DÉSESPOIR
Cléonha% le conducteur des petits chars, en sortant du Jardin Viçer, avait juré de se venger des méoris d'Ursule,
La petite fortune dont il venait d'hériter avait fait naître dans son cœur une ambition qui le dévorait.
Il s'acheminait rêveur vers la
rue Sanguinet où était sa maison de pension tenue par Madame Beauchiard.
Il entra chez lui et s'enferma dans son appartement.
Il s'assit au pied de sa couchette en bois mcu et laissa tomber sa tête entre 863 deux mains.
La main de fer du malheur s'apesan tissait sur lui.
Il sentit un frisson courrir en lui de veine en veine.
Une sueur glacée coulait le long de f es tempes.
Les fantômes de sa jeunesse et la d^uce image d'Ursn le passèrent à chaque instant devant sa vue troublée.
Il resta ainsi pion s: 4 dans sa noire mélaucolie pendant environ une henro.
To^t à coup il se leva et so mît à arpenter sou appartemout d'un pas saccadé.
Il s'arrêta devant l'embrasure de sa lucarne et so regarda dans
un petit miroir fêlé dont une partie du vif argent avait disoaru.
Il était tellement pâle qu'il eut peur de lui-même.
L'ange du désespoir l'avait touché de son aile lugubre.
Sins l'amour d'Ursule la vie lui était à charge. Son âme avait maintenant soif du néant.
Le malheureux voulait se suicider.
Il chercha de suite un moyen pour exécuter son funeste projet.
Il se remémora plusieurs scènes de suicides qu'il avait vues dans les romans de Trançon du Poitrail, d'Eugène Sae et d'Alexandre Dumas.
11 y avait le suicide par asphyxie, mais ce genre de mort lui parue impraticable à cause des nombreux courants d'airs et des ouvertures mal fermées de sou appartement.
Le malheureux ne savait pas où aller pour acheter un réahaud.
Il n'y avait pa3 de charbon danB la maison de pension Beauchiard qui se chauffait penlant l'été avec de l'épinette, de la pruche et des déchets de moulin à scie.
Il so igja à se : la mort
par la | son. Ko n vol le ani-
croche; il n'y avait pa=J daus sa chambra une poutre à laquelle il pût attacher 11 le a
n • Bii vieille et poarrie po îr
pouvoir être utile dans une pendaison bien réussie.
L'idée lui vint de se flamber la cervelle d'un coup d'arme à feu.
Il chercha son revolver.
Impossible de le trouver.
Il se rappela de l'avoir prêté à un conducteur irlandais- oraugiste qui s'exerçait au tir en attendant le 12 juillet.
Il ne restait plus à Cléophas qu'a recourir au poison. Mais il est difficile de se procurer à Montréal un de ces agents de destruction. ^
Un pharmacien ne lui vendrait pas un poison sans un certificat de médecin.
Cléophas commençait à désespérer de son suicide lorsqu'une idée lumineuse lui traversa le cerveau.
Il venait de voir sur son chandelier une quantité assez considérable de vert-de-gris, ua carbonate de cuivre hydraté.
Il ouvrit son canif, et détacha le suif empoisonné qui adhérait à la tige du chandelier et le déposa sur le bout de sa table.
Ce poison métallique étant très désagréable au palais et pouvant occasionner des nausées, lui inspira de la répugnance.
Ce genre de mort lui parut prosaïque. Il renonça au vertde-gris. ->
Il se promena de nouveau dans son appartement la tête basse et
les deux mains dans les poches de son pantalon.
Il se dit : " y a des imites à se faire mourir d'une manière aussi écœurante. J'ai autant aquète de prendre une autre espèce de poéson."
Il ouvrit le tiroir de son secrétaire et en retira une petite clé avec laquelle il ouvrit une armoire à placard placée dans la muraille.
En arrière d'un paquet de linge sale il trouva une bouteille de trois deoiiards aux trois quarts remplie d'un liquide à couleur d'ambre. ^
Il déposa la bouteille sur la table. Il versa une roquille du liquide dans un verre crasseux et le contempla pendant quelques secondes. " Ça, s'écria-t-il, ça c'est de la poéson qui tue son homme coq."
La bouteille fatale portait une étiquette avec l'inscription suivante : Old Rye Whiskey from Charles Meunier, groeer."
Cléophas prit le verre à moitié plein et sans trembler le porta à ses lèvres.
L'efîet du toxique fut très-lent.
Cléophas prit une dose additionnelle.
La mort ne vint pas encore.
Il se versa une troisième rasade.
La tête commença à lui tourner.
Il lui semblait que les meubles
de ea chambrette dansaient une sarabande fantastique. Un nuage lui voila les yeux et il tomb?
dans une douce somnolence.
Il avait dormit pendant en. iron une heure lorsqu'il entendit frapper à ea porte.
Basiliese, la vieille servante de la maison, lui donna deux lettres qu'elle venait de recevoir du facteur.
L'une des mieeives portait le timbre do Montréal et l'autre celui de Québec.
ou l'on n'apprlnd de belle sur le
COMPTE DE CLÉOPli; S
Cléophas ouvrit la première lettre qui se lisait comme 6uit :
" City Passenqer R R. Oo ,
Montréal, l6 mai 1879.
Monsieur
Vos fibsencee répétées nuisei t aux intcrôt3 de la Compagnie et je regrette de vous annoncer qu'à partir d'aujourd hui vos service? ne Feront plus requis.
Signé R'.»BILLARD,
Surintendant. "
E-" lisant cette missive, Cléophas leva les épaules Bah ! se dit-il, je viens d'hériter, à quoi me sert la position de conducteur sur les petits chxtrs ? J'irai demain reporter ma casquette rouge au
bureau et je vivrai comme un b^urgeon.
Cléophas rompit le cachet de la deuxième lettre qui portait le timbre de Québac.
La lecture de cette épître le fit pâlir.
Il froissa le papier dans ses mains, et se lai ea cheoir flur eou 'it en proférant un blasphê-ne.
La lettre qu'il venait de lira éta't réligée ea ces terme3 :
Qaéb2o, 2G rcai 18' Cher mon^ieu'',
Dans ma le'tre 'du 25 oouxant
je vou3 disais que Meîb Tha: i
Descopeaux, p^r son testam
vous avait institué 10 i te
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sera difficile à établir.
Veuillez, s'il vous plaît, oxcusor l'empreesement que j'ai mis à vous informer du contenue d'un
testament qui n'ajoutera rien à votre prospérité matérielle.
J'ai l'honneur d'être, etc.,
J. B. Griffon, £LP.
Cléophas fut arrêté par la lecture de la lettre du tabelion.
Il se sentit broyé dans le pilon de la fatalité.
Le spectre horrible de la misère se dressait devant ses yeux.
Tout un monde d'illusions ve.
nait de s'anéantir dans son imagination fiévreuse.
Le malheureux se cacha la figure dans ses deux mairjs et versa assez de larmes pour tarir ees g-andes lacrymales.
Il se décida à sortir et à promener ses rêveries dans quelque rue solitaire où il serait sûr de ne pas rencontrer un ami.
Pendant qu'il réparait le désordre de sa toilette, il entendit le roulement d'une voiture qui s'arrêta à la porte de la maison de pension de madame Beauchiard.
Le cocher descendit de con
siège et alla tirer le bouton de la sonnette.
Cléoj has qui avait mis le nez à la fenêtre, entendit la voix de Basilisse qui disait au cocher que M. Cléophas était dans sa chambre.
Aussitôt il alla ouvrir la por tière de voiture dont les stores avaient été baissés.
Au moment où Cléor. has sor-
tait de sa chambre il rencontra 1& vieille servante qui lui dit :
" Il y a quelqu'un pour voua dans le salon. "
La dame qui était assise près d'une table placée au centre de l'appartement n'avait pas encore relevé son voile.
Cléophas s'inclina et dit à l'étrangère.
— A qui ai je l'honneur de parler?
La dame avant de relever son voile lui répondit d'une voix brève :
— Cré visage ! ma visita te surprend. Ah î Ta ne me re.onn&is pas?
A ces mots la dame releva son voile et laiega voir sa figure.
Cléophes bondit sur son siège comme s'il eut été mordu par un serpent à eonnette.
La figure de la dame produisit sur lui l'effet de la tête de Méduse. Il venait de reconnaître son épouse légitime qui l'avait rendu père de huit entants, tous des beeons. Il y avait troiâ ans qu'il était séparé de son épcuse qui s'était réfagiéa chez son perd dans le huitième rang, près da cordon dans le township dAbercrombie
Lors qie la première émotion de Cléophas fut un peu calmée la dame reprit la parole :
— Cléophas, j'ai pris la peine de venir à Montiéal pour savoir
ri tu as envie de faire quelque chose pour moi. Il y a trois ans que je suis sur les bras de mon père avec tes huit enfants. J'ai reçu de mauvaises nouvelles sur ton compte. Il paraîtrait qi:e tu t'amuse continuellemeut avec les !
bommeurs. Bien plus tu te fai* paeeer pour garçon et tu en fai3 à croire à une petite fille du faubourg.
Je viens t'avertir que si tu ne me paies pas mon entretien et celui de tes etfants je vais m'adresser à mou avocat Ne vas pas me dire que tu es rendu à la hache.
Je sais que tu fais de l'argeni comme du pcil. Ii y a un boute pour jouer au bouchon. Il faut que cela finisse au plus coupant !
Cxéo^hds se receuillit avant de répliquer,