliment impérissable, il perpétue par là son existence (4). »

Imaginez-vous maintenant, si vous 1-e pouvez, ce que peut être cette assemblée affreuse formée par des réprouvés que dévore le même feu, que torture le même remords, qui versent les mêmes pleurs et qui s'animent les uns contre les autres avec les mêmes grincements de dents.

C'est l'ivraie mise en gerbes pour être brûlée, selon l'ordre de Jésus-Christ (5).

C'est un amas de paille que la flamme dévore et qui n'est jamais réduit en cendres (6).

C'est une geôle où les fugitifs de Féternelle Provi-

(i) Marc, ix, 43. (4) Lib. v de Consid.

(2) Mattli., xxn, 13. (5) Matth., vin, 30.

(3) lé., ibid. (6) Ecoles., XXI, 10.

deuce sont liés entre eux comme par les ténèbres d'une longue nuit et enfermés dans les demeures du désespoir (1).

Quelles chaînes que ces chaînes rougies dans un feu qui ne s'éteint point et trempées de ce pleur qui ne tarit jamais î Quelles chaînes que ces chaînes où mordent les damnés avec ces grincements de dents que l'Évangile nous signale et nous fait entendre.

Quelle compagnie propre à redoubler F horreur de ces horribles supplices ! Les démons remplissent le rôle de bourreaux ; les réprouvés s'accusent, se maudissent et s'entre-déchirent ; les échos de l'abîme redisent ces accusations avec une implacable fidélité et tous les réprouvés, liés les uns aux autres par les chaînes du même supplice, frémissent d'une commune agitation, jusque dans les divers degrés qui marquent l'inégalité de leur crime et de leur châtiment.

Quel que soit ce degré, la peine du sens sera donc pour tous réelle, affreuse, épouvantable. Le feu brûlera, mais il ne consumera pas. Le pleur éclatera, mais il, ne tarira pas. Le grincement de dents fera frissonner, trembler, frémir; tout le corps en sera ébranlé, toute Tâme en sera saisie ; mais le frisson, le tremblement, le frémissement, n'auront ni trêve, ni relâche, ni merci. Quelle est la nature de toutes ces peines ? Encore une fois, je l'ignore, mais c'est précisément cette ignorance même qui me glace et qui m'épouvante. Tout ce que je sais, tout ce qu'il vous est ordonné d'en croire, tout ce qu'il est permis à un pauvre prêtre d'en dire, c'est que les peines de l'enfer sont terribles, jnais ce

(1) Sap.f xvii, 2, 17.

n'est rien encore en comparaison de la plus terrible de toutes, qui est la perte de tous les biens dans la perte d'un seul bien, la privation de Dieu.

Cette privation, toute spirituelle et toute intérieure, que les théologiens appellent la peine du dam, suffirait à elle seule pour constituer le supplice de la damnation éternelle. Elle emporte, en effet, le renversement de toute la nature, parce qu'elle sépare à tout jamais l'homme de sa fin suprême. L'homme, en perdant Dieu, a perdu tout ce qui est beau, tout ce qui est, bon, tout ce qui est parfait, il a perdu le bonheur, et c'est pour le bonheur qu'il a été créé. Son âme, affamée du bonheur, en avait poursuivi ici-bas la fragile et décevante image avec une fureur incroyable. Elle l'avait cherché dans la fortune, dans l'étude, dans le plaisir, elle ne l'avait ni goûté longtemps, ni pleinement senti ; mais, malgré ses déceptions, elle le cherchait encore loin de Dieu, elle le cherchait toujours dans le péché. C'était déjà son malheur, mais elle ne le comprenait pas. Les objets sensibles l'amusaient, la nature lui donnait encore certaines jouissances, elle s'étourdissait dans l'ivresse, elle y perdait le sentiment de sa misère, et, prenant la créature pour le Créateur, la terre pour le ciel, le temps pour l'éternité, elle demeurait éprise jusqu'à la folie de l'image qui passe et.de l'éclat qui ne dure qu'un jour. Mais, quand l'image de la vie est passée, quand l'éclat de la créature s'est évanoui, qu'est-ce que le méchant au delà de la mort, sinon un insensé qui s'est jeté dans la mer profonde pour saisir les étoiles réfléchies par le vaste miroir des eaux, et qui n'a rencontré que l'immensité de l'abîme. Plus de lueurs trompeuses.

plus de vaines espérances, plus d'illusions coupables. Le coupable, une fois au fond de l'abîme, se réveille en pleine connaissance, avec la soif ardente du bonheur pour lequel il était fait et qu'il a perdu pour toujours.

Cette soif qui le dévore ne se trompera plus désormais d'objet, et cet objet sera toujours le même. CetfS objet, c'est Dieu : cette soif inaltérable, c'est la soif de voir Dieu ; cet incurable désespoir, c'est la certitude de ne voir jamais Dieu. Gomme la possession de Dieu est pour les élus la source de toute félicité, ainsi pour les damnés la perte de Dieu est la source de tous lesl malheurs. Par là on peut dire que si le pécheur est en • enfer, l'enfer lui-même est dans le pécheur. Plus lepécheur s'est éloigné de Dieu pendant sa vie, plus il est désespéré de ne pas le posséder après sa mort. Les créatures qui avaient distrait sa pensée de cette séparation fatale, loin d'être encore pour lui une source d'amusement ou de jouissance, deviennent contre lui les instruments de la justice souveraine e8 ne font qu'ajouter à sa disgrâce' éternelle. Toutes les créatures, en effet, servent la vérité et la justice, et il faut que tout rentre dans Tordre, même en enfer. C'est pourquoi l'enfer tout entier fait sentir au damné la perte qu'il a faite de son Dieu et l'impossibilité absolue de le retrouver jamais. La foi, qu'il a étouffée dans son âme, se réveille avec une énergie qu'il n'avait jamais connue. Il croit enfin, mais il croit à In manière des démons, car les démons croient, mais ils tremblent : Dœmones credunt et contremiscunt (1). SI I

(1) Jacob., ir. 19.

DES TEINES DE L'ëNFER. 343

garde le silence, la pensée du Dieu qu'il a outragé et qu'il a perdu le poursuit dans ses rêveries ; s'il ouvre la bouche, c'est pour s'accuser lui-même avec l'accent de la foi la plus vive : Dœmones credunt et contreraiscunt. Il tremble, il soupire, il pleure sous le poids de la foi qui l'oppresse, et cette foi retombe sur ellemême comme un poids qu'on soulève inutilement par un effort qui le rend encore plus lourd : Dœmones credunt et contremiscunt. Il tend les mains vers le ciel, mais le ciel lui montre un Dieu irrité, et ses maîns se tordent à l'aspect du Dieu qu'il y rencontre : Dœmones credunt et contremiscunt. Ses yeux s'élèvent avec l'égaremeut du désespoir mêlé à l'expression d'une prière inutile ; un regard de Dieu les embrase d'un feu plus cruel mille fois que le feu de l'enfer : Dœmones credunt et contremiscunt. Il s'irrite contre sa foi, et sa foi croît avec sa fureur. Il se roule dans ses propres horreurs; ce sont les horreurs d'une éternelle foi : Dœmones credunt et contremiscunt.

Il me faut vous dire ici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante pour les hommes de notre siècle. Je les vois s'appliquer à bannir Dieu de leur pensée, de leurs sentiments, de leur langage. Les uns en nient l'existence : les autres, en admirant les ouvrages du monde, n'osent pas prononcer le nom de leur auteur; plusieurs ont entrepris de le chasser de la terre : ils entendent vivre, agir, gouverner sans lui, le mettant hors la loi, hors la société, ou comme un témoin dangereux, ou comme un rouage inutile à la marche des affaires, ou comme un être imaginaire dont il ne reste plus qu'à effacer la dernière trace dans l'esprit désormais plus éclairé du genre humain. On dit que les

hommes réussissent dans cette criminelle entreprise, et le nom de Dieu, autrefois si populaire, est maintenant inconnu aux uns, oublié des autres, méprisé de plusieurs, relégué dans l'ombre des écoles attardées ou dans les assemblées religieuses que la superstition domine encore. Ah ! si ces prétentions sont vraies, quel enfer se prépare la génération perdue par ces folles doctrines ! Quel supplice, plus cruel encore que ceux des générations précédentes ! Quel réveil terrible de la foi opprimée ici-bas par le blasphème, le doute et l'incrédulité î Elle verra, cette génération perverse, ce que c'est que d'avoir nié Dieu effrontément, le jour où l'on tombe en enfer loin de ce Dieu vivant et irrité. Qui pourra se faire une idée des tortures qui l'attendent ! Ces modernes blasphémateurs s'élanceront vers le ciel plus haut que les impies n'y sont jamais montés : ils seront repoussés en enfer plus bas que les impies n'y sont jamais descendus. Yous avez vu l'Océan, soulevé jusqu'au fond de ses abîmes, monter, monter encore, franchir les nues, escalader les cieux. Voilà l'image de cette impiété nouvelle le jour où elle s'élèvera de l'abîme pour monter vers Dieu comme vers son centre. Mais l'Océan a beau monter, il faut descendre, descendre encore, jusqu'à ce que la vague se brise et que l'écume de la tempête expire sur le grain de sable. Ainsi Dieu repoussera, brisera, écrasera ces impies; il les réduira à rentrer en eux-mêmes avec une rigueur proportionnée à leur audace. Plus ils ont nié la lumière et plus ils la verront; mais plus ils l'auront vue et plus ils demeureront accablés de ténèbres. Ils passeront des ténèbres à la lumière et de la lumière aux lé-

nèbres avec une foi plus cruelle pour eux que celle des siècles passés. Ils rouleront d'abîme en abîme et d'horreur en horreur avec un mouvement plus rapide, et pour avoir été dans notre siècle de vrais démons acharnés à la ruine éternelle des âmes, ils en trembleront, comme les démons, d'une éternelle foi pendant des siècles sans fin : Dœmones credunl et contremiscunt.

IL L'immortel archevêque de Cambrai avait entrepris la conversion du chevalier de Ramsai, et ses douces paroles, ses arguments irrésistibles, avaient amené ce déiste à des convictions presque entièrement chrétiennes. Il lui restait encore un doute, mais un seul, et il s'imaginait, avec une touchante candeur, que l'Église lui ferait volontiers une concession. « Je crois, disait-il, que jamais l'Église n'enseignera des erreurs dangereuses ou condamnables, mais ne peutelle pas tolérer des erreurs innocentes, parce qu'elles sont utiles et même nécessaires dans la faiblesse présente de la nature humaine. Telle est l'opinion sur l'éternité des peines. Laissez-moi croire que tôt ou tard tous les êtres reviendront à l'ordre, laissez-moi cette seule idée, je vous abandonne tout le reste. —Non, non, lui répondit le grand archevêque, je ne veux vous laisser aucune ressource contre le sacrifice de l'esprit. Encore un moment , et tout sera dévoilé. Dieu justifiera sa conduite. Nous verrons que sa sagesse, sa justice, sa bonté, sont toujours d'accord et inséparables (1). » Le chevalier se rendit, rentra dans

(1) Entretiens de Fênelon et de M. de Ramsai sur la vérité de la

religion.

le sein de l'Église et écrivit lui-même le récit de sa conversion.

Je pourrais vous dire comme Fénelon : Sacrifiez vos répugnances sur la question de 'l'éternité des peines, ce sacrifice ne sera pas long, car dès que vous arriverez de l'autre coté de la vie, tout sera dévoilé. Mais il ne nous faut pas renoncer à entrevoir par de solides raisonnements cet accord entre la sagesse, la justice et la bonté de Dieu, qui nous sera révélé un jour. Il nous faut surtout ôter à l'homme toute illusion. Je viens donc débattre entre Dieu et l'homme la grande question de l'éternité des peines ; je viens vous dire : N'attendez rien de Dieu, car sa sagesse, sa justice, sa bonté, sont d'accord pour maintenir les peines éternelles ; n'attendez rien de vous-mêmes, car vous ne pourrez ni être anéanti, ni vous repentir, ni obtenir grâce. Douter de l'éternité des peines, c'est ne connaître ni Dieu ni l'homme, c'est faire de Dieu un homme et de l'homme un Dieu.

C'est méconnaître Dieu, en qui toutes les perfections sont infinies et par conséquent égales. Dieu est à la fois infiniment sage, infiniment juste, infiniment bon, et ces trois attributs, bien loin d'être inconciliables, ne peuvent être ni séparés l'un de l'autre, ni contredits l'un par l'autre, ni exaltés ou abaissés aux dépens l'un de l'autre. La sagesse divine n'est pas, comme celle de l'homme, toujours courte par quelque endroit, mais elle atteint toujours sa fin. La justice divine ne saurait être jugée avec la mesure de la notre, car, selon l'expression de Montaigne, « pour la dignement imaginer, il faut l'imaginer inimaginable et parfaitement aultre que celle de notre misérable expé-

rience (1). » « La bonté divine, selon la pensée d'un autre philosophe, n'est point impressionnable comme celle de l'homme; elle est souverainement raisonnable, et elle s'identifie essentiellement avec les autres perfections de l'être absolu (2) . » Prêter à Dieu notre courte sagesse, notre justice imparfaite et prévenue, notre bonté si sujette à l'erreur, c'est faire de Dieu un homme qui se trompe et qui est trompé, c'est s'égarer jusqu'à l'athéisme.

La sagesse de Dieu veut l'enfer éternel, car il est de sa sagesse d'avoir couronné ses commandements par une sanction qui en garantisse l'observation. Or, cette sanction suprême et nécessaire, c'est l'éternité. Voyez ce que font les législateurs de la terre : ils punissent les grands coupables en les séparant, par la mort civile, de la société politique ; ils prononcent contre des coupables plus grands enco re la peine de mort corporelle; ils retranchent de la société, ils retranchent de la vie les membres indignes. Voilà la peine de mort civile et même corporelle infligée par la sagesse du législateur humain, et vous voulez interdire à Dieu défaire ce que l'homme fait lui-même! Quelle inconséquence et quelle folie ! Je sais bien que la fausse sagesse de notre siècle poursuit l'abolition de la peine de mort; mais je sais aussi qu'elle reçoit de cruels démentis, et qu'après avoir vu l'assassinat et la fusillade décrétés au coin d'un mur par la Commune en délire, vous êtes forcés de conserverie bourreau comme le ministre des vengeances pu-

(1) Montaigne, Essais.

(2) Qiowun, Introduction à l 'étude de la philosophie ',1.111, p. 199.

bliques, de dresser Féchafaud de temps en temps et de prononcer le dernier supplice au nom de la société rendue à elle-même. En laissant planer sur la tête des hommes cette menace terrible, vous n'êtes que sages et prévoyants, et vous n'apercevez pas avec quelle sagesse infinie et quelle divine prévoyance le législateur souverain fait planer sur votre tête la crainte de l'en* fer éternel I Je ne parle pas ici de ces âmes basses et avilies qui ne sont capables que de craindre et de trembler, c'est à vous que je m'adresse, âmes d'élite: interrogez-vous et répondez : Dieun'a-t-il pas été souverainement sage en établissant l'éternité des peines, et si ces peines n'étaient pas éternelles, observeriezvous toute la loi? Sans doute, le motif de la crainte n'est ni le plus élevé ni le plus noble parmi les motifs des actions humaines, mais qui oserait dire, la main sur la conscience : « Je n'ai pas besoin dé cette misérable considération pour faire le bien. # Vous n'en avez pas besoin! Ah ! vous ne vous connaissez guère, tout honnête homme que vous êtes, car un grand homme qui se connaissait bien, Joseph deMaistre, a dit avec une affreuse vérité: « Je ne connais pas l'intérieur d'un criminel, mais celui d'un honnête homme: eh bien! je le déclare, cet intérieur est abominable. » Êtes-vous plus saints que les apôtres? Eh bien ! Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui les connaissait bien, leur prêche, pour les sauver, l'éternité des peines. Àvez-vous plus de sagesse qu'il n'y en a dans l'Évangile ?Eh bien ! l'Évangile renferme plus de menaces de l'enfer que de promesses du ciel. Gens de bien qui m'écoutez, remerciez Dieu d'avoir fait l'enfer éternel. Il y a des instant?

où l'esprit se trouble, où le cœur s'ébranle, où le pied glisse, où l'abîme attire, et dans cet instant décisif, il n'y a qu'une pensée qui puisse vous retenir sur le bord, c'est la pensée de l'enfer, et de l'enfer éternel.

La justice de Dieu veut l'enfer éternel, car il est de sa justice de récompenser et de punir d'une manière digne de lui, en rendant à chacun selon ses œuvres. Or, punir d'une peine éternelle l'homme qui meurt dans le péché, ce n'est que justice, car l'homme a éternisé autant qu'il l'a pu sa rébellion et son impiété. Il est bien avéré que lorsqu'il se livre à sa passion, son dessein est de pécher encore, de pécher toujours. Représentez à ce joueur qu'il sacrifie sa fortune, son repos, sa réputation, il répond qu'il le sait, et il joue. Pressez ce débauché de renoncer à ses pratiques infâmes, il en connaît toute la turpitude, et il y persiste. Conjurez ce crapuleux de s'interdire l'ivresse, il sent qu'elle le couvre de honte, et il s^y enfonce tous les jours davantage. Pressez, conjurez, adjurez cet avare de répandre son trésor, il l'enfouit encore un peu plus bas, et il s'enterre avec lui dans cet abîme. Ainsi les pécheurs s'enfoncent et s'abîment volontairement et éternellement dans le funeste amour qui fait leurs délices et qui fera un jour leur torture. Combien de fois ne protestent-ils pas aux complices de leurs désordres qu'ils leur seront toujours fidèles ! Combien de fois ne se disent-ils pas à eux-mêmes qu'ils n'auront jamais d'autre dieu que leur fragile idole! C'est là l'intention de leur esprit, le désir de leur cœur, la volonté ferme de tout leur être. Ils s'éternisent dans cette intention, dans ce désir, dans

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cette volonté, jusqu'à la fin. Péché d'un moment, dites-vous pour les excuser. Erreur, illusion ! Dites plutôt péché de tous les jours et de tous les moments. C'est pourquoi celui qui n'a jamais voulu cesser de pécher pendant la vie ne cessera jamais d'être tourmenté après la mort, et ce n'est là que de la justice. Saint Augustin l'affirme et le fait sentir avec un admirable bonheur d'expressions : Ut nunquàm careat supplicio qui nunquàm voluit car ère pecoato.

Dieu et l'homme parleutle même langage, et tous les deux se promettent l'éternité.— Je jouirai toujours, dit le pécheur. — Dieu lui répond : Prends-y garde, je te punirai pour toujours. — Je ne te servirai jamais ; tes mystères, ta morale, ton culte, ne sont que des chimères. — Prends-y garde, le jour où tes blasphèmes seront montés au comble, on ne me fléchira jamais. — Éternisons les monuments de notre orgueil et les délices de nos voluptés, continue le pécheur ; et il grave sur les frêles édifices qu'il élève, sur les idoles qu'il encense, sur les livres qu'il compose, qu'il lit ou qu'il répand pour accréditer le blasphème: éternité! — Prends-y garde, continue Dieu, tu usurpes mes droits, tu parles une langue qui ne convient point à ta faiblesse; le temps est à l'homme, à moi l'éternité. — Ainsi, du ciel à la terre et de Dieu à l'homme, monte et descend toujours le même langage. En bas, d'indignes bravades ; en haut, des avertissements et des menaces. La lutte est engagée, elle se prolonge quelquefois durant quatre-vingts ans entre Dieu et FI tomme. Dieu ne cesse pas d'avertir, l'homme ne cesse pa blasphémer. Tous deux se sont promis l'éternité. Mais un jour la foudre éclate au haut du ciel, cl la terre en

fume d'épouvante . L'homme disparaît, et Dieu demeure. L'éternité imaginaire de l'insolence s'est évanouie ; il reste l'éternité réelle de l'offense et de la punition. Telle pécheur a voulu rester, tel il restera. Rien n'est changé dans son état. Le temps a cessé, voilà tout, et l'impie est maintenant dans son enfer, parce qu'il était demeuré obstinément dans son péché. L'enfer et le péché, c'est tout un. Cet enfer ne passera pas, parce que le péché n'a pas passé. Toujours la même prison, et toujours les mêmes supplices. C'est juste, ô mon Dieu, c'est juste, puisqu'ils avaient dit: toujours la même idole et toujours les mêmes blasphèmes. Ils n'ont pas voulu manquer au péché, le supplice de l'enfer, qui n'est pas autre chose que le péché, ne leur manquera jamais : Ut nunquam careat supplicio qui nunquàm voluit car ère peccato .

La miséricorde de Dieu veut l'enfer éternel. Cette grande miséricorde qui vous rassure, d'où la connaissez-vous sinon par Dieu lui-même et par Jésus- Christ, son fils, qui est venu nous en instruire ?Or, c'est Dieu, c'est Jésus-Christ, c'est l'auteur de la miséricorde, qui nous parle de l'enfer et de l'enfer éternel, en termes si clairs et si précis qu'il est impossible de ne pas les entendre, et en des endroits si divers et si multipliés qu'il est impossible de n'en être pas frappé. Que ferez-vous, je vous prie, de ces textes si décisifs ? En reconnaîtrez- vous la vérité ? Alors vous voilà sans objection contre l'éternité de l'enfer. Les soupçonnerez-vous d'exagération et d'imposture ? Mais c'est la véracité de Dieu même que vous attaquez. Vous persuaderez- vous qu'à la fin la justice fléchira et que la miséricorde

l'emportera sur tous les autres attributs ? Mais cette miséricorde ne serait plus que de la faiblesse, si elle ne trouvait pas son complément et sa règle dans la justice; elle deviendrait une source de péchés, au lieu d'être une source de grâces ; elle renverserait tout l'ordre moral. Non? je ne comprends plus un Dieu qui se divise, qui se dément et qui se renverse lui-même. Dieu est sage, Dieu est juste, Dieu est miséricordieux. Mais, sous le nom de sagessse, sousle nom de justice, sous le nom de miséricorde, c'est le même Dieu unique, vivant et véritable. C'est par miséricorde qu'il pardonne, mais c'est aussi par miséricorde qu'il punit. Le ciel pour les élus et l'enfer pour les réprouvés, c'est le chef-d'œuvre de la même miséricorde et du même amour.

Vous n'avez donc rien à attendre du côté de Dieu pour échapper à l'éternité des peines. Serez- vous plus heureux du côté de vous-mêmes, et par quelle subtilité pourriez-vous éviter la rigueur de ce jugement ? L'homme qui prête à Dieuses courtes vues, sa justice imparfaite et sa misérable bonté, change quelquefois de rôle, et il usurpe les attributs de Dieu pour imaginer, par un autre renversement, trois peut-être qui le séduisent. Peut-être, dit-il, serai-je anéanti. Peut-être me repentirai-je. Peut-être, même sans me repentir, serai-je réintégré à la fin dans Tordre éternel.

Ces trois peut-être n'ont pas- le moindre fondement. Quoi ! vous voulez que Dieu vous anéantisse, pan e que vous ne l'avez pas servi ? C'est demander qu'il brise son plan, parce que vous avez voulu en sortir, et qu'il subordonne Tordre moral éternel aux fautes de sa créature. Dieu n'anéantit rien de ce qu'il

a créé. 11 conserve, il perfectionne, il transforme; mais tout ce qu'il a fait demeure, parce qu'il Fa fait. La matière elle-même ne périt pas, parce qu'il l'a façonnée de sa main: comment l'esprit périrait-il, l'esprit, cette snbstance plus noble encore, qui est un souffle de sa bouche et un mot de sa parole? Que l'artiste brise avec colère et foule avec dédain l'œuvre imparfaite qui lui déplaît, je le comprends, parce que l'œuvre de l'artiste est pleine d'imperfections ; mais Dieu, l'artiste souverain, a créé l'homme pour qu'il soit et qu'il demeure. C'est un acte d'amour, et il ne saurait jamais le révoquer ni s'en repentir. Il suit, sans dévier jamais, la voie qu'il s'est tracée. Cet homme qu'il a fait immortel et libre, Dieu le conserve en vertu du même acte; il s'efforce de le tourner vers lui pendant des années et des années encore ; il l'appelle tantôt d'une voix plus tendre, tantôt d'une voix plus forte ; il se tient à la porte de son cœur, il frappe, il attend, il presse, il conjure. Mais si cet homme refuse obstinément jusqu'à la fin de le connaître, de l'aimer, de le servir, Dieu ne l'anéantira pas, car ce serait manquer son but et s'avouer vaincu. Non, il ne reviendra pas sur sa pensée pour la maudire ni sur son ouvrage pour le briser ; le pécheur vivra, parce qu'il est son ouvrage, il vivra toujours, mais en enfer. De même que les élus continuent de vivre dans le ciel, pour boire à la coupe de l'éternelle félicité, de même les maudits continuent de vivre dans l'enfer, pour boire à la coupe de la colère éternelle. Dieu conclura toujours, quoi qu'il arrive. Vous pouvez vous suicider dans votre corps, jamais dans votre âme. Votre âme

témoignera éternellement que Dieu l'a créée. Si elle

ne témoigne pas en faveur de la bonté, elle témoignera en faveur de la justice, et dans l'enfer, comme au ciel, toutes les créatures n'ont qu'une voix pour s'écrier : Dieu est juste, et ses jugements sont équitables (1).

Peut-être me repentirai-je ? Encore une illusion, encore un renversement de l'ordre moral et de l'ordre surnaturel. Non, vous ne pourrez plus prétendre au repentir, parce que le repentir sera impossible. Impossible dans l'ordre moral, parce qu'il n'y aura plus pour vous ni mérite ni démérite ; impossible dans l'ordre surnaturel, parce qu'il n'y aura plus pour vous de grâce.

Écoutez saint Thomas : « L'âme a besoin de son corps pour atteindre son but ; c'est au milieu de cette vie corporelle qu'elle doit marcher dans la voie delà science et de la vertu ; mais une fois qu'elle est séparée de son corps, la vie corporelle lui reste fermée sans retour (2). » Ainsi, une fois privée de son corps, l'âme a perdu le bâton qui soutenait sa marche ; elle demeure là où elle est, et ne saurait faire un pas de plus. La nuit est venue, et l'âme ne peut plus travailler (3). Il n'y a plus ni changement, ni épreuve, ni progrès, ni confession, ni repentir, ni décision à rendre. Le temps n'est plus, c'est tout dire ; avec le temps, tout espoir d'amélioration s'est évanoui, il reste l'éternité, mais l'éternité est immobile, l'éternité est immuable, et si vous passez dans l'éternité à l'heure où vous vous serez séparés de Dieu, vous demeurerez séparés de Dieu éternellement.

(I) Psal. cxviiï, 37. (:î) Joann., ix, 4.

(î) Tiro.u.. CoHt.lGeut., rv. 98.

Notre-Seigneur Jésus-Christ vous a avertis qu'au delà de la mort il n'y a plus de grâce et, partant, plus de salut. Il n'y a qu'un temps pour faire sonsalut, c'est le temps de la vie présente. Vous avez dans la vie présente toutes les ressources possibles, et toutes les grâces vous sont offertes ; mais une fois au seuil de la vie future, les prédications, les sacrements, les mérites infinis de l'Homme-Dieu, vous seront retirés. L'économie de l'Incarnation s'arrête là, la distribution cesse. Il n'y a de l'autre côté de la vie ni baptême ni pénitence, et le sang du Christ y coule pour la gloire et non plus pour la grâce. Vous avez un compte à rendre (1), mais ce compte est définitif à Pheure de la mort. La moisson ne saurait être indéfiniment retardée, et tout est fini après l'heure fatale où s'opère la séparation irrévocable de la paille d'avec le bon grain (2). L'arbre une fois tombé ne se relève plus (3). L'heure suprême est passée, il est trop tard, Il est trop tard, c'est l'Évangile qui le dit (4), et cette parole se redira éternellement.

Peut-être finirai-je par sortir del'enfer ?. . . . Toujours la même illusion et toujours le même bouleversement de l'ordre inoral et de l'ordre éternel 1 Les sages, parmi les païens, n'avaient point rêvé cette reintégration finale des méchants. Si cette réintégration était possible, Socrate, à sa dernière heure, aurait eu bien tort de dire à ses disciples: « Nous ne devons rien négliger pour acquérir en cette vie la sagesse et la vertu, car le prix du combat est beau et la récom-

(1) EcclL, 28. (3) Eccles., xi, 3.

(2) Malth.. Tir. 1-2: xm, 30. (4) Matth., xxv, 10.

pense qui nous attend est grande (1). » Non, ce conseil n'aurait plus d'objet et la sagesse ne serait plus qu'une duperie, puisqu'un jour viendrait où il serait inutile de l'avoir pratiquée ; la récompense ne serait plus qu'un mot, puisqu'à une heure donnée les bons et les méchants en jouiraient ensemble. Cette réintégration finale inconnue à la sagesse antique seraitelle le bienfait du christianisme ? Mais Jésus-Christ a enseigné tout le contraire en ne promettant la victoire qu'à ceux qui combattent à son exemple. Rayez donc du Nouveau Testament ces textes fameux : Efforcezvous d'entrer par la porte étroite. Combienil y en a peu qui la trouvent (2) / Il n'y a plus de porte à forcer, il n'y a plus de choix à faire entre les deux voies, il n'y a plus de concours, puisque chacun sera couronné ; il n'y a plus de trône où le vainqueur ira s'asseoir aveci Jésus-Christ, puisque vaincus et vainqueurs auront le même sort. Abolissez la gloire et les palmes des martyrs, si leur sang répandu ne doit être compté pour rien et s'il est indifférent pour la vie éternelle d'avoir écouté l'Église ou de l'avoir persécutée. Il viendrait donc un jour où Ton verrait la vérité et la lumière confondues dans les mêmes ténèbres, le vice et là] vertu ensevelis dans le même séjour, Lucifer à côté de l'ange Gabriel et la Vierge Marie réduite à la récompense d'une courtisane. Ô homme, j'en ai honte pour toi, voilà cependant jusqu'où il faut aller quand on dispute contre l'éternité des peines. La sagesse des païens en rougit aussi bien que le christianisme. L'esprit s'en révolte, le cœur s'en indigné

(1) Phœd., p. 114. (2) Matth.,\i\. 1 ï : l

et ce dogme de l'éternité des peines, qui vous paraît si absurde, si ridicule, si inconciliable avec la raison, devient tout à coup, quand la question est creusée, le dernier mot de la raison et de la foi sur Dieu, sur l'homme, sur la morale, sur la religion, sur tout le passé, sur tout l'avenir. Que serait Dieu si on lui ôtait ses foudres éternelles ? Un fantôme sans autorité et sans gloire. Que serait l'homme s'il pouvait les braver ou les éteindre? Un scélérat dont le brigandage n'aurait point de fin. Retranchez de la vie présente la perspective de l'enfer éternel, vous en faites la proie de tous les désordres. Retranchez de la vie future la certitude de cette éternité malheureuse, l'enfer n'est plus qu'un purgatoire, et le ciel, hanté par des scélérats, ne sera plus qu'un enfer.

Raillez maintenant et dites que l'enfer ainsi présent, avec la rigueur et la durée de ses peines, est un enfer de capucin. Virgile n'était ni capucin, ni prêtre, ni catholique, il ne manquait ni de littérature ni de goût, et cependant il est difficile d'imaginer plus d'horreurs réunies qu'il n'en a peint dans sa description de l'enfer, et cependant il a écrit sur cette porte qui ne se rouvre plus :

Discite justitiam moniti et non temnere divos (1).

« Apprenez par le spectacle de ces supplices à ne pas mépriser les dieux. » Cette maxime, qui ne sert plus qu'à confondre les morts, peut encore avertir les vivants, et ceux à qui il répugne d'en croire l'Évangile en croiront peut-être Virgile et le paganisme. Dante

(1) Mmid.tYi.

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est venu, après Virgile, écrire d'autres vers sur cette porte éternelle, et ces vers ne sont pas moins désespérants : « Par moi l'on va dans la cité des larmes; par moi l'on va dans l'abîme des douleurs; par moi l'on va chez les races perverses* Rien ne fut créé avant moi que les substances éternelles, et moi je dure éternellement. 0 vous qui entrez ici, laissez toute espérance (1).» Vous l'entendez, ce cri d'un grand poëte : Plus d'espérance ! Voilà l'enfer, voilà tout l'enfer, voilà tout l'enfer éternel.

On raconte qu'à l'heure fatale où s'acheva le grand siècle par la mort du grand roi, la pendule de la chambre de Louis XIV s'arrêta tout à coup comme pour marquer à jamais dans les annales du monde cette date immortelle. Ce fut le 1er septembre 1715, et il était quatre heures et demie du soir. L'aiguille est restée depuis un siècle et demi sur cette heure fameuse, et la postérité la respecte encore, comme si nous avions quelque scrupule de toucher d'une main profane au dernier souvenir d'un beau siècle. Voilà l'image de l'éternité: Quand l'heure de la mort sonne, le temps n'est plus, tout s'immobilise et pour toujours. Le juste demeure dans sa justice, le pécheur dans son péché; pour le juste, cette justice, c'est le ciel; pour le pécheur, ce péché, c'est l'enfer; pour tous deux, c'est l'éternité.

Elle sonnera pour vous et pour moi, cette heure fatale. Personne sans doute ne la consacrera par un immortel souvenir, l'aiguille visible ne s'arr nulle part, et la pendule qui aura compté les heures de

(1) Dante. Enfer, in, 1,

notre vie passera le lendemain à un autre maître qui ne saura pas même notre nom. Mais qu'importe, notre voyage n'en sera pas moins accompli; l'aiguilleur éternel fera un signe, l'immobilité succédera au mouvement. Tels nous serons surpris, tels nous demeurerons, tels nous demeurerons pour l'éternité. Est-ce au ciel, est-ce en enfer, que nous courons à toute vapeur? Consultez-vous, regardez la voie, demandez-vous bien haut : Où suis-je, que fais-je, où vais-je? Quel train de vie avez-vous pris? Est-ce le train du plaisir ? Est-ce le train du devoir? Encore un moment, mais plus qu'un moment, la dernière station est proche, la mort s'apprête à vous l'annoncer. Regardez, voici l'arrêt définitif; écoutez, la mort va vous crier bientôt : Ciel !... Enfer !... Et d'une voix plus sombre et plus haute encore : Eternité !

Voir sur ce sujet : Le P. VENTURA, la Raison philosophique ett la Raison catholique, l. 111, XXI* conférence. — FltANZ IlETTlNUEli

Apologie du christianisme, t. IV, ch. xv. — Nicolas, Études sur le christianisme, i. II, ch. via.

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