‹ Les mystères de la vie futureChapitre 8 sur 32 · NEUVIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME CONFÉRENCE

J'ai commencé l'année dernière l'étude des redoutables problèmes de cette vie future qui est tout ensemble la gloire de Dieu et la félicité de l'homme, et j'ai interrogé pour les résoudre la raison et la foi.

Dieu a donné à l'homme un corps et une âme. La création les a réunis, la mort les sépare, la résurrection doit les rejoindre.

Notre âme est immortelle, car les besoins de notre nature nous le persuadent, l'étude des attributs de Dieu nous l'enseigne, le témoignage unanime des peuples en dépose dans toutes les langues, dans tous les temps et dans tous les lieux. Mais la notion exacte de notre immortalité n'appartient qu'à la foi, car la raison, abandonnée à ses propres forces, finit par se

(1) Cette conférence et les suivantes ont été prèchées pendant le carême de 1874.

troubler sur cette grave question, la fausse science le conduit au cloute et la superstition au ridicule.

Notre corps est périssable et mortel. La mort qui le dissout est pour la raison un mystère de justice, de frayeur et d'espérance ; mais la foi, venant encore ici au secours de la raison, tempère la justice par l'amour, dissipe la frayeur et change l'espérance en certitude.

Enfin l'âme et le corps se réuniront pour ne plusse séparer. Ce mystère de la résurrection suprême est encore pressenti par la nature, sollicité par la raison, enseigné par la foi. Il n'y a pas dans l'ordre naturel de développement plus régulier ni de progrès plus légitime, dans l'ordre moral de justice plus convenable, dans l'ordre religieux de dogme mieux établi. Yoilà l'homme en présence de la vie future. Il vivra, il vivra toujours, car Dieu l'a créé inexterminable et dans son corps et dans son âme : Deus creavit hominem inexterminabilem.

Ici commencent d'autres mystères mille fois plus graves encore que les premiers et dont il me reste à vous entretenir. Leur simple énoncé est tout un programme, et c'est le programme de ce dernier carême : le jugement particulier, le jugement général, le purgatoire, l'enfer, le ciel, le nombre des élus, l'éternité. Je tremble au titre seul de toutes ces conférences, je supplie Dieu de m'éclairer, je demande au grand pontife qui m'écoute de me servir de guide jusqu'à la fin, je compte jusqu'à la fin sur votre bienveillante et sympathique attention. Achevons notre Credo : Camis resurrectionem, vilam œternam. Amen.

Nous voici donc au delà du tombeau et comme au .

seuil de la vie future. Un tribunal s'y prépare pour chacun de nous, un arrêt nous y attend, et cet arrêt sera celui de l'éternité. Quel moment ! Un fil nous en sépare. Quel monent 1 De ce moment, et de ce moment seul, dépend l'éternité tout entière. Quel moment ! Chacun de nous y passera, et y passera bientôt, plusieurs dès demain, d'autres dans l'année, la moitié avant la fin du siècle, ceux même qui ne font que de naître avant cent ans. Je prophétise à coup sûr et sur vous et sur moi. Pauvres mortels, misérables jouets de ces prophéties menteuses qui achèvent de ruiner dans les âmes la raison et la foi, demain nous ne serons plus, et que nous importera la terre avec ces prodiges toujours attendus, toujours démentis, mille fois moins prodigieux que la spéculation qui les fait espérer et l'aveuglement qui persiste à les croire ? Demain nous ne serons plus, et déjà nous serons jugés. Écoutez, tremblez, faites pénitence, car votre jugement particulier ne sera ni retardé, ni discuté, ni revisé. Le jugement particulier est un jugement sans exception, un jugement sans débat, un jugement sans appel. Voilà ce que la foi nous enseigne, et la raison autorise, ratifie, confirme sur ces trois points les enseignements de la foi.

I. C'est un article de la foi chrétienne que chaque âme sera jugée, et qu'elle sera jugée au sortir du corps.

Le dogme du jugement, enseigné dans l'Église, consigné dans les symboles, est formulé hautement et nettement par saint Paul. Il est décrété, dit l'apôtre saint Paul, que tous les hommes meurent une fois, et

après la mort le jugement: Statutum est omnibus hominibus semel mori ; post hoc autem judicium (1). xVinsi, le même texte nous affirme qu'il n'y aura ni exception à prétendre ni délai à demander.

Telle est la vraie foi ; telle est aussi la tradition de tous les peuples. Les croyances de la Chine, de l'Inde et de tout l'Orient sont d'accord avec celles de l'Egypte et de la Grèce sur l'existence de ce suprême tribunal. Dans la mythologie du Nord comme dans celle du Midi, les juges de l'autre monde ont un nom populaire, des assises permanentes, une juridiction universelle. Ces juges étaient des rois renommés pendant leur vie pour l'équité de leurs arrêts, et l'antiquité en avait fait des dieux pour donner à leur sentence l'appareil et la sanction de l'éternité. Les philosophes les plus sages pensent sur ce sujet comme les poètes les plus illustres. Sénèque, tout courtisan qu'il était, redoutait encore plus les yeux du souverain Juge que les yeux de Néron : « Chaque jour, dit-il, je me fais à moi-même mon procès, je considère avec attention de quelle manière j'ai employé ma journée, je repasse dans mon esprit tout ce que j'ai fait de bien ou de mal. » Pourquoi un examen si minutieux? Il l'avouera lui-même : « Je m'observe, dans l'attente de ce jour qui jugera toute ma vie. » Platon avait attendu et tremblé comme Sénèque, au milieu de ce beau siècle dont il fut la gloire. Il le confesse dans la langue la plus harmonieuse qu'aient parlée les lèvres humaines et avec les nobles images de sa belle philosophie : « L'âme, après avoir été délivrée de son corps comme

: (1) Hebr.} ix, 17.

d'un tombeau, subira un jugement dans le champ de la vérité: ev ttâtu &MM*. »

Que les sages et les poètes, que les peuples les plus civilisés et les plus barbares, aient attendu, demandé, imploré, dès la sortie de ce monde, le jugement de toute la vie, je ne m'en étonne pas. Ce jugement, espoir des bons, terreur des méchants, est Fimpérieux besoin d'une âme qui a faim et soif de la justice et qui n'a pu satisfaire ici-bas cette soif insatiable. Comptez les pas que l'homme fait du berceau à la tombe, et dites-moi quel est le jour où son pied n'aille pas heurter contre la pierr,e de l'erreur, de l'injustice et du scandale.

Enfants, nous sommes déjà victimes de la force ou de l'intrigue, mais déjà nous prêtons à la force nos bras encore mal affermis pour faire triompher la violence, et notre langue à peine déliée se prête ellemême à la médisance, à la calomnie et au parjure. Marche, pauvre enfant; tu n'as fait qu'entrer dans les ténèbres de la vie ! Marche, tu n'es pas près de trouver le Juge qu'on ne trompe jamais 1

Le jeune homme le rêve quelquefois dans le délire de son âme généreuse ; mais voici les passions avec leurs cris étourdissants, leurs molles complaisances, leurs perfides conseils, leur honteuse ivresse. Rien n'est sacré pour elles, on change à leur gré de mesure et de poids, on s'aveugle, on court, on se précipite, on croit que la jeunesse n'a point de lendemain, et l'on se fait le complice de tous les désordres, bien loin de solliciter le regard qui les surveille et la loi qui les réprime. La jeunesse passe, et le jour du jugement n'est pas venu.

Yiendra-t-il pour l'âge mûr ? Mais c'est la maturité de l'orgueil qui jouit, de l'ambition qui triomphe, de l'avarice qui amasse. Mais du milieu de ces ombres épaisses, la vérité, la justice, l'honneur, semblent-ils autre chose que des mots sonores ? Qu'est-ce que la vérité ? s'écrie Pilate. Pilate sait-il mieux ce que c'est que la justice? Non, car en livrant le sang du juste par faiblesse, il s'imagine qu'il lui suffira de s'en laveries mains. Mon Dieu! mon Dieu! où est donc le vrai juge et le vrai jugement ?

Est-ce sous les cheveux blancs de la vieillesse que nous allons saluer cette magistrature infaillible, et les lèvres de Nestor prononceront-elles enfin l'arrêt sans erreur et sans appel? Mais les vieillards ont leurs passions qui les aveuglent et qui les emportent. Si près qu'ils soient de la tombe, ils disent encore comme ceux qui ont dénoncé la chaste Suzanne : « Personne ne nous voit. » Ils détournent encore les yeux du ciel et s'imaginent qu'ils sont sans danger parce qu'ils pèchent sans témoin.

Marche, marche donc, pauvre homme, marche jusqu'à la fin, sans cesser de parler de justice, de vérité, de vertu, d'honneur ; tu ne cesseras pas cependant de mettre à la place de la justice l'ambition et l'intrigue, à la place de la vérité le mensonge, à la place de la vertu qu'on oublie le vice que l'on salue, à la place de l'honneur l'insolence, le duel, le suicide. Point de justice, point déjuge, point de jugement. Victime ou bourreau, l'homme, au sortir de toutes ces ténèbres, est encore à juger. L'opinion Ta méconnu pendant sa vie ; l'histoire, gagnée et pervertie par l'opinion, le méconnaîtra encore après sa

2Ô2 du Jugement particulier.

mort. Voilà pourquoi il nous faut à tout prix, au-dessus de la terre et du temps, un tribunal que rien n'ébranle, un juge que rien ne trouble, un arrêt que rien ne fasse changer. Voilà pourquoi, l'expérience de la vie nous forçant à tourner les yeux vers ce champ de la vérité dont parle Platon, nous tremblons, comme Sénèque, dans l'attente de ce jour qui jugera toute notre vie. Voilà pourquoi les païens ont élevé, au sortir de ce monde, un prétoire dont les arrêts silencieux, inévitables, infaillibles, enveloppent tous les hommes et s'exécutent pendant toute l'éternité.

Cette expérience cruelle du monde et de la vie, ces aveux des philosophes, ces fables des poètes, toute cette religion de l'antiquité, ne sont pas autre chose que la confirmation, d'ailleurs superflue, de toutes nos Écritures. Écoutez donc avec une crainte salutaire ces paroles sacrées qui vous rappellent votre futur jugement :

Nous avons un juge ; ce juge, c'est Dieu lui-même : Quijudicat me Dominus est (1).

Ce Dieu qui nous jugera scrute les reins et les cœurs : Scrutatur corda (2). Il sait tout.

Tout ce qui se fait de bien et de mal, Dieu l'appellera en jugement : Cuncta qaœ fiant adducet Dcns in jadicium, pro omni errato, sive bonum, sire malum illud sit (3). Il punira ou récompensera tout.

Vous rendrez donc à chacun selon ses œuvres, lui a dit David dans l'Ancien Testament : Reddes unicuique juxta opéra sua (4) ? Oui, répond saint Paul dans le

Û) / Cor., iv, 4. (3) Ecries., xn, 14.

(2) Rom., vin, 27. (4) Psal., lxi, 13.

Nouveau Testament, qui confirme ainsi tous les enseignements du premier, Jésus-Christ rendra à chacun selon ses œuvres : Reddet Mi Dominus secundàm opéra ejus (1).

Ainsi, c'est Dieu qui nous jugera et nous jugera par son Christ. Nous devons tous, continue saint Paul, paraître devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive selon ce qu'il a fait ou de bien ou de mal : Omnes nos manifestari oportet an te tribunal Christi, ut référât unusquisque propria prout gessit, sivebonum, sive rnalum (%) .

Devant ce tribunal du Christ, chacun portera le fardeau de sa conscience : Unusquisque omis suum portabit(3).

Chacun recevra son propre salaire, selon son travail : Unusquisque propriam mercedem accipiet secundùm suum laborem (4).

Voilà donc enfin le vrai tribunal, le vrai juge, le vrai jugement. Ce juge sait tout, ce juge punit et récompense tout, ce juge rend à chacun selon ses œuvres, ce juge jugera non-seulement les actes, mais les intentions, ce juge jugera non pas le succès, mais le travail; ce juge, c'est Dieu, dit l'Ancien Testament; ce juge, c'est Dieu, dit le Nouveau, mais Dieu représenté par son Christ.

Devant ce tribunal, point d'exception pour personne, point d'acception pour qui que ce soit au monde. L'Écriture ne permet pas d'en douter. Nous y paraîtrons tous : omnes, et chacun de nous y paraîtra l'un après

(1) II Tim., iv, 14. (3) Galat., vi, 5.

(8) II Cor., v5 10. (4) I Cor., m, 18.

l'autre avec sa propre conscience : unnsquisque portabit, pour y être jugé chacun en particulier : ut unusquisque référât, et pour y recevoir chacun son salaire : unusqaisque acciplet. Tous sans exception, et chacun en particulier sans distinction de sexe ou de qualité, d'âge ou de fortune, de naissance ou de mérite.

Telle est la faiblesse ou l'incompétence des tribunaux humains, qu'on échappe à leurs regards tantôt par la force et la violence, tantôt par la ruse ou par l'intrigue, tantôt par la séduction ou par la faveur. Nous avons beau élever nos magistratures au-dessus des intérêts, des préjugés et des passions, il y a mille circonstances où l'on décline lear justice et où l'on évite leurs arrêts. Nous avons beau niveler les rangs et passer sur toutes les têtes ce niveau égali taire si cher à la révolution, il y a mille et mille tètes qui ne se courbent pas. Il a fallu inventer, dans l'intérêt de l'autorité humaine,des réserves etdes degrés, instituer des tribunaux particuliers pour juger certains dépositaires de la puissance publique, élever certaines barrières pour mettre les représentants de la souveraineté à l'abri des poursuites, et créer ainsi des exceptions qui deviennent parfois de dangereuses et coupables immunités. Pauvre justice humaine, que tu es à plaindre! Misérables tribunaux de la terre, combien votre autorité et affaiblie, et qui lui rendra jamais quelque privilège ? Ah ! du moins, là où l'on croit encore à Dieu et à son Christ, y a-t-il quelque espoir de voir rendre, autant que la faiblesse de l'homme le permet, des arrêts consciencieux. Là où les rois sentent au-dessus de leur tête ce Roi du ciel qui juge et fait mourir les rois de la terre, eussent-ils méconnu

toutes les lois, il leur restera encore au lit de la mort une salutaire frayeur, et ils se retourneront vers leur peuple pour lui dire : « Encore que le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il se repent et s'accuse publiquement d'avoir scandalisé ses sujets. » Mais quand la raison et la foi se sont affaiblies, quand la force prime le droit, quand les criminels usurpent le pouvoir et qu'ils traduisent à leur barre la piété, le courage, la fidélité, l'honneur, que reste-t-il, sinon d'attendre et pour soi et pour les autres ce tribunal de Dieu où il n'y a plus ni usurpation d'autorité, ni prévention contre les personnes, ni exception pour le titre et les rangs,ni faveur pour le crime qui triomphe, ni haine pour la vertu que l'on persécute? 0 mon Dieu ! comme cette vérité s'impose à notre siècle et qu'il en coûte peu de la comprendre, tant nous en avons besoin en face de l'iniquité si persévérante dans ses audaces,dans ses entreprises et dans ses victoires ! Est-ce donc votre conseil de nous faire sentir combien vos jugements sont nécessaires au sortir de la vie, puisque la vie de ce siècle se consume inutilement à les attendre? Nous allons donc passer sans pouvoir vous absoudre, plus malheureux et plus désespérés que ce poëte païen qui a vu du moins la chute de l'impie, et qui a pu absoudre les dieux de l'empire d'avoir si longtemps souffert Finsolence et les triomphes de Rufîn :

Abstulit hune tandem RuOni pœna tuimillum Absolvitque deos(1).

Mais non, ne blasphémons pas; s'il faut attendre

(1) Claudien.

jusqu'à la fin, résignons-nous, ce scandale cessera le jour que les Rufins du xixe siècle seront dégradés par les mains de la mort. Le lambeau de pourpre qui couvre leurs épaules tombera devant le tribunal suprême. Ils y seront tous : omnes, et, malgré leurs conquêtes et leur spoliation, chacun y sera dans sa nudité, avec le fardeau de sa conscience : Unusqaisque onus suam portabit.

Point d'exception dans l'appel, point d'acception de personne dans l'application de la loi. C'est encore une autre infirmité de la nature humaine de croire que la loi morale est autre pour ceux-ci, autre pour ceux-là, qu'elle fléchit selon le temps, qu'elle varie selon les personnes, et que Dieu aura dans son jugement des complaisances ou des accommodements pour nos faiblesses. Cette illusion est propre à notre siècle encore plus qu'à ceux qui l'ont précédé. Il a été un temps où l'on se persuadait peut-être qu'il serait fait quelque grâce et quelque faveur à la naissance et à la fortune, mais les Nathan, les Élie, les Jean-Baptiste, les Ambroise, les Bernard, les Bossuet, poursuivaient, abattaient, anéantissaient devant les autels les illusions des David, aussi bien que des Hérode, des Théodose, des Philippe-Auguste, des Louis le Grand. Aujourd'hui l'orgueil humain n'a fait que se déplacer, et les illusions des grands sont devenues celles de tout le monde. Nous supportons à peine l'idée que nous serons jugés comme nos pères et comme nos ancêtres, tant nous sommes convaincus de la supériorité de nos lumières. Nous comptons sur des exceptions, à cause du progrès que nous avons fait dans l'industrie cl dans les arts. Nous ne saurions imaginer que le ta-

lent, l'esprit, le génie, soient traités comme l'ignorance. Le poëte du xvne siècle avait dit de Dieu avec une haute raison et une merveilleuse harmonie :

L'Éternel est son nom, le monde est son ouvrage ; Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois Et du haut de son trône interroge les rois (l).

Le poëte du xixe siècle n'a plus ni cette ferme vue ni cette notion claire du dernier jugement. Il prête à Dieu deux poids et deux mesures :

Pour les héros et nous il a des poids divers.

Il demande des privilèges pour le génie :

Et vous, fléau de Dieu, qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus (2) ?

Non, le génie n'est pas une vertu. Non, il n'y a pas deux morales à pratiquer ici-bas. Non, il n'y a pas deux jugements à attendre au delà du tombeau. C'est Dieu qui nous juge : Qui judicat me Dominas est. Il nous juge tous sans exception, et il juge chacun de nous sans acception de personne : Omnes ; unusqujsque reddet. Il nous juge tous avec la même équité et les mêmes lois : Qui judicaturus es orbem in œquitaie.

II. Le jugement particulier sera non-seulement un jugement sans exception, mais un jugement sans débat. Vous appréhendez d'être plongé, au sortir de ce

(1) Racine, dans Estiter.

(•2) Lamartine. Ode sur Bonaparte,

monde, dans d'affreuses ténèbres, et la mort vous apparaît comme un défilé sombre où l'inconnu vous saisit, vous épouvante et vous terrasse. Détrompezvous, la vie n'est qu'un rideau, c'est la main de la mort qui le déchire, et, en uninstant, en un clin d'œil, vous allez être entre les mains de Dieu, c'est-à-dire en présence d'une clairvoyance infinie. De ce côté-ci du tombeau, tout est obscurité, tout est ombre, tout est énigme. De l'autre, tout est lumière. Vous avez éprouvé mon cœur, dit le Psalmiste en s'adressant au Seigneur, vous m'avez visité pendant la nuit, iwus m'avez examiné par le feu (1). Cette nuit, c'est la mort; ce feu, c'est l'examen du jugement. Quand le dernier des soleils du temps se sera couché sur notre tête, le soleil de l'éternité se lèvera sur nous dans son immortelle splendeur. Ce feu de l'examen divin est plein tout ensemble de lumière et d'activité. Cette lumière, c'est la sagesse qui ne laissera rien mettre en discussion; cette activité, c'est la justice qui ne laissera rien d'impuni. Voilà pourquoi le jugement de votre âme ne souffrira pas le moindre débat.

Point de débat sur la loi avec laquelle nous disputons sans cesse ici-bas, tantôt nous plaignant que Dieu nous l'impose, tantôt contestant quil nous l'ait imposée, soutenant qu'elle était bonne pour les siècles passés, mais affirmant qu'elle doit s'accommoder à notre temps, l'opposant tantôt à la nature, tantôt à la coutume, l'affaiblissant par nos interprétations et nos commentaires, la défigurant par nos railleries, la démentant par nos exemples,

(1) Psal, xvi. 4.

faisant enfin de cette loi sainte non plus la loi de Dieu, mais le caprice de l'homme et le jouet de la mode. Eh bien! vous la verrez, cette loi que vous avez diminuée, altérée, abaissée, contredite, bravée peutêtre avec éclat. Vous la verrez avec ses points et ses virgules, il n'y manquera pas un seul iota. Vous la verrez telle que Dieu l'a donnée à l'homme au commencement des jours, telle que l'Homme-Dieu l'a rétablie, telle que l'Église la conservera jusqu'à la fin des temps. Vous la verrez dans sa hauteur, dans sa profondeur, dans son immensité. Vous la verrez sous son vrai jour et de votre vraie place, c'est-à-dire en qualité de créature qui dépend de son auteur et d'enfant qui doit obéissanceà son père. Vous l'entendrez comme Adam l'a entendue dans l'Éden, les Juifs sur le Sinaï, les apôtres et les disciples sur la montagne. Vous en comprendrez la sagesse incréée et la divine économie.

Vous lirez dans la lumière d'une irrésistible raison qu'il faut aimer Dieu, honorer son saint nom, et sanctifier le jour qu'il s'est réservé pour sa gloire et pour son service ; que les commandements de l'Église sont aussi sacrés que ceux de Dieu même ; que le devoir de la confession oblige tous les sexes, celui de la communion toutes les âges, celui de l'abstinence et du jeûne toutes les conditions sociales.

Vous reconnaîtrez qu'il y a pour les pères, les maîtres, les magistrats, les pasteurs, une obligation rigoureuse d'élever, d'instruire et d'édifier enfants, domestiques, élèves, sujets, fidèles, comme il y a pour les sujets, les ficlèles, les élèves, les domestiques, les enfants, une obligation non moins rigoureuse d'être respectueux, soumis et aimants.

210 I)U JUGEMEiNï PARTICULIER.

Vous sentirez dans tout leur poids et dans toute leur austérité les graves défenses de la loi éternelle. Cette loi ne vous défendra alors rien dé nouveau; mais comme vous saisirez, sous le coup d'une éclatante lumière, toute la portée de ces paroles si concises, si fermes, hélas ! et si oubliées : Point de vol : Non furaberis. Point d'adultère: Non mœchaberis. Point de meurtre, de duel ni de suicide: Non occides. Point de mensonge, de médisance ou de calomnie : Non falsum teslimonium dices. Point de pensées honteuses, point de désirs injustes : Non concupisce*.

Voilà la loi, toute la loi, rien que la loi, telle qu'elle vous apparaîtra au jour de votre, jugement- Pas un mot de plus, pas un mot de moins, à chaque âme qui est appelée devant Dieu, et jamais de débat. Telle la loi sainte apparaîtra encore à la dernière âme qui sortira de ce monde à demi écroulé. Cette dernière lecture mettra la loi au-dessus de toute discussion et de toute atteinte, et le dernier maudit, le dernier damné, ne trouvera pas plus que Caïn de refuge ni de parole pour échapper à l'horreur de cette immortelle lumière.

Plus de débats avec la conscience. À ce dernier jugement, vous ne discuterez pas plus avec vous-mêmes qu'avec la loi; votre conscience sera, comme la loi de Dieu, un livre sorti des ténèbres, élevé à vos regards, illuminé d'une clarté aussi soudaine qu'irrésistible. Cette conscience que Dieu nous a donnée pour distinguer le bien du mal, les uns la pervertissent à force de scélératesse, les autres lui résistent avec obstination, plusieurs la trompent et la séduisent par la ruse et le mensonge. Voilà les trois sortes de débats engagés sur la terre entre l'homme et sa conscience. Ce

débat cesse à la mort, et l'eussiez-vous prolongé jusqu'à la mort, au dernier soupir, au dernier souffle, ce souffle à peine exhalé, vous serez, en vous retournant de l'autre côté, tremblants, éperdus, muets, incapables de répondre un seul mot à la citation terrible qui retentira à vos oreilles : Rendez, rendez compte de votre conscience : Redde ralionem villicationis tuœ (1).

Cet impie avait dit dcuis sa conscience pervertie : La vérité et l'erreur ne sont que des apparences, le bien et le mal dépendent des conventions des hommes, Dieu n'est qu'un mot, l'autre monde une fable, l'enfer un rêve, la mort un saut que l'on fait dans l'ombre et au delà duquel il n'y a que le néant. Buvons, mangeons, jouissons de tous les biens, bravons la religion, outrageons la morale, baignonsnous dans le sang de nos frères, enivrons-nous de délices, et si notre vie est courte, faisons du moins qu'elle soit bonne. Cet impie avait ainsi vécu la tête haute, le blasphème dans la bouche, le sourire aux lèvres; sa conscience étouffée ne lui faisait plus de reproches, tant il avait été heureux en se débattant contre elle ; il l'avait foulée aux pieds, broyée, anéantie. À force d'attentats, il avait perdu tous ses remords. Ah! n'allez pas croire que le débat va renaître au dernier jugement. Non, non, mais c'est la conscience qui renaît, elle se relève, elle parle toute seule. Rendez compte à présent de toute votre vie. Rendez compte de ces crimes commis contre la religion et contre la morale. Rendez compte de ces blasphèmes puissants qui ont entraîné les nations dans les voies de l'impiété.

(1) Luc, xvi. 2,

Rendez compte de ces livres honteux qui ont peint etconseillé le vice. Rendez compte de ces spectacles où vous avez fait boi^e tant de fois le poison de la corruption aux yeux de la foule. Rendez compte de ces journaux que vous avez fondés, payés, répandus, pour ôter au monde ses dernières croyances et ses derniers scrupules. Rendez compte de ces assemblées secrètes où vous avez juré de faire à la religion et à la société une guerre sans trêve et sans merci. Rendez compte de ces serments prêtés à la révolution, pour abolir le règne du Christ sur la terre. Rendez compte de cette guerre faite à l'Église, au pape, aux prêtres, à tout l'ordre surnaturel, où vous avez versé tant d'encre et tant de sang, et où la plume a été encore mille fois plus homicide que l'épée. Impie, voilà votre vie et vos œuvres, rendez-en compte, il en est temps. C'est la foi qui m'annonce votre jugement, mais c'est la raison qui le demande : Redde rationem villicaiionis tuœ. Ce chrétien, inconséquent avec lui-même, n'avait pas cessé de se débattre contre sa conscience. Sa vie était demeurée toujours coupable, et sa conscience toujours droite. Il péchait, et le péché était toujours marqué par un remords. Il péchait encore, un nouveau remords marquait un nouveau péché. Toujours des péchés, et toujours des remords. Sa triste existence n'a été qu'un long supplice, et, comme il n'a cessé de passer des ténèbres à la lumière et de la lumière aux ténèbres, il faut bien qu'il y ait un jour pour lui où le débat cesse et où la lumière règne. Ce jour est venu, c'est le jour du jugement : la conscience parle, la passion se tait, et le voilà comme stupide, une fois que le nuage est crevé, devant cette lumière

qui l'illumine et qui le remplit. Il faut répondre à la citation, et il n'y répondra que par le silence : Redde rationem villicationis tuœ. Rendez compte de ces reproches que vous avez entendus au dedans de vousmême et que vous n'avez pas voulu écouter. Rendez compte de ce malaise indéfinissable qui a caractérisé toute votre vie, et qui vous a rempli d'une secrète terreur. Rendez compte de ces rêves et de ces fantômes qui vous ont poursuivi pendant la nuit, en vous pressant de mettre ordre à vos affaires. Rendez compte de ces avis salutaires qui vous ont été tant de fois adressés du haut de la chaire chrétienne, et où vous vous êtes reconnu sans vouloir vous corriger. Rendez compte de ces grâces de retraite, de jubilé et de mission, qui ont ajouté tant de force à vos remords, sans pouvoir les faire triompher par une sincère et généreuse conversion. Chrétien coupable, vous vous êtes cent fois condamné vous-même, et cent fois vous êtes retourné à l'erreur et au vice, malgré votre conscience. Eh bien t le débat a fini avec la vie, votre conscience vous accuse, et quand l'Évangile m'annonce votre jugement, la raison déclare que l'Évangile a dit vrai : Redde rationem villicationis tuœ.

Cet hypocrite s'était égaré dans les détours et les voies obliques, et, comme il observait certains devoirs, comme il ne violait les autres qu'avec une honnête discrétion, il avait fini par se dissimuler luimême à lui-même et par porter, avec un naturel admirable, le masque de la fausse conscience. Sous le masque du zèle, il attaquait la charité. Sous le masque de la prudence, il outrageait dans le mariage les lois

do la morale. Sous le masque de la bienséance et de la politesse, il persuadait le vice et faisait commettre l'adultère du sourire et du regard. Sous le masque de la piété, il apportait au temple et à l'autel un esprit qui ne refusait rien à ses pensées, un cœur qui s'abandonnait à tous ses désirs, une imagination qui avait reculé dans son délire les bornes de toutes les hontes et de toutes les infamies possibles à l'homme. Et sur tout cela, la conscience avait d'abord hésité, puis elle avait capitulé à certaines conditions qui semblaientencorechrétiennes,puis elle s'était rendue à discrétion. Voilà le masque qui va tomber à votre dernier jugement, voilà le vain mérite qui va s'évanouir. Vos erreurs réfléchies vous apparaîtront dans toute leur laideur. Vous pénétrerez les motifs que vous cachiez non-seulement à votre confesseur, mais a vous-même. Vos fausses vertus, vos qualités chimériques, votre christianisme imaginaire, tout croulera, tout tombera comme un masque usé, et vous ne serez plus que des murailles blanchies dont l'intérieur apparaîtra plein de pourriture et de corruption.

Vous aviez débattu dans le secret à quel taux vous pouviez déguiser votre usure et sous quels noms honnêtes vous pouviez cacher vos spéculations ruineuses pour le prochain. Aujourd'hui, plus de débat, voici la loi dans sa conclusion : Point de vol : Non furaberis, et voilà votre conscience dans toute sa lumière : Rendez compte de votre fortune : Redde rationem villicationis tuœ.

Vous aviez débattu ce que vous pouviez sacrifier de votre pudeur à l'immodestie des parures, à la licence des bals, à lafureurdes spectacles, à l'entraînement de

la mode. Vous aviez allégué voire jeunesse, le besoin de vous amuser, l'ennui du foyer. Déjà la raison s'en offense, la patrie en deuil s'en étonne, l'Église s'en plaint, la conscience publique en demande compte. Que sera-ce, que sera-ce le jour où vous irez tout seul en rendre compte au Seigneur ? Je vous le demande, serez-vous tranquille en lisant dans la loi : Point d'impureté : Non mœchaberis. Serez-vous tranquille en entendant le cri de votre conscience : Rendez compte de vos fêtes et de vos plaisirs : Reclde rationem villicationis tuœ.

Vous aviez débattu dans le secret le nombre de vos enfants. Ces enfants, vous les avez tués dans lenr germe et refoulés loin de la lumière. Vous vivez paisiblement soûs le masque, mais le masque tombera au tribunal de Dieu, mais vous lirez bien clairement dans la loi : Point de meurtre : Non occides. Mais vous entendrez bien distinctement ce cri de votre conscience : Rendez compte des lois dn mariage que vous avez violées : Redde rationem.

Pardon, mon Dieu, pardon. Non, dès maintenant, je ne veux plus rien contester ni rien débattre. Je me prosterne à vos genoux, comme Eslher, et je vous dis comme si je vous voyais à ce dernier jour :

0 mon souverain Hoi, Me voici donc tremblante et seule devant toi !

Votre œil invisible a tout vu, votre oreille invisible a tout entendu, vous avez compté tous mes pas, vous avez scruté toutes mes pensées, vous me connaissez, vous savez le peu que je vaux et le rien que je suis. 0 mon Dieu, je veux descendre dans ma conscience,

la retourner, l'interroger, la presser, ne lui donner ni paix ni repos qu'elle n'ait trouvé la paix véritable et le repos d'où l'on ne sort jamais. Donnez-moi votre flambeau, jevisiterai tous les replis et tous les détours, je déchirerai tous les voiles, jusqu'à ce que je trouve cette ligne éclatante qui sépare le bien du mal, que je distingue les passions de la raison, les apparences des effets, l'illusion de la réalité, les intentions droites des vains prétextes, et que, chaque soir, à chaque examen de conscience, je puisse entendre sans trouble cette voix qui me réveillera une nuit aux pieds de mon Juge : Redde ralionem.

III. Le dernier jugement sera sans appel comme sans exception et sans débat. C'est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous l'enseigne expressément. Il nous avertit de nous accorder avec notre conscience tandis que nous marchons encore dans le chemin, de peur que cette conscience ne nous livre au juge, le juge au bourreau, le bourreau à la prison d'où l'on ne sort plus. Il marque la sentence et il la prononce : c'est pour le juste une sentence de bénédiction : Venite, benedicti; c'est pour le méchant une sentence de malédiction : Ite, maledicti. Et la sentence s'exécutera de suite et pour toujours : aux méchants l'éternité de la mort : Ibunt M in ignem œternum; aux justes l'éternité de la vie : Justi autem in vitam œternam.

Voilà la sentence sans appel du jugement particulier. Cette sentence n'a ni appareil ni témoins; elle se rend sur place ; elle frappe l'âme du même coup que la mort frappe le corps ; elle la frappe en un clin d'œil, comme d'un trait de foudre, en moins de temps

i>U JUGEMENT PARTICULIER. 217

que je n'en mets,moi à vous le signaler et vous à m'entendre, et à la minute même où je vous parle il y a sur plusieurs point du globe, dans cette cité peutêtre, peut-être dans votre maison, un jugement qui se pronnoce et une éternité qui se décide. Et, il faut bien se le dire, ce jugement ne sera jamais révisé, jamais i jamais !

Et comment le réviserait-on ? L'homme ne peut être jugé qu'une fois; Dieu ne peut qu'une fois juger lui-même.

L'être moral qui mérite et qui démérite est composé d'un corps et d'une âme, de sorte qu'on ne conçoit en nous ni une action, ni un sentiment, ni une pensée, sans que l'âme en soit la cause et le corps l'instrument, tant l'union du corps et de l'âme est étroite et tant le secours de l'un est nécessaire à la liberté de l'autre. Voilà la voie où l'on pratique le vice et la vertu, où l'on peut perdre et obtenir sa grâce, où l'on se sauve et où l'on se damne. On y marche jusqu'à la dernière heure et au dernier souffle ; la dernière heure sera encore comptée, le dernier souffle sera encore jugé, mais, arrivé au terme, on ne peut plus pécher, ni mériter, Funion du corps et de l'àme est dissoute, la course est finie et ne se recommence plus ; il faut juger l'homme, car l'homme est fini.

Qu'attendriez-vous donc au delà du tombeau pour faire réviser votre jugement? Ce n'est pas votre corps, car il se dissout, il tombe en lambeaux, il est rendu à la terre, il change de nature, il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue. Serait-ce un autre corps ? Mais en s'associant à votre âme, cet autre corps formerait un être nouveau qui fournirait

une autre carrière, offrirait la matière d'un autre jugement, et qui ne serait plus responsable de la vie précédente. Serait-ce, au jour de la résurrection générale, le corps que vous auriez animé dans votre première existence ? Mais depuis leur séparation ni votre âme ni votre corps n'ont rien mérité. Tels que la mort les a séparés, tels la résurrection les réunira. Tout a été dit sur eux, et eussent-ils été séparés pendant des millions de siècles, ils se rapprocheront dans l'état où ils se sont quittés, ou pour l'ignominie, ou pour la gloire. Rien ne peut être changé dans leur état, puisqu'ils n'ont point renoué de rapports. L'âme est retournée à Dieu, le corps est retourné à la terre. Peuvent-ils se retrouver, sinon pour partager le même jugement comme ils avaient partagé la même destinée? Il n'y a donc pas de révision possible après le fatal arrêt. Tout est dit, car l'âme est sortie du corps; si elle en reprenait un autre, ce serait un autre jugement à rendre, et le jour où le corps et l'âme se réuniront, ce sera pour ne plus se séparer. Quelle autre sentence peut-on prononcer sur eux, si ce n'est la sentence qui glorifiera ou qui flétrira leur commerce et leurs relations pendant la vie présente?

Cette révision que l'homme ne put obtenir, Dieu peut-il la donner? pas davantage. Dieu est toute vérité, toute justice, toute sainteté, toute miséricorde. Sa vérité, c'est de demeurer éternellement : Veritas Domini manel in œternum (1); et nous voudrions, insensés que nous sommes, qu'il révoquât son arrêt pour nous absoudre de nos trahisons, de nos mem-

(i) Psal. cvi, 1

songes et de nos impostures I Sa justice est de juger les justices mêmes: Justitias judicabo (1); et nous voudrions qu'il démentît les Écritures pour nous absoudre de nos usures et de nos rapines ! Sa sainteté est d'apercevoir des taches et des imperfections jusque dans ses plus beaux ouvrages; et nous voudrions qu'il l'oubliât jusqu'à excuser un jour la fornication, l'adultère, l'inceste et le sacrilège! Sa miséricorde est de poursuivre le pécheur de ses importunités jusqu'au dernier soupir, et d'offrir au prodigue l'anneau de la réconciliation tant que le prodigue pourra dire, sinon de la voix, du moins du geste, du regard, de la dernière pensée ébauchée dans son esprit et du dernier regret à peine commencé au fond de son cœur : Mon père, j'ai péché contre le ciel et contre vous (2); et nous vçudrions que cette miséricorde, offensant et contredisant tous les autres attributs de Dieu, allât jusqu'à élever sur le même trône Abel et Gain, Judas et saint Pierre, Néron et saint Louis, Voltaire et Jeanne d'Arc, les martyrs et les bourreaux, le Christ et l'Antéchrist ! Ah 1 autant vaudrait dire que Lucifer peut obtenir la révision de son jugement et qu'un jour cet ange de ténèbres, remontant avec les démons jusqu'au plus haut des cieux, ira d'un vol hardi railler les anges fidèles et faire absoudre son orgueil.. Ce jour-là, l'invincible archange ne ferait plus retentir le cri de guerre avec lequel il a remué les tribus fidèles et proclamé la cause de l'obéissance. Qui est semblable à Dieu : Quis ut Deus ? s'est-il écrié, et à ce mot les Séraphins, les Trônes, les Dominations, les

(1) Psal. lxxiv, 15. (2) Luc, xv, 18.

Principautés, les Puissances, accourant à sa voix, ont combattu le bon combat, Satan a été vaincu, Satan a été jugé, et jugé pour l'éternité. Non, non, ni Satan, ni ses anges, ni les damnés, ni les démons, n'obtiendront la révision de leur arrêt; non, ni la justice, ni la sainteté, ni la vérité, ni la miséricorde, ne recevront le moindre démenti ; non, ces divins attributs ne seront jamais ni reniés, ni contredits, ni altérés ; non, le cri de saint Michel ne s'affaiblira jamais dans les hauteurs célestes : Quis ut Deus ?

Et vous aussi, vous serez jugés, et jugés sans retour, pauvres déshérités de la terre et du temps, justes abandonnés, vous que les hommes ignorent et que le monde dédaigne, vous que la générosité et le dévouement ont conduits à l'infortune, vous qui n'avez rencontré que la persécution, la calomnie et l'insulte. C'est votre espoir d'être jugés, et jugés sans retour, au sortir de ce monde. Non, vous ne recommencerez pas une nouvelle épreuve, une vie d'un jour suffit, et le Dieu que nous prêchons veut récompenser cette fidélité passagère par une rétribution éternelle. Ecoutez comme il vous anime à la pratique des plus saints devoirs : « Courage ! serviteur bon et fidèle, parce que tu as été trouvé fidèle dans les petites choses, tu seras établi sur de grandes possessions. » Dans cette vie, un verre d'eau froide donné au nom de Jesus- Christ suffit pour acheter le ciel ; au bout de cette vie, un acte sincère de repentir suffit pour le reconquérir quand on l'a perdu. Voilà donc ce jugement si redoutable au méchant, mais si favorable à l'innocence, à la vertu, à la charité, au repentir. Et vous demandez qu'on le retarde et qu'on en appelle ! Et vous accusez

Dieu de cruauté et d'injustice parce qu'il le rend sans délai et sans retour ! Mais j'en appelle à mon tour à la raison, à l'honneur, à la justice, à l'histoire. Que peut souhaiter la raison, si ce n'est le bel ordre où, dès que l'épreuve est finie, les combattants sont appelés devant le juge? Que demande l'honneur, si ce n'est la gloire pour le brave et l'ignominie pour le lâche ? Qu'exige la justice, sinon que chacun soit traité selon le bien ou le mal qu'il aura fait? Et l'histoire, qui n'a guère trouvé dans l'antiquité qu'un Tacite pour flétrir les scélératesses ignorées et les infamies triomphantes, l'histoire, qui dans les temps modernes n'a guère trouvé qu'un Bossuet pour faire aux peuples et aux rois une leçon trop peu écoutée, ne sollicite-telle pas comme d'elle-même un jugement sans exception, sans débat et sans appel ? Oui, l'histoire le provoque, la justice l'exige, l'honneur le réclame, la raison y compte, la vertu l'attend. C'en est assez pour justifier l'Évangile; c'en est trop pour laisser la moindre excuse ou le moindre prétexte à l'incrédulité de l'impie et aux désordres de la corruption.

Grand Dieu, si à la place de votre indigne ministre vous paraissiez vous-même dans cette chaire pour prononcer sur chacun de nous la sentence de son dernier jour, quels cris, quel effroi, quelle horreur! Comme chacun de nous sécherait dans l'attente ! Eh bien ! vous leur donnez encore un jour, encore une heure, pour adoucir cette irrévocable sentence, à force de crier : Grâce ! pitié 1 pardon ! Mon Dieu I m'écrierai-je, épargnez-nous! épargnez-nous! Parce, Domine ! Épargnez votre peuple et vos enfants : Parce populo tuo f Suspendez les coups de votre juste co-

1ère : Ne in œternum irascaris nobis. Nous le dirons trois fois chaque jour, nous le dirons cent et cent fois durant cette sainte quarantaine, nous le dirons à la vie, nous le redirons à la mort, heureux si vous répondez au cri de notre repentir par la sentence de votre absolution.

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