L'ÉTERNITÉ DES PEINES
Le mystère de la passion et de la mort de Notre- Seigneur Jésus-Christ, que nous avons tant de fois exposé dans cette chaire, demeure toujours, sous quelque aspect qu'on l'envisage, la plus terrible et la^ plus consolante des leçons.
Je viens vous le répéter encore, en l'appropriant au sujet si redoutable de nos conférences, car j'y trouve la confirmation de toute la doctrine que je vous prêche sur la vie future, et comme une preuve nouvelle, décisive, irrécusable, de l'éternité de l'enfer.
Oubliez, si vous voulez, tout ce que je vous ai dit sur cette grave question : la tradition, l'Évangile, les Pères, les conciles, tout ce que l'Écriture nous révèle, tout ce que la raison nous persuade, tout ce que PÉ-
t'I) Cette conférence a été préchée le vendredi saint.
l'étërniïé des peines, etc. 361
gfise nous enseigne. Un fait, un seul fait, mais un fait historique et incontestable me suffit aujourd'hui: c'est la passion et la mort de Notre Seigneur Jésus- Christ. Je n'en demande pas davantage pour croire à l'enfer éternel et pour l'annoncer.
Venez donc, venez voir Jésus abandonné, condamné, mis à mort. Venez apprendre pourquoi il a souffert, dans le jardin de Gethsémani, toutes les tortures de l'agonie ; dans la ville de Jérusalem, toutes les injustices des hommes ; au Calvaire, enfin, tout le supplice et toute l'horreur de la croix. Un mot explique tout. Il est venu nous délivrer de la mort, qui est l'enfer; du péché, qui est l'enfer ; de l'enfer enfin, qui est l'enfer éternel. L'éternité de l'enfer, voilà le dernier mot de tout le mystère de la croix : Qui per crucem nos libéras t
0 croix sainte, arbre du salut, instrument sacré de la rédemption, laissez-nous vous embrasser en ce jour comme le matelot, surpris par la tempête, embrasse la dernière planche de salut, s'attache à elle, échappe au naufrage et domine au loin, sur cette planche si frêle, l'abîme entr'ouvert et débordé. C'est par vous et avec vous que nous échappons à l'enfer éternel ; je vous salue, je vous remercie et je vous adore : 0 crux, ave.
I. « Si l'enfer n'était pas éternel, dit saint Bernard, Dieu ne se serait pas fait homme pour nous en racheter. » A quoi bon, en effet, toute cette économie de l'Incarnation, qui embrasse,dès le commencement du monde, tant de figures, de prophéties et de miracles, et qui se termine, après quatre mille ans d'attente,
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par la venue du Messie ? Pourquoi les cieux se sontils abaissés? Pourquoi le Verbe s'est-il fait chair? Pourquoi le Verbe fait chair a-t-il jeûné, prié, souffert, dans sa vie privée, tous les tourments de la misère ; dans sa vie publique, toutes les humiliations de l'aumône? Pourquoi a-t-il exposé ses bienfaits à l'ingratitude, ses prodiges à la contradiction des langues, sa personne à toutes les dérisions et à tous les outrages? Saint Bernard nJa qu'une explication à en donner. Tout s'explique par l'éternité des peines ; sans cette éternité, la raison profonde et suprême de l'Incarnation nous échappe, et le plus grand mystère de la religion demeure couvert d'un voile impénétrable.
Mais quand on aborde le jardin des Oliviers, le mystère redouble d'obscurité, et c'est ici surtout qu'il faut en chercher la clef dans le dogme de l'éternité des peines. Ce ne sont plus des prédications écoutées par la foule, une doctrine sainte qui s'affirme et qui se révèle, des disciples qui se forment pour la recueillir et la répéter. Tout est dit et rien n'est fait encore. Voici l'abandon, le délaissement, la trahison. Le Christ s'abandonne à un mortel ennui : Cœpit tœdere; mais bientôt un mortel frisson parcourt tous ses membres, la frayeur s'empare de son âme, une sueur d'eau et de sang inonde tout son corps ; il s'abîme dans la prière, il s'humilie, il se prosterne, ses angoisses ne font qu'augmenter : Cxjepit pavere. Point de secours du côté de ses disciples, car ses disciples se sont endormis dès le commencement du mystère, et il leur a justement reproché de n'avoir pas pu veiller une heure avec lui. Point de secours du côté de son Père. Je vois bien un ange descendre auprès de lui,
mais cet ange tient un calice, ce n'est pas le calice des consolations, c'est le calice des douleurs, Jésus l'aperçoit et il en détourne la tête : Mon Père, s'il est possible, faites que ce calice passe loin de moi. Et ce calice n'a point passé.
Recueillez ce trait et tâchez d'en pénétrer le sens. Pour moi, je m'arrête et je commence à entrevoir et à sonder l'abîme. C'est le calice des souffrances humaines, mais c'est aussi le calice de la vengeance divine. C'est le calice des souffrances humaines, et Jésus, parce qu'il était homme, devait l'épuiser jusqu'à la lie. Mettez-y donc toutes les sueurs du travail, toutes les larmes de la pauvreté et de l'affliction, toutes les douleurs du temps, tout le fiel de la vie présente, il n'y aura pas de quoi le remplir, et il n'y a rien là encore qui puisse répugner aux lèvres de l'Homme-Dieu. Voilà, je le reconnais, l'agonie de l'humanité ; et nous pouvons voir un résumé de toutes nos douleurs dans sa personne. Il a consenti à être pauvre jusqu'à vivre du pain de l'aumône, misérable jusqu'à n'avoir pas un lieu où reposer sa tête, méconnu jusqu'à voir ses bienfaits tournés en dérision, trahi jusqu'à souffrir le baiser de Judas, malade et mourant jusqu'à demeurer sans consolation et sans secours au milieu des horreurs de la nuit. Il a fait voir par cet exemple jusqu'où peut aller l'épreuve humaine, et il la console en l'épuisant. Les pauvres, les affligés, les malades, les agonisants, peuvent donc venir à cette grande école du jardin des Oliviers, ils se sentiront aidés et soutenus par un sublime spectacle, et leurs larmes tomberont avec moins d'amertume en se mêlant aux larmes du Christ. Mais n'allez pas vous faire illusion.
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Notre divin Maître nous console, il ne nous délivre pas. Il restera des pauvres, des affligés, des malades dans tous les siècles. La vie présente continuera avec ses épreuves et ses douleurs, vous demeurerez toujours exposé à l'abandon et à la trahison, vous deviendrez toujours la proie de la mortj et, après comme avant le Christ, le sort de la pauvre humanité ne changera pas.
Ce n'est donc pas de ces maux temporels que le Verbe fait chair est venu nous délivrer, puisque ces maux pèsent encore sur nous. Vous le savez bien, vous vous en plaignez assez haut, et vous ressemblez aux Juifs charnels. L'erreur des Juifs était d'attendre un Messie qui les rendît glorieux parmi les nations ; l'erreur des peuples modernes est de voir dans le Messie un régénérateur purement social et temporel, destiné à faire le bonheur de la vie présente. Les Juifs attendaient que Jésus les délivrât du joug des Romains : ils ont été trompés et déçus dans leur attente, et c'est pourquoi les disciples eux-mêmes en sont troublés, et l'admiration que le peuple témoignait au Christ s'est changée en fureur. Les rêveurs, les révolutionnaires et les socialistes ne lui font pas plus de grâce aujourd'hui, s'imaginant qu'il devait délivrer le monde de la pauvreté, de la douleur, de l'oppression, l'accusant d'avoir manqué son but, et se proposant, dans leur misérable orgueil, de reprendre et d'achever cette œuvre jusqu'à présent incertaine et inefficace. Quelle illusion coupable 1 quelle grossière erreur ! Comme si l'existence, qui est si courte, valait la peine qu'un Dieu souffrit une agonie si cruelle pour la racheter ! Comme si l'homme, quelque vives que
soient ses douleurs, quelque persévérantes que soient ses épreuves, n'était pas délivré par la mort de tout le fardeau de la vie présente I J'en conviens donc volontiers, et avec les Juifs et avec les révolutionnaires, Jésus ne nous a point rachetés des misères humaines, ce n'est pas sur ces misères qu'il a pleuré à Gethsémani, ce n'est pas le fardeau qui l'a accablé; il n'y a pas là de quoi trembler, frémir, tomber en agonie, et si c'était là toute la rédemption, cette rédemption ne serait rien, puisqu'elle finirait avec le temps, cette rédemption serait manquée, puisque le monde, après comme avant le Christ, continue d'être sujet à la misère, à la douleur et à la mort. Allons plus loin, supposons même que le Christ, à l'aspect du calice de sa passion, songe aux douleurs, aux misères, aux tourments de la vie future, mais d'une vie future qui aura des bornes, je ne vois rien encore, non rien qui puisse exciter sa divine répugnance ni être capable de le faire tomber en agonie. Qu'importe à l'Infini une peine qui finit? Qu'importe à l'Éternel un enfer qui ne dure pas? Il faut pour que l'Infini se désole, pour que l'Éternel pleure sur quelque chose, que le sujet de sa désolation et de ses larmes soit vraiment digne de lui et, sous quelque rapport, semblable à lui, infini comme lui, éternel comme lui. Il faut un malheur réel et véritable, non pas tel que les hommes l'entendent dans leur esprit borné et avec leurs courtes vues, mais tel qu'il est aux yeux de celui qui sait tout, qui voit tout, qui sait et qui voit jusque dans l'éternité et au delà. Il faut que ce malheur soit le seul malheur qui ne se répare jamais, c'est-à-dire l'éternité de l'enfer.
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Je m'explique maintenant pourquoi Notre-Seigneur Jésus-Christ tremble, hésite, recule à l'aspect du calice : ce calice débordait du vin de la colère divine. Là Jésus a vu, d'un regard profond, le châtiment réservé aux péchés du monde ; il a vu le feu qui ne s'éteint jamais, le ver qui ne meurt point, le pleur qui ne saurait tarir, le grincement de dents qui n'aura ni trêve ni merci ; il a entendu les prophètes chanter les justes vengeances du Seigneur et s'écrier en voyant ce calice déborder dans l'abîme : Sa lie n'est pas épuisée, et tous les pécheurs y boiront à leur tour(l). En ce moment passent sous ses yeux toutes les générations qui se sont nourries de la science maudite et qui se sont incorporé, par leur orgueil, leur cupidité ou leur amour du plaisir, les fruits de mort et de damnation. Les voilà qui descendent le chemin de l'abîme, s'enfonçant dans les ténèbres de l'erreur, se révoltant contre l'autorité, acclamant tantôt l'idole de pierre, de marbre ou de bois, tantôt l'idole du sang et de la chair, tantôt Fidole de la pensée et de l'orgueil. La rédemption est méconnue, l'existence de Jésus-Christ mise en doute, ses prédications attribuées à la sagesse humaine, ses miracles traités de prestige et d'artifices, l'Évangile tombe des mains des bourreaux dans celles des hérétiques, l'Église est flagellée par la raillerie des philosophes, oubliée par Findifférence, condamnée par le mépris. Pendant que ce spectacle se renouvelle dans chaque siècle et dans chaque pays, Dieu tient la coupe de sa colère penchée vers la terre infidèle, et le prophète qui chante les
(i) PS. LXXIV, 9.
vengeances du Seigneur ne cesse de s'écrier : Sa lie n'est pas épuisée, tous les pécheurs y boiront à leur tour. Le péché, voilà le vrai mal ; les pécheurs, voilà les vrais malheureux ; l'enfer, voilà le lieu où se répand et où débordera toujours le calice de la vengeance divine. Jésus le voit, Jésus veut épuiser cette lie inépuisable, Jésus veut boire pour tous les pécheurs, Jésus veut les délivrer de l'enfer, et de l'enfer éternel. Il se résigne donc, il accepte : Mon Père, que votre volonté se fasse, et non pas la mienne (1).
Oui, l'enfer est éternel, j'en crois Dieu le Père, qui n'a point exempté son Fils semblable à lui de boire le calice de sa passion, quand ce Fils adorable l'en priait avec de si tendres instances. I/offense qu'il avait reçue était infinie, cette offense méritait une punition éternelle ; l'infini, l'éternel, pouvait seul expier l'offense et nous délivrer de la punition.
Oui, l'enfer est éternel, j'en crois Dieu le Fils, qui a accepté le calice des Oliviers. Ce n'est pas une faute passagère qu'il vient réparer, ce n'est pas une punition temporaire et finie qu'il entend acquitter à notre place. Puisque l'infini se fait victime expiatoire, il faut que l'expiation ait une durée éternelle.
Oui, l'enfer est éternel, j'en crois Dieu le Saint- Esprit, dont il a été dit que les péchés commis contre lui ne seraient remis ni en ce monde ni en l'autre.
Mais le Père va se laisser fléchir en entendant cette parole si admirable de résignation filiale : Mon Père, que votre volonté se fasse, et non pas la mienne.
Mais le Fils va acquitter la dette, mesurer l'expia-
(1) Matth., xxvi, 42.
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tion à l'offense et, plantant sa croix au-dessus de l'abîme, offrir à toutes les âmes en détresse un abri sacré sous lequel les foudres de la colère divine ne pourront plus désormais les atteindre.
Mais l'Esprit, qui a déployé ses ailes d'une manière visible sur la tête du Messie le jour où le Messie a reçu le baptême d'eau dans le Jourdain, va les étendre d'une manière invisible sur cette croix où Jésus va recevoir le baptême de sang, et quand les gouttes du sang divin, remontant jusqu'à lui, auront trempé ses ailes frémissantes, il les secouera jusqu'à la fin des siècles sur le monde entier pour éteindre en faveur des pécheurs repentants les feux de l'abîme éternel (1).
0 mystère adorable de la croix, à quelle hauteur vous élevez nos esprits 1 Gomme vous éclairez jusqu'aux plus affreuses profondeurs ! Gomme l'infini se découvre I Gomme l'éternel rayonne I Gomme l'inexplicable s'explique et se comprend devant ces clartés que vous jetez sur le monde ! Vous nous avez appris à trembler, à frémir, à l'exemple de l'Homme-Dieu, quand vous apparaissez sur le bord de l'abîme et que le Père demande à son Fils de mourir pour fermer cet abîme sous nos pieds. Voici le Fils, tout rempli de cette résignation qui a succédé à sa souveraine horreur; il consent à se remettre aux mains des Juifs, et il sort du jardin des Oliviers pour rentrer à Jérusalem. Que vient-il faire dans cette ville où il sera cité, interrogé, jugé, condamné ? Il vient prêcher pour la der-
(i) Voir sur ce sujet le P. VENTURA, XXIe conférence, t. III, p. 508, — F. Hettinger, Apologie du christianisme, t. IV, p. 39o.
nière fois le dogme de l'éternité des peines, il vient offrir pour la dernière fois à l'humanité coupable sa délivrance et son affranchissement. Croix sainte, je vous implore pour moi et pour tous ceux qui m'écoutent. Continuez de nous révéler ce mystère de terreur et de consolation. 0 crux, ave !
II. « Je m'effraie plus, dit saint Thomas de Villeneuve, de la rédemption des hommes que du supplice des anges. » Cette pensée est juste autant que profonde. Le spectacle donné par la ville de Jérusalem le dernier jour que le Christ a passé sur la terre n'est pas autre chose que le spectacle des iniquités du monde dans un affreux abrégé. Le monde persiste à mériter l'enfer, et Dieu persiste à vouloir l'en délivrer. Le péché se perpétue par la malice de l'homme, mais la bonté de Dieu perpétue le sacrifice et l'expiation. Jamais Dieu n'a dit plus éloquemment aux hommes: Oui, cet enfer est éternel, vous le voyez bien par les efforts que vous faites pour le mériter à tout prix et par toutes les injustices que je souffre pour vous en délivrer à mon tour.
Écoutez comme toutes les passions frémissent de concert et se liguent contre le Seigneur et contre son Christ. Vous avez dans le même tableau la rage des scribes, la haine de Caïphe, l'insolence d'Hérode, le reniement de saint Pierre, le désespoir de Judas, la politique de Pilate. Étudiez-les, et vous reconnaîtrez jusqu'où vont vos propres fautes. Mais la miséricorde va toujours plus loin. C'est l'éternité qui se joue entre Dieu et l'homme: lequel, de Dieu ou de l'homme, va gagner cette gageure éternelle ?
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Les scribes s'agitaient contre le Christ comme ils s'agitent aujourd'hui contre l'Église. Les prophètes les avaient déjà entendus ourdir leur noir complot, nous les entendons encore, ils n'ont changé ni de caractère ni de langage : « Venez, disaient-ils, poursuivons-le, condamnons-le à la mort la plus honteuse (1), c'est un séditieux, il trouble la paix publique. » Toujours le même tumulte, toujours la même audace, toujours les mêmes mensonges ! La langue empoisonnée n'a rien perdu de son fiel, la plume le distille avec la même facilité, on attaque le Christ comme l'attaquaient les scribes, par suite d'un complot formé contre lui ; la malice est notoire, le dessein se poursuit, on ment sachant que l'on va mentir, on calomnie, on déchire, on met en pièces tout le christianisme, avec l'intention formelle de le calomnier et de le déchirer encore ; on soulève le peuple, on l'arme, on l'aveugle, on le précipite; le tumulte est partout, ce n'est plus Jérusalem, c'est le monde entier qui en est le théâtre. Et quand vous ne cessez pas de mériter l'enfer, vous voulez que l'enfer s'éteigne 1 Mais si, par impossible, la flamme dont il est rempli pouvait s'apaiser, l'encre corrompue et violente qui coule de toutes parts ne suffirait-elle pas pour le rallumer aujourd'hui? Vous mettez le feu aux quatre coins du monde et vous niez le feu de l'enfer ; vous faites l'office des démons et vous niez les démons ! Il y a dixhuit siècles que le Christ vous prêche votre éternelle délivrance, et il y a dix-huit siècles que vous la niez en démontrant combien elle est nécessaire ! 0 Jésus,
(i) Sap.} h, 20.
ô mon Maître, de grâce, continuez cette œuvre de réconciliation, souffrez tous ces outrages et apprenez à vos prêtres à les souffrir eux-mêmes pour sauver les hommes.
Le premier tribunal où Jésus est traîné par les passions est le tribunal de Caïphe. Gaïphe est le type de la haine et de l'orgueil. Quand Jésus est amené devant lui, il se repaît longtemps, avec une insolence satisfaite, des humiliations de l'Homme-Dieu. Il l'interroge sur sa doctrine, mais Jésus répond qu'il a enseigné publiquement; il fait comparaître de faux témoins, mais les faux témoins se contredisent ; il adjure l'accusé de lui dire s'il est le fils de Dieu : Vous Vavez dit, répond Jésus, mais je suis aussi le Fils de Vhomme, et vous me verrez revenir sur les nuées du ciel (1). A ce mot, le grand pontife déchire ses vêtements et s'écrie : Il a blasphémé, qu'avqns-nous besoin de témoins ? Et, s'adressant aux membres du sanhédrin : Que vous en semble ? Le sanhédrin répond d'une voix unanime : Il est digne de mort. Puis ces scribes, ces prêtres, ces pharisiens, l'accablent de coups, lui crachent au visage et le meurtrissent par des soufflets. Vous l'entendez, c'est quand Jésus affirme sa divinité et son humanité, c'est quand il parle du jugement et de la vie future, c'est quand il annonce son retour, c'est quand il rappelle tout ce qu'il a enseigné sur l'enfer et sur l'enfer éternel, que la haine éclate et que Gaïphe, affectant une douleur hypocrite, s'écrie: Le Christ a blasphémé, le Christ est digne de mort (2).
Nous voilà aujourd'hui en face d'une haine plus vive
(1) Matth.; xxvi, 63-(io. (i) Maltk.; XXVI, 06.
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que jamais. Elle se scandalise, elle s'indigne quand nous prêchons la divinité du Christ, elle ne se contient plus quand nous réclamons le droit de sauver les âmes. L'Église déchirée tombe des mains des sophistes aux mains des bourreaux, la guerre devient générale, les princes la dirigent, les peuples y applaudissent. Depuis que le Vatican est devenu une prison où gémit notre saint-père le pape, quelle nation n'a pas cédé à la tentation de persécuter, d'emprisonner, de condamner l'Église? L'Allemagne, la Russie, la Suisse, le Brésil, le disputent l'un à l'autre en arbitraire et en cruauté. Et cependant c'est pour ces princes, c'est pour ces peuples que le Christ a souffert les soufflets, les injures, les crachats; c'est pour que les représentants de l'autorité ne soient pas des Caïphes, c'est pour que les nations soient meilleures et plus heureuses que la nation juive ;. c'est pour arracher le monde à l'enfer, car l'enfer est éternel.
Jésus se laissera conduire jusqu'au palais d'Hérode, tant il a à cœur de continuer son ouvrage. Hérode est le type de la licence unie à la cruauté et à la raillerie. Il avait enlevé la femme de son frère, et le scandale de sa conduite remplissait toute la Judée. Il s'était couvert du sang de Jean-Baptiste, et la tête du divin précurseur avait été offerte sur sa table à l'impie Hérodiade, pour prix d'une danse voluptueuse. Que lui manque-t-il, sinon de railler le Christ? C'est pour satisfaire une vaine curiosité qu'il souhaite de le voir; quand on l'amène à son tribunal, sa joie n'a plus de bornes; il en attend quelque miracle ; il l'interroge, il le presse, et Jésus demeure silencieux. Mais les princes des prêtres et les scribes ne cessent d'accu-
ser Jésus, et le silence de Jésus demeure le même. Devant ce silence, Hérode ne contient plus son mépris ; on revêt le Sauveur d'une robe blanche, on le raille, les courtisans imitent le prince, et Jésus garde le même silence. Encore une autre forme de la méchanceté humainel Encore un trait de la bonté divine! Il y a donc des danses qui perdent les âmes et qui les rendent cruelles. Femmes chrétiennes, y avez-vous pensé dans le cours de cet hiver, si funeste aux mœurs? Y penserez-vous au retour de vos plaisirs? Il y a donc des incestes, des adultères, des voluptés qui épouvantent la religion et la vertu, et pour lesquelles le monde a des complaisances. Jésus a baissé les yeux à la cour d'Hérode, l'Église les baisse aujourd'hui dans tout l'univers, mais l'enfer en frémit de bonheur et de rage. Il y a donc des railleries et des mépris qui vont jusqu'à la négation du christianisme, Jésus les souffre encore, Jésus souffre tout et ne demande qu'à vous sauver de tous ces excès et de toutes ces folies. 0 mon divin Maître, vous avez voulu tout souffrir, tout expier^tout sauver, pendant que l'homme continue à tout perdre. Danses coupables, licence des mœurs, mépris des lois, scandales des passions, railleries puissantes, n'est-ce pas assez de crimes pour Jérusalem, et pourquoi faut-il qu'on les retrouve partout? Partout les Hérode, et partout aussi lesPilate; la faiblesse est partout presque aussi coupable que la corruption.
Pilate est le type de la faiblesse, mais la faiblesse va jusqu'au crime, quand elle le connaît, qu'elle le voit, qu'elle le déteste et qu'elle en devient cependant le complice. Pilate fera tout pour ne pas juger le Sau-
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veur. Il le renvoie à Hérode, se félicitant de n'être pas compétent dans cette affaire, parce qu'il lui en coûterait de faire son devoir. Quand on le ramène à son tribunal, sa femme l'avertit de ne point se mêler de la cause de ce juste. Quand les accusations commencent, il presse Jésus de se défendre. Quand la fureur redouble, il essaie de calmer la foule en le faisant battre de verges, parce qu'elle l'accuse, et en lui proposant de le renvoyer, parce qu'il est innocent. Quand la fureur devient menaçante, il le met en parallèle avec Barrabas, et cette manœuvre, qu'il croit habile, échoue comme toutes les autres ; le peuple demande qu'on délivre Barrabas et qu'on crucifie Jésus. Quand on achève de l'intimider, en déclarant qu'il n'est pas l'ami de César, ce Pilate, qui n'en peut plus, demande de l'eau, se lave les mains, et livre Jésus en le déclarant innocent pour la quatrième fois. Quel tableau des faiblesses et des vices de l'homme ! Quel enfer mérite ce juge qui tremble, hésite, prononce, pour garder sa place, contre sa conscience, contre les avis qu'il reçoit, contre son propre témoignage, et finit par s'imaginer qu'il se lave de sa faute en se lavant les mains 1 Quel enfer mérite cette assemblée où les Juifs demandent que le sang du Christ retombe sur eux et sur leurs enfants ! Pilate l'ignore, parce que la politique l'aveugle; les Juifs l'ignorent, parce que la fureur les transporte. Mais Jésus, fidèle à son rôle de Sauveur, s'obstine à éclairer Pilate; Jésus le rassure sur cette prétendue royauté dont César pourrait être jaloux, Jésus lui dit nettement : « Mon royaume n'est pas de ce monde, mais je suis venu pour rendre témoignage à la vérité ; celui
qui entend la vérité entend ma voix. » Jésus accepte d'être flagellé par les soldats, Jésus plie la tête sous la couronne d'épines, Jésus ne pousse pas une plainte quand sa face est meurtrie par un soufflet, Jésus accepte tout, pourvu qu'il délivre le monde, et qu'un jour vienne où les Pilâtes se repentent et ne s'écrient plus : Qu'est-ce que la vérité (1)? 0 Pilate, ce jour est venu pour vous ; si j'en crois la tradition, vous vous êtes repenti, vous avez vu la vérité, vous l'avez adorée, et, dans votre exil de Vienne, cette vérité vous a délivré, selon la parole du Christ, de l'enfer éternel.
Mais, au-dessus de cette tradition, il y a deux faits d'une authenticité incontestable, et qui prennent leur place dans la journée de Jérusalem. Deux apôtres se sont rencontrés dans cette ville sur le passage de Jésus : l'un avait trahi son maître, l'autre l'avait renié, tous deux étaient dignes de l'enfer et de l'enfer éternel.
Vous connaissez la trahison de Judas. Ni les miracles que Jésus a opérés devant lui, ni les instructions que ce divin Maître lui a données, ni les preuves d'affection et de tendresse dont il l'a accablé, n'ont pu l'empêcher de concevoir le plus affreux des desseins. Il a vendu son Maître, quand son Maître vient de lui donner son corps à manger et son sang à boire ; il l'a vendu pour trente deniers ; il est venu le surprendre pendant la nuit ; il l'a livré par un baiser ; c'est un monstre d'ingratitude, d'avarice, de profanation et de perfidie. Judas est le premier sacrilège de l'Évangile.
(1) Joann., xvm, 38.
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Vous connaissez le reniement de saint Pierre. Celui à qui l'Homme-Dieu avait promis les clefs du royaume des cieux et qu'il avait établi le chef du collège apostolique, celui qui avait promis à l'Homme-Dieu d'aller à la mort pour lui rendre témoignage, celui qui avait tiré le glaive pour défendre l'Homme-Dieu, une fois que l'Homme-Dieu est entre les mains de ses bourreaux, ne se reconnaît plus lui-même. Une servante le fait trembler, mentir, se parjurer. Trois fois on l'interpelle dans la cour du grand-prêtre, trois fois il renie son Maître, son Sauveur et son Dieu. La première fois, il hésite encore, se bornant à dire à la servante qui lui reproche d'appartenir à la suite du Galiléen : Je ne sais ce que vous voulez dire : c'est l'embarras du respect humain. La seconde fois, on ne s'adresse pas à lui, mais une autre servante qui l'aperçoit dit assez haut pour être entendue : Celui-là était avec Jésus. Et ce reproche indirect suffit pour qu'il accentue son reniement : Non, je ne le connais pas. Ce n'est pas seulement le respect humain, c'est le mépris. La troisième fois, on le raille avec des éclats de rire, en déclarant que sa parole décèle assez son origine. Et cette raillerie l'achève et le pousse aux dernières extrémités. Il déteste, il jure, il s'indigne, il affirme avec serment qu'il ne connaît pas cette homme-là. Voilà le parjure et l'apostasie. Pierre est le premier apostat de l'Évangile.
Décide qui pourra lequel fut le plus coupable de Judas dans sa trahison ou de Pierre dans son reniement. Tous deux avaient été avertis. Jésus avait dit à Judas : Malheur à celui par qui Te Fils de V homme sera trahi ! Il vaudrait mieux pour lui qu'il ne fût
pas né. Jésus avait dit à Pierre : Avant que le coq ait chanté trois fois, tu m'auras toi-même trois fois renié. Judas et Pierre, ainsi avertis, ont reconnu leur faute. Jusque-là leur faute est égale, et le même aveu s'échappe de leur bouche. Mais quelle différence dans la suite de leur histoire et de leur destinée ! Judas, à l'aspect du cortège qui emmène son Maître, n'y peut plus tenir, il rapporte aux princes des prêtres le prix de la trahison, il s'écrie : J'ai péché en livrant le sang du juste. — Qu'importe, répondent les prêtres, c'est votre affaire t Et Judas jette les trente deniers dans le temple, Judas se désespère, Judas va se pendre, Judas tombe de l'arbre dont il a fait son échafaud dans l'abîme dont il fera son séjour, il s'abandonne, il se maudit, il se damne lui-même, il se damne pour l'éternité. Personne n'ose regarder cet argent, ni le mettre dans le trésor du temple. C'est le prix du sang, se disent les prêtres. Personne n'ose le toucher, ni l'employer à quelque usage national. On en achète un champ pour la sépulture des étrangers. Le nom, le désespoir, l'argent de Judas, tout est frappé de malédiction. Ce n'est pas assez que l'enfer l'ensevelisse ; pour montrer l'éternité de la peine, Jésus avait déclaré qu'il eût mieux valu que le traître n'eût jamais reçu le jour ; pour l'affirmer, les Juifs détournent la tête du coupable et ne veulent pas toucher au prix du crime ; pour le confirmer, le nom de Judas demeure dans toutes les langues, dans tous les lieux et chez tous les peuples, une éternelle injure.
Mais Pierre se repent, et, comme le désespoir de Judas lui a creusé un enfer éternel, Pierre se creuse, t par l'amertume de ses larmes, une source éternelle de
378 l'éternité des peines
joie et de délices. Pierre se repent. Deux mots suffisent pour le peindre dans cet instant qui décide de tout : II sort et pleure amèrement ; Et egressus flevit amarè. Ah ! coulez, larmes du repentir, coulez, c'est l'enfer que vous éteignez, c'est le ciel que vous ouvrez. Pierre devient par son repentir le vicaire de Jésus-Christ, le premier pape, le docteur infaillible, l'oracle de tout l'univers. Son nom béni signifie fondement, force, royauté, éternelle gloire et durée éternelle. A Judas, qui désespère d'obtenir son pardon, l'enfer où il n'y a plus d'espérance. A Pierre, qui pleure et qui se repent, l'empire de la terre et l'empire du ciel. A Judas et à Pierre, l'éternité ?
Gomment achever cette leçon sans jeter un regard sur notre siècle, et sur les trahisons et les apostasies dont le sacerdoce catholique vient d'être le témoin ? Voyez ces lévites échappés du sanctuaire qui les avait nourris, et qui ont vendu le nom de leur Maître à prix d'argent ; ces apôtres qui sont descendus de la chaire de vérité pour porter dans la chaire de l'erreur leur parole vénale; ces pasteurs mercenaires qui trafiquent tous les jours, sur des autels sacrilèges, du sang de Jésus-Christ, et qui désolent les Églises de Bâle et de Genève par leurs criminelles entreprises ; toute cette tribu qu'on ne peut plus appeler la tribu sainte, mais où il ne faut plus voir qu'un sel affadi et corrompu, des lampes éteintes, des pierres qui se traînent indignement dans la boue des places publiques. Quelle leçon pour l'orgueil de l'esprit et pour les convoitises d'une chair rebelle 1 Quelle cruelle nécessité de lire et de relire encore ces pages de la passion du Sauveur, qui semblent écrites pour notre siècle, et où le déses-
poir de Judas nous donnerait tant de sujets-de crainte, si la pénitence de saint Pierre ne nous laissait encore plus de sujets d'espérance ! Oui, je ne cesserai d'espérer, les yeux fixés tantôt sur l'enfer où ces apostats trembleront enfin de descendre, tantôt sur le ciel où ils peuvent remonter encore. Oui, je ne cesserai de croire que le crucifix aura encore pour eux des menaces de miséricorde et d'amour. Oui, je leur tendrai, du haut de cette chaire, une main fraternelle, les suppliant de songer à leur âme, à leur agonie, à leur dernier soupir, à leur éternité. Dans ce jour l'Église n'exclut personne de ses prières ni de ses espérances. Juifs et païens, apostats et rebelles, hérétiques de toutes les sectes et de tous les noms, tous les ennemis du Christ et de l'Église sont invités à se laisser toucher par la grâce de la croix. Ce pontife, ces prêtres, ces fidèles se sont prosternés, ce matin, jusqu'à quatorze fois devant les autels, avec des oraisons plus suppliantes et des génuflexions plus profondes, un cri de douleur plus intime et plus vif que jamais. Pardon, mon Dieu, pardon pour les traîtres de la tribu sainte ! Pardon, mon Dieu, je vous en conjure : ne dites point sur leur tête, comme sur celle de Judas, qu'il eût mieux valu pour eux de n'être pas nés. L'Église de Besançon vous supplie et vous implore pour les Églises désolées de Bâle et de Genève. Touchez, changez, renversez de fond en comble ces prêtres égarés qui égarent les autres; confondez par leur pénitence ceux qui ont mis leur confiance en eux pour établir le schisme et l'hérésie ; faites parler la croix de votre passion et de votre mort ; rappelez-leur que vous êtes venu au monde pour les sauver, que l'enfer les