‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 20 sur 31 · ENTRE LA VIE ET LA MORT · texte numérisé non relu

ENTRE LA VIE ET LA MORT

Bien triste et bien sombre est la chambre d’Antonia Warton. Etendue sur son lit, la pauvre femme semble n’avoir plus conscience de ce qui se passe autour d’elle. Elle est en proie à cet état douloureux qui comporte un serrement de cœur à chaque bruit perçu, un tressaillement involontaire à tout écho qui s’éveille. Elle a peur. Longsword a tenu parole. Il a refusé son concours à Warton. Que fera cet homme?

Avec les misérables comme Warton, tout est supposable, tout est possible.

Et, au milieu de ces angoisses, quelque chose de nouveau et de plus effrayant encore. La femmcpressent la maternité ; l’heure approche où l’enfant va naître. C’est la crise sinistre, rendue plus rapide par les angoisses de la mère ; et ce pauvre être est condamné d’avance Oh! si le temps pouvait s’arrêter, si l’heure pouvait rester immobile, si l’aiguille pouvait se fixer à jamais sur la minute présente ! Mais

non, le temps marche, l’heure passe, la nature inexorable accomplit son oeuvre.

Anlonia ferme les yeux, et entre ses longs cils de soie perlent de grosses larmes... Elle écoute en frémissant de terreur l’enfant qui frissonne dans son sein... Puis voilà que la porte de la chambre s’est ouverte.

Warton paraît, et, d’un pas lent, il s’approche de ce lit douloureux.

— Jdadame, dit-il, de ce ton froid qui lui est ordinaire, j’ai décidé que l’événement n’aurait pas lieu ici : votre délicatesse m’épargnera à ce sujet des explications inutiles. Une voiture est en bas qui vous attend. Vous allez être conduite dans une maison sûre, appartenant à un de mes amis... Là, soyez convaincue que les soins ne vous manqueront pas... toutes nos mesures sont prises.

Antonia a entendu ; elle a compris que l’instant suprême approchait.

Encore une fois, elle lève sur Warton ses yeux noyés de larmes.

— Monsieur, demande-t-elle à voix basse, qu’avez-vous décidé ?

Lui ne répond pas à cette question, et se contente d’ajouter •

— Vous serez bientôt prête, n’est-ce pas, madame?

Alors elle se lève, pâle, si faible qu’elle peut à peine se tenir sut ses jambes, qui tremblent. Mais elle fait appel à toute son énergie. Elle sent qu’elle est au pouvoir de cet homme, et elle se dit que peut-être il lui sera possible de le désarmer par sa soumission. En un instant, elle a rassemblé les quelques objets qui lui sont nécessaires. Puis elle dit :

— Je suis à vos ordres, monsieur.

Warton la précède. Il ne lui offre pas le bras, pas

un serviteur n’est là pour la soutenir, si bien qu’elle s’appuie aux meubles, puis au mur , pour ne pas tomber. Son mari ne voit rien, ne veut rien voir. Que lui importe qu’elle souffre , qu’elle se traîne comme une victime ? Ne sent-il même pas au cœur une joie effrayante de deviner ces douleurs qui font partie de sa vengeance?... On croirait voir un de ces bourreaux qui précèdent le condamné et ne tournent môme pas la tête vers lui, certains qu’ils sont d’être docilement suivis.

Les serviteurs ont été écartés; Warton est* seul. C’est lui qui ouvro la porte. Il fait nuit. Antonia * paraît sur le perron. Un homme est là, debout, tout vêtu de noir. Elle ne peut distinguer scs traits dans l’obscurité. Cette homme lui présente le bras; elle se redresse, dans une suprême protestation, et elle so retourne une dernière fois pour regarder cette maison que peut-être elle quitte pour toujours, celte maison où elle est naguère entrée insouciante et presque joyeuse, et d’où elle sort aujourd’hui désespérée, terrifiée... Peut-être encore voulait-elle implorer son juge, mais la lourde porte s’est refermée... Antonia est seule avec l’inconnu. Un instant après, elle est assise sur les coussins de la voiture... L’homme est en face d’elle, toujours silencieux... •

Puis une voix rauque excite les chevaux, qui partent d’un trot rapide.

Antonia ne prononce pas une parole; plus intense et plus profonde, la terreur s’empare de son âme. A qui parler, d’ailleurs ? A cet homme qui est devant elle?... Quel est-il?... Qui donc a pu consentir à servir d’instrument au crime qu’elle prévoit, sinon quelqu’un de ces misérables sur lesquels l’or est tout-puissant.

Et Longsword? où est Longsword? Comment ne

se trouve-t-il pas là ? Est-il mort ? La vengeance de Warton l’a-t-elle déjà frappé?

La voiture roule, roule toujours plus vite. Et, à ce bruit monotone, Antonia sent son cerveau s’engourdir. Elle est oppressée ; elle peut à peine respirer. Un nuage passe devant ses yeux ; elle se raidit contre cette impression : elle ne veut pas s’évanouir.

Voici que la voiture s’arrête : la portière s’ouvre, et, plus froid, plus vif, l’air la fouette au visage. Où donc est-elle ! Elle entend un murmure qui l’étonne, quelque chose qui est à la fois une voix et une plainte. C’est l’eau... oui, voici la rivière sombre avec son incessant remous. Son compagnon lui tend la main. Cette fois, elle s’y appuie; il lui serait impossible de faire un seul pas sans être soutenue.

. La voiture s’est arrêtée sur la rive, tout près du bord. Antonia voit à quelques pas la forme sombre d’un bateau... Docile à son guide qui l’entraîne, elle franchit une passerelle... La voilà sur le pont... une cabine s’ouvre, et à peine la porte s’est-elle refermée sur elle que retentit un coup de sifflet, puis le ronronnement de l’hélice fait frissonner le navire, la vapeur tend les ressorts, la fumée noirâtre sort de la cheminée en haletant, et le bateau file sur le flot avec la-rapidité d’une flèche.

Antonia était tombée dans un état de prostration qui excluait toute idée de résistance ou même d’examen. Elle ne raisonnait plus, ne réfléchissait plus. Elle se demandait même si elle n’était pas la proie d’un de ces horribles cauchemars pendant lesquels on se sent rouler dans un abîme, et elle cheichait à se raidir contre la secousse qui amène le réveil.

Mais non, ce n’était pas là le sommeil. Elle était bien éveillée, la pauvre femme, quand elle enten-

daitle ventqui sifflait, l’hélice qui grinçait, la vague qui battait les flancs du navire ; mais elle n’avait plus la notion du temps. Etaient-ce des minutes ou des heures qui s’écoulaient ? Elle ne le savait pas. Peu à peu, son âme engourdie éprouvait l’inditTérence la plus complète: elle n’attendait même plus, elle n’avait même plus peur.

Et quand le bateau s’arrêta, quand la machine cessa de heurter ses pistons de fer contre les cylindres immobiles, quand, la cabine s’étant ouverte, une voix qui parlait bas lui dit: «Venez, madame!» quand cet homme habillé de noir et dont elle ne voyait pas le visage lui prit la main et l’attira en avant, alors elle se leva et marcha comme on fait dans un rêve ou comme un automate qui obéit au ressort qui l’anime...

Elle vit encore le flot noirâtre, une passerelle qui s’ébranlait sous son pas alourdi, puis on marcha quelque temps à travers un lieu qui lui sembla un jardin ; un cimetière peut-être... car les arbres sans feuilles étendaient au-dessus de sa tête les branches, qui craquetaient en s’entre-choquant; puis un bruit de clef, une grille qui tourne sur ses gonds, un perron que l’on monte, encore des portes, enfin une chambre.

Ces secousses successives, cette continuité d’émotions avaient tellement épuisé la jeune femme que, sans avoir conscience d’elle-même , elle se laissa déshabiller par des mains inconnues ; puis, étendue dans un lit, dont les draps blancs lui semblaient un double linceul, elle tourna la tête vers le mur, comme si on ne l’eût amenée là que pour mourir.

Deux pensées cependant s’imposent à cette imagination enfiévrée : Longsword!... l’enfant! Elle les appelle à son aide, elle demande indistinctement à

l’un ou à l’autre de la sauver... car, avec l’immobilité , la terreur est revenue , la terreur folle , muette, pesante, qui paralyse et qui tue... Pauvre, pauvre Antonia ! c’est en vain que tu murmures ces deux noms : l’un de ceux que tu appelles ne t’entend plus, l’autre ne t’entend pas encore ! Et tu cherches dans ta pensée à qui tu peux demander secours ; tu te souviens de Bloomingdale, où ta mère pleure auprès du foyer, tandis que, froid, sévère, le père se rappelle, regardant les murailles noires de sa résidence familiale, qu’il a sauvé l’honneur du nom ente vendant à Warton.

Aucun bruit dans la chambre. Seulement, dans la piècevoisine, le timbre d’une pendule qui compte les heures, si longues, si lentes... Machinalement, Antonia répète après le timbre : a Une , deux , trois.» Lafièvre lui monte au cerveau... et elle murmure tout bas les chansons que lui disait la vieille négresse qui lui a servi de nourrice...

Tout à coup elle pousse un cri : c’est à la fois la douleur et la surprise qui le lui ont arraché... Quelle est cette étrange sensation ? quelle est cette souffrance aiguë qui soudain a tordu ses entrailles ?...

Elle comprend !...

Alors, est-ce une illusion?... est-ce un jeu de son imagination délirante ?...

Il lui semble que deux bras, frais comme ceux d’une jeune fille, s’enroulent autour de son cou, que des lèvres se posent sur son front, et qu’une voix, douce et pure comme un murmure d’oiseau, lui dit :

— Ayez confiance et espérez !...

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