VIA DOLOROSA
Après le terrible entretien que nous avons raconté, Longsword n’avait pas regardé derrière lui : il s’était élancé à travers les rues, la tête enfiévrée, sans but, comme s’il eût cherché à échapper au spectre de scs pensées, accroupi sur son cerveau...
Il courut jusqu’à la Batterie. Là, il regarda le flot noirâtre dans lequel le ciel, couvert de nuages, reflétait ses teintes plombées. Il pensa à se tuer. Puis il songea à Antonia!...
Il l’aimait, non pas en égoïste, mais pour le bonheur qu’il lui devait ; il l’aimait parce qu’il la voulait heureuse, parce qu’il lui fallait combattre pour l’arracher à cet homme dont l’infamie l’épouvantait...
Il songeait à cet enfant... Warton proposait de le considérer comme sien ! Est-ce que cela était possible !... est-ce qu’il n’était pas à lui, Edwards, cl à elle, Antonia?...
9il
Il voyait devant lui un tableau rouge de feu et de sang... C’était un tourbillonnement effroyable au milieu duquel il percevait les cris, les imprécations des victimes... puis des heurtements sourds, préludant à des explosions retentissantes.
La nuit était venue.
Edwards marchait. Il lui semblait qu’il fût subitement devenu aveugle...
Il ne voyait rien devant lui... Il voyait au dedans de lui-même, dans son cerveau, dans sa conscience, où s’agitaient des formes bizarres et menaçantes... C’était la folie du désespoir.
Tout à coup Edwards tressaillit et sauta brusquement.
Une main venait de se placer sur son épaule.
Un homme, vêtu de noir, tenant à la main une badine dont il fouettait l’air, était devant lui.
C’était un singulier personnage que Dan Yoke, le poëte américain.
Nature essentiellement nerveuse, dont chaque fibre tressaillait au moindre choc, Dan Yoke était un égaré dans ce monde, où il n’y a que des muscles et de la force.
Orphelin de bonne heure, lancé dans la. société avec un patrimoine assez important, il s’était livré avec emportement à tous les entraînements d’une organisation fiévreuse. A la fois rêveur et ardent, il avait tenté de réaliser les chimères qu’enfantait son cerveau exalté
Il avait voyagé dans le monde entier, avait cherché le mot de toutes les énigmes que proposent aux curieux les civilisations diverses. Il avait interrogé les sphinx d’Egypte aussi bien que les. roches muettes de Fingnl, lésâmes comme les souffres, les tourbillons comme les lacs. Partout il avait demandé
une satisfaction à cette acuité de désirs qui le possédait tout entier : il avait aimé follement, on l’avait aimé; il avait trahi et avait été trahi. Dans ses mains, toutes les coupes de jouissances avaient été remplies, puis vidées et brisées. Et, à mesure que s’éteignait dans le passé la lueur d’une illusion détruite, devant lui étincelait une illusion nouvelle.
— Un fou ! disaient les uns. — Un. malade ! murmuraient les indulgents.
La misère était venue. Ce jour-là, Dan Yoke avait pris une plume, et peur quelques dollars avait vendu un peu de lui-même, comme ce personnage de Balzac qui cède une parcelle de sa vie en paiement d’une joie, d’un désir assouvi. L’Amérique avait été surprise. Ce n’était pas l’œuvre d’un homme ordinaire. Ce n’était plus cette poésie fade, nimbeuse, tout irisée d’un rayonnement faux, devant laquelle se pâment les blondes misses ou les matrones émues.
C’était bien une parcelle de soi-même que livrait Yoke. S’il écrivait, c’est que de son cerveau tendu, surexcité, s’échappait comme une étincelle dont il parvenait à lixer la rapide clarté. Chercheur passionné, il creusait l’infiniment petit pour en faire jaillir quelque chose d’étrange, d’inconnu, d’incompris.
Ce fiévreux analysait la fièvre, ce moribond auscultait la mort. Ses facultés, étonnamment surmenées, se centuplaient en certains moments, prompts comme l’éclair. Alors il découvrait quelque recoin ignoré de la physiologie intellectuelle. Sachant beaucoup, il partait de l’extrême limite de la connaissance humaine pour s’élancer dans l’hypothèse et fi ait sur cette mer sans limites, la main sur ce gouvernail qui s’appelle la logique.
Plus il rêvait, plus le rêve lui semblait sans fond. Alors il se sentait tomber... Dans certaines pages qtt'il a écrites, on comprend le tressaillement stupide
que procurerait la notion de l'infini... Malade, soit, — à la façon de Jean de Pathmos, de Swedenborg...
Dan Yoke, ayant tout épuisé, ne trouvant pas l’aliment dont il avait faim, demanda à l’ivresse des révélations nouvelles. Et alors, un soir, s’assit à son chevet ce spectre hâve, jaunâtre, aux yeux rougis, qui darde sur sa victime tîbs regards vitreux, qui lui enfonce ses ongles dans la gorge ou lui presse le cerveau entre ses doigts maigres, qui font étau, qui secoue l’homme et fait claquer ses membres comme tes bois mal joints d’un pantin de bois...
Le delirium tremens !
Et Dan Yoke, que ce démon avait marqué au front, passait à travers la vie, sans haine, sans amour, dédaigneux de tout, forçat rivé à l’impossible, traînant partout sa chaîne..-.
Orateur, nouvelliste ou poète, toujours inégal, parfois étincelant d’esprit, d’humour, tout à coup banal, se relevant subitement par quelque trait de génie, profond philosophe ou implacable railleur, disséquant tout, débauché d’imagination, admiré aujourd’hui, méprisé demain, Dan Yokose moquait du bruit qui se faisait autour de lui, restait seul dansla foule, errant jusqu’au jour où quelque policcman, après l’avoir heurté- du pied, lo ramasserait mort au coin de quelque borne.
Ce soir-là, il lui plaisait d’entendre une voix humaine.
C’est pourquoi il avait mis la main sur l’épaule d’Edwards.
— Que faites-vous à cette heure dans les rues, et par un temps pareil ? demanda Dan au jeune homme.
Edwards releva la tête. . .
Yoke vit ce front pâle, ces joues qui se creusaient, ces yeux hacrards.
— Vous souffrez ! s’écria-t-il.
Dan Yoke était éminemment bienveillant. Il aimait les autres, ne s’aimant pas lui-même. Sa sympathie s’attachait surtout aux jeunes gens. La jeunesse est un foyer auquel il aimait à se réchauffer.
Edwards ne le reconnut pas tout d’abord ; puis :
— Dan Yoke! Ah! tenez, c’est le cjel qui- vous envoie !
— Baste! fit Dan, triste cadeau qu’il vous fait là...
— Ne riez pas, Dan, surtout de ce rire atroce et faqx... Je souffre horriblement... je suis pris dans un engrenage où s’écrasent ma chair et mon âme !... Ne riez pas et sauvez-moi...
Dan Yoke fit un pas en arrière. Puis, d’un large regard, il embrassa le monde de douleurs que révélait cette physionomie convulsée.
Alors il prit le bras d’Edwards, et d’une voix harmonieuse et chaude .
— Je ne ris plus, dit-il ; vous avez besoin de parler... je vous écoute.
La pluie tombait fine et glacée.
— Venez avec moi, dit Yoke.
Ils se trouvaient alors à la hauteur de Park Place.
— Ah ! si vous saviez ! s’écria Edwards.
— C’est le grand mot : « Si vous saviez ! » Moi aussi j’ai crié ainsi bien souvenf, et, si l’on m’avait écouté, je ne serais pas Dan le condamné qu’-attend un cabanon. Si je savais! Eh bien! il faut que» je sache... Vous souffrez... parlez-moi.
Edwards tressaillit.
Parler ! Livrer à autrui le secret de ses angoisses, déchirer le voile derrière lequel pâlissait, tremblante, effarée, la douce figure d’Antonia !
Edwards gardait le silence. De grosses larmes roulaient le long de ses joues.
— Ami, reprit Dan Yoke en se penchant vers lui et en serrant ses deux mains dans scs mains fines et
longues, ayez confiance et dites-moi votre secret...
Le visage de Yoke rayonnait de bonté vraie.
— Eh bien ! oui, s’écria Edwards. Vous, seul au monde, pouvez regarder sans vertige au fond de oet abîme d’infamie... mais...
Et il hésita.
— Dan Yoke est un fou, disent les gens très-sérieux, accentua le poète avec un fin sourire ; Dan Yoke est un débauché, Dan Yoke se tue par l’ivresse, murmurent les mamans en désignant du doigt cette créature pâle qui passe sous les fenêtres... Mais nul n’a jamais dit que Dan Yoke ait trahi un ami ou manqué à la parole donnée... Edwards, les yeux dans les miens !... Je vous donne ma parole d’honneur de garder sür tout ceci le silence le plus absolu...
Les lèvres d’Edwards s’agitèrent.
— Quand je suis ivre, dit Dan, oh ! soyez tranquille, je suis alors dans un monde où ne se parle plus la langue humaine.
Edwards était vaincu. '
Tl parla.
D’abord, il employa la forme anonyme. Pas un nom. Peu à peu la réalité s’imposant à lui, il se livra tout entier.
Le jeune homme n’était plus maître de lui-même. Il criait, il maudissait... quand il parlait d’Antonia, s» voix pleurait; puis il disait son entrevue avec Warton, il répétait mot à mot cette conversation effrayante qù un homme avait osé montrer à nu toute l’ignominie de ses pensées.
— Et cet homme est son mari ! Et elle est en son pouvoir, comme j’y suis moi-méme ! Yoke, je sens que je deviens fou !... Il me vient d’horribles pensées !... Si je tuais cet homme !’... Oui, c’est cela ! je tuerai Warton !
- — N’est pas assassin qui veut dit Dan, qui avait
écouté 'silencieusement.. . on ne tue pas par suite d’un raisonnement.
— Eh ! oui, je suis trop lâche... je le sens bien.... - Mais alors, elle est perdue !... c’est la mort pour elle, pour notre-enfant !...
Dan entama une discussion hachée, à bâtons rompus. Il cita des exemples de capitulations de conscience. Et puis, ne pouvoit-on pas temporiser ? Etait-ce donc immédiat et n’existait-il pas quelque moyen de gagner du temps ?I1 était certain toutefois qu’il n’y avait pas danger imminent. Il fallait de la patience... du courage...
Edwards s’irrita, s’emporta. Dan redoubla d’arguties.
- Au bout d’une heure, l’exaltation ci’Edwards était tombée par son expansion même. Ce n’était plus l’homme enfiévré dont l’intelligence ébranlée divaguait dans les ténèbres.
Il y eut un moment vraiment singulier : ce fut lorsque Dan parvint, sans avoir l’air d’y songer, à amener un sourire sur les lèvres d’Edwards, qui ne s’en aperçut même pas. La plaisanterié s’était glissée inaperçue; elle avait frappé juste, discrètement...
— Que faites-vous cette nuit? demanda Yoke.
— Le sais-je ? répondit Longsword avec découragement.
En une seconde, il se fit un revirement dans son esprit : il se vit seul, dans sa chambre, en face de ces fantômes qui allaient de nouveau danser autour de lui leur ronde infernale...
— Ne me quittez pas ! dit-il d’une voix inquiète.
— Votre bras! dit Yoke.
Ils remontaient Broadway.
— Où me conduisez-vous ? répéta le jeune homme.
— Je n’ai pas de but, répondit Yoke. Il est onze heures à peine... marchons...
Voici ce qu’avait décide Yoke.
Il rencontrait un désespoir profond, justifié. 11 voyait cet homme glissant sur une pente dont la déclivité l’entraînait au crime impossible ou au suicide insensé. Il fallait que cette souffrance se heurtât à des souffrances plus grandes, il fallait que ce désespéré tressaillit en face de désespoirs plus effrayants encore...
Et Dan Yôke, sans rien dire, comme le Virgile de la Divine Comédie, entraînait Longswprd vers les cercles de l’enfer désolé, vers ce monstrueux capharnaiim de misères et de navrantes souffrances que toute cité — et New-York plus que toute autre — porte attaché à son sein comme un cancer...
Ils passaient devant les Tombes, cette prison à laquelle l’argot yankee donne un nom si étrange, the Jug (le broc)...
Et, suivant ses murs noirâtres, ils franchissaient Centre Street.
Des bruits singuliers arrivaient jusqu’à eux.
C’était une mélopée criarde, une orchestration sinistre dans laquelle grinçaient des violons aigus, éclataient des cuivres ululant comme des oiseaux denuit, tintaient des cymbales fêlées ou ronronnaient des tambours à demi crevés.
Puis un murmure rauque, où éclataient de temps à autre des cris perçants, des chants sans rhytlnne, des hurlements et des imprécations.
Edwards se serrait contre son ami.
11 regardait autour de lui, ne sachant où il se trouvait.
. Des odeurs puantes le prenaient à la gorge, son ivresse piorale perdait de son intensité... il devinait qu’il marchait à quelque région inconnue...
Tout à coup la scène s’éclaira.
— Connaissez-vous cçci, dit Yoke. Voici les Cinq-
Points, l’enfer et le bagne fie la cité Impériale.
Aux Cinq-Points aboutissent cinq rues. C’est un carrefour. Les rayons qui convergent à ce centre sont de longues ruelles, étroites, fangeuses, bordées de bâtiments en bois pour la plupart titubant sur des solives branlantes, sortes de pilotis fixés dans la boue et les immondices.
La nuit, le gaz jette sa lueur jaune : cela ressemble alors à ces vieilles carcasses de navires qu’on transforme en pontons. C’est un entassement sans forme de masses noirâtres, se penchant l’une vers l’autre, comme si elles allaient s’écrouler. C’est sale et boiteux.
En plein jour, le silence. A peine quelques murmures : c’est l’ivresse d’hier dont le réveil vient, ou c’est la maladie qui geint, ou bien encore, un corps qu’on emporte. Co quelque chose sans nom, un pauvre, ne s’est pas relevé ce matin-là, ou a été trouvé mort de faim et d’épuisement en quelque coin obscur, où il s’est tapi pour exhaler sa dernière plainte.
Mais le soir, de tous les points de la grande ville, les parias accourent dans leur domaine incontesté... Pendant tout le jour, ils ont roulé à droite et à gauche leurs guenilles, qui effraieraient Callot.
Ils ont mendié là où l’on donne, volé là où l’on prend.
Les enfants ont couru, sauté, fait la culbute devant les voitures, luttant de vitesse avec les chevaux, qui parfois les écrasent. Ils ont ramassé quelques cents, joué à tête ou queue, qui est le pile ou face du pays.
Les femmes ont cherché... quoi ? Qui jette un seul regard à ces créatures usées, au teint plombé, au cou cordé ?
Et tout cola revient à la grande famille des vicieux
et des déshérités, à ce foyer horrible où il n’y a plus ni castes, ni classes, ni degrés, où tout passe sous le même niveau de honte et de perversité...
Par centaines, par milliers! .
C’est un encombrement...
Et quand, do cet exode quotidien, tous sont revenus, alors commencent les saturnales misérables de cet enfer.
Au coin de la ruelle qui les conduit aux Cinq- Points, un monstre les attend, grande ombre décharnée dont les os saillissent sous une peau parcheminée. .. C’est la Faim, qui les prend à l’estomac et les tire vers le Soup-liouse, la maison à la soupe. .
Voyez cela.
Grande salle au rez-de-chaussée, au carrefour même.
Des murs suintant, couverts de dessins et descriptions au charbon, dessins orduriers, inscriptions obscènes ; menaces, imprécations, glorioles de vice ; c’est le glossaire de l’argot et du blasphème.
Au fond, tenant toute la largeur de la muraille, un long comptoir recouvert d’une plaque do zinc, derrière lequel se campe, carrée sur ses hanches, une haute créature, forte en gorge, au visage épaté, à la chevelure grisonnante, au teint rubicond. Elle brandit une énorme cuiller à pot, accessoire obligé d’une sorte de marmite en fonte , dans laquelle bouillonne une sauce noire. C’est la soupo.
Devant le comptoir, la foule.
Ils sont quatre là où i;n tiendrait à peine.
Tous debout, les coudes au corps...
— Un sou de soupe !
' La mégère plonge la cuiller dans le liquide; elle sait à une ligne près de combien il faut l’immerger pour un sou., puis elle verse dans un bol de faïence ou d’étain...
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Le liquide est pâteux, pour mieux tenir au corps. -Les heureux mâchent des détritus. Ce sont les jours de bonne veine.
Mais, entre l’ordre donné et le bol rempli, une formalité indispensable.
— Down the clinh , dit la femme.
Le clinh, c’est ce qui tinte, c’est l’argent. --
Crédit est mort. Pas de sentimentalisme. Pas d’argent, pas de soupe. Les clients favoris reçoivent un os et un sourire, mais après le clink.
Pour un sou, une cuiller. Pour deux sous, trois cuillers. C’est le tarif. Grande diminution pour l’achat en gros. Trois cuillers, c’est presque un litre.
Du reste, rendez le bol aussi net que possible. Pas de fausse délicatesse. Les doigts ou la langue, tout est bon. Et, hâtons-nous, car cet autre attend le bol et se soucie peu qu’on le rince.
Après la soupe, un verre de quelque chose.
Boisson spéciale, le turpentine gin , le gin à la • térébenthine. Invraisemblable, soit, mais absolument vrai. Vitriol poivré avec parfum d’huile minérale. Deux sous la pinte. On se met à trois pour boire ; chacun son coup de coude, et pas plus haut qu’il ne convient.
Une fumnde maintenant.
Après versement du clink, un des servants prend au râtelier une pipe de terre, dont la couleur dénote le long usage. Le tuyau a été écaillé par des dents variées. Il bourre la pipe, appuyant sur l’orifice son pouce malpropre pour faire bonne mesure, puis il allume lui-même, tire une bouffée et passe la pipe à l’insatiable viveur...
Il est interdit de s’éloigner du.comptoir tant qu’on consomme. Sans cela, quelle garantie de respect pour les bols, les brocs ou les pipes ?
Et cette foule! peut-on peindre ce qui n’a ni forme
LES MYSTÈRES DE NEW- YORK. v
ni couleur? Ces physionomies sont effrayantes, qu’elles soient éclairées par le rire bête de l’insouciance brutale, ou bien que la griffe douloureuse du chagrin y ait laissé son empreinte. De l’abrutissement à ce cynisme, il y a toutes les gammes de la palette!
Un seul trait commun, l’appétence, la voracité.
Ces malheureux pour la plupart mangent une seule fois par jour. Et encore ! Ceux qui ne viennent pas au Soup-IIouse se nourrissent d’oignons, comme les- esclaves qui construisirent les pyramides.
Les vêtements sont indescriptibles. C’est une quasi-nudité, grelottante, sur laquelle on jette des lambeaux. Celui-ci a ramassé un vieux morceau dp tapis de feutre, et de deux coups de couteau a coupé deux trous où passent ses bras. Cet autre a volé au port un sac de rebut et s’est confectionné urte sorte de tunique, sur laquelle on lit en lettres noires : « Coal Warçhouse, nT 118. »
A travers ces groupes, au milieu de ces scènes hideuses, deux hommes passent...
Edwards Longsword est entraîné dans ce tourbillon, qui le terrifie...
Dan Yoke étudie et note la sinistre mélodie de cette page funèbre.
— Partons! murmure Edwards.
— Pas encore, pas encore ! Il nous reste encore trois heures pour attendre le jour...
Puis, se penchant vers un homme ivre qui cherche à s’attacher de ses ongles après la muraille pour se redresser :
— Pardon, monsieur, lui demandc'-t-il du ton de la plus exquise politesse, la ruelle de l’Assassin (1) ?
L’autre le regarde.
— Vous ne savez pas?..i fait-il en cherchant
(1) Murdtur's tant, aux Ciuq-Points.
toi
toujours à reprendre son équilibre. . . c’est donc pas là que vous logez ?
— Si fait, dit Dan; mais je me suis égaré...
— Malin! c’est que t’as trop bu. Eh bien! viens... je suis bon enfant... je vas te conduire.
' Dan place son guide sur ses pieds.
Les trois hommes se dirigent vers la ruelle. - D’où vient cette appellation sinistre : « la ruelle de l’Assassin » ? Nul ne le sait au juste. Qu’il se soit commis là un crime, rien n’est moins douteux.
Mais laquelle de ces senlines n’a pas droit à ki même célébrité ? Il n'est pas un coin qui soit resté réellement vierge de sang. Aux Oinq-Points, il fallait une r uelle de l’Assassin, comme dans toute ville il y a une voie qui porte le nom typique de la Cité. Cette ruelle est longue d’une soixantaine de mètres. En largeur, elle n’en mesure pas deux.
Elle file droite entre deux hautes murailles.
Pas de lumière. Au sommet des murs, on n’aperçoit même pas une tranche de ciel.
Des deux bâtiments que sépare la ruelle, l’un servait autrefois à l’exploitation d’une raffinerie, l’autre était une brasserie. Il y a longtemps de cela. Des spéculateurs sont Venus et se sônt dit qu’il fallait à cette population de mendiants une sorte de grand caravansérail , le Manhattan de la misère. Cela s’appelle the Golden Don (la Cavernc-dHDr). C’est qu’au fond de ce repaire sombre, où s’entassent les pauvres, ils trouvent le trésor suprême : le sommeil, et, qui sait? parfois le rêve!
Dan Yoke et Edwards suivaient l’ivrogne, qui marchait presque droit en s’étayant des mains aux deux murs.,
L’homme s’arrêta devant le bâtiment de droite.
Quelque chose do noir so détachait sur la muraille
obscure. C’était une porte faite de planches mal jointes.
Le guide cogna fortement. Trois coups.
Un judas s'ouvrit à hauteur do visage, et une tête parut; à côté do la tête, une' main qui tenait une lanterne.
— Damné chien! cria une voix avec d’horribles imprécations. C’est encore toi ! l’u n’as pas le sou. Va au ruisseau !
L’ivrogne balbutia quelques mots d’excuse et de supplication.
Dan Yoko s’approcha.
— Ouvrez! dit-il d’une voix brève.
Dan Yoke était un errant de nuit. On le connaissait au Golden aussi bien qu’à « Florence ».
— Laissez entrer ce misérable, reprit Yoke.
Et il mit une pièce de monnaie dans la main du logeur qui avait obéi.
L’ivrogne se blottit dans un coin.
— Ce gentleman est avec moi, avait dit Yoke.
Edwards était entré derrière lui.
Le logeur parut ne plus se préoccuper d’eux et alla reprendre son poste de veille ; il gardait la porte, couché en travers, l’oreille au guet, l’œil ouvert. Il dormait le jour.
Quatre lanternes au pétrole, appendues aux murs, éclairaient la scène.
C’était une grande salle carrée, très-basse de plafond. On avait ménagé l’espace pour placer dans la hauteur du bâtiment le plus d’étages possible. Une humidité malsaine vous tombait sur les épaules, les murs étaient maculés do larges taches de moisissure.
Pas de planchor : la terre durcie, et, sur cette terre, une centaine d’êtres humains, couchés dans toutes les positions, pêle-mêle, ayant d’abord cherché à se faire à chacun sa place, puis peu à peu, sous Tm-
fluence du sommeil, s’étant rapprochés, se confondant en un tas incohérent de guenilles et de haillons.
Peu de mouvements; le sommeil lourd de l'accablement On apercevait, aux lueurs blafardes des lanternes, un tas de choses noires, sur lequel éclataient des lambeaux de couleur éclatante. C’était le coin des nègres. Là comme ailleurs, les races se séparaient, autant du moins que le permettait l’encombrement du lieu.
Parfois, au milieu du susurrement de ces respirations lourdes, on percevait un gémissement, plaintif, à demi étouffé. C’étaient les malades.
Et ils retenaient ce souffle douloureux, dans la crainte d’ctre chassés.
Il en coûte deux sous pour passer la nuit dans ce trou puant, foyer d’épidémie et de vermine.
Chose horrible, il y avait des femmes, dormant en soutenant de leurs bras des enfants affaissés de fatiguo.
Dan Yoke et Edwards ,■ debout, contemplaient cette scène profondément triste, les bras croisés, le front penché.
. Tout à coup on frappa encore à la porte.
Le judas s’ouvrit de nouveau.
Quelques paroles furent échangées, puis le panneau de bois roula sur scs gonds...
Un homme entra le premier, taillé en athlète, une sorte d’hercule massif, au front bas, aux yeux qui semblaient avoir été percés d’un coup de vrille. Figure ignoble et basse à la fois...
Derrière lui, deux jeunes gens, si pâles qu’il sem-. blait à peine possible qu’ils pussent se tenir debout.
— Où as-tu ramassé cela, master Clump? demanda le logeur en regardant les deux arrivants, qui tremblaient de froid et de terreur...
— Là, dans la rue... Ça crève de faim !... Donneleur un morceau de pain... je paie.
— Tu te fais donc sauveur d’enfants?
Celui qu’on avait désigné sous le nom de Clump eut un mauvais sourire et cligna de l’oeil en regardant son interlocuteur.
Le logeur comprit que cet acte de bienfaisance inaccoutumée devait cacher quelque intelligent dessein.
Et il obéit, en répondant par un geste malin au coup d’œil de master Clump.
— Là, mes agneaux, dit Clump. couchez-vous et dormez. Ça vaut mieux que de claquer comme des chiens au coin de la borne, pas vrai ?
Les jeunes gens mangeaient et ne parlaient pas. .Seulement, ils sc regardèrent, et de grosses larmes coulèrent de leurs yeux...
— Tout cela est horrible 1 murmura Edwards en frissonnant.
— Ami, répondit Yoke d’une voix grave, comprenez-vous maintenant ?... Si grandes que soient vos douleurs, si atroce que soit votre souffrance, comprenez-vous qu’il est des douleurs et des souffrances plus horribles encore?... Ces gens ont l’atonie de l’indifférence... ils ont perdu même la force de crier... Au-dessous d’eux, il n’y a plus rien que l’a- • bîme noir, béant ; la tombe, qui sera leur dernier lit de repos... Au-dessus, plus d’espérance, plus de joie possible!... Pas un d’eux pourtant ne voudrait mourir... Ils se cramponnent des ongles, des dents, de la volonté à cette existence de tortures. . . N’est-ce pas, Edwards, que vous ne songez plus à mourir?...
Edwards serra silencieusement la main du poète.
— Ces êtres, continuait Dan, descendus , par paresse, par vice, au niveau des brutes, ne réagissent plus contre la misère... ils so traînent. Pas un ne
tente même de se redresser... Sous les coups dont la fatalité les a accables, ils se sont laissés choir, et, tombés dans la boue, ils y restent.-. Donnez-leur l’intelligence, la conscience; allumez en eux cette flamme qui est en votre cerveau, Edwards, et ils lutteront, ils s’efforceront... ils retrouveront leur . équilibre. Ami , je vous ai montré ces ilotes pour que vous repreniez possession de vous-même. Venez maintenant.
Et, prenant Edwards par la main, Yoke l’entraîna hors de la Caverne-d’Or.
— Me promettez-vous de lutter ? demanda-t-il au jeune homme d’une voix vibrante.
C’était un étrange traitement qu’avait imaginé Yoke le fou.
Peu à peu, en face de ces misères, Edwards avait -perdu la notion de sa propre souffrance. Son cerveau s’était engourdi, et ses pensées s’étaient endormies.
A cet appel, Edwards s’éveilla comme d’un songe :
— Oui ! oui! s’écria-t-il, je lutterai... avec énergie ! avec persistance !
— Et comme je vous aiderai ! reprit Yoke; je vous jure qu’à nous deux, honnêtes gens, nous aurons raison de ces misérables...
Le jour se levait. La pluie avait cessé.
Les deux hommes se dirigèrent vers la ville civilisée.
On pouvait dire d’eux ce que murmuraient les enfants sur le passage de l’Alighieri. ..
Ils revenaient de l’enfer...
XIT