‹ Les mystères de la vie futureChapitre 7 sur 32 · SIXIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SIXIÈME CONFÉRENCE

De toutes les vérités qui forment le patrimoine du genre humain, il n'en est point qui soit appuyée sur des fondements plus solides que la croyance à la vie future. L'étude de notre âme nous en fournit une preuve décisive; l'étude des attributs de Dieu nous la persuade d'une manière plus décisive encore; l'étude de l'histoire la confirme par un témoignage unanime recueilli dans tous les temps, dans tous les lieux, chez tous les peuples, et qui est une marque authentique de la vérité même. Dieu, l'homme, la société, s'accordent à vous dire : Votre âme est immortelle.

Ce n'est pas assez. Quelle est cette immortalité promise à nos vœux? Après la certitude de la vie future, il faut vous en donner la notion. L'erreur et la vérité ont chacune leur solution, il faut les comparer et les apprécier. Je vous ai exposé dans la dernière conférence la fausse notion de la vie future. Cette notion

se réduit à deux traits caractéristiques : c'est la fausse science ou la superstition.

La fausse science doute ou invente. Elle doute chez les anciens, comme on le voit par des exemples tirés des plus illustres : Aristote, Gicéron, Virgile, Tacite, n'ont pas échappé à ce malheur. Elle doute chez les modernes, et l'exemple de l'école spiritualiste de notre siècle sera cité pour faire voir jusqu'où la philosophie peut s'égarer en se séparant de la révélation. Quand la fausse science est lasse de douter, plutôt que de croire elle invente. Elle a inventé le système de la réincarnation des âmes, que les modernes ont emprunté aux anciens, mais qui, chez les modernes comme chez les anciens, est demeuré à l'état de conjecture, d'hypothèse et de fable brillante. Ce système n'a pour lui ni preuves ni autorités, il ôte à l'ordre moral toute sanction, car il ajourne indéfiniment les espérances du juste, il retarde indéfiniment la punition du méchant, il livre à elle-même l'âme dépravée et fait de Dieu le jouet de sa créature.

La superstition éclate, comme la fausse science, dans les livres et les pratiques de la secte qui prétend rendre au monde, en évoquant les morts, la croyance à la vie future. Livres misérables où, sous prétexte de dévoiler l'éternité, on jette dans l'esprit des peuples des doutes sur nos dogmes les mieux établis. Pratiques plus misérables encore, où l'on prête aux morts les renseignements les plus contradictoires sur l'autre monde, où le charlatanisme a ses compères, la sottise humaine des dupes, Satan son rôle et ses prestiges, et dont le dernier mot est d'arracher à tout prix de notre cœur les appréhensions de l'enfer éternel.

Telle est la fausse notion de la vie future. Opposons à toutes ces erreurs la notion que notre religion nous donne. Ici tout nous rassure, la qualité du docteur, la sagesse de la doctrine, la vertu de l'école. Le docteur est le plus grand qui ait jamais paru, c'est Jésus- Christ ; la doctrine est la plus sage qui ait jamais été prêchée, c'est l'Évangile ; l'école est la plus parfaite qui ait été ouverte dans le monde, c'est le christianisme. Tout nous rassure, tout nous atteste que nous possédons la vraie notion de la vie future.

I. Quel est le docteur à qui nous devons la vraie notion de la vie future ? C'est PHomme-Dieu. Au ciel, on l'appelle le Verbe ; sur la terre, on rappelle le Christ. Le Verbe fait homme est la seconde personne de la sainte Trinité ; il ne fait qu'un seul Dieu avec le Père et le Saint-Esprit ; il est descendu du ciel en terre pour nous racheter nos droits à la vie future, et il est remonté de la terre au ciel pour nous rouvrir les portes du ciel.

Il se dit Dieu devant ses disciples, devant les Juifs, devant Pilate et devant Caïphe, revendiquant la substance même de son Père : Mon Père et moi nous ne sommes qu'un (1), et l'éternité qui ne convient qu'à Dieu, qui est toujours la même et toujours présente, sans passé ni avenir: Avant qu'Abraham existât, je suis (2).

Il s'est dit Dieu et il le prouve par la beauté de sa doctrine, car personne jamais n'a parlé comme lui; par la sainteté de sa vie, car on ne saurait l'accuser du

(1) Joann.} x, 30. (2) Joann., vin. 58,

moindre péché ; par l'étendue et la grandeur de ses bienfaits, car il a passé partout en faisant le bien et en soulageant tous les malheureux ; par le nombre et l'éclat de ses miracles, car à sa parole les boiteux marchent, les sourds entendent, les aveugles voient, les morts ressuscitent, les pauvres sont évangélisés.

Il s'est dit Dieu et il le prouve en souffrant, en mourant et en ressuscitant, car ses souffrances sont celles d'un Dieu par les vertus qui s'y mêlent, sa mort est celle d'un Dieu par l'autorité qui y préside, sa résurrection est celle d'un Dieu par la prescience qui l'annonce et par la puissance qui l'opère.

Jésus-Christ sait la vie future, parce qu'il est Dieu. Il en parle en tant que Dieu ; c'est comme Dieu qu'il la révèle, qu'il la promet et qu'il la donne.

Écoutez-le : Je suis la voie, la vérité, la vie (1). Il ne dit pas je suis telle voie, j'enseigne telle vérité, je rends la vie à telle ou telle âme. Non, sa déclaration est absolue : il est la voie, et hors de lui on ne peut que se perdre ; il est la vérité, et sans lui il n'y a que mensonge; il est la vie, et loin de lui il n'y a que la mort. On ne peut hors de lui, sans lui et loin de lui, que s'égarer dans les abîmes, devenir victime de l'erreur et aboutir à la mort. Et il ne s'agit plus seulement ici des devoirs de la vie présente, car il ajoute : Celui qui croit en moi ne mourra jamais : non morietur in œternum. Celui qui croit en moi, je le ressusciterai au dernier jour : Qui crédit in me, resuscitabo eum in novissimo die (2).

Il parle du royaume et de la gloire de son Père, il

(1) Joann., xiv, 6. (2) Joann., xi, 22-25.

les décrit, on yoit qu'il y est né, qu'il les habite encore, et ses expressions sont si naturelles qu'on est forcé d'y voir la vérité même. Ainsi il ne cherche ni comparaisons grandioses, ni mots tendres, ni raisonnements compliqués pour nous peindre cette vie future dont il est le maître et pour laquelle il donne aux hommes tout son sang. Dieu, c'est son Père. Le ciel, c'est son royaume. L'éternité, c'est son âge. Ce Dieu, il peut l'appeler à son secours et il lui enverrait des millions d'anges pour le servir. Ce ciel, il l'ouvre, il le prépare, et c'est lui seul qui peut le préparer et l'ouvrir. Cette éternité, il en possède les secrets et il en parle la langue. Pierre le reconnaît, l'avoue et se prosterne à ses pieds : Seigneur, à qui irions-nous? Nous savons que vous avez les paroles de la vie éternelle (1). La mère des enfants de Zébédée le reconnaît et demande qu'il place Jacques et Jean dans son royaume, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche (2). Le bon larron le reconnaît, et il se retourne vers lui du haut de sa croix, le suppliant de se souvenir de sa pénitence quand il sera dans son royaume. Et Jésus félicite Pierre de sa foi ; Jésus déclare aux fils de Zébédée à quel prix son royaume s'achète ; Jésus le promet et le donne à l'heure même au larron repentant : Aujourd'hui, tu seras avec moi en paradis ; il le promet et le donne avec serment : Amen dico tibi, hodiè mecum eris inparadiso (3).

Voilà le docteur de la vie future. C'est le roi qui parle de son royaume, le fils de son père, le maître de

(i) Joann., vi, 69. (3) Luc, xxm, 43.

(2) Matth.t ix, ai.

son héritage, le sauveur de ceux qu'il vient sauver. C'est Dieu qui parle de sa propre éternité. Il en parle, en l'accompagnant de miracles et de bienfaits. Il en parle sur la croix, quand il va l'acheter par sa mort à tous les hommes . Il revient après sa mort pour en parler encore. Il se montre onze fois, dans les circonstances les plus différentes, pour faire voir qu'il la possède. Il le prouve,après sa résurrection, aux saintes femmes, à Pierre, aux apôtres, aux disciples d'Emmaûs, à Thomas qui refuse d'y croire et qui se rend enfin à l'évidence. Il renouvelle cette preuve près du tombeau, dans le cénacle, sur les bords du lac, aux portes de Jérusalem, le soir, le matin, en plein midi, jusqu'à ce qu'enfin il réunisse cinq cents disciples pour leur ordonner de la prêcher dans toute la Judée, toute la Samarie et jusqu'aux extrémités de la terre. Et c'est devant ces cinq cents témoins assemblés qu'il la prêche lui-même pour la dernière fois, qu'il remonte au ciel et qu'il en fait descendre des anges pour disperser l'assemblée, annoncer la Pentecôte et marquer le nouvel et dernier avènement du fils de l'homme. Docteurs de notre siècle, cette vie, cette mort, cette résurrection, vous paraissent-elles mériter quelque confiance ? Que pensez-vous du témoignage de Jésus ? Vaut-il le témoignage d'un médium, d'une table, d'une somnambule ? Ce docteur vaut-il vos astronomes de fantaisie et vos faiseurs de conjectures sur les planètes habitées? Pouvons-nous, sans paraître trop rétrogrades, écouter un tel maître ? Et la vie future selon l'Évangile vous paraîtra-t-elle digne d'être crue et écoutée dans un temps où l'on se pique d'écrire la vie future selon la science ? Oui, Seigneur, oui, n'en dé-

plaise à notre siècle, c'est vous et vous seul qui avez les paroles de la vie éternelle. Domine, ad quem ibimus ? Verba vitœ œternœ habes.

IL Voilà le docteur, voici la doctrine. Je n'ai rien d'extraordinaire à vous annoncer, mais une doctrine simple, facile, d'une convenance parfaite, d'une raison suprême, accessible à toutes les intelligences même les plus faibles, praticable à tous les hommes même les plus coupables ; une doctrine qui console tout le monde, qui ne désespère personne ; une doctrine enfin que vous avez sue du jour même où vous avez su quelque chose, et qu'il vous faudra bien rapprendre et croire encore si vous voulez garder, je ne dis pas seulement la foi, mais un peu de sens commun»

La vraie notion de la vie future se trouve dans l'Évangile. D'abord l'Évangile nous affirme qu'il y aune vie future. Les sadducéens la niaient. Jésus-Christ s'adresse à eux et leur dit : Vous faites une erreur grossière : Vos multùm erratis. Notre Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Ce Dieu a dit à Moïse : Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob (1). Donc Abraham, Isaac et Jacob étaient encore vivants au temps où Moïse délivrait Israël. Notre-Seigneur dit dans un autre endroit : Abraham a vu mon jour et il s'en est réjoui (2). Donc Abraham vit encore, puisqu'il peut se réjouir du salut que Jésus apporte non-seulement aux Juifs, mais à tous les hommes. L'Évangile nous l'atteste, il y a une vie future.

Au seuil de cette vie future, les hommes se parta-

(i) Marc, xii, 24-27. (2) Joann., vin, 56.

gent en deux catégories: les uns se sauvent, les autres se perdent. Ces deux catégories sont encore clairement indiquées par l'Évangile : lbunl M in ignem, justi autem in vitam (1). L'Évangile nous l'atteste, la vie future des bons sera totalement différente de celle des méchants.

Cette vie heureuse est appelée le royaume des cieux, c'est-à-dire un état de gloire et de puissance; la régénération, c'est-à-dire une nouvelle vie dans cette gloire, une récompense abondante : Merces copiosa, et cette récompense sera de voir, d'aimer et de bénir Dieu : Ero merces tua magna nimis (2). Voilà encore l'Évangile et rien que l'Évangile.

Cette vie malheureuse sera le remords, vermis, le mot est jusqu'à trois fois dans le texte sacré ; le feu, ignis, le mot est sorti jusqu'à onze fois de la bouche de Notre-Seigneur ; la séparation d'avec Dieu, c'est Jésus-Christ qui la prononce : Recedite à me, maledicti (3). Voilà l'Évangile et rien que l'Évangile.

Enfin, cette vie future, heureuse ou malheureuse/ est une vie définitive après laquelle il n'y a rien ni à espérer ni à cra^ndre^'est la vie éternelle au ciel comme en enfer : Ignem œternam, vitam œternam. Voilà' FÉvangile, rien que l'Évangile, mais tout l'Évangile.

Après avoir entendu le livre sacré sur cette première question, demandez-lui par quel moyen vous pouvez obtenir la vie éternelle. La réponse ne se fera pas attendre : il faut croire et pratiquer. Et d'abord il

(1) Matth., xxv, 46. (3) Matth., xxv, 41,

(2) Gen.y xv, i.

faut croire, car il est écrit: Celui qui croira sera sauvé, celui qui refusera de croire sera condamné : Qui cre~ diderit et baptizatus fuerit, salvus erit, qui verô non crediderit condemnabitur (1). Ce n'est pas tout de croire, il faut pratiquer. Un jour un jeune homme demande à Jésus-Christ: « Maître, que dois-je faire pour posséder la vie éternelle? » Jésus lui répondit : Serva mandata: Gardez les commandements (2) . . Vous l'entendez : il n'y a pas deux voies pour arriver à la vie éternelle, il n'y en a qu'une. Il faut croire et pratiquer. La foi avec les œuvres. Voilà encore une fois TÉvangile, rien que l'Évangile, mais tout l'Évangile; les cieux et la terre passeront, mais l'Évangile ne passera jamais. Les points et les virgules y resteront à leur place, il n'en tombera ni un seul point ni un seul iota. Et jusque sur les débris du monde écroulé, le dernier prêtre à qui le dernier chrétien demandera le secret de la vie éternelle, prenant le texte sacré, lui montrera du doigt ces deux mots: Croyez et vous serez sauvé. Observez les commandements et vous obtiendrez la vie éternelle. % ;

AquiNotre-Seigneur Jésus-Christ a-t-il offert cette vie éternelle? A toutle monde. Elle est accessible à toutes les intelligences, et la voie qui y conduit est particable à tous les hommes. L'auteur sacrilège de la Fée de Jesus a dit, avec une superbe ironie: « Je ne vois pas pourquoi l'âme d'un papou serait immortelle (3).» L'auteur du livre intitulé : Le Lendemain de la mort, ou la Vie future selon la science, demande que cette vie soit le

(i) Marc, xvi, 16. (3) \Revue des Deux-Mondes,

(2) Matth., xix, 17. janvier 1860, p. 378.

privilège des savants et des lettrés (1). Ah ! l'Evangile est plus large, plus généreux, plus digne de Dieu, plus consolant pour l'homme. Notre-Seigneur Jésus-Christ dit, répète, démontre, par mille exemples et mille paraboles, que le ciel est ouvert à toute l'humanité, sans distinction de caste, de langue, de science et d'éducation intellectuelle. Rappelez-vous la parabole des talents distribués par le Maître à tous les serviteurs, la vigne pour laquelle il va chercher des ouvriers à toutes les heures du jour, la salle du festin qui n'est fermée qu'à ceux qui refusent d'y entrer. Ces serviteurs, ces ouvriers, ces convives, ce ne sont pas seulement les riches, mais les pauvres, les grands, mais les petits, les savants, mais les ignorants, les peuples civilisés, mais les peuples barbares, tous ceux qui croient et qui pratiquent. N'est-ce pas là le vrai Dieu, la vraie religion, le vrai ciel ? Les impies, qui se disent savants, méprisent les petits et les pauvres, ils n'ont aucune pitié pour ceux qui souffrent, ils ruinent, autant qu'ils le peuvent, l'espérance de la justice et du bonheur dans l'âme de ceux qui n'ont d'autre bien icibas que cette espérance même et à qui elle tient lieu de tout le reste ; mais l'Évangile les relève, les affermit, les console ; l'Évangile leur crie : Courage, confiance, persévérance 1 Réjouissez- vous : Gaudete ! Tressaillez d'allégresse : Exultate ! Et pourquoi? Parce que votre récompense sera grande dans les cieux : Quoniammercesvestra copiosa est incœlis (2). Pauvres de Jésus-Christ, votre béatitude est déjà prononcée :

(1) Le lendemain de la mort, p. 305.

(2) Matth., V. 12.

134 LA VttAIE NOTION DE LA VIE FUTURE.

Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cœlorum (1). Ah! si vous n'avez rien sur la terre, croyez-en du moins la doctrine qui vous promet le ciel.

Tant que nous sommes sur la terre, la vie chrétienne n'est jamais gagnée, même pour les plus justes; la vie éternelle n'est jamais perdue, même pour les plus coupables.

Notre-SeigneurJésus-Christaavertilesjustesqu'une seule défaillance volontaire, un seul oubli mortel, peut leur ôter tous leurs mérites, et que la vie éternelle n'est assurée qu'à la persévérance. Voici encore l'Évangile : Celui qui persévère jusqu'à la fin sera sauvé. Veillez et priez, tenez-vous prêts, le Fils de Vhomme .viendra à l'heure où vous y penserez le moins (2) . Il parlait ainsi à ses apôtres, et ses apôtres disaient à leur tour aux premiers fidèles : Opérez votre salut avec crainte et tremblement (3).

Notre-SeigneurJésus-Christn'apaslaisséle moindre prétexte au désespoir du pécheur. Il déclare dans l'Évangile qu'il engagera des ouvriers à la onzième heure comme à la première, c'est-à-dire que la vieillesse la plus désespérée peut, comme l'enfance la plus soumise, obtenir miséricorde. Il place dans le ciel l'ouvrier de la onzième heure à côté de celui qui a porté tout le poids de la chaleur et du jour, teur récompense est la même: c'est le denier de la vie éternelle. Ce qu'il annonce, il le fait. Il pardonne à Madeleine, malgré ses désordres, et Madeleine dans sa pénitence lui est

(1) Maith., v, 3. (3) Philip., il, 12.

(2) Id., xxiv, 42.

aussi chère que Marthe dans sa vertu. Il le fait jusqu'à la fin. De son dernier regard, il confesse le bon larron ; de sa dernière parole, il l'absout; la vie éternelle est achetée par le dernier soupir du larron pénitent. Un jour, une heure, un soupir, voilà ce qui suffit pour mériter et pour obtenir la vie éternelle.

Mais, prenez-y garde, après cette vie l'épreuve est finie, et jamais on ne la recommence. Jésus-Christ est venu du ciel en terre pour nous enseigner que la vie éternelle est le but unique et nécessaire de la vie présente, que tout est gagné si on l'obtient, que tout est perdu si on le manque. 11 n'y a pas à en douter, et voici encore l'Évangile, rien que l'Évangile, mais tout l'Évangile.

Quandil achève le discours sur la montagne, cet admirable abrégé de tous nos devoirs envers Dieu, le prochain et nous-mêmes, quel est le mot qui résume et qui termine tout : Cherchez donc avant tout le royaume de Dieu et sa justice : Quœrite ergô primùm regnum Dei et jusiitiam ejus (1). C'est la première pensée de la vie et celle qui doit dominer tout le reste : Point d'autre épreuve à attendre : primùm t C'est la conséquence nécessaire de toutes les bonnes œuvres, la conclusion logique de toutes les vertus, le résultat pratique de toutes les expériences et de toutes les déceptions : Point d'expérience nouvelle à tenter : ergô. Ce qu'il faut chercher avant tout, c'est la piété, la vertu, l'innocence en ce monde, la patrie, le ciel, l'éternité bienheureuse dans l'autre. Voilà le royaume de Dieu. Cette recherche renferme toutes les autres,

(1) Matth., vi, 33.

on ne la fait qu'une fois, on ne perd et on ne gagne qu'une fois ce royaume béni.

Écoutez une seconde parole du Sauveur : Que sert à l'homme de gagner le monde s'il vient à perdre son âme : Quid prodest homini si mundum universum lucretur, animœ verô suœ detrimentum partiatur (1) ? Voilà l'exclamation sortie de la bouche du divin Maître; elle est jetée à travers ses courses et ses fatigues, comme une semence que toutes les âmes doivent recueillir. Jésus perce, détruit, met à jour toutes les vanités de la terre, il en accable toutes les puissances sous le coup d'un mépris divin, il montre que l'univers tout entier, avec ses richesses, ses joies, ses plaisirs, ne vaut pas une âme, mais qu'on peut la perdre et gagner tout l'univers, tant il est vrai que cette perte est sans compensation et sans retour, et qu'on peut ici-bas se perdre pour jamais.

Voici une troisième parole, qui résume et qui confirme les deux autres. Il n'y a qu'une chose nécessaire ici-bas, c'est de se sauver : Porrô unum est necessarium (2). Vous l'entendez, le reste n'est rien : science, honneurs, plaisirs, richesses, éclat et durée de la vie, rien de tout cela ne mérite d'être compté. Mais le seul vrai, le seul réel, le seul nécessaire ici-bas, c'est le salut. Encore un texte qui nous assure qu'après cette vie, il ne faut pas attendre une autre épreuve. Après cette vie, tout est fini. Heureux si nous avons compris, poursuivi, obtenu le seul nécessaire : Porrô unum est necessarium.

Pour expliquer ces trois paroles et leur donner tout

(1) Matth., xvi, 26. (2) Luc, x, 42.

leur sens, Notre Seigneur Jésus-Christ a imaginé des paraboles dont l'admirable justesse achèvera de persuader au monde que la vie future ne souffre ni retard ni délai. Il veut à tout prix nous la donner ou nous la rendre, pendant qu'il en est temps encore, et l'imminence du danger ne laisse pas à son zèle le moindre délai. Ainsi, il se peint tantôt sous les traits de la bonne ménagère qui retourne toute la maison pour retrouver la drachme perdue, tantôt sous l'image du bon pasteur qui court après la brebis égarée, tantôt sous le nom plus tendre encore du père qui va chaque matin à la rencontre du prodigue, Le danger est imminent : il faut que la drachme soit retrouvée avant tout autre ouvrage, que la brebis rentre au bercail à l'heure marquée, que le prodigue soit rétabli dans ses droits avant que l'héritage paternel soit partagé entre les enfants. Il n'y a pour opérer le salut que la durée du jour. La nuit va venir et on ne pourra plus rien faire : Venit nux quando nemo potest operari (1). Sauvez- vous, méritez la vie future, vous n'avez pour cela que le temps de la vie présente . ergô dum tempus habemus, operemur bonum (2) . La nuit qui va venir, c'est la mort ; le temps qui vous reste, c'est la vie. Au delà, point d'espérance, point de délai, point de retard au jugement. Tout cela c'est l'Évangile, rien que l'Évangile, mais tout l'Évangile.

Voilà, dans une esquisse rapide mais complète, toute la doctrine sur la vie future. Doctrine digne de Dieu, parce qu'il est digne de Dieu de nous montrer

(1) Joann.} ix5 4. (2) Galat., vi, 10.

le but, de nous tracer la voie, de régler et de soutenir notre marche, de nous tenir en haleine jusqu'à la fin, comme aussi de prévenir jusqu'à la fin nos défaillances et notre désespoir, enfin de nous avertir que notre salut ne se recommence pas, et il faut à tout prix, au sortir de la vie présente, avoir mérité la viefuture. Doctrine digne de l'homme, puisqu'elle est faite sans exception pour toutes les intelligences et pour toutes les conditions sociales, qu'elle frappe tous les esprits avec la même clarté, qu'elle remue tous les cœurs avec le même sentiment, et que, par un mélange admirable de promesses et de menaces, de consolations et de sévérités, de justice et de miséricorde, elle s'approprie tout à la fois à nos grandeurs et à nos misères, faisant pâlir la sagesse des sages, persuadant les plus simples, touchant les plus durs, pénétrant par des mots si courts mais si sublimes, si profonds mais si pratiques, dans toutes les consciences et dans toutes les âmes, depuis l'enfance la plus tendre jusqu'aux dernières extrémités de l'âge. Ah ! qu'il nous demeure, qu'il nous éclaire, qu'il nous avertisse et qu'il nous console, cet Évangile qui nous donne les paroles et les promesses de la vie future I Lumière levée sur le monde, vous êtes toute vérité et aussi tout amour ! Vous êtes vraiment la bonne nouvelle. Non, les livres qui attaquent ou qui retardent nos espérances pour la vie future ne vous aiment pas. Dieu seul vous aime, et c'est pourquoi il vous a donné et une mère et un Évangile pour vous aimer en son nom. Votre mère vient de Dieu, elle vous aime, et c'est pourquoi elle vous montre le ciel. L'Évangile aussi vient de Dieu, il vous aime, c'est le seul livre qui

ait reçu le don d'aimer, c'est le seul livre qui puisse nous enseigner et nous ouvrir le paradis.

III. Le maître qui nous donne la notion de la vie future est le plus grand qui ait paru dans le monde. La doctrine qu'il enseigne est la plus raisonnable, la plus consolante, la plus digne de Dieu et de l'homme qui ait jamais été entendue. L'école qui la conserve est la plus vertueuse qui se soit jamais ouverte. Après le docteur, vous avez entendu la doctrine ; après avoir entendu la doctrine, suivez les développements de l'école.

Cette école, c'est le christianisme. Notre foi à la vie future telle que Jésus-Christ l'enseigne, telle que l'Évangile la révèle, est assez démontrée par ses effets. Ce que peut cette foi, l'histoire l'atteste et le répète à toutes les pages ; nous le savons, nous le voyons, nous le touchons depuis dix-huit siècles, et plus l'épreuve recommence, plus elle est décisive.

Les premiers disciples de cette école]ne se sont pas plus troublés devant l'aréopage d'Athènes que devant le sénat de Rome. Aux railleurs qui les accueillent quand ils parlent de la vie future, ils n'ont opposé qu'un mot : Je suis chrétien 1 Ce mot, ils l'ont répété devant les proconsuls, sous la hache des bourreaux, dans les flammes des bûchers : Je suis chrétien ! Ce mot, ils en ont fait voir la vérité et la grandeur, en justifiant leur parole par leur conduite, en faisant germer les vertus les plus pures au sein de la corruption la plus profonde, et en déclarant assez par leur vie mortifiée,pénitente, courageuse,qu'au delàdel'échafaud ils attendaient non pas une autre épreuve, mais le

repos, mais la justice, mais la palme éternelle promise à leurs vaillantes mains. Ils ont cru à la vie éternelle, et c'est pour cela qu'ils ont parlé et qu'ils ont souffert, c'est pour cela qu'ils ont vécu en saints dans les déserts et qu'ils sont morts en martyrs sur l'échafaud. Trois siècles d'honneur, de courage et d'héroïsme ; les solitudes de l'Orient transformées par des miracles de mortification ; toutes les villes de l'Occident civilisées et converties par des miracles de générosité et d'abnégation ; les idoles abolies, les honteuses superstitions confondues et l'univers entier devenu chrétien, voilà les premiers fruits de la croyance à la vie future. Dites-moi, l'école est-elle bonne, et l'arbre qui porte de tels fruits mérite-t-il de vivre et de fleurir ?

Il a vécu, il s'est enraciné, il a fleuri en Asie, en Afrique, en Europe, appelant à son ombre tous les peuples barbares, et leur faisant goûter des fruits d'honneur, de grâce et de bénédiction. Ces races qui sont venues remplacer l'ancien monde ont appris à prier, à se dévouer, à souffrir, à regarder le ciel. C'est avec ce noble espoir qu'elles ont renoncé aux jouissances grossières de la chair et du sang et au brutal plaisir de la vengeance. C'est en demeurant les yeux tournés vers leurs destinées futures qu'elles ont grandi par le sacrifice et qu'elles ont légué à l'histoire des souvenirs glorieux. Dites-moi, l'école qui civilise les barbares est-elle bonne? la croyance qui les régénère et qui les transforme est-elle vraie? et quand, en se retournant vers le passé, on voit croître et grandir cette école dos peuples entiers qui honorent la vie présente avec l'ambition de mériter la vie future,

peut-il rester encore un doute sur l'école et sur la doctrine? Oui, là est la vérité, parce que là est la vertu.

Ge fut l'honneur du moyen âge d'affranchir les peuples et d'inaugurer la vie des communes. Mais quelle est la pensée qui a présidé à ces affranchissements? Le maître qui émancipait ses serfs songeait à son âme et à la vie future, il voulait s'assurer le bénéfice d'une mort chrétienne et trouver au delà du tombeau le remède et la guérison.

Ge fut l'honneur du moyen âge d'élever des monuments qui nous frappent encore d'admiration et qui écrasent par leur grandeur les faibles conceptions de notre âge. Quelle est la pensée qui rêve ces monuments, qui les fonde, qui les commence, qui les continue, qui les achève et qui les couronne? Il y faut des ouvriers par milliers, des générations et des siècles, des sacrifices à faire trembler, des trésors inépuisables. N'importe, la pensée de la vie future obtiendra tout cela, elle obtiendra l'obole du pauvre, les magnifiques épargnes du riche, la corvée du laboureur, les sueurs et le sang de toute une contrée, et cela pendant des années et des siècles avant que le monument s'achève, mais avec la certitude que Dieu a vu la moindre pierre mise dans l'église, le verre d'eau donné en son nom, le denier tombé dans le trésor du temple, et qu'au lendemain de la mort cette pierre deviendra un diadème de gloire, ce verre d'eau un torrent de volupté, ce denier le trésor inépuisable de la vie éternelle.

Ge fut l'honneur du moyen âge d'entreprendre, malgré la fortune, malgré la défaite, sept croisades contre les musulmans, et quand même chacune d'elles

venait à échouer, d'obtenir en dépit de cet échec, le succès définitif de toutes les guerres saintes pour l'honneur du nom chrétien et la défense de la civilisation. Eh bien! ces héros des croisades, si généreux, si dévoués, si grands dans l'histoire, qu'étaient-ils, sinon les chevaliers de la vie future, allant chercher dans les murs de la Jérusalem terrestre l'image plus haute et plus belle de la céleste Jérusalem, etbrûlant du désir de mourir aux lieux où Jésus-Christ est mort, pour y sortir, comme lui, du fond du tombeau et monter à sa suite dans les splendeurs d'une ascension triomphante ?0 société du moyen âge, situ es restée si grande au milieu des derniers restes de la barbarie, c'est que tu ne cherchais pas la jouissance, le plaisir, les richesses, le repos, mais que tu avais appris de l'Évangile le véritable emploi de cette vie et les secrets de la vie future.

Fouillez les annales du monde, demandez-leur à quel prix les peuples deviennent grands même icibas, quand la vertu fleurit, quand le dévouement est le plus commun, quand les pauvres se résignent, quand les riches se prodiguent, quand les sciences, les arts et les lettres élèvent les âmes par des chefsd'œuvre et trouvent des interprètes pour l'histoire, l'éloquence, la poésie et la peinture. Il n'y a qu'une réponse à cette question : les grands siècles sont des siècles de foi. La vie présente y est noble et belle, parce que l'espoir de la vie future la soutient, l'anime, lui persuade des devoirs, lui impose des sacrifices. Choisissez dans notre histoire nationale entre le siècle de Charlemagne, le siècle de saint Louis et le siècle de Louis XIV. Les rois ne portent leur couronne avec

tant de majesté que parce qu'ils sentent au-dessus de leur tête Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, et qui, pour parler la langue de Bossuet, leur donne, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons. Joinville, assis aux pieds de saint Louis, écrit l'histoire de la croisade, en tremblant sur la planche du navire qui le sépare de l'abîme, et cet abîme à ses yeux serait l'enfer, s'il se sentait coupable d'un seul péché mortel. Bossuet appelle les yeux de son royal disciple sur les ruines de Thèbes, de Memphis et de Babylone, au milieu même du règne de Louis le Grand, et le Discours sur Vhistoire universelle est écrit par le prophète du passé, avec le sentiment de cette justice évangélique qui, après s'être exercée au delà du tombeau, vient dicter aux hommes d'élite les arrêts de la postérité. Bourdaloue trouve dans cette pensée l'énergie nécessaire pour reprocher à Louis le Grand' ses débordements, Louis se les reproche à son tour, et la noble confession de sa vieillesse, faite en présence de l'éternité, obtient grâce pour le reste de sa vie. Corneille traduit Y Imitation, Racine écrit Esther et Athalie, et leur génie grandit encore en s'exerçant sur ces sujets sacrés. La Vallière pleure dans un cloître, Rancé fonde sa réforme, Turenne embrasse la foi catholique, Condé lui consacre les loisirs de sa retraite, Luxembourg et Colbert ne se pardonnent pas d'avoir eu trop de pensées pour la terre et pas assez pour le ciel ; enfin, parmi tous ces héros, celui qui ne détache jamais du ciel ni sa pensée ni ses regards, saint Vincent de Paul, doit à cette pensée même toute son industrie, tout son zèle, toute sa science, toute la popularité

et toute la grandeur des œuvres auxquelles il a attaché son non. Quelles œuvres 1 quels souvenirs ! quel siècle! Non, l'impiété n'y peut pas revendiquer un seul succès. La licence y a rougi d'elle-même; les victimes qu'elle avait faites se sont retournées contre elle, et l'éclat de leur pénitence a ajouté à la gloire de Jésus-Christ et de l'Église comme à la démonstration publique de la vie future.

Voilà les siècles qui sont entrés tout entiers à l'école de l'Évangile et qui ont professé avec une magnifique unanimité la vraie notion de la vie future. Les philosophes se nommaient alors Descartes, Pascal Bossuet, Fénelon, Malebranche. C'étaient des évêques ou des religieux; c'étaient des chrétiens convaincus et fervents. Ils croyaient, ils pratiquaient, ils justifiaient leur foi parleurs mœurs; ils mettaient au service du catéchisme leur plume, leur génie, leur influence ; ils seraient montés sur l'échafaud pour dire au besoin non pas : Je suis philosophe, mais : je suis chrétien.

Eh bien! cette école est toujours ouverte. Qu'importe que les superbes ne la fréquentent plus ! C'est l'école du catéchisme. Elle a gardé la même sagesse, la même vertu, la même grandeur. Les prétentions orgueilleuses et les blasphèmes hautains ne l'ont pas ébranlée; elle n'a ni reculé ni avancé; elle ne connaît ni progrès ni déclin ; elle est fixée maintenant et à jamais dans la notion vraie, complète et irréfutable de la vie future. Dieu nous a créés, voilà notre origine ; pour le connaître, V aimer et le servir, voilà nos devoirs ; et par ce moyen acquérir la vie éternelle, voilà notre espérance, notre avenir et notre fin. Si notre

Dli LA RÉSURRECTION DU CORPS. 181

l'âme elle-même est impuissante à porter, parce qu'elle s'est détournée de la voie de Dieu parla désobéissance; ce sont des corps plus charnels que jamais, qui, loin de pouvoir pénétrera travers les éléments, retomberont sous leur propre poids à chaque élan que l'âme fera pour s'en échapper; ce sont des corps obscurs et ténébreux, tels qu'ils conviennent à des âmes désormais sans lumière et étrangères à la connaissance divine. Voilà le portrait que saint Thomas nous trace des méchants ressuscites (1). Le corps suivra la condition de l'âme. Pour les élus, plus de souffrance, mais une agilité merveilleuse, une subtilité pénétrante, une lumière sans ombre et sans déclin. Pour les damnés, une souffrance toujours plus sensible dans un corps qui se traîne, dans une prison qui ne s'ouvre plus, au milieu des ténèbres qui ne s'éclaircirontjamais.Pourleséluset pour les damnés la même résurrection, mais pour les élus dans la gloire* pour les damnés dans la honte, voilà l'inévitable alternative qui attend notre chair ressuscitée. Ah 1 votre choix est fait; ce n'est pas la honte,c'est la gloire que vous voulez pour votre corps. Vous l'aimez, je vous demande de l'aimerd'un amour éternel. Vous rêvez pour lui la santé, la vitesse, la subtilité, l'éclat; mais c'est le rêve du ciel que vousfaites,et il ne tient qu'à vous de le réaliser bien au delà de tout ce que votre imagination peut concevoir. Acceptez donc avec reconnaissance le dogme chrétien de la résurrection de la chair; professez, récitez, défendez devant la chair enfouie le Credo des apôtres, des mar-

(i) Summa contrd Gmtilês, lor.citat., c. 86.

tyrs, des solitaires, de tous les conciles, de toutes les sectes séparées, de tout le christianisme dans tous les temps et dans tous les siècles. Les apôtres, qui nous Font enseigné, Tiennent aujourd'hui visiter le tombeau de Jésus-Christ, et, voyant qu'il n'a pu garder sa victime, ils apostrophent la mort par ces brusques et sublimes paroles : 0 mort, où est ta victoire? 0 mort, où est ton aiguillon ? G'est-vous-mêmes qui prendrez un jour sur les lèvres de saint Paul cette vigoureuse apostrophe, et le premier cri de votre langue ressuscitée sera pour interpeller la mort, la confondre à votre tour et chanter votre triomphe éternel : 0 mort, où est ta victoire? 0 morty où est ton aiguillon? Ubi. mors, Victoria tua ? Ubi, mors, stimulus tuus (1) ?

II. Ce que la foi nous enseigne avec tant d'énergie et de grandeur, la raison le déclare non-seulement d'une haute convenance, mais de toute justice et de toute perfection.

Qu'est-ce que l'homme ? Une intelligence servie par des organes. Sa nature n'est complète que par l'union de l'âme et du fcorps. Il est contraire à la nature de l'âme d'être séparée de la matière. Or, rien de ce qui est contraire à la nature ne peut durer toujours. Puisque l'âme doit subsister à jamais, il faut donc qu'elle se réunisse au corps. L'immortalité de l'âme semble exiger la résurrection du corps. Il faut que le corps revive dans une nouvelle union avec l'âme et que l'intégrité de la nature humaine soit pleinement rétablie.

(I) ï Cor., xv, S».

Vous venez d'entendre saint Thomas (1), mais ce docteur s'appuie sur saint Augustin, et la Somme parle sur ce sujet comme la Cité de Dieu. Le grand évêque d'Hippone nous représente les âmes des justes jouissant de la vision béatifique, soumises à la volonté de Dieu et attendant, sans impatience ni inquiétude, mais avec une douce tranquillité, la résurrection de leur corps. Elles désirent leur corps non par oubli du passé, comme l'a cru Platon, mais plutôt parce qu'elles se souviennent des promesses de Celui qui ne trompe jamais et qui les a assurées que pas un cheveu ne tomberait de leur tête sans sa permission (2).

Cette haute convenance n'est qu'un acte de la justice distributive. A chacun ses mérites, et quand le jour de la rétribution est venu, quel est le mérite qui pourrait être oublié ? Or, le corps et l'âme ont été associés ici-bas pendant l'épreuve, il est juste qu'ils ne soient séparés ni dans la récompense ni dans le châtiment. La justice demande que la sanction de l'ordre moral s'étende à l'homme tout entier. Elle demande justice pour ce corps qui s'est courbé sous le joug du devoir : relevez-le, mon Dieu, dans une éternelle jeunesse et une éternelle vigueur. Justice pour ces pieds qui se sont tenus fermes et droits dans le sentier de l'honneur : élargissez l'espace, rendez la liberté à leurs mouvements, faites-leur voir qu'ils n'ont plus d'entraves et qu'ils peuvent voler partout où ils veulent en votre sainte présence. Justice pour

(1) Siimma contrd ScnUlcs, iib. iv, cap* 79.

(2) Civ. Dei, lib. xiii, 20.

ces mains qui ont semé le pain du pauvre, retourné son lit, aidé sa marche, soulagé partout vos membres souffrants : faites-leur cueillir toutes les palmes de vos célestes jardins. Justice pour ces yeux qui ont versé les larmes de la misère, de la pénitence, du zèle, de l'amitié, de l'honneur, de la foi, de l'espérance et de toutes les vertus humaines : donnez-leur de verser les seules larmes dont la douceur ne soit mêlée d'aucune amertume, les larmes de l'amour divin. Justice pour cette tête tombée sous le drapeau de la patrie ou sous la croix de la religion. Nous l'avons relevée calme, souriante et glorieuse, nous lui avons promis une couronne; il nous semblait qu'elle l'avait déjà reçue sous la balle de l'ennemi et sous la hache du bourreau. Eh bien 1 ce radieux sourire qui la parait % encore sera-t-il donc trompé ? Cette noble relique pour qui nous avons des tombeaux, des temples, des autels, des hymnes de vénération et de reconnaissance, après avoir été gardée dans nos châsses par la piété des nations, serait-elle destinée à périr ? Non, non, c'est la raison qui autorise ce culte, c'est la justice qui nous fait rendre à nos morts de tels hommages ; nous ne serons ni contredits ni désavoués dans l'éternité, là où la raison éclate dans toute sa splendeur, là où la justice est décisive, complète, absolue et infaillible.

Transportez-vous par la pensée aux bords de la mer Morte, sous cette atmosphère que la foudre du Seigneur semble envelopper encore, et devant cet abîme où Sodome, Gomorrhe et trois autres villes infâmes ont été ensevelies. Là dorment des monstres d'iniquité et de dépravation. Le souffle qui s'en exhale

empoisonne encore toute la contrée, et jamais l'oiseau ne traverse cette mer signalée par les vengeances divines. C'est le tombeau des corps les plus ignominieux qui aient jamais vécu, et qui, à force de crimes, avaient souillé, dégradé, matérialisé l'âme. C'est le cimetière de la chair corrompue, maudite et réprouvée. Revenez ensuite à des spectacles plus consolants. Allez visiter quelque chartreuse, et cherchez-y dans l'humble enclos ce dortoir de la mort chrétienne où les frères reposent à côté l'un de l'autre, les uns sous une croix de pierre, ce sont les dignitaires de l'ordre, les autres sous une croix de bois, sans emblème et sans nom. Quelle douce et profonde paix ! quelle odeur de vertus 1 quelle odeur de sainteté 1 Ouvrez le cercueil, regardez ce corps, ces yeux à peine éteints rayonnaient d'une chaste flamme, ce front est encore frappé de la lumière d'en haut qui tombait sur lui au pied des autels, ce corps a participé à la dignité de l'âme et il en garde la sereine et majestueuse empreinte, ce cœur qui a cessé de battre n'a jamais battu sous le coup d'une pensée impure, ces cheveux n'ont blanchi que dans les saintes veilles, ces pieds, ces mains, tous ces organes ont servi avec une loyauté constante et une magnanime fidélité des âmes justes. Ils ont vieilli, ils se sont usés dans ce sacré service, ils ont obéi jusqu'à la fin, ils ont ofTert jusqu'à la fin d'admirables exemples de mortification et de pureté. Voilà les deux dortoirs du genre humain. Dans l'un une chair flétrie, dans l'autre une chair spiritualisée; dans l'un tous les instruments de la corruption et du crime, dans l'autre tous les instruments de la vertu, de la perfection et de l'héroïsme. Comment admettre que ces corps, ser-

186 DE LA RÉSURRECTION DU CORl'S.

viteurs dociles des âmes saintes, auront la même destinée que ces corps ignominieux, tyrans des âmes avilies? Non, non, je demande que la justice divine punisse et récompense l'homme tout entier. C'est l'homme tout entier, corps et âme, qui a souffert pour l'honneur, pour la justice et pour la vertu, sur les échafauds, dans les déserts, dans les cloîtres. C'est l'homme tout entier, corps et âme, qui s'est plongé à Sodome et à Babylone dans la dépravation d'une vie sensuelle. Payez-les, Seigneur, payez-leur tout leur salaire ! A Sodome et à Babylone, la résurrection de l'ignominie éternelle. Aux chastes foyers, aux cloîtres plus chastes encore, aux cimetières de la patrie et de la paix, la résurrection de l'éternelle gloire.

La raison qui applaudit à la résurrection des corps comme à un acte d'une haute convenance et d'une bonne justice, y voit aussi une sorte de nécessité pour donner à l'homme toute sa perfection, pour la comprendre et pour la peindre. La perfection de l'homme, c'est de porter une âme qui commande dans un corps qui obéit. Une âme que rien ne gêne dans sa pensée, dans sa volonté, dans son essor ; un corps qui suive l'âme, qui la serve, qui la reflète et qui la laisse éclater dans la transparence d'une chair devenue glorieuse, voilà l'homme véritable et parfait. Si j'interroge mon imagination, le corps se présente avec l'âme dans l'idée que je me forme de cette perfection absolue. Je rêve l'harmonie et non le combat des deux . substances. Si je m'adresse aux philosophes, aux poètes, aux peintres, aux prophètes, pour me faire voir, sentir, toucher cet harmonieux accord, leur langue, leur pinceau, leur lyre invoque le témoignage

de nos sens ; ils ne peuvent séparer le corps de Pâme ni dans leurs définitions les plus belles, ni dans leurs plus vives couleurs, ni dans leurs chants les plus inspirés. David demande la harpe sainte pour célébrer la grandeur de l'homme. C'est notre front qu'il peint, frappé du rejaillissement de la lumière céleste: Signa- Htm est super nos lumen vultùs tui, Domine (1). Jésus prend les petits enfants sur ses genoux, il les regarde, il les caresse, il lit leur destinée dans ce visage encore pur, dans ses yeux encore clairs où Pinnocence se dévoile tout entière. Voilà ceux à qui le ciel appartient: Talium est enim recjnum cœlorum (2). Les élus seront, corps et âme, semblables aux petits enfants que le Sauveur a caressés et dont Pâme lui a paru si belle dans l'enveloppe qui en reflète la beauté intérieure. La perfection des vierges, c'est un de ces types immortalisés par Fra Angelico ou par Raphaël, où Pâme échappe à travers la chair, anime le regard, le rend doux et modeste, et le tient élevé vers le ciel avec une inexprimable espérance. La perfection des solitaires, c'est saint Bruno ravi en extase sous le pinceau de Lesueur, et montant dans la gloire, soutenu corps et âme par les anges, avec cette chair où le péché n'a pas laissé un pli et où la victoire de l'esprit sur les sens éclate avec tant de noblesse et d'austérité. La perfection de la materuité divine, c'est Marie peinte par Murillo dans le triomphe de sa chair ressuscitée. La perfection de l'humanité, c'est PHomme- Dieudans la transfiguration de Raphaël, au milieu de cet air pur qui l'enveloppe, avec ces vêtements d'une

(1) Ps, iv, 7. (2) Matlh., xix, 14.

blancheur éclatante, cette face rayonnante de clartés, ces deux prophètes qui viennent l'entretenir et qui participent à sa gloire, ces trois disciples frappés d'admiration encore plus que de stupeur, qui se croient en paradis, et qui demandent à bâtir, sur le Thabor, à Élie, à Moïse, à Jésus, trois tentes immortelles pour y demeurer toujours, pour y jouir toujours de la vue radieuse de cette chair transfigurée dans la gloire. Mais cette beauté idéale de l'être humain, telle que Dieu l'a faite dans le paradis, telle qu'il la laissée entrevoir sur le Thabor, apparaît dans le mystère de ce jour avec toutes les perfections de l'Homme-Dieu ressuscité. Je n'irai pas chercher ailleursle témoignage de Fart. Regardez au fond de ce sanctuaire cette toile magistrale animée par le génie de Vanloo (1). Le grand peintre qui a tracé cette image nous fait assez voir comment le corps ressuscité brise un sceau, renverse une pierre, sort d'une tombe, terrasse des soldats, brave en s'élevant dans l'air les lois de la pesanteur, et se meut dans cette condition nouvelle avec une nouvelle perfection. Regardez ce pied vainqueur qui foule les langes du sépulcre, ce bras qui s'étend, cette main qui commande, cette tête qui rayonne de lumière et qui se détache avec tant de puissance et de majesté. Voilà l'intelligence servie par des organes ; voilà l'homme tel que ma raison le rêve'et le conçoit dans sa perfection idéale et dans sa beauté originelle. Voilà l'homme complet dans sa chair ressuscitée ?

(i) La Résurrection, par Vanloo. dans la chapelle du Salât-Suaire, h l'église métropolitaine de Besançon.

III. Ce n'est pas seulement la raison qui confirme les enseignements de la foi sur la résurrection de la* chair; la nature, loin de répugner à ce mystère, semble l'attendre, et nous persuade d'avance de le croire.

Je pourrais vous dire : Dieu, qui vous a donné votre chair, vous la rendra. Il l'a pétrie et façonnée de sa main, c'est de sa main que vous la reprendrez. Le miracle par lequel vous avez été tiré du néant est aussi grand que celui qui doit vous tirer de la mort. L'homme qui a été l'objet du premier n'a pas de peine à admettre le second. Que faut-il à Dieu pour ressusciter le corps ? Ce qu'il lui a fallu pour le créer : un mot, un seul mot ! Dieu a dit, et tout a été fait ; il dira encore, et tout se fera, tout se lèvera, tout marchera à sa parole.

Mais l'étude de la nature suffît pour vous convaincre non-seulement de la possibilité, mais de la vraisemblance de la résurrection. C'est d'abord à vous-même que je m'adresse. Vous êtes vous-même tous les jours et sans le savoir le sujet et le témoin d'un pareil mystère. Tous les jours votre corps meurt, et tous les jours il ressuscite. Les éléments qui le composent aujourd'hui ne sont pas les mêmes que ceux qui le composaient il y a dix ans, et demain d'autres molécules périront pour faire place à de nouvelles, qui périront à leur tour. Vous n'avez ni une goutte du même sang, ni un atome de la même chair. Ce sang, cette chair, ces muscles, ces os, tout se renouvelle, et cependant votre corps est le même qu'il y a dix ans, ce corps a la même forme, il est soumis aux mêmes maladies, il est, comme dit la science, identique à lui-même. L'identité du corps n'est donc pas dans ce flux et ce'

reflux perpétuel de molécules qui entrent eu nous, qui en sortent, que l'âge renouvelle, que la mort dissout, que la corruption désagrège et que les vents dispersent. Ce qui constitue l'identité du corps, c'est la force qui vit au milieu de la matière et qui la gouverne. Cette force puissante de la résurrection peut rappeler les molécules qui composaient votre corps, elle peut changer tant de molécules qui en sont sorties, elle peut s'en agréger d'autres encore, et ce sera cependant le même corps. Ce qu'elle fait tous les jours pendant que vous possédez la vie, elle le fera pour vous la rendre. Voilà le mystère perpétuel dans lequel vous vivez ; c'est la science qui l'atteste, et la science en l'attestant vous dit assez que vous n'avez pas à vous mettre en peine des éléments de votre corps, du lieu où ils se trouvent, puisque ces éléments se déplacent, changent, se dispersent pendant votre vie comme après votre mort, que vous n'en êtes pas le maître, que vous n'avez conscience ni de leur sortie, ni de leur changement, ni de leur transformation, et que cependant vous demeurez toujours le même. Rassure-toi donc, ô homme, sur l'identité du corps qui te sera rendu. Ce sera le tien, comme celui que tu avais à quinze ans t'appartenait aussi bien que celui que tu possèdes à quarante. Rassure-toi, c'est la science qui te garantit le miracle de la résurrection et qui le déclare conforme aux lois de la nature.

Sortez maintenant de vous-même, passez la nature en revue, vous trouverez partout le mystère de la résurrection. Tout le présage, tout le symbolise, tout le persuade.

11 y a dans les divers ordres de la nature un travail

secret qui s'opère par la décomposition des éléments, et qui a pour résultat d'admirables et riches produits. Tout s'enfouit et tout reparaît, tout meurt et tout se reforme dans les couches profondes de règne végétal. Qu'était, il y a cent ans, ce chêne majestueux dont la tête est voisine du ciel et dont les pieds touchent aux abîmes? Un gland jouet de l'orage, écrasé sous le pied du passant, et dont le germe a pourri dans quelque sillon. Ces moissons qui tomberont cet été sous la faucille pour devenir la nourriture des deux mondes, qu'étaient-elles l'automne dernier? Une poignée de grains jetée dans la terre, décomposée, devenue poussière et pourriture, couverte de neige, retenue et * emprisonnée par la gelée, ensevelie six mois à tous les regards. Ces haies qui refleurissent n'offraient, il y a six mois, qu'un buisson épineux ; ces forêts où la sève monte, circule et fait tout reverdir, ont été six mois sans parure et sans honneur. L'automne a vu leur déclin, l'hiver leur mort, le printemps voit leur résurrection, et l'été les admirera dans toute leur gloire.

Le règne animal a des mystères analogues de mort, de résurrection et dévie. Un œuf que votre œil aperçoit à peine contient un embryon sans nom et sans forme où la chenille croît, grandit, s'allonge et finit par briser sa coquille : voilà la mort et la résurrection. Mais la chenille s'endort à son tour, devient chrysalide, file autour d'elle son léger tombeau, et après un sommeil mystérieux, brisant sa coque et ses fils, déploie au grand soleil les couleurs et les ailes d'un papillon: voilà la mort et la résurrection sous une nouvelle . image. Respect aux entrailles qui gardent l'embryon

humain. Il en sort un enfant, l'enfant devient homme, l'homme croît, grandit, décline, s'affaisse et retourne à la terre. Mais la terre où se forme le diamant, où le grain se nourrit, où l'insecte change d'aspect et de couleur, sera-t-elle moins propice à l'homme qu'à l'animal, à la plante ou à la pierre ? Tout meurt, mais tout renaît, l'homme seul mourrait pour ne plus revivre! C'est une loi universelle que tout revit, fleurit, croît, se développe à la suite de la décomposition et de la mort, et l'homme seul subirait la loi sans en recueillir le bénéfice, il aurait l'ignominie, et il n'y aurait pour lui seul ni vie, ni résurrection, ni gloire ! Non, la pierre qui se cristallise, le gland qui devient chêne, la chenille qui devient papillon, l'animal qui meurt en se reproduisant, toute la nature qui ne meurt que pour ressusciter dans les trois règnes qui la composent, tout cela ne vaut pas un homme. Et ce qui s'opère tous les jours dans la nature inanimée et sans raison s'opérera, je le jure, dans cette nature animée, raisonnable, créée à l'image de Dieu, restaurée à la ressemblance de son Fils, sanctifiée et transfigurée par la grâce et l'attouchement de son Esprit. Là où la nature me montre des merveilles, la grâce a bien le droit de m'annoncer des miracles. Je reconnais ici la bonté de Dieu, qui me prépare ainsi dans l'ordre naturel des analogies, des images, des mystères propres à me faire comprendre tout l'ordre surnaturel, je l'adore et je le bénis.

Élevons-nous plus haut encore, embrassons d'un regard non-seulement tous les règnes de la nature, mais toutes les époques de la création, tous les progrès de la vie, et nous arrivons, de mystères en mystères,

de progrès en progrès, à la résurrection des morts.

Le premier mot de la Bible est encore le dernier mot de la nature et de la science. La science parle comme la Bible, quand elle nous montre la lumière séparée des ténèbres, l'atmosphère ou les eaux supérieures séparée de la mer ou des eaux inférieures, et la terre encore nue, l'aride rocher s'élevant du milieu des flots.

C'est là que le premier germe végétal est déposé et que Therbe fleurit pour la première fois.

Cependant la vie monte, et les animaux, capables de se mouvoir et de sentir, se répandent par toute la terre. De même que la plante a pour support le règne minéral, l'animal qui vit de la plante a pour support le règne végétal, et chaque degré marque un progrès dans la vie. Enfin, quand la maison est prête, l'homme paraît pour l'habiter. Il est uni à l'animal comme l'animal à la plante, comme la plante au sol, et il renferme dans son corps toutes les créations précédentes. Mais son corps est uni à une âme, et par cette âme il ressemble à l'ange, et l'ange créé comme lui, mais sans corps, touche à Dieu et termine le cercle.

Voilà l'échelle mystérieuse élevée entre le ciel et la terre, dans laquelle chaque degré touche au précédent, prépare le sui vant,et qui de créations en créations ne laisse ni un vide à combler ni un progrès à réaliser. Non, Dieu n'anéantira rien de ce grand ouvrage, mais il le perfectionnera et le glorifiera. Non, il ne brisera pas un seul échelon dans cette échelle mystérieuse. C'est la loi de la nature que rien ne se fait par saut : Natura nihil facit per saltum. Cette loi, Dieu se l'est faite à lui-même. Il n'a pa.s

brisé la terre, mais il l'a déclarée son marchepied ; il n'a pas détruit les semences, mais il envoie sa pluie pour les faire naître et son soleil pour les dorer et les mûrir ; il n'a pas maudit les animaux, mais il en a agréé l'offrande sur ses autels ; il ne maudira rien dans l'homme, parce que dans l'homme tout est cher à sa mémoire, aussi bien le corps pétri de sa main que l'àme formée de son souffle, et puisqu'il veut appeler l'homme à la béatitude éternelle, c'est l'homme tout entier qui sera le terme de toutes ces créations, cette béatitude sera celle du corps comme celle de l'âme, l'àme en jouira parce qu'elle est immortelle, le corps ressuscitera pour en jouir : la résurrection du corps met le comble à l'harmonie de l'œuvre divine, et en consacre tous les progrès par le plus sublime et le plus magnifique des couronnements.

Comprenez-vous maintenant la dernière parole du Credo : Je crois la résurrection de la chair ? C'est un mystère, mais ce mystère est la conséquence nécessaire de toute science naturelle. C'est un miracle, mais ce miracle satisfait toutes les tendances et toutes les opérations de la nature. Là se trouvent la solution de toutes les énigmes, l'explication de toutes les épreuves, la confirmation des pressentiments de tous les peuples. On s'explique pourquoi Dieu a réuni en nous une âme et un corps, un ange et un animal, dans une indissoluble unité. Il a placé l'homme sur la limite où se rencontrent l'esprit et la matière, l'homme qui est à la fois le plus, humble des esprits et le plus parfait des corps. Il en a fait la clef de voûte et de ce grand édifice de la création, et le lien unique mais sacré des deux mondes de l'esprit etde la chair,

qui se fondent en lui dans l'intimité d'un vie commune. Il l'a soudé, comme un anneau vivant, partie à la chaîne des êtres matériels qui descendent jusqu'à l'animal, jusqu'à la plante, jusqu'au grain de sable, partie à la chaîne des êtres spirituels qui montent jusqu'à l'ange, jusqu'aux séraphins, jusqu'aux esprits les plus rapprochés de son trône immuable. Le voilà dans sa double substance, tel que Dieu l'a voulu, tel qu'il l'a créé, tel que l'Écriture le déclare, vraiment inexterminable et dans son corps et dans son âme : Deus creavit hominem inexterminabilem (1) .Notre âme semble passer, et elle demeure. Notre corps meurt, mais il ressuscitera. Nous vivrons, corps et âme, comme le trait d'union vivant et éternel que Dieu a établi entre les deux grandes hiérarchies des êtres sortis de sa main. Nous vivrons, corps et âme, pour la satisfaction de la nature, pour l'honneur de la raison, pour la justification de la foi. Gloire à la chair qui ressuscitera ! Gloire à Dieu le Père qui en est l'auteur, gloire à Dieu le Fils qui en a fait ses membres, gloire à Dieu le Saint-Esprit qui l'a choisie pour son temple 1 Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit dans les siècles des siècles î

(i) Sap., il, 23.

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