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L'ÉTERNITÉ DES PEINES

menace, que vouspouvez les délivrer encore, et qu'il leur reste à choisir entre le désespoir de Judas et la pénitence de saint Pierre. Allez, croix sainte, allez les tourmenter, avec le souvenir de leur mère, de leur baptême et de leur sacerdoce. Croix sainte obtenez-leur du moins, à l'heure de leur mort, la grâce d'une seule larme : 0 crux, ave.

III. Tant que vous serez jeunes, pleins de vie, confiants en vous-mêmes, animés par de folles espérances, vous n'en croirez qu'à demi peut-être ce dogme de la rédemption éternelle dont je vous presse de vous appliquer les mérites ; peut-être même ce dogme vous paraît-il absurde ou inutile. Vous vous demandez en nous entendant : « De quoi le Christ nous a-t-il délivrés ? Quel est cet enfer dont on nous menace ? Dogme d'un autre siècle, bien fini et bien passé aujourd'hui ! Je ne suis point une victime et je n'ai pas besoin d'un rédempteur. »

Mais un jour vient où cette assurance n'est plus la même : ce jour n'est pas loin peut-être, ce jour arrivera sûrement, c'est le jour de la mort. Ce jour-là, direz-vous encore : « Je n'ai pas besoin de délivrauce. »

Il faut mourir, la tombe est là, le temps des illusions est passé, on se rappelle avec un effroi subitles injustices qu'on a commises, les violences et les haines auxquelles on s'est livré, les débauches qui ont souillé le corps et l'âme, toute une vie pleine d'impiétés ou d'indifférence ; on tremble à ce souvenir, on ne se dit plus avec une fierté si trompeuse : J'ai été un honnête homme. On sent qu'on n'a pas été

honnête, parce qu'on n'a pas été chrétien, et, pour peu qu'il reste en ce moment de connaissance de soimême, il faut bien avouer ce que l'on est, il faut bien se dire : « Je suis coupable. »

Vous êtes coupable ! Mais au coupable la peine: cette peine approche, qui va vous en délivrer ? Venez maintenant, parents, amis, complices ou victimes de ce coupable, venez, répondez, qu'allez-vous faire pour lui? Que lui direz-vous? « Qu'il n'a fait que le bien? » Mais sa conscience vous réplique qu'il a fait le mal. «Qu'il n'y a point d'enfer? » Mais vous n'en êtes pas sûrs, et ce mourant en est encore bien moins sûr que vous. « Que cet enfer n'a qu'un temps ? » Il voudrait le croire, mais votre parole ne lui semble plus une autorité. Cependant le temps presse, tout ce corps s'écroule, la mort arrive, encore un souffle, encore un soupir, ce souffle va passer, le mourant est devenu plus inquiet et plus agité encore. Un mot, de grâce, mais un mot qui le rassure et qui le délivre. Vous direz peut-être : « Dieu est bon. » Mais à ce mot le mourant, qui rouvre les yeux, ne se sent pas encore délivré. Dieu est bon, oui, mais il est juste. Dieu est juste et bon, mais il faut satisfaire sa justice pour éprouver sa bonté. Ah ! ne prêchez point ce malade à demi, allez chercher le prêtre, apportez la croix, faites comprendre la vraie délivrance en montrant le vrai Sauveur.

C'est la croix du Calvaire qui vous sera présentée alors et qui vous persuadera ce que vous n'avez pas voulu croire encore, à savoir que vous avez mérité d'être damné et que, pour vous arracher à la damnation éternelle, Jésus a souffert sur la croix pendant

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trois heures le supplice le plus honteux, le plus long, le plus incroyable qu'offrent les annales du monde.

Jugez par l'infini du supplice de l'infinité du crime et de l'infinité de la délivrance. Jésus donne tout sur la croix, parce qu'il faut tout racheter. Il donne sa tête aux épines, ses pieds et ses mains aux clous, son côté à la lance, sa bouche au fiel et à l'absinthe, son corps à tous les supplices, son nom à tous les outrages. Pendant qu'il rachète et qu'il délivre, le peuple le raille, l'insulte et met le comble à son ingratitude. Écoutez-le, ce peuple aveugle et déicide ; il passe sous la croix en secouant la tête et en s'écriant : Ce Jésus prétend sauver les autres, et il ne peut se sauver lui-même t Toujours la même erreur, toujours la même illusion ! Gomme si Jésus mourait pour nous sauver des maux de la vie présente et non pas des maux de la vie future I Le peuple criait encore : Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. Non, il n'en descendra pas, précisément parce qu'il est le Fils de Dieu. Il faut qu'il achève de payer notre rançon et qu'il affiche notre rachat éternel sur le bois de son supplice. Il faut qu'il achève de réconcilier le monde avec son Père. Il faut qu'il achève de persuader au monde qu'il n'y a dans le monde qu'un mal, le péché, et, au delà du monde, un mal qui ne finit plus, l'enfer éternel.

La croix est devenue comme une chaire divine où cette prédication s'achève, non plus par des discours, mais par des cris déchirants, pleins de, zèle, de détresse et d'amour, tels qu'un père les pousse en appelant ses enfants pour les arracher à la mort.

C'est le cri de la détresse élevé vers le ciel avec un accent où perce un divin désespoir : Mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné ?

C'est le cri du zèle qui retentit d'un bout de la terre à l'autre en demandant grâce pour les âmes qui se perdent. Des âmes ! donnez-lui des âmes ! Jésus en a faim et soif, Jésus mettra ce cri sur les lèvres de ses prêtres, Jésus le fera répéter dans toutes les langues et dans tous les siècles , Jésus vous dit en ce moment-ci par ma bouche : « Je veux sauver vos âmes. » Pendant toute sa vie il l'a jeté aux échos de la Judée avec une inquiétude vraiment paternelle et divine. Que sert à Vhomme de gagner le monde, sHl vient à perdre son âme ? Mais quand il n'a plus qu'un mot à dire, ce mot est un cri de zèle pour délivrer et sauver les âmes. Il est monté sur une croix pour le dire de plus haut et le faire pénétrer plus loin. Vos âmes I donnez-moi vos âmes ! je veux les délivrer de l'enfer : Sitio !

C'est le cri du pardon sollicité de son Père avec des motifs si étranges, si inattendus, si extraordinaires, que la grandeur de la peine peut seule les expliquer et les rendre croyables : Mon Père, pardonnez-leur, parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Qu'est-ce à dire, sinon, ils ne savent pas qu'ils vont en enfer, et dans un enfer éternel ?

C'est le cri de la recommandation la plus touchante

. et la plus tendre qu'on puisse imaginer. Jésus ima-

!gine de recommander à sa Mère ses disciples, ses

bourreaux, les Juifs, les Gentils, tous les peuples,

tous les âges, toute l'Église, toute l'humanité, pour

que cette Mère de douleurs , renouvelant en quelque

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sorte le prodige de l'Incarnation, délivre de la mort, arrache à l'enfer, enfante au salut et au ciel jusqu'à la fin des temps, les âmes dont elle devient la Mère par l'adoption éternelle de la croix : Ecce filius tuus.

Ce n'est pas assez de démontrer, par les cris de sa détresse, de son zèle et de ses recommandations divines, quelle délivrance Jésus vient opérer sur la croix : voici l'exemple avec la parole, voici la démonstration vivante et pratique de cette doctrine.

Deux hommes ont été crucifiés à côté de Jésus- Christ, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche : c'étaient deux hommes couverts de crimes et qui méritaient par leurs vols et leurs brigandages le dernier supplice. Ces deux larrons, jusque-là si semblables l'un à l'autre, vont au dernier soupir se distinguer l'un de l'autre par leurs sentiments et parleur langage : l'un comprend la rédemption, l'autre la méconnaît; l'un la comprend parce qu'il l'entend de la vie future, l'autre la méconnaît parce qu'il persiste à l'entendre de la vie présente ; l'un demande la vraie délivrance, et il se sauve, l'autre ne la demande pas, il blasphème, il achève de se perdre. Écoutez le mauvais larron : Si tu es le Christ, délivre-toi et délivre-nous avec toi. Mais le bon larron reprend le compagnon de son supplice : Tu ne crains pas Dieu, et c'est cependant un juste châtiment que nous souffrons ; nous ne faisons que subir la punition de nos crimes, mais Jésus n'a fait aucun mal. Voilà la confession du bon larron. Puis le bon larron se tourne vers Jésus et il l'adore : Seigneur: Domine t II se recommande à sa puissance : Souvenez-vous de moi: Mémento mei. Il le voit assis dans sa gloire : Souvenez-vous de moi quand

vous serez dans votre royaume. L'absolution ne se fait pas attendre : Jésus, d'un mot, lui ferme l'enfer et lui ouvre le ciel : Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis.

Ainsi, dans le moment même où le supplice de la croix s'achève, Jésus en applique les mérites infinis au bon larron. Il le délivre du péché, parce que ce péché vient d'être confessé ; il le sauve de la damnation juste au moment où elle allait s'accomplir; il en fait le premier sauvé, le premier qui soit né à l'éternelle vie à l'ombre de la croix.

Mais, dans le même moment, le mauvais larron ne confesse rien, ne se repent de rien, ne voit que la vie présente qui lui échappe, et meurt sans exprimer une crainte sur cette vie future qui va commencer. Il meurt en blasphémant, mais le blasphème et l'enfer c'est tout un; il s'est obstiné dans son blasphème, malgré le sang qui coule sur la croix,malgré l'exemple de son compagnon, malgré la grâce qui lui est offerte et dont on profite à ses côtés ; il demeure de l'autre côté de la vie dans son enfer, puisque de ce côté-ci il était demeuré dans son blasphème ; le nom seul est changé, l'état ne l'est pas. Jésus ne le condamne pas, il l'abandonne; aucune sentence n'est prononcée, mais , le silence même la prononce assez haut : le mauvais larron est le premier blasphémateur, le premier damné qui ait voulu mourir de l'éternelle mort à l'ombre de la croix.

Voilà donc, jusque sous la croix, l'humanité qui continue à se partager en deux peuples : d'un côté, les bons larrons qui se repentent, qui se confessent, qui prient, qui obtiennent miséricorde, qui montent au

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ciel ; de l'autre, les mauvais larrons qui s'obstinent, qui blasphèment, qui refusent de demander pardon, qui ne l'obtiennent pas parce qu'ils n$ l'ont pas demandé, qui finissent par descendre en enfer.

Point de présomption, mais point de désespoir. Des deux larrons, l'un se sauve pour que nous ne désespérions jamais, l'autre se perd pour que nous ne présumions jamais. Jusqu'au dernier moment, jusqu'au dernier soupir, point de présomption, même pour le juste le plus consommé en justice et en sainteté ; point de désespoir, même pour le pécheur le plus endurci et le plus couvert de crimes. De ces deux larrons mis en croix, l'un a été sauvé pour que vous ne périssiez pas dans le désespoir, l'autre a été perdu pour que vous ne vous perdiez pas dans la présomption. Toujours la vie ou la mort, même sous la croix; le ciel ou l'enfer pour toujours : Unus ne desperetur, unus tantùm ne prœsumatur.

Voilà la dernière leçon que Jésus nous donne, et quand il l'a donnée, il se tourne vers Dieu pour remettre entre ses mains une âme tranquille ; il se retourne vers nous pour nous avertir que tout est dit, que tout est fait, que tout est consommé: Qonsummatum est I

La passion de l'Homme-Dieu est finie, parce que la justice de Dieu est satisfaite et que la délivrance de l'homme est consommée : Consummatum est t

Le ciel s'ouvre, mais l'enfer ne se ferme pas. Le ciel s'ouvre, par la seule main qui pouvait l'ouvrir, par la main de Dieu même ; l'enfer ne se ferme pas, mais c'est le même Dieu qui, en souffrant et en mourant pour nous, a voulu nous faire voir du haut de sa

croix toute l'horreur, toute l'étendue, toute l'éternité de l'enfer : Consummatum est !

Que le voile du temple se déchire maintenant du haut en bas, il faut voir désormais le ciel et l'enfer toujours ouverts, le ciel et l'enfer ouverts pour toujours. Que la terre tremble, que le soleil s'éclipse, qne les tombeaux s'ouvrent, que toute la nature se renverse et semble finie, sa fin viendra tôt ou tard, les éléments bouleversés et confondus changeront de figure, il n'y a que deux choses qui seront toujours les mêmes dans l'éternelle consommation de toute chose : le ciel, qui, à partir de la mort de Jésus- Christ, est ouvert pour toujours, et l'enfer, qui ne se ferme jamais. En haut la consommation de la miséricorde, en bas la consommation de la justice; en haut et en bas l'éternité : Consummatum est.

Pardonnez-nous donc, ô mon Dieu, par le mérite infini de vos plaies, de votre sang et de votre mort. Nous la connaissons, nous la comprenons, nous la pénétrons , cette délivrance que vous avez opérée : c'est la délivrance de notre âme, la délivrance de l'autre monde, la délivrance de l'éternité malheureuse: c'est la seule qui puisse expliquer toutes ces grandes scènes des Oliviers, de Jérusalem et du Calvaire, c'est la seule digne d'un tel sacrifice. Je mesure maintenant l'éternité du péril à l'infinie perfection de la victime, et je me jette au pied de votre croix avec l'espoir, la confiance, la certitude qu'une fois dans cet asile sacré le démon ne m'en arrachera pas et les flammes de l'enfer ne sauront s'élever jusque-là. Ah ! ce n'est pas seulement à l'heure de ma mort que je tournerai vers cette image des yeux déjà voilés et des

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bras défaillants. Non, Seigneur, il ne faut pas que le crucifix soit pour moi une image étrangère ni que j'hésite un instant à la reconnaître et à l'embrasser. Dieu de mon salut, tous ne serez pas seulement le Dieu de ma dernière heure : c'est ma vie que je vous consacre dès à présent pour être plus assuré de vous consacrer ma mort. Prenez-nous tous à votre suite, abritez-nous tous contre votre foudre, cachez-nous tous dans vos plaies et dans votre cœur, réconcilieznous, bénissez-nous, sauvez-nous. Que votre croix nous préserve de l'abîme, nous attire en haut, nous conduise et nous élève, couronnés, radieux, triomphants, jusqu'au sommet des collines éternelles.

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