LÀ MALADIE
Le comte de Bouctouche habitait une maison des plus aristocratiques sur la rue St-Denis, près du carré St- Louis.
Les résidents du quartier St- Louis étaient depuis longtemps vivement intrigués sur son compte.
Il vivait dans la plus grande opulence. 11 gardait des chevaux de race et son équipage était réellement princier..
Le comte n'allait jamais en société et vivait dans le plus grand isolement.
Les volets de chaque fenêtre du rez- de- chaussé étaient continuellement fermés et à part les fournisseurs ordinaires de la maison, il était rare do voir quelqu'un frapper à la porte.
Le comte de Bouctouche vivait depuis cinq ans à Montréal, avec la comtesse et son fils le vicomte, âgé d'environ quatre ans.
Le personnel de la maison était
composé d'un intendant, d'un valet de pied, d'un groom, d'un palefrenier et de trois servantes.
Presque toutes les après-midis le comte, la comtesse et une servante se promenaient en rockaway sur les rues Notre-Dame et St-Jacques.
Le comte de Bouctouche était âgé d'une trentaine d'années.
Son front était large et dénotait une intelligence supérieure.
Il avait des yeux gris toujours mobiles et sa bouche aux coins légèrement retroussés était surmontée d'une épaisse moustache, avec des pointes en aiguilles. C'était une figure des plus aristocratique empreinte d'une mâle fierté.
La comtesse était une jsune femme de vingt-quatre ans, une blonde aux regards langoureux et au front rêveur. Ses yeux se voilaient souvent sous l'oppression de pensées mélancoliques.
Ses traits étaient réguliers et délicats et l'ensemble de sa physionomie était des plus sympathiques.
Elle était évidemment en proie an spleen et elle cherchait dans ses promenades nne diversion ans sombres pensées qni assiégeaient «on esprit,
Depnis quelques jours le comte et la comtesse ne faisaient plus leurs promenades habituelles.
Si le comte sortait on le voyait se dirigé d'un pas pressé vers la réeidence du docteur 0. S. Coxis, sur la rue Craig.
Entrcnp, maintenant, dans la maÎEon du comte de Bouctouche et voyons un peu ce qui s'y paese.
Le comte est en robe de chambre dans sa bibliothèque. Il se promène d'un pas saccadé de long en large dans son appartement.
Sa main droite agite d'une manière nerveuse les glands d'or au bout de la ceinture de sa robe de chambre.
Tout à coup le timbre de la porte retentit. Il respira avec plus de calme et il dit :
—Enfin !
Q ^ques instants après le docteur Ccxis qui avait accroché son chapeau à une patère dans le passage, entra dans la bibliothèque
— Oh ! docteur, dit le oomto, j voua attendais avec impatience.
Le vicomte vient d'avoir un accèp terrible. Montez de suite avec moi.
Le comte et le médecin entrèrent dans un appartement où la
mère éplorée veillait au chevet de son fils.
Le médecin prit le pouls du petit malade et hocha la tête.
— Eh bien docteur? demanda la comtesse. Tout est donc fini !
— J'ai peu d'espoir à voua donner. Avec un peu de coins, l'enfant pourra traîner encore quelques semaines. La dipthérie est très mauvaise cette année. La ecience à ses limites et la mort est inexorable.
Le médecin descendit l'escalier la tête basse et entra dans la bibliothèque du comte de Bouctouche.
Le malheureux père lui fit signe de prendre un fauteuil. Après un silence de quelques seconlea :
— Docteur, j'ai un sernee a vous demander. Vous soignez n'est-ce pas la famille de la marquise de Malepecque ?
— J'ai cet honneur.
Le comte se leva de son siège et alla fermer la porte do l'appartement qui était entrebâillé. Il reprit son siège et la parole :
— Le service que je vous mande est de tenir la famille Malepecque dans l'iguoranco de la maladie de mon fils. Il y va de mes plus chers intérêts. Ifc donn< z-vous votre parole de gen til homme que vous serez discret ?
— Mousieur le comte, fiez-vous à ma discrétion. Je serai muet comme la tombe.
Le comte de Bouctouche ouvrit
Bon secrétaire, prit une liasse de Juillets de banque et compta $200 au médecin.
Celui-ci mit les banknotes dans 'son portefeuille et sortit de l'appartement après avoir fait au comte un profond salut.
Le comte resta seul dans sa bi ibliothèque. Une sueur froide perlait sur son front. Une pâleur cadavérique avait envahi sa Jigure.
Il semblait f ondoyé par les dernières déclarations du docteur Coxis.
l'homme au chapeau de castor