‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 21 sur 31 · COMPLOT D'HONNÊTES GENS · texte numérisé non relu

COMPLOT D'HONNÊTES GENS

Qui donc avait parlé ? Et, depuis si longtemps, pour la première fois, qui donc adressait à la pauvre femme une parole de sympathie et d’encouragement ?...

C’est ce que nous allons expliquer.

A peine Edwards avait-il quitté Antonia, qu’il avait rejoint Dan Yoke. Il était facile de deviner ce qui devait se passer.

Warton allait chercher à s’assurer le concours de quelqu’un de ces médecins dont New-York pullule et qui demandent au crime les ressources que leur seule habileté professionnelle ne saurait leur procurer.

A New-York principalement et dans toutes les grandes villes des États-Unis, il est une industrie monstrueuse qui s’étale au grand jour, qui lance ses prospectus, qui insère ses annonces dans les journaux, qui cyniquement fait appel aux plus mauvaises passions...

Ce qu’on ne croirait pas, si le fait nrétait pas là, patent, c’est que des maisons, connues de tout New- York, sont disposées exclusivement pour ces sortes de honteuses opérations... et, à moins de scandale public, la police s’abstient... elle ne sait rien, elle ne veut rien savoir. Ainsi qu’à Sparte on tuait les enfants qui naissaient infirmes ou mal conformés, aux Etats-Unis on supprime l’enfant irrégulier sans honte...

Donc Warton ne faisait en quelque sorte que se conformer aux usages en cherchant un médecin de bon vouloir ; et encore, aurait-il eu à chercher, s’il n’avait tenu à une discrétion absolue, s’il n’avait ou lui-même peur de ce qu’il faisait?

Dan Yoke avait organisé autour de lui une surveillance occulte, mais incessante. Dan était décidé à tout pour empêcher la consommation du çrime qu’il prévoyait, et, s’il l’eût fallu, sa voix d’orateur se fut élevée en pleine place publique pour dénoncer l’Amérique à l’indignation dû vieux monde... Il fallait parer le coup, et Dan Yoke avait immédiatement dressé scs batteries.

Aussi, des que Longsword lui eut raconté son dernier entretien avec Antonia :

— Venez, lui dit-il.

Et il l’entraîna.

Ils arrivèrent à Saint-Mark’s Place.

Dan Yoke marcha droit à la maison de madame Symmons. Le jour était venu, et déjà la brave logeuse, selon son habitude, préparait le thé et les toasts du matin. Quand elle vit Dan, elle poussa un cri do terreur. Jamais elle ne le voyait sans ressentir cette impression. Cet hommo, maigre, sombre, avec ses yeux brillants comme des diamants noirs, l’clTrayait et la faisait frissonner.

— Evans est-il chez lui ? demanda Yoke, sans

paraître s’apercevoir de l’émotion de la bonne dame.

— Oui, monsieur Dan,- oui, balbutia madame Symmons, qui, dans son trouble, laissa tomber deux rôties dans la cendre.

— Priez-le de descendre : j’ai besoin de le voir immédiatement.

Dan Yoke et Edmund Evans se connaissaient depuis longtemps. Ensemble ils avaient cherché à scruter les secrets de la nature, et plus d’une nuit s’était écoulée, au milieu d’études physiologiques, sans que M. Colosse, Evans et Dan Yoke s’aperçussent que l’heure s’écoulait. Plus d’une fois l’aube les avait trouvés, pâles tous trois, comme s’ils eussent été épouvantés de la profondeur des abîmes qu’il avaient tenté de sonder...

Evans descendit aussitôt. Longsword s’était discrètement retiré dans une pièce voisine avec madame Symmons, qui, sans lui parler, étudiait du coin de l’œil son visage ravagé par le désespoir. Elle le regardait comme un damné que Dan Yoke avait ramené provisoirement de l’enfer.

Il y eut entre Dan Yoke et Evans une longue conversation. Puis, les deux jeunes gens se serrèrent la main. Evans n’avait pas hésité un seul instant. Il consentait à remplir le rôle que Warton destinait à un misérable... lise présenterait de lui-même pour remplir la mission de mort... Pourquoi se défierait-on de lui! il était jeune... donc il devait être prêt à tout pour faire fortune...

— Ce n’est pas tout, dit encore Dan Yoke. Vous comprenez^ mon cher EJvans, avec quel soin nous devons prendre toutes nos précautions... il nous faudrait encore trouver quelqu’un qui consentît, dans les mêmes conditions, à veiller la malade... sans quoi Warton lui-même pourrait bien installer

au chevet de sa victime soit un espion, soit même un meurtrier... qui achevât l’œuvre trop lente à son gré...

Evans réfléchit un distant.

— Dan Yoke, dit-il, il s’agissait d’une bonne action, et aussitôt vous avez songé à moi ; je vous remercie... Vous avez raison : rien ne doit être fait à demi... Veuillez m’attendre un instant.

Evans alla trouver madame Symmons et, après avoir salué Longsword, dit à l’oreille de la brave dame quelques mots qui parurent la frapper de surprise. Mais il paraît que ce jour-là elle était en veine de soumission, car elle s’élança dans l’escalier, et, quelques instants après, elle reparut suivie de Netty Davis.

La jeune fille, si gracieuse et si fraîche, portait cependant au front le signe de cette tristesse qui semblait ne jamais la quitter.

Evans la présenta à Dan Yoke. Le poëte la regard . dait silencieusement; il semblait que ce visage réveillât en lui quelque souvenir à demi effacé.

— Pardon, dit-il enfin ; mais n’ai-je pas déjà eu l’honneur de rencontrer mademoiselle?

— Je ne Crois pas, répondit Netty, quoique depuis longtemps déjà j’aie vivement désiré cette rencontre...

— A moins, interrompit Evans, que Dan Yoke ne vous ait vue à l’Académie de peinture...

Et il parla à D.an Yoke de ce tableau qui avait fait grand bruit et que, si l’on s’en souvient, le poëte avait longuement admiré.

Dan Yoke semblait plongé dans ses réflexions. Puis tout à coup, relevant la tête :

— J’ai la conviction, dit-il, que, si je n'ai pas vu mademoiselle, j'ai du moins rencontré un ou même deux êtres, — ne riez pas, car c’est absolument vrai,

— qui étaient son portrait vivant... Nous reparlerons de cela; nous chercherons... Un seul mot ’• dites-moi si je me suis trompé. Le tableau que vous aviez exposé ne constituait-il pas pour vous un souvenir... n’était-co pas, en quelque sorte, une scène vécue ?

Netty le regarda curieusement :

— Comment savez-vous cela ?

— Peu importe! fit Dan brusquement. Je l’ai deviné... Ai-je deviné juste?

— Oui.

Dan Yoke passa la main sur son front.

— Bien, bien! fit-il encore. Je vous l’ai dit, nous en reparlerons... Aujourd’hui, occupons-nous de ceux qui souffrent, de ceux qui ont besoin de nous... Avez-vous dit, Evans, ce que nous désirions réclamer de miss Netty?...

— Netty consent.

Dan Yoke s’approcha d’elle, lui prit la main et la baisa :

— Allons! dit-il , le misanthrope est contraint d’avouer qu’il y a de braves cœurs...

Et voici comment Antonia sentait autour de son cou deux bras qui la soutenaient doucement... et comment Evans, pâle, au pied du lit, attendait la naissance de l’enfant qu’il s’était engagé à sauver...

LA .MORT ü’aNTOXIA.

Astoria se trouvo sur la rive droite do la rivière de l’Est, qui, avec l’Hudson, baigne la presqu’île du Manhattan, sur laquelle est bâti New-York. On passe l’île de Blackwells avec son pénitencier, son hôpital, sa maison de fous, son Refuge des Pauvres... on franchit Ravenswood, Hallets Cove, et Astoria apparaît, avec ses résidences plus luxueuses que coquettes, scs arbres taillés, ses bois bien entretenus. C’est là qu’Adams Macy avait fait construire une sorte de palais champêtre, meublé avec le luxe le plus recherché; un jardin d’une élégance princière, attenant à un bois étendu, enveloppait la maison dans laquelle le banquier avait réuni toutes les dispendieuses fantaisies que l’or semé à pleines mains peut réunir.

La demeure se composait de deux corps do bâtiments, dont l’un était seul achevé. L’hiver avait interrompu les travaux du second pavillon, relié au premier par une vaste galerie, à usage de jardin

d’hiver, et dont seulement la charpente en fer avait été posée...

C’était cette maison qu’Adams avait mise à la disposition de Warton pour la consommation du crime médité. A cette époque de l’annce, toutes les résidences étaient vides. Aucun regard indiscret n’était donc à craindre ; les instructions données au médecin étaient formelles ; Bam avait été chargé de surveiller ce qui se passait, et le lecteur a deviné que Trip et Mop avaient prêté leur aide à l’enlèvement.

La chambre dans laquelle Antonia attend sa délivrance est somptueusement meublée De lourds rideaux de soie ferment les fenêtres, garnies d’épais volets. Si bien qu’aucune lueur, aucun bruit du dehors n’y peuvent pénétrer .

Evans est auprès d’elle ; Netty Davis la console et lui sourit. Aucune explication n’a été donnée à la pauvre femme ; mais elle comprend qu’elle n’est plus seule, et peu à peu l’espoir est rentré dans son âme.

La crise suprême a commencé : saintes douleurs de la femme! Antonia s’est raidie contre la souffrance. Mieux encore : elle est fière de ses tortures ; elle se dit qu’elle rachète tout son passé et offre scs peines en expiation de la faute commise ; puis elle jette un cri suprême, ce cri d’appel auquel répond une voix vagissante... l’enfant est né. Et, tandis que Netty le place doucement entre ses bras pour qu’elle l’embrasse, Antonia verse des larmes de joie, tant elle oublie, tant elle est heureuse d’être mère...

Evans la regarde silencieusement. Malgré lui, il frissonne. Car dans cette transfiguration, il lui a semblé apercevoir les signes de la mort... et il ne s’est pas trompé. ;

Antonia, épuisée par les angoisses subies depuis

de longs mois, Antonia a donné, dans ce dernier élan, tout ce qui restait en elle d’énergie et de vigueur... Elle a donné sa vie au petit être, et, dans son sourire, elle lui a jeté les dernières effluves de son Ame...

Evans est désespéré : faut-il dono que la mort se fasse complice du misérable Warton, et lui-même, qui a été choisi pour empêcher l’accomplissement de l’œuvre de meurtre, en est-il donc réduit à rester témoin impuissant de cette scène navrante ?

En vain il fait appel à toute sa science ; en vain il cherche, il tente. La mort est là qui s’est glissée à ce chevet et qui déjà pose sur les membres de la pauvre femme sa main glacée.

Antonia est pâle, mais sur tout son visage le calme se répand : elle arrive au terme de la route. Double délivrance! et dans cet affaissement de toutes les forces vitales elle éprouve un suprême soulagement.

Tout à coup Antonia tressaille, et, appuyant l’enfant sur son sein, elle cherche à se soulever, elle tend Ja tête en avant, ses yeux s’animent... et cependant on n’entend aucun bruit. Mais, à l’heure de la mort, il est de ces perceptions des sens dont la vivacité se décuple ..

Elle ne s’est pas trompée. Car quelques minutes se sont à peine écoulées que l’on frappe doucement à la porte... Evans va immédiatement ouvrir.

Ce sont ses deux amis, Dan Yoke et Longsword.

— Eh bien ? s’écrie Longsword, qui n’a pas la force de préciser ses questions.

— L’enfant est né, dit Evans en lui serrant la main.

Il n’ose dire plus. Mais Longsword l’entendrait- il, d’ailleurs ? Déjà il a couru au lit d’Antonia, et là, agenouillé, la tête appuyée sur la main de sa bien-

aimée, il sanglote, impuissant à prononcer une parole...

Oh ! quelle transfiguration s’est opérée sur le visage de la malade ! Une joie immense inonde tout son être... Il est là, lui, Edwards, celui qu’elle a tant aimé, celui auquel elle a donné toute sa vie... et comme elle se sent mourir, elle sait que maintenant nul ne peut plus les arracher l’un à l’autre.

Evans a fait signe à Dan Yoke, et tous deux, retirés dans un coin de la chambre, parlent à voix basse. Ils savent qu’il n’y a plus d’espoir... et Dan Yoke, immobile, écoute le pas de la mort qui vient.

— Edwards! mon Edwards! murmure Antonia, qui attire Longs word à elle, tu l’aimeras bien... n’est-ce pas?... C’est notre enfant... et quand je serai morte, il faudra que tu l’aimes pour nous deux...

Longsword a frissonné. Sous l’empire de l’émotion qui l’accable, il n’avait rien compris, rien deviné, et cette pensée de mort tombe sur son cerveau comme une goutte d’eau glacée ; il tourne la tête vers ses amis, et ses yeux rencontrent les yeux d’Evans. Une muette interrogation, une muette réponse s’échangent entre les deux hommes, et Dan Yoke, d’un geste, fait comprendre au jeune homme qu’il doit encore une fois réunir tout son courage.

La têto d’ Antonia est retombée sur l’oreiller; ses doigts jouent machinalement dans les cheveux d’Edwards, et, d’une voix aussi faible que celle d’un enfant:

— • Nous sommes libres, dit-elle ; comprends-tu cela, Edwards?... Nous sommes loin, bien loin; il y a des arbres autour de nous, la maison est blanche, le soleil est brillant, et l’enfant court auprès de nous. Vois-tu comme il est gracieux, comme il a

grandi! Il s’appelle Edwards comme toi... J’aime bien ce nom.

Le délire s’empare de ce cerveau affaibli.

— C’est un rêve, n’est-ce pas ? que ces souffrances dçnt tu parlais tout à l’heure... Oh ! je me souviens bien... nous avons toujours été heureux, toujours! Un matin, tu es venu chez mon père... tu t’en souviens, n’est-ce pas?... tu lui as parlé, et ce jour-là, il a placé ma main dans la tienne.

La nature a de ces bontés suprêmes : Antonia a tout oublié, et l’horrible spectre de Warton l’assassin ne vient pas se dresser à son chevet.

— Vois-tu , continue Antonia , il faut que je parte... Oh! ne pleure pas... pourquoi pleures-tu, mon Edwards ?... Je me sens si heureuse !

Et sa voix s’affaiblit de plus en plus... Encore une fois, elle attire Longsword... et leurs lèvres se rencontrent dans un dernier baiser... puis doucement, la tète d’ Antonia se pose sur l’oreiller... un soupir... un sourire...

Antonia est morte... Longsword pleure...

Evans s’est approché du lit : il pose sa main sur le front glacé d’ Antonia ; puis, de ses deux doigts, il lui ferme les yeux...

Il règne dans cette chambre un douloureux silence.

Dan Yoke, le premier, reprend son sang-froid. Il attire Evans et lui dit à l’oreille :

— Il n’y a pas un moment à perdre. La mère est morte, il faut sauver l’enfant. Qui sait si cet infâme Warton ne va pas tout à coup apparaître, curieux, dans Sa haine, de constater par lui-même si l’oeuvre de mort est accomplie !

Longsword a entendu.

— Vous avez raison, dit-il. Parlez! que devonsnous faire?

— Voici, répond Dan Yoke. Que miss Netty reste dans cette chambre, veillant auprès de la morte; moi, je serai dans la pièce voisine, prêt à intervenir s’il survenait quelque incident. Vous. Evans, enveloppez l’enfant dans votre manteau, et portez-le chez madame Symmons; enfin, vous, Longsword, ne restez pas ici une minute de plus.

— Partir ! s’écrie Longsword, jetant ses bras au cou de la morte, non, non !

— Mais ne comprenez- vous pas, reprend Dan Yoke, que Warton va venir... que le bourreau est avide de contempler les cadavres de ses victimes ?... Et s’il vous trouve ici, il vous tuera!

— Qu’il me tue... que m’importe '

Dan Yoke lui pose la main sur l’épaule, et, d’une voix grave :

, — Celle que vous avez aimée ne vous a-t-elle pas confié son enfant ?... Partee, je le veux... Qui sait même si vous n’avez pas commis une imprudence en venant ici... si ces misérables ne vous ont pas tendu quelque piège ?... Edwards, au nom de notre amitié, obéissez-moi !...

Et il écarte Edwards de co lit auquel le jeune homme semble ne pouvoir s’arracher.

Evans joint ses instances à celles de Dan Yoke.

Alors Longsword relève la tête ; ses mains cherchent celles de Dan Yoke.

— J’obéis, -dit-il. • ,

Une dernière fois, il baise au front la pauvre femme qui semble encore lui sourire dans la mort. . .

Evans prend délicatement l’enfant, pauvre créature inconsciente, qui pleure, elle aussi, et vagit tristement. . .

— Je serai de retour dans trois heures , dit Evans.

Et Dan Yoke les conduit dehors. Ils (ne sortent

pas par la porte principale, mais par une brèche du jardin encore inachevé...

Dan Yoke rentre dans la chambre mortuaire. Netty s’est agenouillée auprès d’Antonia. Le poète regarde autour de lui : tout est silencieux, tout est calme; alors il se retire dans la pièce voisine, s’assied et penche sa tête sur ses deux mains. ..

Une heure se passe. Tout à coup il bondit sur ses pieds. Un cri terrible a frappé ses oreilles, cri de terreur et de désespoir. Il s’élance dans la chambre d’Antonia...

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