OU LE COMTE COMMENCE À AVOIR PEUR DE L'HOMME AU CHAPEAU DE CASTOR GRIS
Vers dix heures le soir du même jour, une voiture de louage s'arrêta devant la résidence du comte de Bouctouche. Une dame enveloppée d’un châle, une servante portant un enfant dans ses bras et le comte montèrent dans la voiture et baissère les stores. Le cocher fouetta ses chevaux qui se lancèrent an trot en montant la côte à Barron.
Le comte et la comtesse avaient pris toutes les précautions pour ue pas être reconnus sur la route.
La servante qni portait le petit vicomte sur ses genoux n’était autre qu’Ursule, l’'amante de B6 noni.
La voiture suivit les rues Sherbrooke et St Laurent et passa à travers le village St-Jean-Baptiste.
Le cocher ne ménageait pas les chevaux et leur faisait tenir un train de quatre lieues à l’heure.
Une dizaine de minutes plus tard l’équipage du comte était sur le chemin du Sault.
L’équipage du comte de Bouctouche se lança ensuite sur la route de Ste Rose.
L’atmosphère commençait à se vicier dans l’intérieur de la voiture et le comte fit relever les stores et baisser les glaces afin de donner accès à l’air du dehors.
Ursule qui était assise en face de la comtesse, le dos tourné au siège du cocher, jeta un regard au dehors et vit au clair de la lune un nuage de poussière qui s'élevait eur la route à deux ou trois arpents en arrière de la voi.
ture. Elle dit à la comtesse : —Madame, je crois qu’il y a une voitu re par là-bas qui cherche à nous passer.
Le comte sortit la tête de la voiture, Il vit un dog cart dans lequel était une seule personne.
Cette dernière modérait l'allure de son cheval et semblait ne pas tenir à passer la voiture du comte ni à s’en rapprocher de trop près.
Le cocher, d’après les ordres du comte, arrêta à la première hôtellerie de Ste-Rose et y fit boire ses chevaux. |
Le dog-cart continua sa route un peu plus loin et s’arrêts près
du pont.
La personne qui était dans
cette petite voiture portait un feutre aux larges bords rabattus
su: ses yeux. Sa bouche et son
menton disparaissait sous une barbe épaisse et rousse.
Eu passant près de l’hôtellerie où était entré le comte, l’inconnu ne tourna pas la tête et il continua sa route corame un voyageur qui connaissait parfaitement le
district.
Le comte paraissait très intri-
gué par l’arrivé de cet étrange personnage.
Il s'était placé dans l’embrasure d’une fenêtre, et avait écarté discrètement un coin des rideaux
en tapisserie qui masquaient. le chassis.
Il n’avait jamais rencontré au-
paravant l’homme qui était dans le dog cart et ses traits lui étaient complètement inconnus.
Il se meordit pourtant la lèvre inférieure et frappa avec le manche de son fouet la tige d’une de ses bottes à l’écuyère.
Si c’était un limier lancé sur sa piste par M. Caraquette.
Le comte fit résonner un tim-
bre sur une table au milieu de #
l'appartement.
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Le commis de bar parut et le comte lui demanda des rafraîchissements.
La comtesse prit un verre de vin chaud et Ursule se contenta d’un peu de gin. Le comte prit un verre de citron avec un peu de sir honnette et paya la consommation.
En partant il demanda au propriétaire de l’hôtel s’il avait vu passer | homme dans le dog-cart.
L'hôtelier dit que lindividu devait être un étranger dans ces parages, car C'était la première fois qu’il le voyait.
Le coute, la comtesse et Ur geule avec l’enfant remontèrent dans la voiture dont les chevaux reprirent un train de quatre lieues à l'heure.
Il était a'ors minuit moins quatre mivutes.
En passant eur le pont de Ste Ro:e, l’alure des chevaux fut tempérée. Les glaces de la voiture avaient été baiseées et la brise da soir venant de la rivière rafruî hissait sensiblement l’inté.
rienr du véhicule.
Tout à coup, pendant que la lave était voilée par un nuage qui paseait, les pérsonnes qi étaient dans Je voiture, eateudirent un bruit étrange et quelque chose de noir entra dans la voiture et tomba sur la figure du vicomte qui était endormi sur les genoux d’Ursule.
La bonne mit la main sur cet objet étrange. Elle toucha quel-
que chose de froid, de velu et de visqueux. Elle poussa un cri déchirant.
—0, Mon Dieu, madame ! Une “ souris chaude,” une ‘‘ souris chaude” collée sur le visage du petit !
La comtesse poussa un soupir, pâlit et sé vanouit.
Le comte enleva l’oiseau noc-.
turne de la figure de son fils et le jeta hors de la voiture en disant :
— Voilà un sinistre présage !
Vers une heure et demie du matin, le comte et la comtes:
traversaient Ste Thérèse.
Tout le monde y dormait, pas une lumière ne brillait dans le village.
Ils n’entendirent pour tout bruit que les hurlements des chiens éveillés par les roulements du carrosse et alternant avec les notes graves des oua-ouarons chantant dans les marais.
Les voysgeurs passèrent ins.
perçus à Ste Thérèse et s’engagèrent dans la route de St-Janvier.
Rien n’est plus monotone que le trajet entre Ste-Thérèse et St- Jauvier.
Une savane longue de six milles eépare les deux paroisses.
La végétation y est sombre et triste, pas un colon r’a encore construit son habitation sur cette route toujours déserte.
Ce chemin s'appelle la Grande|pèrte de l'hôtel Campeau à 8t-
Ligne.
Quelquefois les /roues s’enfon-
| Jérôme.
Civq ou six coups de manche
gaient jusqu'aux moyeux dans|de fouet bien appliqués sur la.
une terre forte désagrégée par les dernières pluies, quelquefois le earosse roulait sur un terrait plus sec et le sable sous le sabot des chevaux s'élevait en épais nuages.
La comtesse coguait des clous.
Le comte sortit sa blague et ebargea sa pipe d’écume “cernée ” avec laquelle il tira quelques touches pour opérer une diversion à l’ennui de la route,
Il jeta un regard en arrrière de la voiture et saperçut qu’il était suivi par queïqu’un monté ear un buck board.
Ce ne pouvait pas être M. Caraquette, car celui-ci conduisait an dog-cart.
Le comte fut rassuré.
. Ursule s'était laissé gagné par le sommeil. Elle paraïssait en proie à un affreux cauchemar.
Elle rêvait sans doute à Bénoni qui dormait sur les durs paillasses de la géole.
N'était-elle pas la cause de sa eaptivité.
Le petit vicomte râlait dans son sommeil ; il était facile de voir à
porte eurent pour effet d’éveiller hôtelier qui fit entrer les étran-gers dans le salon.
Il assigna à chacun une chambre et sortit pour faire entrer les:
chevaux dans l'écurie.
Le comte conduisit sa femme à sa chambre à coucher et descendit au salon où il fit appeler le propriétaire de l’hôtellerie.
Il demanda à l’aubergiste sil y avait dans le village un cottage de première classe à louer.
hôtelier lui répondit que:
moyennant une dizaine de dollars par moie, il pourrait louer un véritable petit château de l’au-tre côté de la rivière, construit sur un côteau commandant nnevue de tout le village. [Il y avaix jardin, verger, écuries, avec circonstances et dépendances tenants et aboutissants.
M. de Bouctouche dit qu'il irait voir la propriété dans la matinée et il recommanda à l’auber-giste la plus grande discrétion sur la présence de la comtesse et de son enfant dans l’auberge.
Le comte alors se retira dans son appartement.
son oppression que ses forces #’é-| Ursule et la comtesse se désha-
puisaieut d'heure en heure,
Vers trois heures du matin lalarrès tout le monde dormait à.
billèrent et quelques minutes.
voiture du comte s’arrêtait à la|l’hôtel Campeau.,
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