‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 18 sur 31 · LYNCH · texte numérisé non relu

LYNCH

A l’ouest du point où s’était passée la terrible scène que nous venons do décrire, à une distance d’un mille environ, à vol d’oiseau, la montagne présentait' une singulière animation.

Sur une sorte de plateau que dominaient des pics majestueux, une centaine d’hommes travaillaient activement, véritable fourmilière humaine.

— Holà! Clump, criait l’un d’eux, apporte ici les poutres.

— Toi, donne un coup de scie.

— Un pic ! la roche résiste !

Et toutes ces voix se croisaient, se mêlant au bruit sec des instruments qui fouillaient le sol, qui taillaient le bois ou martelaient le fer.

Là s’élève aujourd’hui Black-Hawk , l’une des plus riches cités du territoire minier... et nous assistons à l’une des premières manifestations de cette activité américaine qui, d’un désert, devait faire l’une des plus vivantes régions de l’Ouest.

A examiner de près les travailleurs, il eût été difficile de se former du premier coup d’œil une, exacte opinion sur leur compte. Il y en avait do toute taille et de tout âge. Diverses étaient leurs allures, divers leurs costumes. Certaines faces portaient les stigmates de la fatigue ou de la débauche: c’était une tribu de la grande nation des déclassés, qui venait s’abattre sur ce sol vierge et s’y créer une patrie, pour remplacer peut-être celle qui les avait ou chassés ou reniés. ,

L’or avait exercé son attraction, et de tous les points des Etats-Unis ces hommes étaient accourus, prêts à se dévouer au travail avec acharnement, décidés à faire vite, enivrés par l’espoir d’une fortune rapide, presque instantanée. Ainsi est-il et sera-t-il toujours de ces natures inaptes à un travail persistant et mesuré. Peut-être la plupart de ces I

hommes avaient-ils déjà tenu en main l’outil qui. . manié patiemment et avec persévérance, aurait pu leur assurer le pain de chaque jour, le repos de la vieillesse. Us l’avaient jeté avec dégoût : cette monotonie leur répugnait. Mais voici qu’il est parlé de mines d’or : alors leur énergie se réveille ; ces joueurs comptent Bur le hasard qui les favorisera. Us sont pris do fièvre, et ils retrouvent une force indomptable. Us risqueront leur vie, ils ne prendront plus une minute de repos : cette folie décuple leur vigueur.

Combien ces créations de villes nouvelles sont différentes de ce qu’ont dû être jadis celles des cités européennes. Ces grandes agglomérations qui s’appellent Paris ou Londres se sont formées peu à peu, à travers de longues années, sans plan préconçu,

Bans que ceux-là mêmes qui les créaient comprissent l’importance qu’elles devaient avoir un jour.

L’Américain construit sa ville d’un seul coup.

comme il ferait d’une machine. Il pose d’abord les pièces principales , qui sont : le temple, l’hôtel de ville, l’auberge cosmopolite, les bureaux du journal. Il trace les rues qui doivent laisser passer l’air et la lumière, et établir les communications les plus faciles. C’est un bâtiment multiple dont il connaît d’avance le corps principal, les étages et les ailes.

Black-Hawk était encore dans la période embryonnaire ; mais le plan était là, sous les yeux de tous, soutenu sur deux piquets. Le pasteur regardait attendant son église, le journaliste attendant son imprimerie. Et tous travaillaient, chacun choisissant d’avance la part qui lui serait dévolue dans cette création. Les pièces prenaient leur place , comme sous les doigts d’un enfant les morceaux détachés d’un jeu de patience.

En quelques jours déjà, les travaux avaient pris forme. Les entrepreneurs avaient apporté leurs matériaux, les ouvriers étaient à l’œuvre, ajustant les bâtis préparés d’avance... mais, ce qu’il faut avouer, c’est que le premier bâtiment achevé, ou plutôt susceptible d’être occupé, était le rez-de- ' chaussée d’un vaste hôtel, où déjà un industriel débitait gravement les liqueurs sans cesse réclamées par .les travailleurs.

Tout à coup, un homme parut aux limites du périmètre marqué pour les constructions. C’était Michaël. Il s’arrêta un instant, regardant autour de lui comme un ôtro hébété et sans conscience do luimême.

Puis il s’élança au milieu des groupes affairés, en criant :

— Au meurtre ! au meurtre !

Les travailleurs de Black-Hawk levèrent la tête : ils virent cet homme pâle , aux traits convulsés, dont les vêtements étaient en désordre et les mains

ensanglantées , car, s’élançant à travers les roches, il s’était accroché à toutes les anfractuosités, se retenant des ongles et des genoux...

On courut à lui, et en une seconde cent questions diverses se croisèrent.

Lui, immobile, hébété, frissonnant comme sont les fous, dans leur cabanon, après la crise qui a secoué leurs nerfs, no répondait plus... ne proférait plus aucune parole. . 4

Ces deux mots prononcés : « Au meurtre ! » il semblait qu’il ne se souvînt plus du sens qu’ils renfermaient... Il regardait stupidement autour dç lui, de ses yeux agrandis par la terreur...

— Eh bien! l’homme, cria Clump, sorte de colosse à la figure bestiale, vépondras-tu à la fin... D’où viens-tu ? Que veux-tu ? Pourquoi cries-tu au meurtre ?

— Je ne sais pas, balbutia Michaël, dont les dents claquaient.

Le pasteur s’approcha à son tour :

— Voyons, dit-il d’une voix douce, parle, mon fils... es-tu victime de quelque violence... as-tu été témoin de quelque crime ?

— Je ne sais pas, répéta encore Michaël.

Puis, sans prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui, il s’assit sur une pièce de bois, la tête entre ses deux mains... Parfois un hoquet convulsif soulevait sa poitrine, secouant tous ses membres... Il se faisait dans son cerveau un travail de reconstitution... il cherchait à ressaisir dans leur netteté terrible les scènes auxquelles il avait assisté. Mais toutes ses impressions se croisaient, se mêlaient, et de cette obscurité rien de net ne se dégageait... Il était sur la limite de la folie.

Si cependant, plus attentif, il avait regardé autour de lui, il aurait remarqué que depuis quelques

instants un homme s’était à son tour approché des groupes, et semblait parler avec animation, tandis que de son bras tendu il désignait les hauteurs des montagnes Rocheuses.

Cet homme était Adams Macy.

— Oui, mes amis, disait-il, le cadavre est à environ un mille d’ici... il a été frappé d’une balle en pleine poitrine... Probablement c’était un de ces chercheurs d’or qui*veulent tenter seuls.la fortune... mais qui l’a assassiné ?

— Mais, s’écria un autre, peut-être celui qui est là pourrait-il donner à ce sujet quelque indication ?

— S’il n’est pas l’assassin lui-même, ajouta quelqu’un.

Tl y eut un silence. Puis, peu à peu, autour de Michaël, toujours absorbé dans ses méditations, un cercle se forma. Tous les regards étaient fixés sur le misérable, dont les yeux laissaient échapper de grosses larmes, puis qui ricanait tout à coup comme un insensé en remuant la tête.

On n’osait pas encore troubler cet immense désespoir qu’on hésitait à prendre pour des remords...

Mais l’œuvre tentée par les assassins devait être menée avec une telle habileté que. sans le savoir, Michaël allait être ’ènserré dans un cercle inextricable.

Quelqu’un se glissa au premier rang des groupes et dit : • .

— Voici qui pourrait servir à trouver le coupable...

Tous les yeux se tournèrent vers l’arrivant. *

Il tenait à la main une carabine ancien système.

— Cette carabine, continua-t-il, gisait à quelques pas du cadavre... l’assassin l’aura jetée loin de lui, le crime accompli.

La carabine passa de main en main.

Tiflinghast — car c’était lui — échangea un coup d’œil avec Adams Macy .

Celui-ci parut prendre la carabiner avec indifférence et l’examina froidement.

— Mais, s’écria-t-il tout à coup, voici qui peut servir de preuve positive...

— Qu’y a-t-il ? firent toutes les voix.

—►Un nom, là, sur cette plaque... Voyez plutôt...

Et son doigt se posait sur la crosse de l’arme, où se trouvait un petit écusson d’acier gravé.

— Et ce nom?... Lisez tout haut.

— Michaël Ilardwin ! dit Macy d’une voix claire.

Alors, comme si dans ces deux mots eût été renfermée la puissance magique d’une évocation , Michaël se dressa et dit :

— Michaël Hardwin ? c’est moi !

— Assassin ! crièrent cent voix.

Il y a dans les foules une spontanéité brutale qui ne s’explique ni ne se définit. Elle est, et c’est tout. Là où un homme hésiterait, réfléchirait, une foule agit sans un temps d’arrêt. C’est une étincelle électrique qui, en une secousse, se communique de l’un à l’autre.

Dix bras s’étaient appesantis sur Michaël, qui> sortant de sa torpeur physique; se débattit violemment pour se dégager de cette étreinte...

— Où est le corps? criait-on. Il faut l’y mener! Aux montagnes ! aux montagnes !

Michaël se tordait. Mais que pouvait sa vigueur contre cette foule qui se ruait sur lui, le pressait, le poussait? Et il ne parlait pas, il ne cherchait pas à se défendre. Il semblait que sa langue fût paralysée. . .

Tillinghast marchait en avant. C’était lui qui avait déclaré avoir découvert le cadavre...

L’impuissance même de Michaël exaspérait ses

adversaires, qui se sentaient en appétit do justice. jCe ramas de déclassés, sinon de bandits, éprouvait des indignations féroces. . .

Et Michaël', lancé en avant, tiré par dés mains qui s’étaient rivées à ses bras, à ses épaules, courait, ne sachant ce qu’on voulait de lui, ignorant où on le conduisait... Parfois un cri rauque sortait de sa poitrine. Etait-ce une protestation ? était-ce une clameur arrachée par la souffrance ? •

Adams suivaitdu regard son complice Tillinghast. Où le dernier avait-il traîné le corps? Car il est bien entendu que les assassins ne conduisaient pas les justiciers aux roches d’or... mais bientôt Adams put se convaincre que toutes précautions avaient été soigneusement prises...

Sur la route, au pied d’une roche à profil bizarre, connue sous le nom de mont Diable, gisait Mark Hardwin, étendu sur lo dos, les bras en croix.

Michaël aperçut le corps; par un effort surhumain. il échappa aux hommes qui le tenaient, et, se jetant sur le cadavre :

— Mon frère ! mon frère ! hurla-t-il d’une voix qui n’avait plus rien d’humain...

Ce cri était horrible , déchirant; car il portait le double caractère de la terreur et de la folie.

Mais, ressaisi immédiatement par les mains dont il avait pu se dégager un instant, Michaël avait été arraché* au cadavre, qu’il étreignait avec une énergie convulsive, lundis que Macy et Tillinghast, à l’écart , considéraient froidement cette scène terriblo, causant à voix basse et discutant le plan qu’ils devaient mettre à exécution.

Comment d’ailleurs lo cadavre se trouvait-il là, au mont Diable, sur la route, à une assez grande distance du point où avait eu lieu l’assassinat?

Au moment où Michaël et Mark s’étaient jetés»

fous de joie, sur les fragments de la roche d’or, Samuel et Adams, qui les avaient suivis à la piste* avaient échangé un signe... le moment était venu... puis ils avaient épaulé tous deux, Adams visant * Michaël, Samuel dirigeant son arme sur Mark... Par quel étrange hasard l’arme d’Adams avait-elle trahi sa volonté ? Les meurtriers ont de ces défaillances nerveuses... Bref, des deux victimes menacée% une seule était tombée, c’était Mark, tandis que d’un mouvement plus rapido que la pensée Michaël, jetant son arme, avait bondi à travers la montagne.

L’un des deux vivant , c’était l’avortement de l’œuvre tentée,, c’était le crime inutile, c’était le secret de l’or livré à tous.

Samuel , voyant la maladresse d’Adams, avait poussé un cri de rage. Mais, instantanément, dans cet esprit tout d’intrigue et d’initiative, une combinaison nouvelle avait surgi.

En une seconde, il avait tout expliqué à Adams. Et, tandis que celui-ci s’élançait sur les traces de Michaël, Samuel, après avoir vainement cherché John, qui s’était enfui, s’approchait du cadavre de Mark. La balle l’avait frappé en plein dos et avait atteint les organes de la vie. La mort avait été instantanée. L’hémorragie avait été interne.

Rapidement, Samuel avait chargé le cadavre sur ses épaules. •

11 fallait toute la vigueur de Samuel pour qu’il pût, sans que les membres du cadavre se heurtassent aux pierres , grimper au sommet des roches, puis redescendre sur les pentes glissantes. Spectacle odieux. La tète de Mark, pâle, avec ses yeux entr’ ouverts, faisait contraste avec le visage congestionné du meurtrier, dont tout le sang rofluait aii cerveau.

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Enfin, quand Samuel s’était jugé à suffisante distance. il avait étendu le cadavre à terre, au milieu de la route encaissée par les rochers, qui faisaient muraille et que dominait le pic étrange du mont Diable.

On sait le reste. L’état d’exaltation dans lequel se trouvait Michaël, cet affolement dont il n’était pas maître, qui dominait son intelligence et troublait sa raison, tout cela venait prêter appui aux dessins des deux misérables.

Michaël, affaissé, tombé de si haut, se sentant rouler dans un abîme dont il ne sondait pas encore toute la profondeur, Michaël n’avait pas l’énergie physique et morale qui lui-eussent#été nécessaires pour Sortir de cette prostration. Le jour ne se faisait pas dans ce cerveau qu’avaient envahi tout à coup les ténèbres de la folie.

Adams et Samuel se rapprochaient du groupe au milieu duquel Michaël, ciTaré. titubait comme un homme ivre... Ils écoutaient.

Un homme, gros, court, au visage coloré, s’a- • dressait à Michaël, en lui mettant le poing au visage :

— Tu as tué ton frère ! Répondras-tu ?

Michaël regardait d’un air hébété et ne prononçait pas une parole.

L’autre s’exaspérait, et , avec lui , la foule s’animait de plus en plus.

Ceux qui s’étaient empressés autour du cadavre se montraient la blessure noirâtre, et les cris de colère se croisaient avec les imprécations.

Il y avait dans l’air comme une fièvre de rage et de vengeance.

— Laisse, Warton, cria une voix à l’homme qui interpellait Michaël, le pasteur va lui parler...

Mais tandis que Michaël, en butte aux insultes.

aux menaces, paraissait ne prêter aucune attention au grondement de l'orage qui s’amoncelait autour de lui, une idée fixe s’imposait à son esprit et le martelait, comme le battement monotone d’un balancier sans cesse en mouvement. Elle se formulait en un mot:

— Fuir ! fuir ! fuir !

11 ne voyait pas autre chose ; toutes ses facultés se résumaient, se concentraient en ce seul et unique désir.

Si bien qu’une fois encore ses jarrets se tendirent comme sous l’action d’un ressort, il baissa la tête, et le front en avant, les épaules pliées, il se lança... Poseistone, le pasteur, renversé par la violence du choc, roula au milieu de ses paroissiens.

Mais alors cent cris do rage s’élevèrent. Celui qu’on avait appelé Warton se rua sur Michaël , le renversa et, tandis que d’une main il le maintenait cloué contre le sol :

— Ah ! tu veux te Sauver ! ah ! tu crois que tu nous échapperas !... 11 faut le juger tout de suite.

— Oui ! oui ! Lynch ! Lynch ! hurlèrent les Américains.

Et, pendant que Michaël, haletant, grinçait des dents sous la pression des doigts de Warton qui lui serraient la gorge, une sorte de tribunal s’improvisait instantanément; un cerclo se formait autour du malheureux : les plus âgés ou les plus hardis se groupaient comme pour former une cour suprême, tandis que deux hommes prêtaient main forte à Warton, remettaient Michaël sur ses pifeds, et, de force, lui tournaient le visage vers ceux qui s’érigeaient en juges.

Le président était une sorte do bandit, à la face ignoble, mais empreinte d’une sauvage énergie.

Le silence s’était fait comme par enchantement.

Il y a toujours dans un appareil do justice, si irrégulier, si anormal qu’il soit, quelque chose d’imposant et de solennel qui frappe l’imagination.

— Ton nom? avait demandé le président, qui s’appelait Rawlings. 1

— Cette fois Michaël répondit machinalement :

— Michaël Hardwin...

— L’homme qui est là, mort, étendu sur la terre, est-il ton frère?

— Oui... mon frère... mon pauvre Mark...

— Mark Hardwin ? •

— Oui...

— Pourqui l’as-tu tué?...

Michaël le regarda stupidement. On eût dit qu’il entendait l’accusation pour la première fois.

— Tué! murmura-t-il, tué? qui cela?...

— Allons! allons! fit brutalement Rawlings. Aie la bonté de répondre. Tu as tué ton frere?

— Non! non! s’écria Michaël.

Le voile se déchirait. La lumière se faisait tout à coup, terrible, éblouissante. Michaël comprenait.

— Ce n’est pas vrai ! hurla-t-il. Tuer mon frère!... Mais je jure que c’est faux... Ce n’est pas moi 1. . .

— Les témoins! les témoins! criait la foule.

Tillinghast, froidement, sans hésiter, dit qu’il

avait entendu un coup de feu dans la montagne, qu’il était accouru au bruit, qu’il avait trouve le cadavre encore chaud, là, sur cette route, et à quelques pas la carabine que le meurtrier avait laissé échapper dans sa fuite...

C’en était assez. Des clameurs de mort répondirent à cette déposition si nettement accusatrice.

— Lynch! Lynch! hurlèrent les voix.

Rawlings se redressa et. avec une gravité sinistre, parut se consulter avec ses collègues improvisés.

Tous attendaient et trouvaient que le juge était long à se prononcer.

Enfin il parla et, parodiant les paroles des juges réguliers, exhortant Michaol à la résignation et au repentir, lui déclara qu’il allait mourir...

Le condamné était inerte, affaissé à demi sur le sol.

A peine Rawlings eut-il cessé de parler que la foule se rua sur le malheureux... il ne se débattait même plus... il ne sentait rien... ne voyait rien...

Clump, le colosse, s’était emparé de lui, il mettait une certaine coquetterie à remplir, seul, l'office de bourreau...

Quelques minutes après, Adams Macy et Samuel Tillinghast regardaient, livides, ce corps qui tressautait à la branche d’un pin, qui éprouvait encore une ou deux secousses, puis, peu à pou, restait immobile et lourd, la mort lui pesant aux épaules...

Ainsi s’était accompli le double crime du mont Diable.

Voilà ce que lisait Bam dans les papiers, arrachés à Effie Tillinghast au prix d’un meurtre...

Et, s’accoudant, il réfléchissait profondément.

ou l’on tourne autour du puits.

Nous avons dû, pour l’intelligence de notre récit, laisser pendant quelque temps de côté un certain nombre de nos person nagés. Il nous faut maintenant renouer la chaîne des événements et revenir à Antonia Warton.

Quelques jours se sont passés depuis les dernières scènes que nous avons racontées.

Antonia est seule dans sa chambre. Les terribles secousses qu’elle a éprouvées ont brisé cette organisation débile.

La pauvre femme s’était, sans raisonner, rattachée à un espoir à peine formulé dans sa conscience. Malheureuse, sans affection, sans aucun lien qui la rattachât à l’existence, elle avait cru trouver dans l’amour d’Edwards Longsword la solution de ce problème sinistre que chacuri de nous se pose aux: heures de découragement :

— Suiaqe donc née pour être éternellement malheureuse?

Et elle s’était endormie dans cette tendresse qui lui paraissait si douce, étant sincère. Mais le réveil était venu. Avec lui, les méditations de la solitude Antonia, qui tout d’abord s’était sentie Hère et heureuse de sa maternité, avait peur maintenant : elle frissonnait en pensant à ce déshérité qui allait venir ' et auquel on refuserait sa place. C’est alors qu’elle se sentait criminelle.

Un matin, Warton entra dans la shambre de sa femme et s’assit auprès d’ellev Elle le regarda et un frémissement secoua tous ses membres. C’était son juge. Elle le savait. Il tenait dans ses mains l’avenir effrayant.

— Madame, lui dit son mari, vous ne me reprocherez pas, je l’espère, d’avoir usé a votre égard de procédés violents. J’ai offert à votre amant èt à vous* même le moyen de réparer le mal que vous avez fait tous deux...

Antonia voulut parler. Un geste de Warton l’invita au silence.

— J’ai eu plusieurs entrevues avec M. Longsword. Jusqu’ici toutes mes tentatives pour lui faire entendre raison sont demeurées infructueuses. Je me verrai donc, à mon grand regret, obligé d’user do mes droits. Vous admettrez qu’il me soit permis de ne consulter que ma volonté, et d’agir comme le commandera mon intérêt égoïste.

La femme frissonna. Elle comprenait le sens caché de ces paroles.

— Ainsi, murmura-t-elle, vous oseriez commettre un meurtre ?

— Je vous trouve, je l’avoue, quelque peu audacieuse de qualifier ainsi ce qui n’est après tout qu’un acte de sévère justice. Il ne me convient pas d’introduire un bâtard chez moi. Il me semble que c’est mon droit strict. Mais, quelle que soit la résolution

à laquelle je m’arrête, je ne veux pas du moins que vous puissiez m’accuser de n’avoir pas tout tenté.

Elle le regarda d’un air surpris. Avait-il donc quelque nouvelle proposition à formuler ?

— Ce que je vais vous proposer, reprit-il froidement, vous paraîtra sans doute fort étrange Mais nous n’en sommes plus, je pense, à nous étonner.

— Parlez, parlez, monsieur , gémit la pauvre femme ; vous me faites mourir.

— Laissez-moi m’expliquer.

Et il prononçait les mots du ton d’un comptable qui aligne ses écritures :

— D’une part, vous aimez d’avance cet infant qui n’est pas le mien... et vous êtes disposée à tout faire pour le sauver. D’autre part, si vous résistez à ma volonté, vous savez que ma position m’interdit tout ce qui, de près ou de loin, pourrait ressembler à un scandale... De plus, vous savez le sort qui, dans notre pays, attend la femme adultère. Si je vous chasse, vous êtes perdue à jamais, le mépris tombera sur vous. Mais je no vous chasserai pas, par cette raison fort simple que que le monde doit tout ignorer... Je suis donc décidé à sauvegarder, et mon honneur, et mes droits de famille. Je ne veux ni vous accuser publiquement ni ouvrir ma maison à un enfant qui est le fruit de la honte... à moins pourtant, comme j’ai déjà eu l’honneur de vous l’expliquer, que votre amant n’accepte les conditions que je lui ai posées, conditions qui concilient'tout, me donnent une juste compensation du dommage qui m’a été causé et vous rendent la sécurité perdue...

Antonia pleurait : cette sécheresse et cette froideur l’cnervaient plus encore que n’eût fait la violence.

— Je vous disais donc, continua Warton, que je

veux — pour ma propre satisfaction — tenter un dernier effort... J’ai fait prévenir M. Longsword, qui sera ici dans quelques instants... J’ai voulu vous informer d’avance de cettë circonstance, afin que vous veuilliez bien me donner votre concours. Peutêtre votre voix sera-t-elle plus éloquente que la mienne...

Antonia s’était levée, livide, désespérée.

— Lui ! lui ici ! Non ! non, je ne veux pas.

Warton lui serra le poignet à la faire crier.

— Asseyez-vous, madame, et n’oubliez pas qu’ici nul autre que moi n’a le droit de dire : « Je veux ! » Or, je veux, — entendez-vous? — que vous demandiez à M. Longsword de m’obéir... je veux que vous trouviez dans votre amour...

Il ricanait en prononçant ce mot profané dans sa bouche...

— . ..Dans votre amour la force d’arracher à votre amant le consentement que j’exige de lui...

— Non, non ! murmurait encore Antonia...

A ce moment, on entendit résonner le timbre annonçant l’arrivée d’un visiteur. Antonia se redressa, à demi folle. Warton écoutait... un pas s’approchait... puis un domestique frappa et annonça :

— M. Edwards Longsword.

— Lorsque vous aurez conféré ensemble , dit Warton, ayez la bonté de me faire avertir... Je me tiens à votre disposition dans une pièce voisine...

Antonia, penchée sur le canapé, frissonnait de terreur.

— A tout à l’heure donc ! acheva Warton.

Et il sortit, fermant la porte derrière lui.

Edwards entra.

C’était la première fois qu’ils se revoyaient depuis cette journée terrible où le droit de Warton était

venu tout à coup sc. placer comme une barrière infranchissable devant les fugitifs.

En entendant la porte se refermer derrière son mari, Antonia s’était à demi dressée. Par un élan instinctif, elle avait tendu les deux mains vers Longsword.

Edwards se courba sur les doigts blancs et amaigris de l’aimée, et, les Misant à pleines lèvres, il pleurait de grosses larmes qui coulaient de ses paupières gonflées. De sa bouche, un seul mot s’échappait, le seul qu’il pût prononcer :

— Antonia ! Antonia !

Mais ce seul mot, vingt fois répété, se modulait sur toutes les tonalités de la' douleur. Puis il garla :

— Pardonne, pardonne! disait-il. Pourquoi t’ai-je aimée! Pourquoi suis-je venu troubler ta vie! Pauvre adorée,' tu dois me haïr, car c’est moi qui t’ai perdue, c’est moi qui ai tué tout ton bonheur... Oh! chasse-moi, maudis-moi, Antonia!

Elle, se réveillant à cette voix d’amour, avait aux lèvres un ineffable sourire. Le chasser! le maudire! Est-ce que la femme qui se donne n’appartient pas tout entière à celui qu’elle a choisi ? Elle lui prit la tête dans ses deux mains; l’écartant d’elle, elle le regarda de ses yeux profonds où rayonnait la splendide passion du sacrifice, et, de sa voix chaude, vibrante, elle lui dit tout haut, comme si elle ne craignait plus rien, comme si l’infamie de Warton lui donnait la conscience d’un droit indiscutable :

— Je t’aime!

Puis ils se turent encore. Les mots leur manquaient. Tristes enfants qui savouraient cette minute de bonheur, qui oubliaient et s’enivraient...

Tout à coup Antonia tressaillit en portant la main à son flanc. Puis elle pâlit.

Longsword s’était redresse. Lui aussi avait compris. Le voile qui. pendant quelques secondes, lui avait caché l’horreur do leur situation se déchirait brusquement. N’cussent-ils été que deux, ils auraient accepté toutes les souffrances en compensation de cette heure d’amour... mais lui ! lui, ce petit être qui réclamait son droit à la vie, devait-il être oublié? n’était-il pas condamné?...

Le visage d’Edwards se couvrit d’une teinte livide. Il se souvenait... car, s’il était venu, c’est qu’il avait pris une résolution telle quo seules pouvaient l’expliquer, la justifier, les angoisses qui avaient secoué son âme.

— Ecoute, dit-il à Antonia, nos moments sont comptés: il faut que, sans perdre une minute, nous nous arrêtions à un parti définitif, suprême.

Antonia fit un signe affirmatif.

Longsword s’efïorçait d’être calme, et il parlait de cette voix rauque à travers laquelle on entend des sanglots :

— Réponds-moi d’abord. Crois-tu ton mari capable de mettre à exécution les menaces qu’il a formulées ?

— Oui, dit nettement Antonia.

— Tu crois qu’il te tuerait... qu’il tuerait notre enfant?...

— Oui, répéta Antonia.

— Entends-moi bien, mon amie, continua Edwards, et n’oublie pas que chacune de tes paroles se grave si profondément dans mon cœur qu’on les y pourrait retrouver en caractères de sang... S’il ne s’agissait que de nous, tu serais, n’est-ce pas? prête à mourir, commo moi-même...

— En doutes-tu donc? s’écria la jeune femme.

— Non, non, je ne doute pas de toi... et c’est bien

pour cela c^ue je t’ai voué cette adoration profonde... Mais tu penses comme moi, n’est-il pas vrai? que nous devons tout tenter, tout mettre en œuvre, pour sauver l’être chéri qui tressaille en toi...

— Je donnerais ma vie pour lui... comme pour toi, dit Antonia.

— Merci de cette parole. . . je connaissais d’avance ta réponse... Maintenant il faut raisonner, froidement... Ecoute-moi ! Mon amour pour toi agrandi de tout le péril que je vois suspendu sur ta tête. Il est des tortures auxquelles on ne résiste pas. La nuit, je te voyais mourante, appelant l’enfant qu’un misérable arrachait de tes bras ; et alors, épouvanté de ces cauchemars, je m’interrogeais. Avais-je bien le droit, ayant perdu la femme, ayant voué l’enfant à la mort, avais-je bien le droit de parler, moi, d’honneur et de probité?... Warton veut m’imposer l’accomplissement d’un crime odieux pour racheter ta vie, celle de notre cher petit. Eh bien, ce crime, estce que j’ai le pouvoir de m-’y refuser? Est-ce que ma vie, ma conscience m’appartiennent encore ?

— 'Edwards ! cria Antonia, épouvantée de l’expression sinistre du visage de Longsword.

— Oh! ne t’clfraie pas, ma bien-aiméc... Nul ne peut se soustraire à sa destinée...

— Mais que veux-tu dire?... parle... je ne te comprends pas! je neveux pas te comprendre... car enfin... si tu es l’homme que j’aime... tu ne poux te décider a commettre un crime infâme dont Warton m’a entretenu... De quoi donc s’agit-il déjà? Ah! oui, d’incendie, de meurtre... de la destruction d’une ville, de centaines d’hommes, d’innocents, tués par toi ! par toi !... Je ne veux pas que tu parles de cela. . . je ne veux même pas que tu conçoives cette hideuse pensée!... Edwards! mon Edwards! c’est de la démence ! Et à mon tour, je te dis : nous n’avons pas

le droit de racheter notre vie, celle de notre enfant, au prix d’un crime effroyable...

Edwards, les mains crispées, l'écoutait et ne répondait pas.

— Et puis, songe donc... est-ce que notre enfant pourrait vivre... alors fine sa vie aurait été payée d’un prix aussi infâme?... Mais j’aurais peur que chacun de mes baisers ne lui fût mortel!... Est-ce qu’il peut entrer dans la vie chargé de ce poids horrible!... Pense donc, là-bas... il y a aussi des mères, des enfants !...

Ello se traînait aux pieds de Longsword et, lui prenant les mains :

— Dis-moi que tu n’avais pas entendu tes propres paroles... Vois-tu, moi, plus tard, je veux pouvoir dire tout bas... oh! bien bas!.,, ton nom à l'oreille de notre enfant... et je ne veux pas, comprends-tu bien?... je ne veux pas que ce nom ait été cloué au pilori des assassi ns !.. .

— Ah ! s’écria Longsword avec un accent de suprême angoisse, tu es meilleure que moi .. que moi, qui aurais tué pour te sauver ! Merci, femme, lu m’as sauvé de moi-même... car cette horrible folie s’était emparée de mon cerveau. Oui, en vérité, j’aurais incendié, assassiné... puis je me serais tué!...

— Edwards ! ne parle pas ainsi !

— - Prends courage, amie, reprit le jeune homme. Il le faut, je le veux !... je te sauverai! je sauverai notre enfant... Aie confiance!... je t’aiino et je suis digne de toi.

Il y eut un dernier baiser, une étreinte désespérée. Puis Longsword s'élança au dehors.

— Je suis condamnée, murmura Antonia, mais je l’ai sauvé de lui-même!...

AMIS qu’on aime a retrouver.

— Trip !

— Mop î

— Tu parais navré ?

— C’est ton désespoir qui mo gagne !

Les voilà tous deux, à l'imprimerie Üixley, dans les bureaux du Chat à neuf queues.

Ils sc disent navrés, ils parlent de désespoir. En vérité, ne jouent-ils pas une comédie ?

Bien habile qui reconnaîtrait les Trip et Mop du Vieux- Drapeau. Non, sur ma foi, il n’y a pas à en douter : ils ont pris des allures presque respectables.

Mop — devenu Francis Dickson, du Connecticut — a tout à fait le bon air d’un fort quincaillier de New-Haven. Jadis il était pansu, obèse, luisant ; tuot son être suait la graisse malsaine. Aujourd’hui, tout cela s’est arrondi de la meilleure façon. On devine que ce gros ventre n’est plus creux ; les joues flasques se sont remplies.

Quant au colonel Harrison, ne plus lui parler de

Trip sous aucun prétexte. Trip était verdâtre ; Harrison a pris une bonne couleur mate et jaunâtre qui tient le milieu entre l'olive et le caramel.

Mop est solennel, Trip est martial. A quoi tiennent les destinées !

— Relis-moi cétte lettre, dit Trip à son collègue.

— Tu le veux?.... c’est bien pour t’obéir, car chaque mot m’entre dans le cœur comme un coup de poignard... Donc, voici ce que nous écrit l’ami Bam :

« Mes chers camarades,

« Changement de front... plus de journal, plus de Chat! Soyez tranquilles, d’ailleurs, je ne vous oublie pas. Ce soir, à neuf heures, chez Dixley. Nous avons beaucoup à causer. Ci-joint un chèque de cent dollars, à compte sur l’avenir. a H. B. »

— Et voilà que tout à coup le Chat disparaît.

— Ce Chat bien-aimé!

— Il est vrai qu’il doit y avoir des compensations...

— Et que ce chèque de cent dollars a fort bonne figure.

— Oui, je le concède... Mais l’art! mon ami, l’art!... le dédaignes-tu donc?

— Moi! oh ! tu me connais bien peu... L’art, c’est ma vie.

— Nous trouverons autre chose, dit une voix qui tire les deux copins de leur extase.

C’est Bam qui a parlé.

Trois jours se sont écoulés depuis les derniers événements que nous avons racontés. La transformation commencée par Tillinghast et par Efïie s’est totalement achevée. Bapi est définitivement Hugh Barnett... C’est le négociant, le banquier, le spécu-

lateur, avec sa tenue rigide, sa sécheresse d’allures, sa dignité impassible.

Puis, il y a sur ce visage quelque chose de plus que par le passé. Le meurtre d’Effiea laissé sa trace sur ce visage naguère encore vivace de jeunesse.

Trip et Mop se sont levés et se tiennent debout, dans une attitude respectueuse.

— Que diable racontiez-vous donc lorsque je suis arrivé ? dit Bam d’un air de charmante humeur ; j’ai entendu des exclamations extravagantes...

— Que veux-tu ? dit Mop, nous avions pris goût à notre métier...

— Réellement?... Ceci fait votre éloge... Mais, chers amis, nous ne sommes pas sur terre pour faire uniquement ce qui nous plaît... Le Chat à neuf queues , grâce à vous, je suis heureux et fier de le proclamera rempli sa mission... philanthropique et morale... Vous avez fait une campagne brillante, et que vous envieraient bien des vétérans...

Décidément, Bam avait -juré de faire mourir de confusion ses excellents amis Trip et Mop.

— Tenez, continua-t-il, imitez-moi ! Vous m’avez déjà vu tenter bien des métiers. Eh bien ! aujourd’hui j’essaie deux nouvelles spécialités...

— Ah ! lesquelles ? exclamèrent les deux amis avec un redoublement d’attention.

— La première, c’est... le mariage.

On n’a pas oublié que Bam avait tenu cachée à ses confidents sa première union avec Effie. Si bien que, ne lui connaissant pas cette aptitude, Trip et Mop laissèrent échapper un fomidable cri de surprise... suivi d’un gémissement de découragement.

— Le niariago ! soupira Mop. le mariage !

Et il accentuait le mot avec toutes les tonalités de la désolation.

— Mais, mon ami, mon cher ami Bam, s’écria

Trip, permettez à un vieux camarade, qui vous aime comme un père... je le répète... comme un père, permettez-moi de vous dire que c’est là une insigne folie... Vous vous perdez... vous vous enterrez : il ne nous reste plus qu’à pleurer sur vous... AK! s’il est temps encore, que des conseils désintéressés...

— Il n’est plus temps, interrompit Bam en riant. Je suis marié depuis trois jours.

Un « oh ! » résumant tous les désespoirs sortit des deux poitrines de Trip et de Mop.

— Attendez donc, avant de vous laisser entraîner à tout votre chagrin... il faut d’abord que j’aie achevé ma confidence... et que je voue aie fait connaître ma seconde spécialité...

— Il a raison, dit Mop; puisqu’il a une seconde spécialité. .. peut-être compensera-t-elle la première.

— J’en suis convaincu, dit Bam; je suis banquier.

Nouvel ébahissement des rédacteurs du Chat.

— Banquier... comme nous étions journalistes ?

— Eh bien ! n’étiez-vous pas journalistes avec un journal ?

— Alors, tu es banquier avec une banque ?

— Avec une banque, tu l’as dit, mon oxcollent Trip.

— Une banque! une banque ! reprit Mop d’un ton sentencieux. C’est selon comment on l’entend : avec un rez-de-chaussée un peu spacieux, quelques tables de bois verni, une cage grillée et une caisse vide, il en est plus d’un qui s’intitule banquier.

— Mon Dieu, je vous fais juges vous-mêmes de la valeur de ma maison.

— Voyons ! firent les deux amis en s’accoudant pour mieux écouter.

— Eh ! by Joue / voici — puisqu’il faut vous mettre les points sur les i — je suis marié et banquier.

puisque j’ai épousé la fille d’Adams Macy, de Nassau Street, le premier banquier de New-York.

Non, tous les dictionnaires idéologiques, y compris celui de Robertson, ne fourniraient jamais assez de mots pour exprimer l’effet iûoui, foudroyant, que produisit cette révélation sur Mop le Gros et Trip le Maigre. --

Le fait est qu’il eût fallu la philosophie de tous les Catons d’Utique et d’ailleurs pour accueillir froidement cette incroyable nouvelle. Bam, gendre et associé d’Adams Macy ! c’était le comble de l’imprévu, le nec plus ultra de l’inouï.

— Maintenant, reprit Bam, j’ai à conférer avec vous des sujets les plus graves, et je vais faire un appel suprême à votre énergie et à votre dévouement.

— Bam, dit gravement Trip, nous avons un corps et probablement une âme. Tout cela t’appartient. Prends, coupe et rogne à ton aise.

— Je veux seulement savoir tout d’abord, chers camarades, si, dans vos travaux artistiques, vous n’avez pas perdu les bonnes traditions du passé... et si vous êtes toujours les gaillards entreprenants et solides que j’ai connus...

— Ce qui veut dire ?...

— Qu’après avoir eu besoin des journalistes... j’ai aujourd’hui besoin de retrouver Trip et Mop, tels qu’ils étaient au bon temps de l’Old-Flag... prêts à un coup de main et narguant la potence...

— Oh ! oh ! firent simultanément Trip et Mop désagréablement émus...

Evidemment on s’habitue si facilement au far niente, que l’exclamation des deux amis était des plus naturelles. Et puis, que venait faire là ce mot malencontreux de potence ? Qu’était-ce que potence ? Que signifiait potence ? Toutes questions qui ne

laissaient pas que de jeter une certaine perplexité dans l’âme de nos héros.

— Je m’explique, reprit Bam-Barnett, sans paraître tenir compte de leur émotion. Nous ayons de grandes opérations en cours, et j’ai besoin do bras solides et de têtes fortes. Je ne suppose pas un seul instant que j’aieeu tort de compter sur vous, et ce serait à mon très-grand regret, je l’avoue, que je serais forcé de choisir d’autres auxiliaires.

Cette phrase produisit son ellet habituel. Trip et Mop n’entendaient pas être abandonnés.

— C’est bien dur, certainement, dit Trip avec un ' gros soupir. Mais enfin, puisqu’il le faut, nous ferons tout ce que tu nous commanderas...

— A l’œuvredonc ! continua Bam. Si vous voulez, nous deviendrons les maîtres de la cité... ayanttoutes les forces, toutes les audaces, toutes les énergies. Il ne s’agit plus maintenant de grappiller quelques dollars. Vos efforts seront largement rétribués, et, en peu de temps, vous aurez conquis mieux qu’une honnête aisance... Cette perspective vous déplaîtelle ?

— En aucune façon, firent en même temps les deux amis.

— Eh bien ! voici mes instructions. Demain, à neuf heures du spir, tenez-vous avec une voiture fermée auprès de Printing Square. Trip sera le cocher ; Mop fera fonctions de laquais. Je viendrai vous trouver moi- même et vous indiquerai ce que vous devez faire. Ce n’est pas tout.

— Cela sera fait...

— Bien. Autre chose encore: j’aurai bientôt besoin d’une troupe déterminée pour une expédition délicate, assez loin de New-York. Retrouvez, parmi vos anciennes connaissances, un groupe d’hommes solides... de fortes poignes... une douzaine environ,

et dites-leur de se tenir prêts à partir au premier signal.

— Fort bien, ditMop. Et je crois que voilà qui fera merveilleusement l’affaire de notre ami Clump.

— Quel est ce Clump ?

— Oh! un bon travailleur... le roi des Cinq- Points, un brave qui n’a jamais reculé.

— Soyez prudents, ne vous fiez qu’à des hommes sûrs et dévoués. Quant à l’argent, il ne fera pas défaut.

— Est-ce tout ce que tu as à commander ? demanda Mop, dont l’activité se réveillait et qui ne demandait plus qu’à se mettre à l’œuvre.

Bam sembla se consulter.

— C’est tout, fit-il. Donc, je puis compter sur vous ?...

— Comme sur deux autres toi-même...

— C’est au mieux. Jusque-là, vous êtes libres. Vous avez de l’argent, faites ce que bon vous semble... et n’oubliez pas le rendez-vous... demain, à neuf heures, à Printing-Square...

— C’est entendu.

Les trois complices se serrèrent la main, et Bam se retira.

Trip et Mop, restés seuls, se regardèrent un instant.

— Nous recauserons de tout cela, dit Trip. J’ai peut-être beaucoup d’idées à te communiquer.

— C’est comme moi, répondit Mop en clignant de l’œil.

Et les deux amis, bras dessus, bras dessous, sortirent de l’imprimerie Dixléy. „

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