‹ Les mystères de MontréalChapitre 12 sur 33 · JOU'B · texte numérisé non relu

JOU'B

— Cent piastres en or ! Me pre-

rejoint par Cléophas.

Le comte commanda une con«

nez vous pour une tête sèche ? sommation.

Venez donc pas m'achaler avec votre argent ?

— Ecoutez, l'ami. Je suis sérieux. Si vous vous engagez à faire sur un jeune homme un tatouage aussi bien réussi que le vôtre, je vous donne cent louis, paroles de gentilhomme. Vous ne paraissez pas me croire. Tenez, voici un accompte.

En môme temps l'inconnu sortit de sa poche un billet de dix dollars et le donna à Cléophas :

Cléophas domanda du whisky et avala une gobe d'imprimeur.

Le comte aprèa avoir lampe son chauffeur se redressa et se rejeta en arrière dans sa chaise. Il s'essuya le menton, descendit sa yeste et, fixant des rogarda perdant»

sur Cléophas, il dit :

— Il y a quelques minuccs jb vous ai denjM^d^ si vous étiez capable de tatouer une LBâgf but corps d'un individu. ,\\>ua avos répondu quo voue aviez au talent

— Maintenant, suivez-moi à une ' pour ce genre de domu. Voi

que j'ai à vous proposer. Voulezvous que je fasse votre fortune ?

Voulez-vous en trois ou quatre jours gagner assez d'argent pour vous acheter une terre et vous établir confortablement dans quelque paroisse du Nord de Montréal !

— Avant de vous répondre, monsieur, j'aimerais savoir à qui j'ai affaire. Voulez-vous me dire votre nom, s'il vous plait ?

— Pour des raisons que vous saurez plus tard, vous devez ignorer qui je suis. Qu'il suffise de vous dire que j'ai assez d'argent pour vous payer.

Le comte ouvrit son portefeuille et montra à Cléopbas une liasse de billets au montant de sis ou sept cents piastres.

Cléophas en voyant cette fortune ouvrit les yeux et sa vue commença à s'égarouiller.

— Diable ! mon ami, dit-il, vous me paraissez assez coppé. Je vois que j'ai affaire à un particulier un peu swell.

—Avec ceux qui me servent bien je ne me montre pas cochonmer. Avant d'entrer dans les explications dé mon plan, je veux m'assurer de votre discrétion.

Vous aller me jurer votre grande conscience du bon Dieu que vous ne soufflerez pas un mot à qui que ce soit de ce que je vais vous dire,

— Je vous donne ma parole de

gentilhomme et je vous jure m»

grande conscience du bon Dieu.

Le comte reprit : Etes-vous capable de trouver un enfant de six ou sept ans, bien portant, appartenant à quelque famille de pauvres gens. Un enfant qui consentirait à se faire adopter par une des familles les plus riches de Montréal. Je veux le consentement des parents : L'enfant une foie donné, il n'y aura plus de revenez y.

— Je pense que j'ai votre affaire, dit Cléophas. Justement. Il y a le père Sansfaçon, le charquier de la stand de l'Eglise Bonsecours qui pourra vous passer son petit Pite. Le bonhomme a passé au feu dernièrement. Tout son agrès a péri et maintenant il roule au quiers pour un de ses amis.

— Cet enfant, il me le faudra pour cet après-midi. L'affaire prêtée. Une fois que je serai en possession du petit garçon je vous compterai $100 cash.

— Tenez, monsieur, si vous voulez m'attendre ici cinq minutes, je vais aller cri le père Sansfaçon.

— Bon. Partez et revenez au plus vite.

— Avant de partir, je paie quelquelque chose, dit Cléophas, qui sortit de sa poche le billet de dix piastres que le comte lui avait donné sur le quai

Cléophas se colla une grosse

cerise dans le fusil et sortit du restaurant de la mère Gigogne.

Dix minutes après le roulement d'une voiture se fit entendre sur le pavé raboteux de la rue St- Vincent. Cléophas et le père Bansfaçoa entrèrent dans l'estaminet.

Le vieux charretier, après s'être rincer la dalle deux ou trois foie avec Ciéophae, écouta la" proposition du comte.

Le bonhomme voulut savoir le nom de la personne à qui il devait confier son fils.

Le comte refusa et eut raison des objections du charretier en donnant deux billets de $10.

— En fin de compte, dit le père Sansfaçon, vous me paraissez taire de l'argent comme du poil. Je ne crois pas que mon petit garçon aie de la mifère chaz vous. Je vais vous l'envoyer.

Pendant cette conversation une voix stridente se fit entendre dans la rue. C'était un gamin qui criait : Une cent pour le Canard ! la Patrie ! le Nouv Monde !

— Tiens, dit le père Sansfaçon.

Çj. s'adonne t'y bien. C'cat in \ ix de mon Pite.

Le vieux sortit de la inai.-o i et courut après le gamin 4 n re avec lui chez la mère Uigjgne.

OU LE PETIT PlTl VA CHANGEE DE POIL

Le père Sansfaçon qui commençait à avoir son plumet, gaffa son enfant par le collet et le fit entrer dans le salon pr^é.

Le g^Qûin résista et dit à l'auteur dî b',8 jours :

— Ecioutez-donc vous, y a des imites pour maganer le monde ! Q l'est ce que vous me voulez ?

— Assieds-toi là, mon file, d:

père Sansfaçon. Regarde tri monsieur. Il a à te parler.

— S'il veut acheter ma <i zaine de Canard qu'il aviode coppes.

Le comte, jour s'attirer bonnes grâaes de l'enfant, lui donna une pièce de vingt centi pour sa douzaine de journaux.

— Merci, monsieur, dit le j ■• Pite. wi5 êtes la pratique la plus M game " quej'aie rencon:

aujourd'hui.

Cléophas, qui connaissait toutes les ruses diplomatiques p nir un coup, dit au comte souriant :

— L'entant prenlra peut-ê quelque ah >se. Voux-tu prei.

un verre de giuger aie, 1'

— Oui, pour vou* aaluer, seulement je veux avoir un couteau

— Bigre I dit le comte, v*là

jeu ce homme qui est assez avancé pour son âge.

— Je Pai fait élever pour en faire un " sport, " reprit le père Sanefaçon, Tenez, monsieur si vous le connaissiez comme moi ? Cet enfant là, dans deux ans, a appris à lire dans le Devoir. Il écrit la grosse et la petite écriture. Il a fait fa première communion Tannée dernière. Il dit ses prières tous les soirs et matin.

Aujourd'hui il est dans le monde et il travaille à son compte. Ça vous gagne ses trente cents par jour en vendant des Patrie, des Nouveau Monde et des Courrier de Mohtrèal Le samedi la vente du Canard lui rapporte au moins quatre chelins. Il a beaucoup de talent pour le commerce. Il spicule sur les pigeons et les lapins.

Il fait de bons profits, mais il dépense une grande partie de son argent eur les chiens. C'est un véritable " sport. " Dans quelques temps vous verrez que ce

sera un des meilleurs " cocas— eiers " de Montréal.

— Bien, dit le comte. Votre enfant est justement celui qu'il me faut. Voyons, mon petit, aimerais-tu à venir demeurer avec moi ? Je te donnerai de beaux habits, tu t'amueeras quand tu voudras et tu auras toujours de l'argent dans tes pochea pour Cacheter des pigeons et des lapins.

Il faudra que tu viennes vivre avec moi à la campagne.

Le petit Pite ne prit pas le temps de réfléchir, il consentit immédiatement à suivre le comte.

Celui-ci lui donna une banknote de $2. L'enfant était aux oiseaux ; il se croyait sous l'empire d'un rêve.

Cléophas grillait de fausser

compagnie au riche étranger. Il

lui tardait de faire la noce aveo

l'argent qu'il avait reçu sur le quai.

Le comte se recueillit quelques instants et dit à Cléophas :

— Vous, comment vous appelez-vous ?

— Cléophas Plouf, monsieur, pour vous servir.

—Et bien, Cléophas Plouf, vous savez ce que j'attends de vous. Vous viendrez me rencontrer demain à deux heures de l'aprè3-midi dans cette auberge.

Je vous donnerai alors tin autre accompte sur l'affaire. Ensuite nous partirons dans le cours de l'après-midi pour Je village où

vous devrez faire ce que je vous dirai.

— C'est bien, monsieur, je suis

votre homme. Vous pouvez compter sur moi.

— Q îant à vous, reprit le comte en ee tournant du côté du père Sansfaçon, je vous donne $5 en accompte de votre marché, Demain trouvez vous ici à deux heures avec l'enfant, je vous compterai la balance de vos f 100 et tout sera dit.

Le comte appela une dernière confommatior, j^ta une pièce de vingt cents sur la table et Eortit

L'enterrement secret.

En sortant de l'auberge de la Mère Oigo^ne, le comte de Bouetouche se dirigea vers le Carré Ja;ques-Cartier.

Ii monta d-ins une voiture de louage et ordonna au col h r de diriger sa course vers Ilojhelaga

Chemin faisant il fit arrêter la voiture chez un médecin.

Il resta quelques minutes dans le b ireau du docteur et eortit tenant à la mai'i une fiole soigneueemenc enveloppée.

Vers sept henres et demie le comte était rendu chez lui.

La comtesse qui n'avait pu s'expliquer le départ de son mari pour Montréal, pendant que son fils était sur les planches, était en proie à la douleur la plus cuisante. Elle n'avait près d'elle aucune amie qui pût lai prodiguer des consolations.

Trsule, qui avait le cœur tendre, pleurait à chaudes Larmes. Ce fut Ursule qui ensevelit le vicomte et l'exposa dans lo salon.

Le comte en entrant, s'adresea à sa femme et lui dit :

— Tu as trop pleuré, ma chère Les larmes t'affaiblissent Entre dans ta chambre, essaie de j ren-

dra un peu de repo3. Console-toi la mort de Lo're fils ne causera pas la perte de notre fortune.

Je suis revenu de Montréal avec un plan pour réparer le ma'Lnur qui nous est arrivé.

La comtesse pleura quelques instants dans le gilet de son mari et alla ensuite se jeter sur son lit en sanglotant.

Le comte entra ensuite dans la chambre mortuaire.

Il alla vers le "beaudet" sur kquel reposait les reetes inanimés de son fils.

Ii souleva le linceul et c«».itempla les traits de l'enfant qui avaient gardé leur placidité.

Il remonta dans sa voiture et se rendit à la gare du chemiu de fer du Nord.

Il était arrivé ju-te a temps pour prendro le train de M-Jérôme.

Il baissa ensuite la tête et sem bla plongé dans d'amères ions.

Tout-à-oonp il se rtdn ', po croisant les braj, il ■ le

m< 1e suifant

14 Comte davre n'est il phe le d qui s'attache aux mil] 8t-

I M'avor.. : au-

jourd'hui ?

drae tu demain i

opulence ? i1 .ja-

mais ! Le est « • . -a [K»ur

me donner les moyens d'écraser l'infâme Oaraqnette. J'irai devant les tribunaux où l'on m'accusera d'avoir substitué un enfant étranger à l'héritier défunt des Sf Simon. Caraquette sera confondu, car le nouveau vicomte portera toujours à la même place le signe au moyen duquel on pourra le reconnaître. La comtesse pourrrait se réveiller, hâtons-nous de donner à l'artiste chargé de tatouer mon nouvel enfant le model de son travail."

Le comte ferma à double tour la porte du salon et tira les rideaux de manière à se dérober aux regards d'un espion, si par hasard il y en avait eu au dehors.

Il sortit de sa poche un couteau à la lame très aiguisée.

Il s'approcha du lit mortuaire,

enleva le linceul, et retourna le cadavre sur le ventre.

H enleva délicatement du corps inanimé de son fils, avec l'aide du couteau, un grand lambeau de chair.

Sur ce lambeau était l'empreinte du castor avec les mots :

Travaille et Concorde.

A minuit le comte de Bouctouche s'assura que la comtesse et Ursule dormait profondément ; aucun regard ne l'épiait.

Il rentra dans la salle funèbre, enveloppa le cadavre dans une vieille ^draperie, et, le mettant sous son bras, il sortit de la mai-

son.

ta lune dont la lumière était voilée par un nuage, ne paraissait pas.

L'heure était propice pour l'accomplissement du crime.

Le comte remonta à pied la route qui suit la rivière du Nord dans les pittoresque méandres qu'elle décrit au pied des Laurentides.

Il marcha environ deux mille portant toujours dans ses bras son funèbre fardeau.

Tout à coup un murmure lointain sembla rompre le silence de la nuit.

C'était la chute Sandereon qui faisait entendre ses sinistres grondements.

Le comte en arrivant près des rochers où l'eau brouillonnante tombait en cascades, s'arrêta et sembla réfléchir.

Allait-il confié à l'abîme le cadavre du vicomte de Bouctouche, ou allait-il lui donner une eépulture mystérieuse dans la forêt ?

Il avait oublié d'apporter avec lui une bêch8 ou une pelle pour creuser une fosse.

Il alla dans la cour d'une métairie et y prit une pelle de fer avec laquelle il creusa la terre.

Lorsque la fo3se fut asse z pro.

fonde, il y déposa le cadavre de son fils.

Après l'avoir comblée il y mit un tapis de moasre.

Pour avoir un point de repère

dans le cas où il lui prendrait fantaisie de montrer à la comtesse la tombe du vicomte de Bouctouche, il grava dans l'écorce d'un bouleau, à la tête de la fosse, ses initiales entrelacées.

Après avoir rapporté la pelle à la métairie, le comte reprit le chemin de sa résidence.

Il pouvait être alors quatre ' heures du matin.

Les ccqs de leur voix stridente et glauque déchiraient les brumes précureeurs de l'aurore.

Le comte étant entré chez lui ferma à clé la porte du ealon où son fils avait été exposé et eut un entretien secret avec sa femme.

Lorequ'il sortit de l'appartement Ea figure rayonna de satisfaction, il avait évidemment triomphé des scrupules de la comtesse.

Il vit qu'il n'avait pas de temps à perdre pour rencontrer à Montréal dans l'après-midi Cléophas, le père Sanefaçon et le petit Pite à qui il avait donné rendez-vous chez la mère Gigogne. Le seul train k destination pour Montréal partait a sept heures du matin.

Le comte fit subir à sa toilette une métamorphose complète, car il lui importait de ne pas être reconnu eu routo j.ar Cara^n

En arrivant à la gare du chemin de ter, coraao il devait attendre une dizaine do minutes, il entra dans l'Hôtel de Bobulieu

pour s'accoter l'eatomac avec une absinthe. Pendant qu'il s'essuyait la bouche après avoir pria son coup, il pâlit et parut décontenancé.

Dana la chambre voisine un individu à barbe rousse était aatia dans une bergère et tirait une touche dans une vieille pipe cernée bourrée avec du bon tabac canadien.

Cet individu lançait sur lui ?ous ses sourcils fauves dee regards à percer un madrier de six pouces.

Un seul homme au monde pouvait le fixer avec des regards aussi terribles. L'individu à barbe rousse était Caraquette.

— Oui, c'est moi, dit Caraquette en se levant et lançant sur eou ennemi des regards chargés d'éclairs.

Je vous suivrai jusqu'en çnfer, s'il le faut, pour vous empêcher de voler l'héritage des 8t Simon.

Prenez garde à vous ? comte de Bouctouche, votre mauvais génie est attaché à vos pas.

— C'en est trop, misérable, reprit le comte. Je vais te châtier sur l'heure.

Bouctouche s'élança comme un tigro sur Caraquette. Celui ci

i urneuça à sparrer et essuya l'attaque avec sang troiJ.

— Pas de train daus ma mai-

n, dit le propriétaire de l'hôtel

: empoignant Bouctouche d'u^e main solide et eu l'envoyant rouler sur le plaïuher do lu barro.

An moment où Bonctonche se relevait ponr foncer de nonvean sur Caraqiette, le condnctenr dn train entra dans la bavette et cria :

ail aboard ! ail aboard !

Le comte prit son chapeau, courut de suite à la gare et monta dans le train. Pendant que le eiffl X de la loco notice annonçait que le convoi était en mouvement, Caraquette passa sa tête dans une des fenêtres da char et cria : " Je t'attends ici, BDuctouche. Sois sans inquiétude, je saurai bien ce que tu vas faire à Montréal. "

Page 1