CE QUE CLUMP ENTENDAIT PAR LES GRANDS MOYENS
Le lecteur n’a pas oublié ce lieu horrible que visitèrent Dan Yoke et Longsword, dans cette nuit sinistre où Clump ramena au Golden-Den les deux jeunes gens ramassés par lui dans le carrefour. Son aspect n’a pas changé : c’est toujours cet immense capharnaüm de misères où viennent s’échouer toutes les douleurs, où se cachent tous les vices. Quand Dick et Clump ouvrent la porte, ils trouvent, comme tous les jours, les misérables qui dorment pêlemêle, les femmes serrant dans leurs bras des enfants étiolés, et toujours cette lampe de pétrole qui jette sur ces groupes de damnés sa lueur jaune et mélancolique...
Ce soir-là, Dick jeta rapidement sur cette scène le coup d’œil du maître, puis, sur un signe de Clump, il monta aux étages supérieurs. Arrivés à une porte basse, fermant une sorte de grenier pratiqué dans les combles, tous deux se baissèrent et parurent écouter avec soin si aucun bruit ne parvenait de l’intérieur jusqu’à eux.
— Les agneaux ne bougent guère, dit Clump. Je crois qu’ils sont matés...
— Parbleu! maintenant que tu as employé les grands moyens... il n’y a que ça... vois-tu...
Clump introduisit dans la serrure une clef, qui grinça, et poussa le panneau.
Une bouffée d’air froid lui arriva au visage... avec une vague odeur de moisi.
Los deux hommes levèrent leur lanterne et entrèrent. . .
Nulle expression ne saurait rendre l’horrible impression que produisait l’aspect de ce lieu. C’était un vaste grenier, auquel faisaient plafond les poutres qui. soutenaient le toit de l’habitation. Nulle issue n’y laissait pénétrer l’air ni le jour : l’atmosphère était fétide, et cette sensation d’humidité devait venir de la dégradation des bois de soutènement par la pluie ctdes intempéries de l’air. Puis, de tous côtés, des paquets de haillons, détritus de vingt générations. C’était là qu’on entassait les hardes laissées par ceux qui mouraient en bas ou qui, d’aventure, ne pouvant pas payer, laissaient quelques misérables chiffons en gage.
Au bruit qu’avait produit la porte, en tournant sur ses gonds rouillés, deux êtres s’étaient lentement levés du coin où ils étaient blottis.
Qui aurait reconnu dans ces deux ombres, pâles, amaigries, les pauvres enfants si frais et si jeunes que la prétendue charité de Clump avait recueillis?
Et cependant c’étaient bien Michaël et Jemmy, mais si différents d’eux-mêmes qu’ils semblaient ne plus appartenir à la race humaine.
Quels étaient donc ces grands moyens dont Dick parlait si complaisamment, et que Clump s’était, paraît-il, décidé à employer?...
Quand, après leur tentative d’évasion des Jardins-
d’Armide, Michaël et Jemmy avaient été de nouveau ressaisis par leur persécuteur, on sait que Michaël avait été frappé d’un coup de feu; mais la balle n’avait fait qu’effleurer le crâne, et la blessure n’avait produit d’autre résultat qu’une violente hémorrhagie, suivie d’un évanouissement profond. Du reste, la rage des bandits s’était acharnée avec une telle violence sur ces malheureux que, lorqu’ils furent ramenés à la Caverne-d’Or, leurs corps n’offraient qu’une vaste plaie. Ç’avait été un déchirement à coups d’ongles, des morsures, des écrasements avec les poings et le manche des couteaux;.. Les deux masses sanguinolentes furent jetées, inertes, inconscientes, dans ce grenier qui allait se transformer en prison... Clump était dans un état d’exaltation tel qu’il parlait de les tuer... et, en vérité, il fallut que Dick le rappelât à la raison... -
Alors Clump avait exigé du moins que cette satisfaction lui fût donnée de pouvoir les frapper tant que son bras aurait de la force. A ceci, Dick n’avait pas trouvé d’objection plausible, la bonne âme ! Et, chose hideuse, Clump, affolé de rage, pendant plus d’une heure avait martelé à coups de fouet les corps qui ne bougeaient pas et dont la chair s’émiettait sous les lanières rouges... C’était une scène démoniaque. Clump grinçait des dents, le bras infatigué se levant et retombant... Dick, assis auprès, sur un escabeau et regardant...
Enfin le bras de Clump s’était engourdi. Force lui avait été de s’arrêter.
Mais alors il imagina autre chose ; ardent comme une bête féroce, il épia les premièrs tressaillements de la vie dans ces êtres brisés, et il frappa encore.
Quand de leurs lèvres gonflées s’échappèrent ces deux mots : « A boire ! » Clump ricana et leur plaça dans la bouche le goulot d’un flacon de whisky...
Il venait de concevoir une idée qui le séduisait fort. Pour triompher de ces résistances, un moyen s’offrait à lui. C’était l’ivresse. Et depuis cette heure, tous les aliments des deux enfants furent saturés d’alcool ; s’ils buvaient, c’était quelqu’une de ces boissons frelatées qui brûlent le gosier et déchirent la poitrine.
Comment ils ne moururent pas, c’est ce que nul ne saurait comprendre. Seulement, à leur cerveau enfiévré s’imposa l’habitude de la folie. Ils ne savaient plus, ils ne comprenaient plus, ils ne sen- , taient plus, et dans leur conscience instinctive, il leur semblait qu’ils étaient entraînés dans un. tourbillon vertigineux qui s’était emparé d’eux et les faisait tournoyer au milieu d’une atmosphère de feu.
Ce qui devait arriver arriva. Ils demandèrent grâce. Clump leur posa ses conditions. Il fallait qu’ils devinssent ses esclaves, qu’ils ne vissent que par ses yeux, qu’ils n’agissent que par ses ordres. Comme on dit qu’aux sabbats du moyen âge un être au pied fourchu exigeait des adeptes un reniement de leur Dieu, ainsi Clump les contraignit par la torture à nier toute probité, toute vertu, tout honneur. Il voulut que leurs bouches proférassent d’ignobles jurements... et ils obéissaient, les malheureux ! pour obtenir un morceau de pain ou quelques gouttes d’eau fraîche.
C’est dans cet état d’abrutissement qu’ils entendirent la porte de leur prison s’ouvrir.
Voyant Clump et Dick, ils se mirent à rire. Ils ne savaient déjà plus frissonner. Et quand ils étaient seuls, ils n’osaient plus se parler, de peur que quelque oreille n’épiât leurs paroles. Du reste, peut-être s’était-il opéré en eux une transformation réelle ; peut-être, sous ces commotions, avaient-ils perdu
réellement la notion du bien. Toujours ost-il que Michaël dit d’une voix rauque :
— Ah! c’est vous, Clump ! Par le diable, il est temps de nous tirer d’ici...
— Nous ne gagnons pas le pain que nous mangeons, dit Jemmy en ricanant.
— Là, là, mes agneaux, un peu de patience, dit Clump à son tour. Nous sommes donc bien pressés de travailler ?
— Parbleu! fit Jemmy. Est-ce que vous croyez que nous nous amusons ici ?
— Dame ! à qui la faute, les petits gars? Pourquoi avez-vops fait les méchants avec papa Clump? Si vous n’aviez pas voulu jouer des jambes, vous seriez déjà comme do petits coqs en pâte.
— Nous avons eu tort.
v — Vous en convenez? C’est bien. Et, comme maintenant vous êtes très-gentils, je veux bien faire quelque chose pour vous.
— Ah ! firent les deux frères avec un franc accent de satisfaction.
— Ça vous fait venir l’eau à la bouche, pas vrai ! Et quand vous saurez de quoi il s’agit... un coup de main, voyez-vous, comme on n’en rencontre pas deux dans sa vie... et qui vous donnera de bons dollars sonnants dans la main... là, dites que papa Clump n’est pas bon enfant...
— Et quanti ça sera-t-il ? demanda Jemmy.
— Dans trois ou quatre jours... il vous faudra dit jarret, et de l’agilité. . . mais, pour ça, je suis tranquille...
— Et jusque-là ?...
— Jusque-là... si vous êtes bien, bien soumis... si vous promettez de ne pas faire de bêtises. . . eh bien ! je vous invite à souper...
— Ça n’est pas de refus...
— Et avec des camarades... des lapins... Tenezvous bien, car entre nous, je leur demanderai leur avis sur vous... et s’ils ne sont pas contents, dame, rien de fait...
Et une heure après, dans une autre pièce du Goldcn-Den, Michaël et Jemmy., assis au milieu des bandits qui buvaient et mangeaient, chantant des chansons obscènes, racontant d’ignobles anecdotes, Michaël et Jemmy faisaient chorus avec ces misérables, trouvant, comme par intuition du mal, des reparties qui faisaient rire aux éclats ces échappés de bagne...
Ils se montraient dignes de leur maître...
Et Clump souriait, enchanté de son succès ..