L'IMMORTALITÉ DE L'ÂME
Le dogme de la vie future, si nécessaire au repos et au bonheur de la vie présente, s'appuie tout à la fois au ciel et sur la terre, et ceux qui le nient ne connaissent ni l'homme ni Dieu.
C'est méconnaître l'homme que de lui interdire la vie future, car l'origine, la nature et l'excellence de notre âme nous révèlent assez qu'elle ne périt point ici-bas. Ses nobles instincts nous le démontrent jusqu'à l'évidence, car il faut une autre vie pour étancher cette soif inextinguible de savoir, d'aimer et d'être heureux qui n'est satisfaite, dans la vie présente, ni par une curiosité toujours déçue, ni par des sympathies toujours trompées, ni par des espérances de bonheur toujours confondues. Notre âme est, donc elle sera. Notre âme ne trouve pas sa fin dans ce
78 l'immortalité de l'ame
monde, donc il lui faut un autre monde pour l'atteindre et l'accomplir.
C'est méconnaître Dieu que de lui interdire la vie future pour y dresser son tribunal et rendre à chacun selon ses œuvres, car l'homme, qui a faim et soif de la justice autant que du bonheur, se retourne sans cesse vers Dieu pour lui dire : Ni la sanction naturelle, ni la sanction légale, ni la sanction sociale, ni la sanction de la conscience, isolées ou réunies, ne peuvent offrir une justice exacte, mesurée et proportionnelle au mérite et au démérite; la justice ne peut pas être de ce monde ; la justice n'a jamais été de ce monde, ni dans les temps anciens ni dans les temps modernes ; la justice est devenue plus rare que jamais dans nos temps révolutionnaires. Vous existez, Seigneur, vous êtes juste, et c'est pourquoi les injustices de ce monde seront nécessairement réparées dans un monde meilleur. Ici le combat, ailleurs la couronne.
Avec de tels instincts dans notre nature et de tels spectacles sous les yeux, l'humanité tout entière doit professer le dogme de l'immortalité de l'àme. Interrogeons-la sur cette croyance, nous la trouverons unanime. Apprécions cette unanimité, nous la trouverons à l'abri de toute surprise et de toute erreur. En deux mots : la croyance à l'immortalité de l'âme est universelle ; cette universalité est une marque authentique de la vérité même.
I. Après le dogme de l'existence de Dieu, il n'est aucune vérité qui ait jeté des racines plus profondes dans la conscience humaine que le dogme de la vie future. On a beau parcourir les annales de tous les peuples,
depuis les races qui ont occupé le plus haut degré de Téchelle sociale jusqu'à celles qui demeurent plongées dans l'ignorance et qui semblent condamnées à une sorte de dégradation, toujours et partout on constatera cette notion fondamentale, qui se confond avec l'idée même de la justice divine. Ainsi, pour commencer par les races à demi sauvages, l'Amérique et l'Océanie n'ont eu ni peuplades si grossières, ni îles si reculées, où cette foi primitive n'ait été constatée par les voyageurs qui ont découvert et civilisé le nouveau monde. « Nous la trouvons établie, dit Robertson, d'un bout de l'Amérique à l'autre, en certaines régions plus vague et plus obscure, en d'autres plus développée, nulle part inconnue (1).» Ce témoignage est confirmé encore de nos jours par les missionnaires qui abordent de nouveaux rivages. Quand ils parlent de Dieu et de l'autre vie à ces sauvages à peine vêtus et encore tremblants sous leur regard, ils éveillent au fond de leur âme un écho sympathique, et se trouvent aussitôt d'accord avec les traditions de toute la peuplade. Les superstitions de l'Afrique encore idolâtre sont mêlées de la même espérance. Quand le nègre meurt, ses femmes se disputent la gloire de mourir avec lui pour l'accompagner dans un autre monde, et cette gloire est accordée, comme une récompense, à la plus vertueuse. L'Indien met encore sa piété à se précipiter sous le char d'une cruelle idole, avec la pensée que s'il y trouve la mort, c'est pour revivre plus heureux dans un paradis qui n'aura point de fin. C'est l'autre monde que le musulman rêve dans son fata-
(1) Histoire de l'Amérique, Ht, IV.
80 l'immortalité de l'ame
lisme, et tout le Coran n'est qu'une description enchantée de la vie promise aux vrais croyants. Le Chinois vit avec, ses ancêtres bien plus qu'avec sa postérité. Il les salue, il les consulte, il les évoque, il sort par avance du temps et du monde, et il entre par la pensée dans les conseils de leur éternelle demeure, où il voit la place promise à ses vertus.
Remontez maintenant, par la pensée, de ces races qui se partagent la barbarie moderne à celles qui occupaient le monde il y a dix-huit siècles, vous retrouverez la même croyance sous d'autres voiles religieux. Les annales des Germains, comme celles des Bretons et des Gaulois, nous apprennent que les prêtres animaient le courage des guerriers au début des batailles, et que les armes s'entrechoquaient, pendant que les bardes, les ovabes, les devins, chantaient aux héros les délices de l'immortalité. Tous les monuments de Fépoque celtique attestent la même croyance. Nos forêts, nos tombeaux, nos pierres sacrées, nos chansons populaires, nos écoles, ont gardé la trace profonde de cette tradition. César, qui doutait de Dieu et de l'âme en plein sénat, eut besoin de dix ans pour soumettre, parla politique autant que par l'épée, cette Gaule, si remplie de vertus guerrières, où l'on savait se battre et mourir, les yeux tournés vers l'autre vie.
Quand l'incrédulité gagne, dans le déclin delà civilisation romaine, les politiques comme César, les débauchés comme Catilina, quand Lucrèce lui prête les charmes de la poésie et qu'Horace plaisante à demi dans ces graves matières, ce doute, fruit de la corruption, n'a pas atteint le fond des croyances populaires. Cicéron déclare que le dogme de l'immortalité de
l'âme appartient à toutes les nations : Permanere animosarbitramiirconsensîiomniumnationiim(l).Yirgi\e consacre le plus beau de ses chants, le VIe livre de Y Enéide, à la description des peines éternelles du Tartare et des joies éternelles de l'Elysée. Tous les héros de l'ancienne Rome, les Scipion, les Fabius, lesCaton, à qui la justice était chère autant que le courage, s'étaient animés dans le combat, consolés dans la disgrâce, honorés dans la pauvreté, parla pensée de leurs destinées futures, et la passion qui éleva si haut le peuple-roi, la passion de la gloire, n'était satisfaite qu'en plaçant parmi les dieux tous ceux qui avaient contribué par leurs vertus et par leurs exploits à faire de Rome la maîtresse du monde.
La langue grecque comme la langue latine n'a rien de plus beau que les chants, les discours et les traités qui parlent de l'immortalité de l'âme. Homère doit à cette croyance ses plus poétiques descriptions, Périclès et Démosthènes leurs accents les plus pathétiques, Pindare ses meilleures odes, Simonide son salut, Pythagore le charme de sa philosophie(2), Platon la noblesse et l'élévation de sa morale(3),Socrate toute sa sagesse. Tant que le nom de Socrate se présentera à la mémoire des hommes, nous nous représenterons cet homme fameux, recevant d'une main la cigùe, et montrant de l'autre le ciel à ses disciples ; nous écri-
(1) Voir d'ailleurs la ire Tusculane, xx, xxi, xxii ; le Songe de Scipion, xvn ; les Traités de l'Amitié et de la Vieillesse.
(2) Vita philosopha lib. VIII, ch. xvm.
(3) Voir le Traité des lois, liv. IV ; De la République, liv. x ; tout le Phédon, qui n'est pas autre chose qu'un magnifique plaidoyer consacré à l'immortalité de l'âme.
82 l'immortalité de l'âme
rons au bas de ce tableau ce texte des Tusculanes, par lequel Gicéron consacre à la fois la croyance de Rome et celle de la Grèce : « Socrates, in supremo vitœ die, cùmjàm in manibus pestiferum poculumteneret,locutus ità est ut non ad mortem trudi, verùm in cœlum ascendere vider etur : Socrate, au dernier jour de sa vie, tenant déjà entre ses mains la coupe mortelle, parla de façon à démontrer non pas qu'il croyait être livré à une mort violente, mais monter au ciel.» Pour résumer toute la mort comme toute la vie de Socrate dans l'espérance de ce dogme consolateur,Lamartine nous a laissé un vers qui vivra autant que notre langue :
C'est ainsi qu'il mourut, si c'était là mourir (1).
L'Egypte, qui fut pour la Grèce une école de sagesse et de gouvernement, lui avait donné parmi tant d'exemples celui de croire à une vie meilleure. Elle appelait les maisons des hôtelleries où l'on ne fait que passer ; elle prodiguait dans les tombeaux toutes les magnificences de l'art, et, s'imaginant que l'homme, privé de la vie, jouissait encore de son sépulcre, elle traçait en caractères hiéroglyphiques l'histoire des âmes après la mort. Si on embaume les corps avec tant de soins, c'est pour y retenir l'âme dans son repos aussi longtemps que le cadavre subsiste, et retarder ainsi le voyage auquel elle est destinée dans un autre monde. Ainsi l'erreur se mêle à la vérité, et la fable de la métempsycose défigure le dogme de l'immortalité de l'âme. Mais la croyance
(1) La Mort de Socrate.
antique et primitive perce à travers tous ces voiles. Les tombeaux les plus somptueux ne peuvent garder leur victime, et quelque effort que fassent les hommes, ce n'est pas seulement leur néant qui paraît partout, c'est leur vie future qui se révèle, c'est leur âme immortelle qui échappe aux pyramides et qui grave sur les obélisques, en caractères ineffaçables, l'ineffaçable image de son immortalité.
Enfin, voici le peuple le plus ancien et le plus éclairé de l'univers, le dépositaire authentique et le témoin irréfutable de la croyance universelle. Les Juifs n'ont pas une lacune dans leurs annales. Tout se suit, tout se succède, tout s'enchaîne dans leurs traditions, et les dogmes, pas plus que les lois, pas plus que l'histoire, n'y souffriront la moindre éclipse. Repassez, d'âge en âge, tous les monuments de la philosophie, de la littérature ou de la religion juive; il n'y en a pas un qui n'insinue, ne suppose, n'énonce ou ne proclame les espérances de la vie future. C'est une nation grossière, charnelle, retenue dans le devoir par la pensée des récompenses ou des châtiments de la vie présente ; elle savait, ce qu'ignoraient les autres peuples, que la jouissance de la béatitude céleste ne devait commencer pour le monde qu'après la rédemption, et le ciel ne lui apparaissait encore que dans l'ombre d'un prophétique lointain. N'importe, elle persista à croire à l'autre monde jusque dans le déclin de toutes ses écoles et de toutes ses affaires; puisque parmi les sectes innombrables qui la divisaient alors, la secte seule des Saducéens se signala et se caractérisa par la négation de ce dogme fondamental. Elle y croyait au temps des Machabées, puisque le
, 84 l'immortalité de l'ame
héros juif sollicite les prières du peuple et les sacrifices des prêtres en faveur de ses compagnons d'armes tombés dans les batailles (1) . Elle y croyait au temps de la captivité de Babylone, puisque Daniel proclame au milieu de ses concitoyens errants sur les bords de FEuphrate que ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront pour la vie éternelle, et les autres pour les opprobres de la mort (2). Elle y croyait avec Ézéchiel, cet autre consolateur de la captivité, qui promet, dans sa célèbre vision, la résurrection du peuple juif sous l'image anticipée de la résurrection éternelle. Elle y croyait avec Isaïe, ce contemporain des derniers rois, qui a peint l'enfer sous des couleurs si vives, montré les impies qui se lèvent de leurs trônes de feu pour aller à la rencontre d'Assur, et décrit le ver qui les ronge, le feu qui les dévore, l'horreur qu'ils inspirent à toute chair (3). Elle y croyait avec Élie, qui, pour ressusciter le fils de la veuve de Sarepta, demande à Dieu de faire rentrer l'âme dans le corps de cet enfant (4).
Après les prophètes, écoutez les rois, l'expression de la sainte croyance n'en est que plus solennelle et plus sainte. Ézéchias, ramené des portes de la mort, remercie Dieu de l'avoir tiré de l'abîme où il n'aurait pu louer le Seigneur (5). Salomon, après avoir passé en revue les vanités du monde et cherché inutilement le bonheur, conclut tout le livre de l'Ecclésiaste en renvoyant l'appréciation finale des actions humaines non
(1) Voir d'ailleurs les Mâcha- (3) haïe, xiv, 9 ; id., xxv, 8 ; bées, liv. II, ch. vu: id., xxvi, 19.
(2) Daniel, xn, 1-2. (4) Reg. m, 17.
(o) II Paralip., xxxn, 24.
pas au tribunal de la conscience, niais au tribunal de Dieu : Craignez Dieu et observez ses commandements, car c'est là tout Vhomme, et tout ce qui se fait de caché soit en bien soit enmal, DieuV appellera en jugement (1). Voilà le dernier mot de Salomon. C'est l'espoir de David dans sa disgrâce, dans sa misère et dans son repentir. Il n'y a pas de psaume où il ne dise à son âme de secouer le limon de la terre, de prendre ses ailes et de s'envoler dans le sein du Dieu qui l'appelle et qui lui pardonne (2).
Mais les patriarches pensaient, parlaient, écrivaient, espéraient comme les rois et les prophètes. Job dans l'Idumée tient un langage dont la netteté égale la grandeur. Écoutez-le : Je sais que mon Rédempteur est vivant, qu'au dernier jour je ressusciterai, que je serai revêtu de ma peau et que je verrai dans ma chair, de mes propres yeux, mon Dieu et mon Seigneur (3). Quelle ferme espérance 1 quel saint enthousiasme I quelle noble et complète profession de foi sur l'immortalité de l'âme et sur la résurrection future ! C'est la pensée de la Genèse et des premiers hommes. Voici Jacob qui, au lit de mort, affirme qu'il espère dans le Messie et qu'il attend de lui sa délivrance et son salut (4). Abraham se déclare voyageur sur cette terre et se contente d'habiter sous la tente qu'on dresse le matin et qu'on enlève le soir (5). Hénoch est enlevé de ce monde et, par une faveur spéciale, passe, sans mourir, de cette vie à une vie meil-
(1) Ecoles., xii, 13 et 14. (3) Job, xix, 25.
(2) Psalm. liv, 16 ; id., xxx, (4) Gen., xlviii, 21. 8, 9, 10. (5) Id., XV, 1.
86 l'immortalité de l'ame
leure. Nous touchons aux premiers jours du monde, à ce jour où le corps formé avec le limon de la terre fut animé d'un souffle sorti de la bouche de Dieu, à cette distinction essentielle, fondamentale, des deux substances, Tune, le corps, cendre et poussière, qui retourne en poussière, l'autre, l'âme, souffle de Dieu, qui descend du ciel et qui doit y remonter. Ainsi tous les poètes de la Bible parlent comme Job, tous les historiens comme Moïse, tous les philosophes comme l'Ecclésiaste, les Juifs comme tous les autres peuples et mieux encore, la Bible comme tous les autres livres, cent fois plus expressément encore. Il n'y a qu'un cri d'un bout de la Bible à l'autre : Notre âme est immortelle !
Ah 1 laissez-moi saluer cette Bible qui nous révèle ainsi cette noble condition et cette consolante espérance. Je l'élève au-dessus de ma tête avec les marques de la vénération orientale, je la mets sur mon cœur, je la baise avec un respect affectueux. Je la garde comme le trésor de la parole de Dieu et des promesses faites à l'homme. La Bible est tombée, en France comme en Allemagne, aux mains sacrilèges de ces hébraïsants sans conscience qui se sont acquis un triste renom de blasphème encore plus que d'érudition. On vient de la déchirer à l'Institut. Le lévite que le sanctuaire a nourri et élevé, après avoir fait de l'Évangile un roman et de Jésus-Christ un jongleur, fait maintenant de la Bible un traité de matérialisme, de Job et de Moïse les précurseurs des doctrines qui nous perdent, de toute l'histoire et de toute la tradition un long mensonge et une longue erreur. Non, rien ne les touche, rien ne les arrête. Il y a dix ans
nous vous dénoncions avec toute la liberté de la chaire chrétienne cette conspiration ourdie contre, Jésus-Christ. Nous voici, malgré nos disgrâces,malgré nos malheurs, en face des mêmes impiétés, et disputant sur l'immortalité de l'âme contre les fauteurs de la même science et de la même critique. Cette science demeure toujours mauvaise, et elle est toujours prise en défaut. Cette critique demeure toujours hautaine, dédaigneuse, affirmative et tranchante ; elle sacrifie toujours la vérité à la nouveauté, elle accrédite le paradoxe, elle popularise le blasphème, elle met le feu aux quatre coins du monde pour le plaisir de voir un bel incendie. 0 sophistes ! ô pervers! quelles nouvelles épreuves nous préparez-vous? Et quelle affreuse catastrophe cette étincelle blasphématoire, entretenue par les académies, va-t-elle donc allumer encore! Vous faut-il donc à tout prix encore des ruines, encore des victimes ? Vous faut-il une seconde Commune? Et pourquoi ? Pour qu'après nous avoir emprisonnés, déportés, assassinés, un second Robespierre écrase la France sous son talon et la mène, le front humilié, le dos courbé sous les chaînes de la servitude, déclarer solennellement une seconde fois, au milieu des railleries de l'univers, que le peuple français reconnaît l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme !
II. Le genre humain tout entier, consulté sur le dogme de la vie future, répond avec une parfaite unanimité : Notre âme est immortelle. Or, quelle est l'origine de cette croyance? Est-ce la philosophie qui l'a imposée à l'esprit public ? Les passions l'ont-elles accréditée ? Vient-elle de l'expé-
88 l'immortalité de l'ame
rience ? Non, trois fois non, le genre humain croit à l'immortalité de l'âme avant toute philosophie, en dépit de toutes les passions, contrairement à toute expérience. Cette croyance est l'expression de la vérité même.
La croyance à l'immortalité de l'âme est indépendante de toute école et antérieure à toute religion nationale. Ce n'est pas un esprit plus grand ni plus subtil que les autres qui a deviné, persuadé et répandu cette doctrine. A mesure qu'on remonte dans l'histoire des peuples, on trouve la croyance primitive plus authentique et plus pure. Les métropoles de l'Egypte, les palais en ruine de BabyloneetdeNinive, les inscriptions et les emblèmes relevés dans les derniers débris de l'âge étrusque, parlent de l'immortalité longtemps avant Socrate et Platon. Ces peuplades grossières du nouveau monde que nous n'avons découvertes et connues qu'au xvie siècle de l'ère chrétienne ne devaient rien à l'étude, et cependant elles croyaient,par tradition et par instinct, à l'immortalité de l'âme. Quand l'idolâtrie couvre la terre, sous quelque forme qu'elle règne, grossière, savante ou raffinée, chez les peuples du Nord ou chez les peuples du Midi, le dogme primitif s'altère, se dénature, s'obscurcit. Mais les métamorphoses les, plus ridicules et les apothéoses les plus odieuses attestent-elles autre chose que cette croyance même ? Quand la Grèce égarée fait revivre ses héros dans les vents, dans les flots, dans les arbres, dans les fleurs ou dans les étoiles, bien loin d'oublier la vie future, elle montre par là qu'elle en a le rêve et le délire. Quand Rome, plus égarée encore, divinisait ses Césars, elle cédait au même instinct
qui l'oblige d'ouvrir le ciel à des monstres plutôt que de croire qu'il n'y a point de ciel. Et à Rome comme à Athènes, en pleine idolâtrie, si quelques sophistes s'élèvent contre des vérités si chères à l'esprit public, on les frappe, on les bannit, on les déclare ennemis de l'État. La croyance à l'immortalité de l'âme subsiste et se conserve ainsi malgré les sophistes qui l'attaquent, malgré l'idolâtrie qui la défigure; c'est une tradition aussi ancienne que le monde, aussi universelle que l'humanité; aucune autorité ne l'impose, elle s'impose d'elle-même à tous les esprits par le sentiment intime delà vérité.
Si ce n'est pas l'autorité qui a imposé cette croyance aux peuples, serait-elle le fruit de leurs passions égarées? Mais, bien loin d'être favorable aux passions, le dogme de la vie future les contredit, les blesse, les tourmente et les met sous le joug. Quel est le ver secret qui vient ronger le superbe et le faire pâlir dans ses triomphes ? C'est la pensée qu'il sera renversé un jour de ce char triomphal et que les petits, les pauvres, les victimes du luxe et de l'oppression, le devanceront dans une autre vie pour crier à Dieu de toute la force de leur misère : « Justice ! Seigneur, justice ! » L'avare pas plus que le superbe n'a d'intérêt à croire à la vie future. C'est au contraireà la vie présente qu'il s'attache, c'est la terre qu'il veut posséder et posséder toujours, c'est pour un peu d'or qu'il se consume en sottes épargnes et qu'il se livre aux secrètes pratiques de l'usure. Il tremble avant tout d'être cité à ce tribunal de l'autre monde où toutes ces rapines seront dévoilées et où le fermier, le domestique, le client, le misérable, s'élèveront contre
90 l'immortalité de l'ame
lui en criant à Dieu : « Justice ! Seigneur, justice I » Le vindicatif pas plus que l'avare n'a d'intérêt à croire à la vie future, car il veut dès la vie présente poursuivre, atteindre, anéantir son ennemi en ne pardonnant jamais les injures qu'il a reçues et encore moins celles qu'il a faites. Que peut redouter sa vengeance assouvie , sinon les représailles de l'autre monde? Le voluptueux qui jouit et qui abuse de la vie présente ne s'y étourdit qu'à force d'oublier la vie future. Il la bannit de sa pensée, il s'imagine que sa jeunesse ne passera pas, il renouvelle dans son âge mûr tous les excès de ce fatal oubli, et à mesure qu'il s'avance vers la fin, il croit tromper la mort et échapper à l'avenir en n'y pensant jamais. Ainsi l'orgueil, l'intérêt, la vengeance, la volupté, toutes les passions qui tuent l'homme ici-bas, se réunissent pour le clouer au gibet de la vie présente, bien loin de lui laisser une pensée et une espérance pour la vie future. Jugez quelle force la vérité doit avoir pour échapper à de tels ennemis, et combien la croyance à l'immortalité de l'âme doit être ferme, solide, populaire, puisqu'elle n'a pas disparu sous le flot montant des passions humaines I
Serait-elle le fruit de l'expérience ? Encore bien moins, puisque l'expérience nous montre partout et sans cesse le fait de la mort, jamais celui de l'immortalité. Les positivistes nous reprochent de n'avoir jamais amené sous leurs yeux, mis sous leur main, un homme vivant après sa mort. Les positivistes ont cent fois raison, et parcela même cent fois tort. Non, les sens ne nous révèlent par eux-mêmes rien de spirituel ; ils ne peuvent pas nous porter à croire à l'âme
et encore moins à son immortalité ; ils ne disent rien de l'autre monde à l'homme en particulier, encore moins à l'humanité en général. Eh bien 1 l'humanité persiste à croire ce qu'elle ne voit pas, ce qu'elle n'entend pas, ce qu'elle ne touche pas. Elle brave les apparences, elle proclame la vie où elle ne voit que la mort. Plus la mort étend ses triomphes, plus l'humanité les nie. L'humanité garde son dogme en dépit des sens ; elle le garde depuis six mille ans, elle le gardera toujours.
Je n'en veux pas d'autre preuve que le respect que l'on porte partout à la cendre des morts. Qu'est-ce que la religion des tombeaux , sinon l'expression d'une foi vive, profonde, universelle, à l'immortalité de l'âme? L'homme semble naître, vivre et mourir comme le reste des animaux. Quand son dernier souffle a passé, sa dépouille gît sous les yeux, froide, inanimée, affreuse à voir. Il tfy a déjà plus qu'une chair insensible, et le sang qui s'y mêle encore, glacé par la main de la mort, va hâter pour ce corps infect l'heure de la corruption. Cependant nous ne reculons jamais devant les restes de l'homme. La bête ne s'inquiète ni de son père ni de sa mère ; elle ne les connaît plus après que les besoins de l'enfance sont passés ; à plus forte raison n'a-t-elle ni soins ni regards pour leur cadavre. Seul parmi les êtres créés, l'homme recueille les os de ses semblables; seul il se sent obligé envers les morts ; seul il leur rend ce que nous appelons les derniers devoirs, car notre langue a consacré cette obligation par un mot qui en atteste l'importance et la sainteté. Ce devoir s'impose nonseulement aux hommes du même sang et du même
92 l'immortalité de l'ame
nom, mais souvent à toute une ville, à toute une contrée. L'amitié, la reconnaissance, les simples convenances sociales, font ici valoir des droits inaliénables. La rancune cesse en présence de la tombe, les nobles sentiments se réveillent, et le jour où l'on perd un parent, un ami, un bienfaiteur, un ennemi même, quand il s'agit d'accompagner sa dépouille mortelle, la foule la plus diverse s'incline devant elle avec le même respect. De bonne foi, n'est-ce pas la pensée de l'immortalité qui anime tout ce cortège, et seriez-vous tous, en le formant, les dupes de la même croyance et de la même illusion ?
Entrons dans le champ de la mort. Quel recueillement I quelle espérance I Ces arbres au feuillage sombre, mais toujours vert, qui environnent les tombeaux, ces colonnes de marbre ou de granit, ces inscriptions qui parlent de vie, de retour et d'avenir, ces fleurs entretenues par des mains pieuses et qui renaissent de leurs propres semences dans ces humbles jardins, ces caveaux où la lumière du soleil pénètre à demi et cherche à se glisser derrière une tombe comme pour nous faire entrevoir l'aube d'un jour plus pur, n'est-ce pas là autant de signes éclatants de la croyance universelle à l'immortalité de l'âme ? Cette croyance ne serait-elle qu'une illusion ?
Écoutons les éloges funèbres. En quelque langue qu'on les prononce, il y a une pensée qui en fait le mérite commun et comme le fond inaltérable. Nous croyons que les morts entendent la voix qui les loue, qu'ils voient couler nos larmes et, pour appliquer ici la parole de Bossuet, que leur cœur se réveille, tout poudre qu'il est, jusque sous le drap mortuaire, et
qu'il demeure sensible à la louange des vivants. Nous sommes convaincus qu'ils nous voient, qu'ils nous entendent, qu'ils sont près de nous, que leur âme entretient encore avec nous un commerce de parenté et d'amitié ; nous les consultons, nous les invoquons, et il nous semble entendre leur réponse dans les nobles et généreuses résolu tions que notre cœur s'impose pour pratiquer la vertu. Est-ce encore là une illusion?
Non, non, l'humanité tout entière ne saurait se tromper avec une persévérance si inébranlable. Mais, au contraire, elle réclame, elle proteste contre les vaines apparences qui, depuis le commencement du monde, devraient lui avoir persuadé le matérialisme. Il y asix mille ans que l'homm e enterre son semblable, et six mille ans qu'il déclare à la face du soleil que l'âme s'est échappée du corps et que le tombeau ne garde que la moindre partie de lui-même. Il y a six mille ans que nos yeux ne voient qu'une machine décomposée, une ruine qui s'écroule, un cadavre qui ne peut pas même conserver son nom, et six mille ans que notre voix s'élève contre ce spectacle pour dire à nos proches et nos amis dont nous avons recueilli la dépouille mortelle : « Au revoir ! à demain ! Nous sommes séparés, mais unis. Nous nous reverrons dans un monde meilleur. » Le fils se console d'avoir perdu son père ; il se dit avec une douce espérance : « Mon père est immortel. » Mais si c'est le père qui survit, si c'est la mère qui porte le deuil de ses propres enfants, avec quel accent, avec quelle foi ce cri part-il du fond des cœurs déchirés par le glaive : « Mon fils vit encore, je le sens, je le vois, je l'en-
94 l'immortalité de l'ame
tends.... Ma fille n'est pas morte, elle dort, elle m'écoute , elle m'exaucera ; ma fille est immortelle. »
Ainsi le monde a beau devenir un vaste cimetière, on a beau en retourner le sol pour y enfouir une chair morte et y disperser des ossements blanchis, plus ce spectacle dure, plus l'humanité s'obstine à n'en pas croire ses yeux et à pousser du seuil de la mort, du milieu des ruines, un cri de délivrance et d'immortalité. Chaque tombeau que nos mains élèvent est une protestation nouvelle contre la mort. Chaque cimetière que nous bâtissons plaide avec une éloquence toujours plus vive la cause de l'autre vie. Il est aussi impossible de nous arracher cette croyance que de ravir la pensée à notre esprit, le sentiment à notre cœur, la parole à notre bouche. A défaut de la parole, il nous resterait le regard ;. ce regard nous suffirait pour saluer les tombeaux et pour dire encore à nos proches, à nos amis, à l'humanité tout entière : « A bientôt I Nous nous reverrons. Nous sommes immortels. »
Serait-il possible que le matérialisme obtînt de nos jours plus de faveur qu'il n'en a eu dans le siècle dernier, et que les doctrines perverses de la secte des solidaires finissent par corrompre et par éteindre les espérances de l'humanité. Je vois bien ces malheureux se vanter de prendre les âmes et de les remettre au démon, mais j'ai la confiance que bien souvent les âmes leur échappent, comme l'oiseau aux filets du chasseur; que le prêtre s'est glissé près d'elles à leur insu et qu'il les a réconciliées avec leur Dieu; qu'à défaut du prêtre écarté par des mains homicides, il
vient du ciel un ange de miséricorde pour éclairer la bonne volonté, aider au repentir et mettre les démons en fuite. Voilà mon espérance même à l'aspect de ces convois sans prêtre, sans prière et sans croix. J'espère qu'un jour ce corps se ranimera, que ces ossements se rejoindront, que le malheureux enseveli malgré lui dans l'ignominie ressuscitera dans la gloire, malgré les méchants, et qu'il s'écriera alors, comme saint Paul, avec l'accent du triomphe éternel : « 0 mort, où est ta victoire? ô mort, où est ton aiguillon? Ubi, mors, Victoria tua? ubi, mors, stimulus tuus (1) ? »
Notre croyance se fortifie encore au spectacle que nous donne, en face de cette bande d'aveugles menée par quelques impies, la partie saine, honnête et vaillante de la nation française, l'immense majorité, ce n'est pas assez dire, la presque totalité de ce peuple éprouvé par tant de disgrâces. Les évêqùes nous convoquent au milieu de ces champs devenus fameux par le carnage, où nos braves ont été ensevelis dans la dernière campagne. La foule accourt de- toutes parts avec des lauriers et des fleurs, les magistrats la précèdent, les prêtres la conduisent, les strophes de l'espérance chrétienne alternent dans nos hymnes avec les strophes du deuil et des larmes, et les drapeaux voilés d'un crêpe s'inclinent avec une sorte de vénération sur cette tombe où les armes se mêlent aux symboles funèbres. La France vient, les pleurs dans les yeux, le front découvert, le cœur remué par les plus douloureux souvenirs, au pied d'un modeste
(1) / Cor., xv, 55.
96 l'immortalité de l'ame
monument où l'on ne lit d'ordinaire que la date d'un combat. La pierre est trop étroite pour contenir les noms des héros ; ces noms sont demeurés pour la plupart inconnus au monde, et il n'y a ici qu'une couronne brisée, une colonne ébauchée par le ciseau, une croix, qui fassent quelque figure.Eh bien, c'en est assez pour que toute une contrée s'émeuve, et qu'elle vienne dire, par son attitude, par son recueillement, par ses larmes mêlées de touchants récits : « Vous vivez encore, soldats de la France, vous vivrez toujours. C'est la patrie que vous habitez, nous le savons, nous le voyons avec des yeux meilleurs et plus sûrs que les yeux du corps. Et nous, moins heureux que vous, nous demeurons sur la terre d'exil. C'est ici que vous nous avez quittés pour un temps, c'est là-haut que nous vous rejoindrons pour toujours. » Ici l'exil de l'humanité, ailleurs sa patrie.
Oubliez maintenant tout ce que je vous ai dit. Si je n'ai pas gagné encore auprès de vous la cause de l'immortalité de l'âme, je consens à remettre cette cause en d'autres mains et à attendre un autre jugement. Transportez-vous au dernier jour du monde et regardez les nations assemblées devant le souverain Juge. Imaginez, par impossible, que Dieu consente à mettre la chose en question et qu'il vienne recueillir les voix et les suffrages. Il interroge du regard les deux peuples qui se sont partagé la terre et le temps, et il demande tour à tour aux justes et aux méchants quel sort ils veulent pour leur âme au delà du tombeau. Parlez, humains, voulez- vous être immortels?
A gauche, les avares, les adultères, les hypocrites, les ingrats, les profanateurs, tous ceux qui ont trafiqué
dos sueurs du peuple et du sang des nations, tous ceux qui ont méconnu le respect dû à la famille, à la patrie, à l'Église, les impies de tous les temps et de tous les lieux, entourés de leurs complices, suivis de leurs victimes, et à leur tête Gain qui a tué son frère, Judas qui a livré son Dieu, Néron qui a plongé le poignard dans le ventre de sa mère. Parlez, tyrans, monstres d'ingratitude et d'impiété, voulez-vous être immortels ?
A droite, les victimes de toutes les oppressions, les héros de tous les dévouements, tous les soldats tombés sous le drapeau, tous les martyrs tués sur la croix, tous les justes méconnus, trahis, calomniés, toutes les mères qui se sont immolées pour leurs enfants, toutes les vierges à qui la foi a donné des entrailles maternelles pour avoir le droit d'aimer et de s'immoler à leur tour, tous les pasteurs qui ont donné leur vie pour leur troupeau, à leur tête Abel, Noé, Abraham, Moïse, David et tous les Machabées parlant au nom de l'Ancien Testament, et dans le Nouveau saint Pierre et saint Jean parlant au nom des apôtres, saint Etienne et saint Ignace au nom des martyrs, saint Basile et saint Augustin au nom des pontifes, saint Benoît et saint Bernard au nom des moines, sainte Cécile et sainte Thérèse au nom des vierges. Parlez, saints des deux Testaments, parlez, voulez-vous être immortels?
Quels cris s'élèvent à gauche ! Périsse le jour où je suis né ! Montagnes, tombez sur nous. Terre, ouvre tes entrailles et engloutis-nous pour toujours. Que notre corps ne soit plus, que notre âme ne soit rien. Rendez-nous aux ténèbres de la mort. Laissez-nous
98 l'immortalité de l'ame
dans l'oubli, et précipitez-nous à jamais et tout entiers dans le néant !
Quels vœux éclatent à droite î Béni soit le jour de notre mort ! C'est le jour où nous avons commencé à vivre pour ne plus mourir. Nous voulions vivre au delà du tombeau. C'était là notre espoir et le soutien de notre vertu. Cette vie, nous l'avons achetée, nous l'avons méritée, nous l'attendons de la justice de Dieu, et Fhumanité tout entière l'attend avec nous.
Voilà les vœux de l'impie, voilà les vœux du juste. Lesquels, Seigneur, allez-vous combler? Ceux de l'impie ? Non, je ne veux pas m'arrêter un instant à cette pensée si injurieuse à la raison, à la foi et à la morale, si incompatible avec l'idée que nous avons de vous et de vos perfections infinies. Seul, le juste doit être écouté, parce qu'il a compté sur vous. Vous êtes le Dieu juste et bon, et non le Dieu méchant et pervers. Vous êtes le Dieu non pas des morts, mais des vivants. Tout est dit : l'homme sera satisfait dans toutes les soifs de son âme . Dieu se dévoilera dans toutes les exigences de sa justice. Dieu et l'homme seront absous, l'homme pour avoir espéré le bonheur, Dieu pour avoir fait attendre la justice. Les croyances de tous les peuples ont affirmé avec raison ce bonheur tardif, mais complet, cette justice tardive, mais assurée. J'en jure par les besoins de mon âme, j'en jure par les perfections de mon Dieu, j'en jure par le témoignage de tous les hommes qui ont entendu et compris comme moi et ces besoins et ces perfections, j'en jure par les vœux impies du méchant confondu et par les vœux légitimes du juste couronné : Il y a au delà du tombeau une seconde vie qui explique et qui
complète la première ; j'en jure par les voix réunies de la terre et des cieux : Mon âme est immortelle 1
Voir, pour plus de détails, les Études de M. Nicolas sur le christianisme, t. II ; la Vie future, par le P. Lescceur; l'Immortalité, la Mort et la Vie, études sur la destinée de l'homme, par Baguenault de Pughesse ; les Sciences et la Philosophie, par H. Martin; les Conférences de Mgr Frayssinous , 1. 1*; la Vie après la Mort, par M. l'abbé PlOGER.