‹ Les mystères de MontréalChapitre 4 sur 33 · LA GROSSE PICOTTE · texte numérisé non relu

LA GROSSE PICOTTE

Lorfque Ursule entra chez ees parents, après sa rencontre avec Béooni au Jardin- Viger, deux heures venaient de sonner à une grande horloge au tic tac monotone placée dans un coin de la salle à manger.

Ursule tut surprise en entrant dans l'appartement de voir sa mère en grande conversation avec M. Cardinal, de la police sanitaire.

La mère Brind'amour hochait la tête et ne paraissait point partager les idées de l'homme do police.

— Ecoutez-moi, lai disait Tins pecteur, c'est \\ ili icr do santé qui m'a envoyé ici. C'est la deuxième lois quo je vous préviens en ami. Il faut que vous fassiez nettoyer votro cour pas plus tard que demain, sinon votro

mari paraîtra devant le recorder ça lui coûtera joliment cher.

— Votre bureau de santé, disait la mère Brind'amour, en a toujours contre les pauvres gens. Y a pas de danger qu'il fasse de misères à des gros comme Sir Louis Alaine.

L'homme de po'ice sanitaire renouvela Fa menace, en griffonnant quelques notes sur une feuille de papier qu'il avait tiré d'un portefeuille gras, il dit bonjour à la dame et sortit de la maison.

Après son départ madame Brind'amour se tourna du côté d'Ursule et lui dit :

— Tu vois ce qui nous arrive.

Je te gage que les Sanstaçon sont encore au fond de l'affaire.

Ursule après s'être débarrassée d'une partie de sa toilette s'assit près d'une table et se porta la main au front en disant qu'elle souffrait d'un violent mal de i Elle pâlit et parut sur le point de tomber en défaillance. Sa mère voyant que la maladie était grave la lit coucher sur son lit.

Les services d'un m étaiont urg nts.

La mère Brind'amour alla sur sa galerie et appela Ti-Pit

Celui ci ne tarda pas d'arriver.

Ti i'ite était le véritable r du fijamin de Montréal.

Outre la vente du ( ' , il

exerçait lo métier do cireur de

bottes an coin de la Place Jacques-Cartier.

H portait un vieux fentre qui avait essuyé les ravages de dix automnes sur la tête de son père.

Ce feutre était percé à certains endroits et laissaient passer quelques mèches de ses cheveux mal peignés.

Sa chemise bleue carreautée n'avait pas été changée depuis quinze jours.

Ses pantalons étaient composés d'étoffes aux couleurs et aux nuances les plus disparates. Les pièces s'y appelaient légion. Les pantalons de Ti Pite étaient retenus en sautoir depuis l'épaule gauche jusqu'à la hanche droite.

Ses souliers craquelés et veuf 3 de leurs' lacets, n'avaient plus qu'an rudiment de Femelle.

Le reste de son eo3tume était à l'aveu %v t.

— Ti-Pite, dit Madame Brind'amour tu vas aller cri le docteur.

— Y a des imites pour courir au diable au vert. Le docteur dit qu'il ne viendrait pas nous soi gner parce que poupa a pas payé le dernier compte.

— Ta vas aller en cri un autre.

Ça presse. Ta iras chez le docteur Bibaud. Hourra dépêche-toi.

Boutonne ta bougrine, amarre ta cravate comme y faut et range ton caste poura,voir la palette par de-

vant. Tache de pas avoir l'air pc* lison. Amuse-toi pas en chemin.

Ti Pite détala en disant : Je cré ben que notre chien est mort chez le docteur.

Une heure plus tard Ti-Pite rentra dans la maison paternelle tout beurré de sang.

— Qui est-ce qui t'a équipé comme ça? demanda la mère Brin d'amour. As-tu vu le docteur?

— Oui, mouman, répondit Ti- Pite. Les petits Irlandais m'ont attaqué au coin de la rue Lagroseeehaudière et de la rue Jacques- Carquier, comme je revenais de ch z le docteur. Ja leur disait rien et ils ont foncé sur moi. Ils étaient trois et je les ai poqués l'un après l'autre. Une gang s'est mise après moi et ils m'ont garoch.4 avec des cailloux. Le docteur y dit quHl viendra betôt.

Madame Brind' amour prit son garçon par le bras et le conduisit près de l'évier et lui débarbouilla le viesga.

Quelques minutes après le docteur frappait à la porte de la cuisine.

Madame Brin d'amour conduisit le médecin au chevet d'Ursule qui paraissait en proie à une fièvre ardente accompagnée de délire. a

Le docteur prit le pouls de la malade et compta les pulsations.

Il hocha la tête et commença à interroger la mère Brind'amour.

— Y a-t il longtemps que votre jeune fille eet malade ?

— Ça lai a pria comme ça vers deux heures. Elle dit qu'elle sent des picossementa dans le rintier.

Elle a des points de côté dans l'ealomac et s<* sent le cœur comme s'i nageait dans l'huile.

— Vous l'avez fait vacciner eans doute ?

— Oui docteur, c'est le docteur Larocque qui l'a vacinée avec la gale de la génisse de la Corporation.

— ïïum, hum, dit le docteur, le cas est grave. Je vois tous les Fyinptômes de la picotte colôuente. Il lui faudra bien des soins.

Vous devrez mettre de la cholure de chaux dans tous vos appartements. Vous mettrez une once d'acide carbolique dans une assiette creuse que vous placerez dans la chambre de la malade.

Je lui donnerai une petite poudre pour calmer sa fièvre.

La mère Brind'amour avait été atterrée par la déclaration du médecin.

L'horrible maladie qui ravageait le faubourg Québec allait enlever Ursule à l'amour de ses parents dont elle était l'idole.

Madame Brind'amour resta comme foudroyé. Son sang se glaça dans ses veines et ton cœur de mère battait avec tant de vio-

lence que les gros artères faillirent s'en détacher.

LorEque Ursule se réveilla vers cinq heures du soir, elle eut des vomissements bilieux. Ses yeux, devenus vitreux et injectés de sang, étaient presque sortis de leurs orbites. Sa figure avait été envahie par la rougeur caractéristique de l'infâme contagion. Sa peau se boursoufla. Des milliers d'éruptions se déclarèrent sur tout son corps. De petites vésicules, qui venait de pointiller, étaient rudes au toucher comme autant de grains de sable.

Quelques jours plus tard les vésicules crevèrent et laissèrent sortir un pus abondant et infect.

Ce pus en coulant de chaque vésicules, comme du cratère d'un petit volcan, se séchait et formait une ga]e ideuso. Les gales couvraient comme une lèpre le beau corps d'Ursule, Son nez, sa gorge et ses yeux étaient bouchés par le développement des pustules.

Ursule était brûlée par une vre des plus dévorantes. Elle avait vingt lois par jour des accès de délire pendaut lesquels elle appelait ni à ^rauds cris.

Bénoni paesa les nuits au chevet de son idole.

Il suivait scrupuleusement les ordonnances du docteur Bibaud.

Toutes les denn-heurea il ap chait des lèvres gercées de son amante un verra rempli d'une li-

inonade rafraîchissante et une cuillerée à eoape de chlorate de potasse.

Pour rester auprès de sa chère malade, Bénoni avait abandonné une magnifique position chez Boivin, où il gagnait sept chelins et demie par semaine en "punchant" des renforts de "brogans."

Pendant la quarantième journée de la maladie d'Ursule elle eut une crise qui faillit avoir des conséquences fatales.

Le mal é'ait à son paroxisme, mais grâce au traitement habile du médecin, la patiente échappa à la mort.

Malheureusement le cinquième jour il se déclara une conjontivite purulente dans l'œil gauche d'Ursule.

Le cristallin fut attaqué et coula. La pauvre jeune fille avait perdu un œil.

Bénoni, en apprenant que son amante était devenue borgne, tomba dans un état de prostration.

Il ressemblait à la statue de la désolation sculpté par la main de la douleur. Cet état de morne abattement, ce mal de mer de l'imagination, devint un délire brûlant qui l'étreignis pendant plusieurs heures*

Il s'assit au chevet de son amante, la tête dans ces mains, l'œil sombre et farouche.

S'il est vrai q ne la douleur mû-

rît hâtivement les hommes, Bénoni avait vieilli de dix années en une nuit.

La source de ses larmes était tarie.

Insensible aux bruits extérieurs du mouvement qui se faisait autour de lui, il n'attendait que les hoqneta d'Ursule pendant eon sommeil fiévreux.

L'esprit de Bénoni était chaos.

Il se livrait dans son cœar une lutte terrible entre son amour et le dégoût que lui donnait les ravagïs de la hideu3e maladie sur son ange adorée.

Ursule se réveillaé

Elle comprit toutes les tortures qu'avaient endurées son amant. ^

Un flot de sang lui monta au cœur et le fit battre violemment.

— Comme tu m'aimes, mon chou, mur mura- 1- elle d'une voix si do ace qu'on l'eut prise pour un écho lointain du chant céleste des anges.

Bénoni d'une voix entrecoupée par les sanglots lui répéta à l'oreille les paroles d'amour qu'il lui avait adressées dans le Jardin- Viger :

— A qui c'te belle gueule-là ?

— A poué, cher, répondit la m^ade en laissant retomber sa tête sur l'oreiller.

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