‹ Les mystères de MontréalChapitre 9 sur 33 · GRIS · texte numérisé non relu

GRIS

Le lendemain de la visite du loueur Coxis chez le comte de Bouctoache, un personnage mystérieux se promenait entre dix et )az.-5 heures du matin sur la rue il D auie, du côté opposé à la naison du comte.

Il d'y avait rien de recherché lans sa mise. Il portait un cha- >eau de eastor gris qui paraissait •voir été bloqué cinq ou six fois.

1 était vêtu d'un tweed couleur K>ivre et sel valant tout au plus me dizaine de piastres. Ses chausures quoique rapiécés en pin- Leurs endroits étaient propres et lisantes.

C'était un homme d'une cinuantaine d'années, assez gras et 'une stature au-dessus de la îoyenne.

Il portait des favoris, et r ensemble de sa physionomie dénotait un esprit cauteleux et observateur.

Depuis une semaine, tous les matins vers neuf heures, on pouvait le voir arpentant la rue St- Denis en laissant traîner le bout ferré de sa canne sur les grandes dalles de granit qui composent le trottoir.

En passant vis-à-vis de la réaidence du comte de Bonctouche, il levait toujours les yeux au balcon au-dessus de la porte et semblait épier les mouvements de tous ceux qui entraient dans la maison ou qui en sortaient.

Ce matin là, vers onze heures, il vit arriver le notaire Maheu, portant sous le bras plusieurs documents offi ïiels.

Le tabellion sonna à la porte du comte et entra.

L'homme au chapeau de castor gris eut un sourire de satisfaction.

Il plaça sa canne sous l'aisselle du bras gauche et se frotta les mains avec un contentement visible.

Il hâta le pas et continua sa marche jusqu'au Carré S t- Louis.

Il s'approcha de la fontaine des Innocents et y but un peu d'eau dans une des tasees de zinc enchaînées à la petite colonnade en fonte.

Il se tint en arrière de la fon-

De BOUCTOUCHE ht CLKOPHAS

taine de manière à observer tout ce qui se passait devant la résidence du comte.

Le notaire faisait une visite prolongée à 6on client

Midi sonna à l'Eglise St Jacques et il n'était pas encore sorti.

Le personnage mystérieux cependant ne perdait point pa tien ce.

Il reprit sa promenade vers la Côte à Barron, se retournant à chaque minute pour s'assurer si le notaire n'était pas sorti de chez le comte de Bouctouche*

A midi et demie, au moment où l'homme au ehapeau de castor gris traversait la rue Sherbrooke, il vit le notaire sur le perron du comte prenant congé de son client.

Il s'arrêta court et se portant l'index au front il sembla prendre une résolution subite.

Il se dirigea ve;s la maison du comte, monta le perron et sonna hardiment.

La porte s'ouvrit et une servante lui dit d'entrer dans le salon ; M. le comte serait à lui dans quelques instants.

L'inconnu se laissa cheoir dans un fauteuil mcoilousement capitonné et recouvert d'une housse.

Pendaut quelques minutes il ad mira au salon, les globes immenses qui se dressaient dans les cadres d'or sculptés dans tous les coins de l'appartement, les cré-

dences recouvertes des vases les plus riches de la Chine et du Japon, les lustres aux cristaux étincelants, les poufs, les divans en brocatelle vert et or, des cheied'œuvre d'ébénièterie en laque et en bois de rose. D'épais rideaux en reps qui masquaient les fenêtres, laissaient pénétrer dans l'appartement un demi-jour voluptueux, et les plantes exotiques rangées sur une jardinière imprégnaient l'atmosphère des parfums les plus pénétrants.

Le comte de Bouctouche après cinq ou six minutes lit ton entrée dans le salon et salua son visiteur

d'une légère inclination de 1a tête.

Le comte, au premier coup d'œil, n'avait pas reconnu son visiteur. S'avançant près de la fenêtre il écarta un des rideaux. La lumière qui envahit le ea'on lui permit de distinguer clairement les traits de l'inconnu.

Le comte en le voyant se troubla.

— Comment I s'écria-til, veus

ici ! Vous, monsieur Caraqueite que je croyais au Nouveau-Brunswick*

—C'est moi-même en personne,

dit l'homme au chapeau de castor gris. Ma visite vous dérange peut-être î

Au contraire, monsieur Carsquette, rien ne mo tait plus le plaisir de vous rencontrer aujourd'hui à Montréal.

— Monsieur le comte, il a fallu •des affaires de la plue haute importance pour m* obliger à faire un voyage aussi long, pendant la saison eu je suis le plus occupé.

— Où voulez-vous en venir ?

— Prenez patience, monsieur le comte, j'aime les situations nettement définies ; il y a trois ans, mon ami, monsieur de St-Simon, un des armateurs les plus riches des Iles de Si-Pierre et Miquelon me nommait çon exécuteur testamentaire. Il laissait une fortune de deux millions de dollars en or déposée dans les barques, plus la dernière cargaison de diamants qi'il avait tirés de ses mines au Brézil.

Vous avez épousé, dix-huit mois avant la mort de monsieur S*-Simon, sa nièce, mademoiselle Malpecpe, avec Pespérance d'hériter un jour d'une dea fortunes les plus considérables de l'Amérique.- Lecture vous a été ' faite des différentes clauses du testament d8 feu monsieur St— Si— ; mon. S:* biens, mobiliers et immobiliers ont été légués par subs- 1 titutioa au jeune vicomte de 1 Bouctouche, â^é de trois moi3, à 1 la mort de son grand oncle.

Avenant la mort du vicomte sans héritière, la fortune toute entière doit retourner au marquis de Malpecque ou à ses collatéraux. Lorsque vous avez quitté la Baie des Chaleurs, j'ai cru re-

marquer que la santé de votre fils s'affaiblissait. Le médecin de l'endroit m'a dit qu'il avait dans la poitrine le germe de la maladie qui devait l'emporter.

La semaine dernière Péchevin Thibault de Montréal, était à la Baie des Chaleurs.

Il allait faire des discours aux Acadiens du Nouveau-Brunewick, sur la loi des écoles. Il m'apprit que votre fils était atteint d'une maladie mortelle et que l'on désespérait de sa guérison.

A cette nouvelle je me décidai à partir immédiatement pour Montréal.

Avant de me mettre en route je m'agenouilai près de la tombe de M. St-Simou et je demandai au ciel de prolonger la vie de votre enfant, l'espoir de votre race.

J'avais une longue route à parcourir avant d'arriver à la première station du charma de fer Intercolonial. Je recueillis tous les documents relatifs à votre famille, je fis seller ma jument et je dis adieu à ma femme.

En arrivant à Montréal, je me rendis chez M. Liboire Maheu, le notaire de la famille de St-Simon.

Je lus pour la première fois un codicile du testament de mon ancien ami.

Une clause m'obligeait dans le cas du décè3 de votre enfant,

d'aller faire moi-même lea inscriptions nécessaires sur les registres de l'état civil et de procéder immédiatement à l'exécution dee dernières volontés de M.

de St-Simon.

Je n'ai pas voulu vous troubler pendant la maladie du jeune vicomte. Tous les jours je me suis promené sur la rue près de votre résidence, tous les jours j'avais des nouvelles de sa chère santé.

Aujourd'hui, sachant que la mort de votre enfint . . .

La mort de mon enfant î interrompit le comte de Bouctouche, maie, monsieur Caraqnette jevoi9 que vous avez éré mal informé.

Du reste je ne m'explique aucunement l'excès de zèle que voas portez à l'exécution du testament de M. de St-Simon.

— Mousieur le comte de B touche ne tous faites pas d'illu- 3. Vousavz vécu jusqu'aujourd'hui dans un luxe et un i qui vous aveugle sur votre situation. Je ne veux pas q prëa la mort de • lila vous

soy. z laissé dama la débine. Trois ou quatre mille dollars vous seront compté pur moi r.fin <jie votre épouse ne soûl!' e j oint atteintes de la t>: Je M

eire pas taire d'éclat et je top] que vous êtes un li<>:nrno tro, telligent roir voua lancer dans des contestations m à

propos d'une succession.

— Savez voua M. Caraque que votre conversation est loin d'être agréable. Tenez, vous me sciez le dos avez une latte. Je ne suis pas pour me laisser enûfrewâper par un bommenr de votre espèce. Si vous ne fichez pas votre camp au plus tôt de cl moi, je vais vous faire passer par cette fenêtre.

— Ah ! ah ! dit M. Caraq te te, c'est sur ce ton que vous le prenez I Je para mai 3 vous aurez bientôt de mes nouvellee.

L'homme au chapeau de castor gris sortit de chez le comte en giommelaut que'quoa paroles inintelligibles et se dirigea vers le fanbourg Qiébec en faisant des moulinets avec sa caune.

OU LE OMTE 0OHXHIOI A AVOIR PLX'K DE L* HOMME ' ^PBAU

Ver3 dix heurea le aoir du ie jour, une voiture le louage s'arrêta devant la ré-ilocomte de Booctouei Une

dame enveloppée d'un cl aie, une servant^ [>ortant un enfant daua B6a bras et le comt dans la voiture er *o les ato-

ree. Le coernr touetta ses chevaux qni se lancèrent au tr.»t on t la côte a V> ■

Le comte et la comtcaee avaient pria toutes lea précautions r no pas être reconnus aur la route.

La servante qui portait le petit vicomte sur ses genoux n'était autre qu'Ursule, l'amante de Bé noni.

La voiture suivit les rues Sherbrooke et St Laurent et pasea à travers le village St- Jean-Baptiste.

Le cocher ne ménageait pas les chevaux et leur faisait tenir un train de quatre lieues à l'heure.

Un'* dizaine de minutes plus tard l'équipage du comte était sur le chemin du Sault.

L'équipage du comte de Bouctouche se lança ensuite sur la route de Ste Ro3e.

L' atmosphère commençait à se vicier dans l'intérieur de la voiture et le comte fit relever les stores et baisser les glaces afin de donner accè3 à l'air du dehors.

Ursule qui était assise en face de la comtesse, le dos tourné au siège du cocher, jeta un regard au dehors et vit au clair de la lune un nuage de poussière qui s'élevait sur la route à deux ou trois arpents en arrière de la voiture. Elle dit à la comtesse :-— Madame, je crois qu'il y a une voitu re par là-bas qui cherche à nous passer.

Le comte sortit la tête de la voiture. Il vit un dog cart dans lequel était une seule personne.

Cette dernière modérait l'allure de son cheval et semblait ne pas tenir à passer la voiture du comte ni à s'en rapprocher de trop près.

Le cocher, d'après les ordres du comte, arrêta à la première hôtellerie de Ste Rose et y fit boire ses chevaux.

Le dog-cart continua sa route un peu plus loin et s'arrêta près du pont.

La personne qui était dans cette petite voiture portait un feutre aux larges bords rabattus sur ses yeux. Sa bouche et son ment 01 disparaissait sous une barbe épaisse et rous9e.

Eq passant près de l'hôtellerie où était entré le comte, l'inconnu ne tourna pas la tête et il continua sa route comme un voyageur

qui connaissait parfaitement le district,

Le comte paraissait trè3 intrigué par l'arrivé de cet étrange personnage.

Il s'était placé dans l'embrasure d'une fenêtre, et avait écarté discrètement un coin des rideaux en tapisserie qui masquaient le châssis.

Il n'avait jamais rencontré auparavant l'homme qui était dans le dog cart et ses traits lui étaient complètement inconnus.

Il se mordit pourtant la lèvre inférieure et frappa avec le manche de son fouet la tige d'une de ses bottes à l'écuyère.

Si c'était un limier lancé sur sa piste par M. Caraquette.

Le comte fit résonner un timbre sur une table au milieu de l'appartement.

Le commis de bar parât et le comte lai demanda des rafraîchissements.

La comtesse prit un verre de vin chaud et Ursule se contenta d'un peu de gin. Le comte prit un verre de citron avec un peu de siphonnette et paya la consommation.

En partant il demanda au propriétaire de l'hôtel s'il avait vu passer l'homme dans le dog-cart.

L'hôtelier dit que l'individu devait être un étranger dans ces parages, car c'était la première fois qu'il le voyait.

Le comte, la comtesse et Ursule avec l'enfant remontèrent dans la voiture dont les chevaux reprirent un train de quatre Jieues à l'heure.

Il était a'ors minuit moins

quatre minutes.

En passant sur le pont de Ste Roee, l'allure des chevaux fut tempérée. Les glaces de la voiture avaient été bais ées et la brise du soir venant de la rivière rafraîchissait sensiblement Tinté rieur du véhicule.

Tout à coup, pendant que la lune était voilée par un nuage qui passait, les personnes qii éiaient dans la voiture, entendirent un bruit étrange et quelque chose de noir entra dans la voiture et tomba sur la figure du vicomte qui était endormi sur les genoux d'Ursule.

La bonne mit la main sur cet objet étrange. Elle toucha quel

que chose de froid, de velu et de

visqueux. Elle poussa un cri déchirant.

— 0, Mon Dieu, madame ! Une " souris chaude," une u souris chaude" collée sur le visage du petit !

La comtesse poussa un soupir, pâlit et ee7anouit.

Le comte enleva l'oiseau nocturne de la figure de son fils et

le jeta hors de la voiture en disant :

— Voilà un sinistre présage !

Vers une heure et demie du matin, le comte et la comtesse traversaient Ste Thérèse.

Tout le monde y dormait, pas une lumière ne brillait dans le village.

Us n'entendirent pour tout bruit

que les hurlements des chiens éveillés par les roulements du carrosse et alternant avec les notes graves des oua-ouarons chantant dans les marais.

Les \ in paseèrent ina-

perçus à Ste Thérèse et ? engagèrent daus la route de S:-Janvior.

Rien n'est plus monotone que

le trajet entre Ste-Thérèae et Janvier.

Une savane longue do six milles ire les doux paroisses.

La végétation y est sombre et triste, pas un colon n'a encore construit son habitation sur cotte route toujours déserte.

Ce chemin s'appelle la Grande Ligne.

Quelquefois les roues s'enfonçaient juequ'aux moyeux dans une terre forte désagrégée par les dernières pluies, quelquefois le carosse roulait sur un terrait plus sec et le sable sous le sabot des chevaux s'élevait en épais nuages.

La comtesse cognait des clous.

Le comte sortit sa blague et chargea sa pipe d'écume " cernée" avec laquelle il tira quelques touches pour opérer une diversion à l'ennui de la route.

Il jeta un regard en arrrière de la voiture et s'aperçut qu'il était suivi par quelqu'un monté sur un buck board.

Ce ne pouvait pas être M. Caraquette, car celui-ci conduisait an dog-cart.

Le comte fut rassuré.

Ursule s'était laissé gagné par le sommeil. Elle paraissait en proie à un affreux cauchemar.

Elle rêvait sans doute à Bénoni qui dormait sur les durs paillasses* de la géole.

N'était-elle pas la cause de sa captivité.

Le petit vicomte râlait dans son sommeil ; il était facile de voir à son oppression que ses forces s'épuisaient d'heure en heure.

Vers trois heures du matin la voiture du comte s'arrêtait à la

porte de l'hôtel Campeau à St- J¥«rôme.

Cinq ou six coupa de manche de fouet bien appliqués sur la forte eurent pour effet d'éveiller l'hôtelier qui fit entrer les étrangers dics le salon.

Il assigna à chacun une chambre et sortit pour faire entrer les chevaux dans l'écurie.

Le comte conduisit sa femme à sa chambre à coucher et descendit au salon où il fit appeler le propriétaire de l'hôtellerie.

Il demanda à l'aubergiste s'il y avait dans la village un cottage de première classe à louer.

L'hôtelier» lui répondit que moyennant une dizaine de dollars par moip, il pourrait louer un véritable petit château de l'autre côté de la rivière, construit sur un coteau commandant une vue de tout le \ illage. Il y avait jardin, verger, écuries, avec circonstances et dépendances tenants et aboutissants.

M. de Bouctouche dit qu'il irait voir la propriété dans la matinée et il recommanda à l'aubergiste la plus grande discrétion sur la présence de la comtesse et de son enfant dans l'auberge.

Le comte alors se retira dans son appartement.

Ursule et la comtesse se déshabillèrent et quelques minutes arrès tout le monde dormait à l'hôtel Campeaur

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