OU P K U T CONDUIRE* LA LOGIQUE
C’est dans une chambre du Manhattan hôtel que nous retrouvons Bam, l’assassin d’Effie.
Fiévreux, il est accoudé sur une table couverté'de papiers. Il lit sans relâche.
Il reste ainsi pendant plusieurs heures.
Que contenaient donc ces papiers, qu’un crime avait fait tomber entre ses mains !...
C’est ce que nous allons faire connaître au lecteur, en substituant d’ailleurs notre propre récit aux notes de Tillinghast, trop personnelles et trop confuses...
Michaël et MaA Hardwin étaient deux frères jumeaux, d’origine irlandaise. A l’époque où se.
lüf>
passaient les faits que nous allons raconter, ils avaient quarante- trois ans.
Depuis leur enfance, tout avait été commun entre eux, joies et douleurs. Jamais union ne fut plus complète, affection plus profonde, attachement plus sincère.
Energiques et ardents, ils avaient tourné les yeux vers l’Amérique, où le travail et l’intelligence sont un patrimoine réel. Ils franchirent donc l’océan et vinrent se fixer dans la province de New-York. Là, ils amassèrent rapidement un premier capital ; mais, la place leur parafssant déjà encombrée, et comprenant que le Far West, c’est-à-dire les territoires de l'ouest, ouvriraient un champ plus large à leurs efforts, ils partirent pour la Californie et se fixèrent à Antioch.
Ils avaient choisi l’état de charpentier et de constructeur. C’était une excellente partie dans un pays -où tout était encore à bâtir. Et bientôt la maison Hardwin brothers eut acquis un rang honorable parmi les firrns de la Californie.
Michaël et Mark s’étaient mariés à New- York, puis avaient appelé leurs familles auprès d’eux, dès qu’ils s’étaient trouvés surs du lendemain.
Michaël fut le premier auquel le hasard semblât devenir contraire. Le malheur allait bientôt fondre sur les courageux frères. La femme de Michaël mourut, lui laissant un fils, John, auquel d’ailleurs Mark se hâta d’ouvrir sa maison, v.
Mark Hardwin avait trois enfants, deux garçons, qui par une singularité nouvelle, étaient nés le même jour, et une fille, tous trois blonds et charmants. John, fils de Michaël, était brun, et aussi hardi que ses cousins étaientdoux et timides.
Un matin, Mark et Michaël fuient éveillés par un grand bruit, et à peine avaient-ils pris le temps de
se jeter en bas de leur lit que la réalité formidable •- apparaissait devant eux : leurs magasins , leurs * chantiers, leur maison même étaient la proie des flammes.
Les Européens ne peuvent se former qu’une faible idée du terrible spectacle que présente un incendie dahs ces cités nouvelles , aux constructions encore imparfaites, aux bâtiments rapidement élevés. En quelques heures et malgré les plus énergiques efforts, le tiers de la ville d’Antioch disparaissait, englouti dans les flammes. Les frères Hardwin étaient totalement ruinés.
Ce fut un moment d’horrible désespoir.
Il fallait recommencer la vie, tenter de nouveau la fortune, reconstruire pièce à pièce cet échafaudage écroulé. Michaël tomba dans un état de prostration profonde; et Mark craignait de voir son frère, pour lequel son affection ne faisait que grandir , s’abandonner au désespoir.
Mark avait conservé toute son énergie. ,
Il réfléchit, conféra avec sa femme, puis, appelant Michaël, il lui dit:
— Frère, la fortune nous est contraire : il faut que nous domptions le mauvais sort. Je vais te proposer un plan nouveau; dis-moi franchement ton avis. Accepte ou refuse : ce que tu décideras me servira de règle de conduite.
— Parle, avait répondu Michaël, dont malgré lui, le découragement perçait dans ses moindres mouvements.
— Te souviens-tu, dit Mark, de l’entrevue que j’ai eue, il y a un an environ, avec un certain Andrews, de Denver, que nous avions recueilli, et qui est mort chez nous peu de temps après ?
— Que t’avait-il dit ?
— Tu sais qu’en 1858 des sqxialters , se rendant
du Mississipi au Pacifique, s’arrêtèrent, non loin de Denver, sur un ruisseau qui porte le nom de Cherry - Creek...
— Et, acheva Michaël, ayant eu l’idée de laver les sables de ce ruisseau, ils y découvrirent, affirmat-on alors, de nombreuses pépites d’or...
— Cet Andrews faisait, me dit-il, partie de cette bande d’émigrants ; il a assisté et pris part lui-même à ces premiers essais... C’était réellement de l’or, et, du reste, tu sais que, depuis, de nombreuses compagnies de chercheurs ont exploité le pays et ont fait des découvertes semblables...
— Voudrais- tu donc aller augmenter le nombre de ces travailleurs, déjà trop considérable aujourd’hui?...
— Laisse-moi achever. Cet homme, cet Andrews, dont je suis loin de contester l’intelligence, me disait alors que les trésors découverts n’étaient rien auprès de ceux qui restaient encore cachés , et qu’il se faisait fort, si deux hommes hardis voulaient suivre ses conseils, de les mettre sur la trace de filons inconnus et dont la valeur était incalculable.
— Mais pourquoi n’avait-il pas exploité lui-même et sans aide cette prétendue découverte?...
— J’ai cru comprendre que cet Andrews pouvait difficilement retourner dans les environs de Denver; et je suis convaincu qu’il avait commis là-bas quelques méfaits...
— Et que répondis-tu alors à ses ouvertures ?
— Je t’avoue tout d’abord que je croyais peu à l’existence de ces trésors ; de plus, nos affaires étaient en pleine prospérité et rien ne me poussait à aller tenter la fortune loin d’ici... Cependant cet homme était dans une profonde misère ; il était mourant. Au dernier moment il me fit appeler... et, en signe de reconnaissance des services que je lui avais
rendus par pure humanité, il m'expliqua ce que je vais te dire, avec une logique et une clarté qui me frappèrent. . .
Michaël se sentait malgré lui envahi par une vive impatience ; cette pensée de l’or exerce une fascination dont bien peu savent défendre.
A Mark continua :
— Les paillettes et les pépites de petite dimension se trouvent donc dans les ruisseaux qui coulent au pied des montagnes Rocheuses... ce fait a d’ailleurs été vérifié depuis, et j’ai constaté par de nombreux témoignages la réalité des récits d’Andrews. Or, ajoutait-il, les ruisseaux prennent leur source sur les hauteurs, descendent des cimes, roulent sur les flancs de la montagne où ils ont creusé leur lit; si donc, à leur débouché dans la plaine, ils amènent avec eux des parcelles du précieux métal, c’est que, sur leur passage, leurs eaux ont désagrégé les roches, les terres métalliques, les fdons... l’œuvre des pluies torrentielles complète ce travail... l’or vient des hauteurs, et le ruisseau ne fait que lui servir de véhicule. Le véritable filon , la source dont quelques gouttes seulement parviennent à la plaine, se trouve donc en réalité dans le sein même de la montagne, et pour y parvenir, il suffit de remonter le cours des ruisseaux. . . tout indique qu’on retrouvera le filon lui-même...
— 'Oui, oui, tu as raison ! s’écria Michaël.
- — Aujourd’hui... nous sommes ruinés; il faut
donc prendre une résolution virile, et je viens te proposer de partir avec moi dans les montagnes Rocheuses. . .
— Mais ta femme ? mais les enfants ?
— J’ai songé à tout cela. Ma femme partira immédiatement pour New-York avec sa fille. Quant à nos deux fils, nous les confierons ici au pasteur
Birmann, qui se chargera de leur éducation jusqu’à notre retour.
— Et John?
— John est vif, audacieux , plein de courage et d’agilité. Si tu y consens, il viendra avec nous. Je suis convaincu qu’il pourra nous être d’un grand secours.
Il s’agissait d’un long et périlleux voyage: les montagnes Rocheuses étaient peu connues et, de plus, il était interdit aux deux frères de prendre un guide, qui , selon toute apparence , les eût trahis... N’était-il pas possible qu’ils rencontrassent dans ces sites sauvages soit des Indiens, soit des bêtes féroces?... Mais Michaël était devenu plus ardent que son frère à la réalisation de ce projet: il lui semblait que des horizons nouveaux s’ouvraient devant lui. C’était une sorte de fièvre qui lui montait au cerveau. Il se sentait animé d’une foi immense, il ne doutait plus... c’était la richesse immédiate, acquise au prix de fatigues, il est vrai, mais que de compensations dans le succès j...
C’était au tour de Mark à contenir son ardeur. Mais l’enthousiasme est contagieux, et bientôt les deux frères eurent achevé de prendre leurs dispositions...
La femme de Mark et sa fille, alors âgée de dix ans, partirent pour New-York, emportant des ressources suffisantes pour leur existence pendant une année entière...
Le pasteur Birmann promettait de se dévouer aux deux enfants qui lui étaient confiés...
Et Michaël et Mark, accompagnés de John, tout fier de s’associer à une expédition dont le but avait d’ailleurs été soigneusement caché , partaient pour le Colorado, à pied, sac au dos et la carabine à la main.
Ainsi que d’autres étaient partis avant eux et n’étaient point revenus.