‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 17 sur 31 · LE MEURTRE · texte numérisé non relu

LE MEURTRE

Quatre jours s’étaient passés depuis les scènes du fort Casdwick.

Nous sommes au milieu des montagnes Rocheuses, dans cette vallée où, quelques années plus tard, allaient s’élever Central City, Black Ilawk et Nevada...

Le ciel était splendide, d’un bleu clair et pâle. La chaleur était étouffante, et cependant, d’instant en instant, une brise fraîche passait dans l’air, dont elle tempérait les ardeurs.

Le ruisseau de Clear Creek roulait ses eaux profondes à travers les roches, bondissant avec un murmure harmonieux, tandis que les hautes montagnes. s’étendant à perte de vue, dressaient dans l’espace leurs pics encore couverts de neige. Une verdure exubérante couvre les flancs de la montagne ; les sapins et les cèdres mêlent leurs feuillages sombres au feuillage plus clair des peupliersgigantesques.

Gravissons un de ces pics que jamais n’avait

LES MYSTÈRES DE NEW-YORK. 18n

encore foulés le pied* humain. C’est PLke’a Peak. amas de roches qui semblent s’être écroulées l’une sur l’autre au jour de quelque cataclysme souterrain. Ce sont des élévations subites, des gonflements de terrain, puis des brèches ouvertes par quelque hache titanique, des abîmes où l’œil se perd, des charpentes de granit s’élançant vers le ciel. Pas une route, pas un sentier. 11 faut gravir en s’aidant des pieds, des mains et des genoux ; parfois il semble que le rocher se referme sur l’imprudent, comme le pont-levis d’une citadelle... terrible prison, dont nulle force humaine ne saurait percer les murailles.

Le torrent bondit à travers cette puissante ossature : là où il n’a pu se frayer un passage, là où la pierre a opposé à l’érosion une résistance trop puissante, il escalade le mur à pic et retombe en cascade, jetant dans l’air ses paillettes écumeuses... C’est bien la nature 'dans sa violente virginité, c’es't la lutte de l’eau contre la roche. L’eau fait l’office du mineur, elle sape longuement; puis un jour la barrière s’écroule et le flot passe, tandis que, semblables aux ossements brisés d’un géant, les roches, dans leur élan vertical, roulent vers le vallon avec le fracas du tonnerre.

— Quel admirable spectacle! s’écria Mark, qui, le pic du mineur à la main, dominait de sa haute taille la scène splendide qui se déroulait autour de lui.

John était auprès de lui, sur la crête d’un rocher : il entendit l’exclamation et ricana. Il était étranger à tout vertige, physique ou moral.

Michaël gravissait le versant de la roche, sondant de son fer pointu les excavations du granit.

, Tout à coup il releva la tête :

— Hum! hum! fît-il, voilà qui ne nous présage rien de bon...

En effet, il semblait depais quelques instants que le ciel s’obscurcit; c’était comme une vapeur grisâtre qui s’élevait de l'horizon, tandis que le vent, fraîchissant, soufflait par intervalles avec violence... puis il cessa tout à coup. Une chaleur de plomb pesa sur l’atmosphère. La respiration était difficile. Les vapeurs étaient devenues nuages. Le ciel était caché par un rideau qui s’épaississait de plus en plus, tellement noir qu’il avait des reflets bleuâtres comme les ailes d’un corbeau... On entendait, à travers les flancs de la montagne, des roulements sourds... on eût dit l’écroulement des flots d’ane cataracte à travers des canaux souterrains...

Puis, subitement, une immense déchirure sillonna le. ciel, et une lueur blanche, éclatante, instantanée, parcourut l’horizon... c’était l’éclair.

Les deux frères avaient rapidement cherché un abri. La roche même sur laquelle ils se trouvaient était creusée sur son versant nord en une sorte de caverne assez vaste. C’est là qu’ils s’étaient réfugiés, écoutant avee une inquiétude mélée d’une terreur secrète les hurlements de la tempête déchaînée. •

Ces orages sont formidables. C’est l’éclatement d une force colossale; le ciel se rue sur ces colosses de granit qui le bravent... le vent s’acharne comme s’il les voulait déraciner, et les secoue de la base aux sommets avec des rugissements enragés... L’eau tombe par torrents, sans hyperbole, et, on frappant la piçrre, produit le fracas de mille marteaux frappant à la fois. Les éclairs livides embrasent l’espace, comme pour .désigner aux forces inconscientes d’en haut les points qu’elles doivent choisir... Il y a des clameurs sauvages et des craquements épouvantables ; la foudre éclate avec des

crépitements de mitraille, suivis d’effondrements dont la lourdeur est stupéiiante. . .

Mark et Michaël ne prononçaient pas un seul moi. Ils se pressaient contre John, comme s'ils eussent craint avant tout que cette force aveugle ne s’attaquât à cette faiblesse. Lui, les yeux ouverts, regardant par l’étroite ouverture de la caverne, examinait impassible les fantastiques reflets de l’orage.

Tout à coup, les deux frères poussèrent un cri terrible. . .

C’est qu’ils venaient d’avoir simultanément conscience d’un nouveau danger, plus effroyable encore.

L’eau envahissait la caverne ; sans doute, quelque torrent grossi, débordant de son lit de pierre, s’était élancé vers-la fissure. Le flot arrivait, sinistre, bondissant, avec ce ronronnement sourd de l’eau qui passe à travers les souterrains.

Sans se consulter, ils curent la même pensée.

Michaël, le père, saisit l’enfant dans ses bras et s’élança vers l’ouverture, Mark derrière lui. Ils avaient de l’eau à mi-jambe, et le flot, resserré dans la gorge de pierre, avait une telle force d’expansion qu’ils avaient peine à se tenir debout.

— Courage! cria Mark.

Et, d’un seul bond, Michaël, serrant toujours l’enfant contre sa poitrine, sortit do la caverne... Là, il fut pris aux genoux par le tourbillon el tomba.

Mais, en moins de temps qu’il ne faut pour le décrire, Mark l’avait saisi et redressé d’une main ; de l’autre, il avait empoigné l’enfant et l’avait jeté sur son épaule... puis, d’un élan, il avait sauté sur une roche plus élevée et que le flot heurtait au piod avec une rage convulsive...

Comme irrité de cette audace, l’orage sembla redoubler, c’était un épouvantement...

Puis, instantanément, des coups de tonnerre éclatèrent à tous les points de l’horizon... Ce fut un croisement do feux aveuglants, quelque chose comme l’etfplosion des hauts fourneaux d’une forge de Cyclopes... le sol trembla, il y eut un chancellement de toute la montagne... ses flancs so déchirèrent... ils s’ontr’ouvraient... peut-être toute la masse allait-elle s’engloutir dans un abîme inconnu...

Il y eut une terrible clameur des deux frères.

Le rocher qu’ils venaient de quitter sembla se pencher en avant, comme up homme frappé d’une balle en plein cœur... et, se brisant, il s’effondra, jetant ses blocs dans le torrent, dont les eaux écumantes jaillirent sous le choc.

Les deux frères et John avaient été renversés. Avaient-ils été atteints ? Le heurt avait été si violent, un éblouissement si formidable «avait ébranlé leur cerveau, qu’ils restaient immobiles, inertes.

Plus d’une heure se passa ainsi. Ils avaient roulé pêle-mêle avec les décombres du colosse.

Mais il semblait que la tempête eût épuisé sa rage dans ce dernier effort. Tout à coup le vent se calma, les nuages se brisèrent et s’enfuirent, comme font les bandits après avoir accompli leur œuvre de destruction.

Et un éclatant rayon de soleil éclaira cette scène de désolation.

Mark se redressa le premier ; il fit un mouvement, s’accrochant aux pierres qui l’enterraient.

Tout à doup, comme pris d’un subit accès de folie, il courut à Michaël, dont les yeux s’entr’ouvraient, et le secouant fortement :

— Frère ! frère ! s’écria-t-il d’une voix éclatante comme le son d’un clairon, de l’pr! de l’or!!

De l’or ! cri magique, qui est leSdsame, ouvre-toi !

de toutes les consciences, et dont l’écho éveille dans toutes les âmes les rêves insensés.

Michaël avait entendu, en une seconde il secoua la torpeur qui l’accablait, il oublia tout, sinon que son frèro avait poussé ce cri de triomphe... et il s’élança auprès de lui.

Mark, pâle, les yeux étincelants, était incapable de proférer une seule parole. De la main droite il tenait un éclat de roche sur lequel, à l’œil le moins exercé, éclatait là pépite d’or, grosse comme une noix... De l’autre main, il semblait prendre possession de ce sol, crispant ses ongles comme s’il eût craint qu’on vînt le lui arracher.

Il y eut un moment de solennel silence. Michaël, quoique saisi d’une profonde émotion, avait promptement recouvré son calme ; il ramassait un à un les éclats de roche et les considérait attentivement... C’était b;cn do l’or, presque dénué de tout alliage; c’était bien l’une des sources où s’alimentait le torrent... Le problème était résolu... la montagne avait livré son secret.

Les deux frères se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Tant de fatigues, tant de dangers trouvaient une récompense complète, immense, immédiate.

Et le petit John, qui s’était [feu à peu redressé, avait rampé jusqu’à eux et les examinait avec un mauvais sourire. A leur joie il comprenait instinctivement qu’ils touchaient au but poursuivi... Dans son imagination d’enfant, il ne se rendait pas un compte exact de ce que pouvaient valoir ces cailloux noirâtres, pailletés d’un jaune brillant; pour lui, l’or n’avait do valeur que lorsqu’il était monnayé. Et quand' il avait entendu les frères parler entre eux, à voix basse, des espéranccs.qu’ils poursuivaient, il s’était instinctivement figuré que sous leur pic jailli-

rait, comme un flot, un trésor de pièces semblables à celle que Samuel lui avait donnée.

Après les premiers moments d’une involontaire extase, les deux frères avaient recouvré leur sangfroid. Mark aperçut John.

— Tiens, s’écria-t-il, je veux que l’enfant bénéficie le premier de notre découverte...

Et, ramassant un des éclats de roche sur lequel scintillait une ligne dorée :

— Voilà pour toi, John, fit-il en le jetant à l’enfant.

A ce moment, deux coups de feu retentirent.

Mark se redressa d’un effort convulsif, étendit les bras, poussa un hoquet rauque, et tomba sur un tas d’or, les mains en avant...

Michaël s’était redressé, lui aussi...

11 vit son frère étendu et se jeta sur le corps... mais il rebondit en quelque sorte, regarda autour de lui, stupide, les yeux hagards, la bouëhe contractée...

Puis, avec un éclat de rire fou, il se rua à travers , la montagne. .

Quant à John, il avait disparu...

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