‹ Les mystères de MontréalChapitre 6 sur 33 · INCENDIE ET DUEL · texte numérisé non relu

INCENDIE ET DUEL

Il releva la tête et avec un aplomb impertubable il dit à sa femme :

— Depuis que ma destinée a été enchaînée à la tienne mon cii> tence est devenu une torture de tous les jours.

J'avais cru avant de t'éponser que tu étuis l'ange que lo avait envoyé v«u moi ^our êtr»le rayonnement lo plus pnr de mon f< yer. J'avais ecréré que ton amour ta cai deoi et I -har-

mes embelliraient mes jourp; Lorsque nos nœuds ont été béiii3, j'ai réalisé tout ce qu'il y avait d'horrible dans ma situation. Tu as introduit bous mon toit un monstre plus da gareux qu'un chacal, un tigre, une panthère, un serpent, le plas terrible des monstres glapissante, hurlant?, grognantî et rampan*s.

Je veux dire une belle-mère. ( ta mère a abreuvé mes jours d'amertume, el'e a tait crouler toutes mes illusions, elle a d4tru.it mou bonheur, elle a arraché nu toutes les fibres de mon cœur,

Scholastique, je te le rénèt», nous devons vivre à jamais s rép.

— Cléophas ! puisque tu reite sourd à l'appel de la charité, ] que tu n'a plus pitié de ma miser-», j'ai résOiU de consulter m«»n avocat. Je te poursuivrai de vaut le recorder, et devant le magistrat da police afin de te forcer à pay*r mon entretien. Je part, adieu.

L'épouse de Cléophas rt baissa sou voile et sortit de la mauou de

.'JaTe I3juuchiard.

Lorsque le roulement d<* îa voiture s'éteignit dam lo lointain,

>rit sa canne et M peau et fit une k>ngi:

sur ks raes afin df de

l'emploi.

Tenlant une dizaine de jour*,

[ lias s'esquinta A arpenter le*

rues G m mi n/iale? afin d'entrer

comme commh ou du moins comme porte-paquet dans quelques magasins de marchandises séchas on dans une grocerie.

Tontes ses marches, démarches et contremarchei furent infructueuses, Oléophas fut réduit à de venir un lôfeur dans toute l'acception du mot. Il avait déjà deux mois de pension en souffrance.

Pour gagner du temps, il avait fait croire à madame Beauchiard qu'il allait bientôt réaliser des bénéfices considérables par la vente d'une consignation de cuillèreàpots, vulgairement connues sous le nom de "brahoulea. M

Madame Baauchiard traitait d'une singulière manière les pensionnaires qui avaient des arriérages.

Avant de les faires déguerpir de chez elle, elle plaçait leurs nippes dans une chambre noire au fond du passage. Lorsque le pensionnaire arriéré avait fait une couple de mois de earcere du* ro eans mettre un versement dans la caisse toujours vide il recevait son congé.

Le cadre de ce chapitre est trop étroit pour contenir un récit de toutes les persécutions auxquelles Oléophas fut en butte depuis le jour où il se trouva condamné à vivre sans travail.

Deux semaines après les événements que nous venons de raconter, Cléop has, vers deux heures du matin, entendit sonner l'alarme du feu dans le clocher de l'église St Jacques, Il ouvrit ea fauêtr e et regarda dans la direction da faubourg Qaébec.

Le firmament était éclairé par une lueur sinistre, un incendie considérable ravageait le quartier Ste Marie.

Oléophas enfourcha ses pantalons et s'élança dans la rue.

Il suivit la rue Lagauchetière jusqu'à la rue Visitation. Là il vit que l'élément destructeur s'était attaqué à la résidence du père Sansfaçon.

Oléophas n'était pas allé faire visite à cslle pour laquelle il brûlait d'uni flamme criminelle depuis le jour cù Ursule l'avait congédié si grossièrement dans le Jardin Viger. Personne ne lui avait donné de nouvelles de la jeune fille et il ignorait par conséquent qie la grosse picotte avait déiiguré l'objet de son amour.

Rendu sur la scène de la conflagration il vit lea flammes sortant des lucarnes de la maison du père San e façon.

Le plus graad désordre régnait sur la rue et les hommes de police avaient mille diffi cultes à disper.

ser les groupes qui gênaient l'action des pompiers.

Le feu faisait des progrès ter-

rïbles et les flammes s'élançaient vers le ciel comme autant de langues sanglantes.

Un pompier parut dans une feLetre du deuxième étage et appela ses compagnons à grands cris pour l'aider à sauver deux personnes qui allaient périr dans les lamines.

Cléophas n'écoutant que eo.i courage s'é'ança dans l'escalier ténébreux du père Sansfaçon.

Il disparu dans un appartement enveloppé dans un noir tourbillon de fumée.

Les pompiers avaient essayé vainement de l'empêch3r d'entrer car il courait à une mort certaine.

Après une vingtaine de secondes qui avaient semblé une éternité pour les spectateurs, il reparut tenant dans ses bras la forme d'une créature évanouie, envelop pée dans une épais:, o co a verte.

Il pressait dans ses b;a3 la pauvre Ursule qui avait été oubliée sur son lit.

La jeune fille convalescente n'était pas assez forte jo.i: se lever de sa couche et échapper à une mort terrible.

Oléophas porta son précieux fardeau dans le bureau d'un médecin en face de l'église St Pierre.

Le docteur avant de donner à Ursule les premiers soins de l'art,

exigea que la foule des curieux qui s'était assemblée dans sa mai-

ton, se dispersât immédi&temect afin de ne pas nuire & ses opérations.

Cléophas lui-même avant de découvrir la figure de sa bienaimé a fut obligé de sortir de l'appartement où le médecin resta seul avec Ursule. Le docteur constata un cas d'asphyxie et il eut recours à des frictio is avec uu morceau de flanelle chaude. Il fit ensuite respirer à la jeune fille de l'ammoniaque et de l'éther. I mit eoua le nez de l'acide suif areux obtenu en faisaut brûler des allumettes soufrées.

Il porta d'autres excitants sur la nuqieuse buccale et nasale. I!

lui chatouilla la luette et les fosses nasales avec les barbes d'une plume.

Ce traitement au bout d'une demi heure produisit son effet.

Ursule commença à respire éternua avec succès.

Le médecin permit a!or- \ Cleoj.h is d'entrer dans I ient

où la jeune fille reposait sur un sofa.

Eu voyant les ravages h H de la picotte sur la idole, Cléophas faillit lécher le frayeur.

Il crut qu'il était sous l'empire d'un cauchemar.

Son cœur se brisa et il dut a'accoter sur la cloison pour s'empêcher de tomber.

Malgré les soins que le docteur prodiguait à la malade, son état empirait.

Des symptômes aigus succédèrent au marasme qui avait Buivi l'asphyxie.

La fièvre redoublait, la tête était prise. Les eaignées, les sangines, rien ne put calmer le mourement du pouls.

Le délire compliquait le mal et ies accidents nerveux l'aggra-

raient.

Ursule semblait avoir perdu le sentiment de ce qui se passait autour d'elle.

Des paroles sans suite, des mots entrecoupés s'échappaient de sa bouche ; des gestes convulaifs attestaient la violence de la lutte et les efforts de sa riche constitution.

Ursule en ouvrant ses yeux égarouillés n'avait pas reconu Cléophas qui se tenait à son chevet dans l'attitude du plus profond désespoir.

Ursule sommeilla pendant une demi-heure.

Ed se réveillant ses dents s'entrechoquaieDt et des flots de sueur inondèrent les ragoeités de son yisage.

Son délire était fini

Ses yeux rencontrèrent ceux de son sauveur.

Elle poussa un soupir et s'exclama :

Chère belle gueule ! Est ce toi î Toi, Cléophas, tu es mon sauveur !

— Oui, Ursule, c'est moi. Moi, Cléophas que tu as accablé par tes mépris.

— Pardonne-moi, tout ce que je t'ai fait souffrir. Maintenant, veux-tu mon cœur ? Il est à toi.

Cléophas prit la main ratatinée de la picotée dans les siennes.

Suffoqué par l'émotion, la constriction qu'il éprouvait dans 1« larynx, ne lui permit pas d'articuler une parole.

Ursule se leva et alla se regarder dans un miroir placé au f jnd de l'appartement.

Cléophas 88 leva, toussa et essuya avec son mouchoir les sueurs * qui perlaient sur son front.

Il allait s'approcher d'Ursule lorsqu'il entendit du train à la porte.

Quelqu'un venait de «lanchsr.

Le docteur alla ouvrir.

Le père Sansfaçon et Bar oui entrèrent dans le bureau da docteur.

Le vieux charretier, excité par de nombreuses libations et par le malheur qui lui était arrivé, e' approcha d'Ursule et lui dit :

. — Tiens! te voilà ici? Sais ta que je te chercha depuis une heure ? Arrive, et viens t'en.

— Poupa, dit Ursile. Fâche*

toi donc pas comme ç*. oe t introduirai Monsieur Cléophas mon sauveur.

— Oui, dit le docteur, si votre fille est encore en vie aujourd'hui, père Sansfaeon, voue devez un beau cierge à ce monsieur. C'est lui qui a arraché votre fille à une mort terrible.

Bénoni qui était aussi lancé que le père Sansfaçon, crut qu'il était à propos de mettre son mot dans la conversation :

- — Tiens, monsieur le conducteur des p'tits chars, je ne m'at tendais pas à vous rencontrer ici ce soir. C'est comme ça que vous rendez des services aux gens pendant le feu. Vous enlevez la demoiselle de la maison pendant qu'on se fait griller pour sauver le eheval et Pagrè3 du père Sansfaçon, Eh ! viande ! je ne sais pas ce qui m'empêche de vous faire péter la gueule avant de sortir d'ici.

Céopoas allait répondre lorsque le médecin se plaça entre les deux rivaux et leur dit :

— Pas de scandale dans ma maison. Si vous voulez vous donner des coups de torchon, vous allez sortir de suite de chez mo\

Cléophas lança sur Bé.-ioni un jigard chargé d'éelaira et eortit de la maison en disant :

— Monsieur je suis à vos ordres.

— Jo vous suie, reprit Binoni.

Les deux hommes sortirent du bureau du docteur suivi par le

père Sansfaçon qui conduisait Ursule chez sa tante Délima, dans la rue Jacques-Cartier.

Cléophas et Bénoni, rendus sur la rue, réglèrent les conditions d'un duel qui devait avoir lieu le soir même,

Cléophas et Bénoni décidèrent que leur rencontre devait avoir lieu dans une ruelle de la rae Vieitation audessus de la rue Djrchester.

Ils rencontrèrent sur la ro deux fiers-à-bras de la bsnie da Cheval Noir, qu'ils invitèrent à être présents au duel comme leurs seconds,

Los deux adversaires n'échangèrent pas une parole jaeq moment où ils se rendirent sur le terrain de l'honneur.

L'aurore avec ses d ;gts do rose commençait alors à dé tonner le manteau de la nuit enveloppait Montréal et à é:lai rer le chemin pour le cabaroit lumineux de Phébus.

L'air était tiède et lés^remout imprégué des vagues parlums e'échappant des biens retiroj du quartier.

Le polico-Tian, à ce* :ro,

était impondérable el tacle ne se prenant . t mue d ennemie.

é">phas rompit la i i 1(

premier en disant : Ç*, c'est 1»

spot.

En même temps il désignai

l'endroit de la ruelle le plus propice pour le combat.

— Ce sera fair playy dit Bénoni.

— C'est correct, reprit Cleo puas en se débarrassant de sa bougrine qu'il jeta sur la terre avec sa veste et sa cravate.

Il serra d'un cran la strap qui retenait son pantalon, retroussa •es manches de chemise et commença à sparrer.

Bénoni fit la même chose.

La lutte était commencée. Bé noni et Ciéophas paraissaient d'égale force.

A l'accès de colère que la jalousie avait donné à Ciéophas, au moment de la provocation avait succédé une rage froide et concentrée. Pour Bénoni, on peut dire qu'il était dans 6on beau.

Calme, ferme, brave sans bravade, sa grâee adolescente rayonnait de la fierté mâle du péril et du courage.

Mais Ciéophas était souple, fougueux, téméraire, impossible à esquiver par l'audace et l'imprévu de ses mouvements.

C'était un rare et poignant spectacle de voir la tranquillité et l'aisance de Bénoni devant la vivacité et l'emportement de son adversaire.

La rencontre était assurément émouvante.

Bénoni, lui, ne pouvait se retenir de parler et de rire. En mê-

me temps qu'il oppoaait une sécurité dédaigneuse aux furieuses attaques de Ciéophas, il ne manquait pas une occasion de raillerie et un sarcasme accompagnait uhaque parade.

— Gare à ton fouillon !

— Bon ! tu astapé ton claret.

En efîet, Bénoni venait de recevoir une poque formidable sur son appendice nasal, et son eaug coulait en longs ruisseaux sur son devant de chemise.

Bénoni riposta par une gniole qui fendit l'arcade sourcil! ère de son antagoniste. Son œil gauche était bouché.

La figure de Bénoni éclatait d'une joie amère.

Sds narine 3 se dilataient, le pli de ses lèvres, qui lui servait de sourire, était plus froidement insolent que jamais, ses prunelles fausses et changeantes resplendissait comme celle d'un chat sauvage.

Une intraduisible expression d'orgueuil féroce, répandue dans son être, faisait hésiter les témoins .entre l'horreur et l'admiration.

Ciéophas qui commençait à ee sentir mal à l'aise sous la pression de cette raillerie glaciale voulut en finir et se décida à laisser de côté les règles du fair play.

D'un bond formidable il tomba sur son adversaire et le fit ployer.

I Bénoni trébucha et tomba lourde- ! ment sur le sol.

Il lai saisit le gargoton de la main gauche.

Bénoni qui n'avait plus de force musculaire dans son poignet réussit à se débarrasser de l'étreinte meurtrière de Cléophas, mais il ne put se relever sous le poids de son ennemi.

Celui-ci lui rabatit la tête sur la terre et avec le pouce de la main droite il exerça une pression violente eoub le globe d'un des yeux de Bénoni.

Bénoni s'écria :

— Arrêtez- le, arrêtez-le, il me godge 1 il me godge 1

En effet Cléophas venait de recourir à un des moyens les plus barbares pour subjuguer son adversaire.

11 ^essayait de lui faire sortir l'œil de son obitre.

Les témoins intervinrent et arrachèrent Bénoni de sa position périlleuse.

Ce dernier en un clin d'œil se retrouva debout et commença à bûcher sur Cléophas.

Chaque coup portait aplomb.

En cinq ou six secondes la figure do Cléophas fut mise en compote.

Bénoni était victorieux et son adversaire lui demandait grâce, lorsque tout-à-coup une vieille femme éveilléo par les vociféra tions des combattants sortie de chez elle et se mit à appeler la police.

Le combat avait duré une vingtaine de minutes.

Le soleil se levait radieux à l'horizon.

Un homme de police fit son apparition dans la ruelle.

Bénoni et les témoins réussirent à s'échapper après avoir donné quelques taloches à l'agent de l'autorité.

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