DANGEREUX POUR MAC Y ET C
Au cri terrifiant qu’il avait entendu, Dan Yoke s’était élancé dans la chambre où Netty veillait auprès d’Antonia.
La jeune fille, pâle, affolée de peur, incapable de faire un mouvement, étendait le bras dans la direction de la fenêtre, murmurant :
— C’est par là ! Oh ! ce cri m’a glacée !
D’un bond, Dan Yoke sauta sur les rideaux, les arracha plutôt qu’il ne les ouvrit, puis, de ses doigts nerveux, tira les ferrures qui retenaient la fenêtre.
Et, à la lueur grisâtre d’une nuit d’hiver, il vit debout, à deux pas de lui, sur cette sorte de pont qui semblait une ligne tracée dans l’espace, deux ombres qui s’avançaient. Certes, pour un cerveau de fantaisiste, c’était une apparition presque diabolique; mais Dan Yoke, vivant dans l’étrange, ne s’épouvantait pas de l’étrange. Il tira un revolver de sa poche et ajusta. Mais vivement et sans se rendre
compte du mobile auquel elle obéissait, Netty lui saisit le bras: le coup partit... la balle se perdit dans le vide.
— Au secours! au secours! crièrent deux voix.
Et, au même instant, Michaël et Jemmy apparurent dans le cadre de la fenêtre, avec leurs longs cheveux blonds t avec leurs visages fatigués, qu’éclairait cette lampe mortuaire qu’on avait allumée auprès du cadavre...
Dan Yoke poussa un cri : il les reconnaissait. C’étaient ces deux enfants que, dans une nuit sinistre, il avait vu entrer dans la caverne des Cinq- Points. Et, en même temps, une autre pensée traversait son cerveau.
— Entrez, leur dit-il. Qui êtes- vous? Que faitesvous ici ?
Et en même temps il les regardait, concentrant toute son attention sur ces traits, qui lui rappelaient... quoi donc? ^
Épuisés, les deux frères, incapables de prononcer une parole, chancelaient, cherchant un point d’appui... Netty s’approcha rapidement comme pour les soutenir...
Alors Dan Yoke vit un étrange spectacle. Ces trois têtes qui se groupaient l’une auprès de l’autre montraient les même traits, comme trois épreuves d’un même dessin...
— Votre nom ! s’écria-t-il en. saisissant les poignets des jeunes gens.
Michaël était évanoui. Seul Jemmy avait encore conservé quelque force...
— De l’eau! Faites promptement, miss Netty, disait Dan Yoke, qui sentait son cerveau envahi par une fièvre dont il n’était pas maître.
Sa voix était si brève, l’ordre si brusque, que Netty se hâta d’obéir.
Dan Yoke s’était agenouillé auprès des jeunes gens et leur baignait les tempes. Un instant après, ils ouvraient les yeux : mais les angoisses qu’ils avaient éprouvées étaient si terribles, qu’ils no se rappelaient même plus ce qui s’était passé. De leurs yeux .grands ouverts, ils contemplaient anxieusement Dan Yoke et Netty.
— Regardez bien ces jeunes gens, murmura Dan, s’adressant à Netty. Ne les reconnaissez-vous pas?
Netty semblait chercher dans sa mémoire. Évidemment elle se sentait pénétrée d’une étrange émotion. Mais elle n’en comprenait pas le sens. Son coeur était serré, comme si elle eût été dans l’attente d’un grave événement.
— Où sommes-nous? murmura Michaël, qui reprenait connaissance.
— Au milieu d’amis, répondit Dan Yoke. Ne craignez rien.
Et en même temps il soutenait Michaël, qui se redressait avec peine sur ses jambes endolories... Jemmy regardait Netty.
— Qui êtes- vous? reprit Dan Yoke. Voulez-vous nous dire votre nom ?
Ce fut Michaël qui répondit; et, dans l’état d’énervement où il se trouvait, il laissa échapper un secret que tous deux cachaient depuis bien longtemps.
— Je m’appelle Michaël Hardwin, dit-il.
Netty poussa une exclamation :
— Michaël Hardwin !
— Et moi Jemmy Hardwin ! ajouta Jemmy.
Netty était devenue horriblement pâle ; elle chancelait. Dan Yoke la retint au moment où elle allait tomber.
— Et vous, Netty, lui dit-il tout bas, comment donc vous appelez-vous?...
Netty se redressa, et, courant aux deux jeunes gens, les bras ouverts :
— Je m’appelle Netty Hardwin, et je suis votre sœur!...
— Ma sœur ! crièrent à la fois Michaël et Jemmy.
— Oh ! mes frères, mes frères, je vous ai si longtemps cherchés. J’ai tant pleuré...
Et tous trois se tenaient embrassés. Dan Yoke contemplait ce groupe si gracieux et si beau.
Tout à coup, Michael, écartant la tête de sa sœur et la prenant à deux mains :
— Et notre mère ? demanda-t-il d’une voix étranglée.
Netty baissa les yeux, et de grosses larmes jaillirent de ses paupières...
— Morte ! morte ! Oh ! malédiction ! nous arrivons trop tard !
— Oui, morte, la pauvre femme! murmurait Netty ; morte de misère et de faim... morte à cet hôpital des pauvres où l’on n’entre que pour mourir... Elle est enterrée là- bas, chère, chère mère! au champ du Potier... Oh ! comme elle vous appelait, vous, les bien-aimés de son cœur !
— Morte! répétait Michaël. Tuée par ceux qui ont aésassiné notre père!...
— Quoi ! que signifient ces paroles ? s’écria Netty. Quel secret terrible connaissez- vous donc!...
— Sœur, dit Jemmy d’une voix grave, nous sommes venus ici poùr venger notre père, Mark Hardwin, assassiné dans les montagnes Rocheuses. ..
— - Attendez ! s’écria Netty. Était-ce donc à ce terrible événement. que ma mère faisait allusion lorsque, à son lit de mort... m’ayant attirée près d’elle... elle me dit : « Sou viens-toi de deux noms... et, situ rencontres sur ton chemin les deux hommes qui les portent, détourne-toi d’eux comme de vipères! »
— Et ces deux noms? fit Michaël, haletant...
— Elle me les a dits. .. et je ne les ai pas oubliés... L’un de ces hommes est mort ; il s’appelait Tillinghast... l’autre est vivant, et se nomme Adams Macy!...
Dan Yoke s’avança vivement.
— Enfin ! s’écria-t-il. Voilà donc lo crime que j’avais deviné en étudiant la face odieuse de ce misérable ! Enfin, je pourrai donc jeter à bas ce colosse de honte et d’improbité !...
— Mais savez-vous, reprit Netty, ce qu’est devenu le fils de Michaël, votre cousin John ?...
— Le pasteur qui nous a élevés, et qui est mort aujourd’hui, nous a révélé l’histoire du drame horrible dans lequel ont péri notre père et notre oncle... Quant à John...
Ici Michaël baissa la voix.
— Il nous a dit qu’il avait suivi la mauvaise voie et qu’il habitait les ignobles quartiers de New- York, sous le surnom de Bain!...
Dan Yoke tressaillit, car, lui qui connaissait à fond tous les bouges de New-York, avait déjà reconnu dans le faux Ilugh Barnett l’ancien commensal du Vieux-Drapeau...
— Allons ! dit Dan de sa voix métallique e‘t vibrante, voici les honnêtes gêna, les enfants des victimes; avec eux Evans, Longsword. De l’autre côté, les bandits, Adams Macy, Warton, Barnett. La lutte va s’engager... et Dan Yoke jure que, flùt-il y périr, il combattra sans trêve ni relâche.
Il prit dans ses deux mains les mains de Netty : f — Courage et patience ! Le monde n’appartient pas aux coquins !