‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 24 sur 31 · LA HAINE D’UNE BOSSUE · texte numérisé non relu

LA HAINE D’UNE BOSSUE

Que faisait Bam pendant ce temps ?

Il avait accepté le rôle de complice de Macy et de Warton dans la sinistre tragédie qu’ils préparaient.

A défaut de Longsword, c’était à lui qu’incombait l’horrible soin do préparer et d’accomplir l’expédition de Franklin.

Trip et Mop étaient des acolytes sûrs...

Un dernier entretien avait eu lieu à l’Old-Flag entre les trois bandits, entretien assez long pour que la nuit fût très-avancée lorsqu’ils se séparèrent.

La pluie tombait à torrents.

Il pafaît d’ailleurs que Bam avait bien fait les choses, car, en sortant de l’Old-Flag, Trip et Mop, bras dessus, bras dessous, se livrèrent en pleine rue, et sous les torrents de pluie qui tombaient toujours, à un exercice chorégraphique des mieux dessinés, et, comme emportés par l’enthousiasme, poussèrent un : Bam for eu er ! dont retentit Baxter Street.

C’est qu’en effet ils étaient munis noil-seulement d'instructions minutieuses, mais surtout de dollars nombreux qui leur paraissaient légers à porter. Le lecteur a déjà deviné quelle était leur mission : il s’agissait de racoler dans les bas-fonds de New- York une bande d’une douzaine d’hommes déterminés, prêts à partir pour l’Ouest, et les dollars devaient aider puissamment à l’embauchage. Mais ce qu’ils ignoraient, c’est que Bam, sous la générosité apparente avec laquelle il avait accueilli leur repentir, cachait des desseins qui n’étaient rien moins que rassurants pour les deux bandits. Leur imprudence et leurs velléités de trahison l’avaient décidé à en finir avec eux, et l’expédition de Franklin, dont bien entendu ils ignoraient le but et les péripéties probables, présenterait une excellente occasion de calmer à jamais leur manie de discussion.

Bam quitta enfin l’Old-Flag, et se hâta vers la maison de Nassau Street, où l’attendait, dans des dispositions imprévues, celle qu’il avait si légèrement acceptée pour compagne^ la fille d’Adams Macy.

A peine était-il rentré dans sa chambre qu’une porte s’ouvrit et que miss Mary Macy, aujourd’hui mistress Barnett, apparut devant son mari.

C’était, on ne l’a pas oublié, une créature étrange, aux épaules trop hautes, boitant fortement, et dont les traits, d’une rigidité sévère, n’avaient aucune des grâces de la jeune femme. A ce moment, enveloppée dans un peignoir blanc, avec sa figure maigre et souffreteuse, ses grands yeux brillants, appuyée d’une main sur la canne qui aidait sa marche, de l’autre au chambranle de la porte, elle semblait une apparition fantastique.

Bam, ruisselant d’eau, couvert de boue, ne rappelait en rien l’élégant gentleman qui se faisait appeler

Hugh Barnett. Effie l’eût plutôt reconnu pour l’homme' qu’elle avait une nuit amené dans la chambre de son père mourant.

Il fit un geste d’impatience en apercevant sa , femme :

— Enoore vous! s’écria-t-il. Que voulez-vous et que signifie cet espionnage continuel ?

Mary le regarda en face, et ses yeux lancèrent un éclair de colère.

— J’ai à vous parler, dit-elle d’une voix brève ; mais j’attendrai duqnoins que vous ayez quitté ces allures de rôdeur de nuit.

Malgré lui, Bam se sentait mal à l’aise devant cette femme, dont il avait déjà pu apprécier l’intelligence et dont il craignait l’esprit railleur. Il s’inclina légèrement, jeta un regard sur sa mise plus que négligée, et, se sentant pris de honte, répondit brutalement :

— Eh bien ! attendez. Je suis à vous.

Il passa dans son cabinet de toilette, et, ressortant quelques instants après, s’appuya à la cheminée, dominant de sa haute taille la chétive créature qui fixait sur lui ses yeux ardents de haine et de mépris.

Bam essaya de secouer l’espèce d’engourdissement, de fascination, que ce regard exerçait sur lui.' Mais, en dépit de son cynisme, les paroles s’arrêtaient dans sa gorge. Cette difformité lui faisait jymr.

Mary eut un ricanement :

— Ah ! comme je vous devine ! fit-elle de cette même voix grêle et cassée qui avait des échos métalliques. Comme vous voudriez vous sentir le courage de m’écraser sous vos pieds ?... Tenez, ccoutezmoi; il faut en finir../ une explication entre nous est nécessaire; aussi bien il est bon que vous me connaissiez, comme je vous connais !

Ram ne répondit pas un seul mot; mais de la tète il fit un signe pour l’engager à continuer. Elle fit un pas dans la chambre, s’appuyant sur sa béquille, et se plaça justement en face de Ram, le visage éclairé en plein par la lueur de la lampe.

— Regardez-moi bien, dit-elle, et comprenezmoi. Je suis horrible, je suis un être qui n’a rien do la femme... je suis contrefaite... je suis laide..', je sais tout cela. Je n’ai jamais cru... je n’ai jamais désiré inspirer d’amour à qui que ce soit... Pour tous et pour vous-même, je suis un objet de pitié...' sinon de dégoût... (Tr, il faut que vous sachiez cela, les sentiments de répulsion que j’inspire à tous, je les éprouve moi-môme pour tout ce qui m’entoure...

Elle disait cela froidement, nettement, d’un ton glacial. Bam écoutait.

— Il est un homme qui, depuis ma triste enfance, n’a montré à mon égard que froideur et dédain... qui, indifférent par nature, dénué de tout sentiment humain, absorbé en outre par ses affaires, n’a jamais eu pour la déshéritée ni un doux regard, ni une bonne parole... A celui-là, j’ai essayé cent fois... pauvre que j’étais ! d’inspiror la compassion affectueuse que je méritais... Comprenant que j’étais en réalité un être inutile, pénible à voir, ne pouvant flatter l’amour-propre de qui que ce soit, j’ai tenté, — j’étais une enfant alors, — de me faire si bonne, si douce, si aimante, qu’on fût en quelque sorte contraint de me jeter un regard d’affection comme une aumône... Du fond de l’abîme d’oubli où je me sentais rouler, j’ai jeté cent fois un cri d’angoisse, en suppliant qu’on me tendît la main...

Sa voix sèche avait un instant faibli : il y vibrait une sorte d’émotion. Mais subitement, comme par un effort, elle reprit son accent impérieux :

— J’ai été repoussée, dédaignée... on m’a dit :

« Laissez-moi donc tranquille ! » Alors que, toute petite, je quêtais une caresse ou un baiser... si ma main cherchait une autre main, on me repoussait avec un geste d’impatience... Alors un jour, écoutezmoi bien ! tout ce qu’il y avait en moi d’aspirations vers le bien s’est tourné vers le mal... tout ce qui était devenu germe d’amour est devenu germe de haine.... et cette haine a grandi, s’est développée, a envahi ma conscience tout entière, si bien qu’aujourd’hui, dans tout mon être, il n’y a place pour 'aucun autre sentiment... Je hais!... je hais! et de tous celui que je hais le plus c’est l’homme qui ose se dire mon père, celui dont vous êtes le gendre, monsieur Hugh Barnett, c’est l’opulent banquier Adams Maey !

Les mots passaient en sifflant à travers ses dents serrées. Elle était effrayante d’énergie etdecynisme. Et ce sentiment odieux dont elle semblait se faire gloire éclairait son visage anguleux d’un reflet sinistre. . .

— Ah! vous ne savez pas, continua-t-elle, ce qu’est la haine d’une rachitique, d’une misérable qui no peut espérer aucune des joies accordées à d’autres, qui est toute envie, toute impuissance, toute rage intime... Oui, je hais cet homme, je hais mon père... cela ne s’avoue pas!... c’est monstrueux... mais, je suis une vraie Américaine, je dis ce que je pense... et si vous avez peur de moi, tant mieux... c’est ce que je veux.

Bam était cuirassé contre toutes les infamies; mais ce qu’il entendait lui parut dépasser tout ce que son imagination dévergondée avait pu imaginer d’antihumain, et c’était avec une stupeur réelle qu’il considérait cette femme que la fureur — concentrée jusque-là, éclatant aujourd’hui — faisait presque belle.

• — Pourquoi me dites- vous cela? s’écria-t-il. Que m’importent à moi vos sentiments et vos pensées 1...

Elle l’interrompit du geste, tandis qu’elle frappait impérieusement le plancher de sa béquille.

— Pourquoi je vous dis cela ! reprit-elle. Parce que le jour est enfin venu où j’entrevois ma vengeance... parce que vous m’aiderez, malgré vous, contraint et forcé, à assouvir cette haine que je vous avoue et qui vous paraît si odieuse.

— Moi! vous aider! s’écria Bam, vous aider à commettre je ne sais quelle infamie parricide qui me fait horreur...

Puissance des mots! Bam parlait de parricide, oubliant que lui-même avait vendu honteusement ce père dont il avait causé la mort et qu’il avait ensuite spéculé sur son cadavre ! Mais il était franc en ce moment: Mary l’épouvantait...

— Je vous fais horreur ? fit-elle en ricanant. En vérité !... Cependant vous m’aiderez... et vous allez tout à l’hedre me comprendre tout à fait... Ilugh Barnett, un jour — il n’y a pas longtemps de cela — mon père... cet homme, est entré dans ma cham. bre et, sans môme un mot poli, m’a signifié sa volonté : je devais vous épouser... moi, l’estropiée, la condamnée au célibat, voilà que tout à coup on me rivait à un homme... on m’arrachait le seul bien qui me restât... ma liberté!... Ce fut un crime, une infamie!... Encore une fois je tentai de réveiller chez cet homme un sentiment honnête... Je lui dis mes répugnances, je le suppliai... Oui, Hugh Barnett, j’ai prié, j’ai pleuré... et me courbant sur ma béquille, je me suis agenouillée, pliant mon genou ankylosé. .. Il a dit : « Je le veux !... » Je me suis redressée... et j’ai répondu: « C’est bien! » Vous êtes venu... et je suis votre femme... Et maintenant je vais vous expliquer pourquoi je vous hais, vous, à

qui on m’a vendue... pourquoi je vous parle franchement, cyniquement, si vous voulez, et pourquoi enfin vous m’obéirez tout à l’heure!...

Bam se remettait peu à peu de la première émotion qu’il avait éprouvée. II considérait. curieusement cette femme, comme on fait d’un phénomène inexpliqué. Et maintenant qu’elle osait parler de s’attaquer directement à lui-même, il ne pouvait se défendre d’un sentiment de dédain orgueilleux et en même temps de curiosité méprisante.

— En vérité, fit-il avec un sourire, vous daignez ainsi me faire l’honneur de me haïr !

— Oh ! ne riez pas ! interrompit-ello durement.

Car peut-être tout à l’heure regretteriez-vous de m’avoir raillée. Laissez-moi parler, vous répondrez après. Vous êtes donc venu... Quand vous m’avez vue pour la première fois, vous n’avez même pas pris la précaution de dissimuler l’impression que je vous causais. C’était une sorte d’horreur mêlée de pitié. L’horreur, peu m’importe! La pitié, je la refuse. J’ai même cru un instant que, me voyant si laide, vous auriez la pudeur de vous refuser à ce mariage honteux. Vous ne l’avez pas voulu. J’ai compiis depuis: vous ne le pouviez pas! J’ai voulu savoir jusqu’où irait votre bassesse, et j’ai feint une joie que je n’éprouvais certes pas. Vous vous êtes rabaissé jusqii’à de honteuses galanteries. Non, vrai, je ne l’ai pas oublié. Vous avez murmuré à mon oreille quelque chose qui ressemblait à des fadeurs amoureuses. J’ai frémi do rage et de honte, et je ne sais quoi m’a retenue de vous cracher au visage. Mais je me suis dit que peut-être je trouverais, grâce

à vous, la voie qui devait me conduire au seul but . que je rêvasse dans mon existence, à la vengeance, et je ne me suis pas trompée. Jugoz-ôn...

. A mesure que Mary parlait, sa voix s’accentuait plus claire et plus vibrante.

— Si vous m’avez cru sotte, détrompez- vous../ Voyez-vous, dans ces êtres disgraciés, il est une faculté qui se développe en compensation de toutes celles qui leur manquent... et, tandis que votre main tenait la mienne, tandis que le prêtre prononçait les formules banales qui nous rivaient pour toujours l’un à l’autre, voici ce que se disait cette femme que vous osiez à peine regarder, tant elle vous paraissait répugnante : « Cet homme m’épouse ; je lui inspire du dégoût; aucun sentiment, fût-ce même celui de la compassion, ne l’a mené vers moi. . . d’autre part, mon père ne se soucie en aucune façon de mon bonheur ou de mon malheur... Tout ceci prouve que je suis en ce moment le prix d’un marché, ou bien l’anneau d’une chaîne de complicité qui tiendra ces deux hommes par un lien indissoluble... Ces deux hommes ont besoin d’une garantie l’un contre l’autre, je constitue cette garantie.,. » Etait-ce mal raisonné? Ose* me le dire en face...

Bam avait frissonné. Cette lucidité, cette netteté de raisonnement, cette logique froide et tranchante comme la lame d’un couperet, l’épouvantaient encore plus que les violences de tout à l’heure.

— Vous ne riez plus, ce me semble! continuait l’impitoyable femme. Vous avez peur de Macy, Macy a peur de vous ; il existe entre vous deux un secret que vous pouvez livrer l’un ou l’autre et dont la divulgation causerait votre perto : voilà ce que j’ai compris. Et je n’ai point fait fausse route, je le sais aujourd’hui.

— Que savez-vous? que prétendez-vous insinuer? s’écria Bam, que la terreur envahissait peu à peu.

— Quand je vous disais que vous m’écouteriez avec attention! D’abord qu’était-ce donc que ce

Hugh Barnett dont nul jusque-là n’avait entendu parler, qui ne possédait rien, qui ne valait pas un dollar, comme nous disons, nous autres qui savons compter, qui n’apportait aux affaires de Macy ni expérience, ni intelligence hors ligne, ni opération nouvelle. J’en demande pardon ^à votre amour-propre ; mais eussé-je douté du pacte infâme signé entre vous et mon père, votre nullité même m’en eût donné la preuve indiscutable.

— Madame ! s’écria Barnett, vous oubliez qui vous ôtes et à qui vous parlez !

— Qui je suis! Non, je ne l’oublie pas: une femme que son père a rendue si malheureuse, que pas une heure ne s’est passée depuis son enfance sans lui apporter une douleur... une femme que vous méprisez, que vous détestez, qui vous pèse, vis-à-vis de laquelle vous ne gardez même pas les dehors de la plus vulgaire politesse... Qui vous êtes, maintenant! Votre tour est venu... et vous allez voir que je n’oublie rien ! M. Hugh Barnett, mon mari, vous êtes un bandit qu’on désignait dans les basfonds de New- York par un ignoble surnom... Vous êtes un évadé des prisons de l’Etat; vous êtes un voleur, un escroc de bas étage...

— Malheureuse ! s’écria Bam, qui fit un mouvement comme pour1 s’élancer sur elle.

— Prêt à devenir un assassin, si vous l’osiez. Qui sait, d’ailleurs, si ce serait votre coup d’essai... Oh! soyez tranquille, je vous ai bien regardé ! Il y a dans vos yeux plus que du cynisme, ilyade la lâcheté... et je jurerais, la main sur le Christ, que vous avez déjà tué... Voyez, vous pâlissez!

En effet, Bam avait fait un pas en arrière et avait porté les mains à son visage. Cette vojx accusatrice qui le flagellait prenait a ses oreilles un accent surnaturel. Il avait décidément peur...

Macy éclata de rire.

— Lâche! j’ai bien dit! Eh! Bam, commencezvous à comprendre?...

Le misérable, les poings crispés, était agité d’un tremblement convulsif : il voyait rouge, il pensait à tuer. Mais l’image d’Effîe se dressait devant lui, avec le long couteau fiché entre les deux épaules... et il lui semblait entendre encore le soupir qu’elle avait poussé en tombant.

— Remettez-vous, dit Mary avec ironie. En vérité, Je vous demande pardon de vous avoir ainsi troublé... et je vais vous rassurer tout à fait. Si je vous ai rappelé les... faiblesses de votre passé, ce n’est pas que j’aie le désir d’en faire usage contre vous... non, je vise plus loin et plus haut, et, à mon tour, je viens vous proposer un pacte...

Bam releva la tête et la regarda.

— Un pacte! à moi! Mais je n’ai à accepter de vous aucune condition... vous êtes ma femme... et je saurai bien...

— A moins que, de ces deux mains qui tremblent, vous ne vous décidiez à m’étrangler sur l’heure, ce qui serait d’ailleurs facile, vu ma faiblesse et votre force, je vous affirme que vous subirez mes condi- 1 tions, comme vous dites... Mais pour cela il faut d’abord que vous sachiez ce que je prétends faire...

— • Parlez, dit Bam, qui se demandait si véritablement il ne devait pas écraser cette vipère.

— Je sais qui vous êtes, reprit froidement Mary. Or, j’ai déposé entre les mains d’un avocat une plainte, sous enveloppe cachetée, qui révèle tout ce que j’ai appris sur votre compte... Je voulais obtenir d’autres détails... je n’ai pas réussi, mais ce que je sais suffit largement pour motiver une instance en divorce... en supposant même que votre usurpation de nom ne soit pas un argument décisif... Demain à

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midi, cet avocat a ordre d’ouvrir le pli ; si vous me tuez, et, si habilement que vous dissimuliez le crime, soyez certain que la lecture de ce dossier suffira pour édifier la police sur le motif de ma disparition... et je suppose que vous ne tenez pas essentiellement à attirer l’attention de la justice sur vos affaires intimes, présentes ou passées... Vous voyez qu’il vaut mieux nous entendre.

Bam réfléchissait.

— Continuez, fit-il.

— Je vous ai dit que je visais plus haut et plus loin, reprit Mary en baissant la voix. Or, je vous ai dit aussi que je haïssais un homme, que je voulais lui faire expier toutes les tortures qu’il m’a infligées... que c’était là le but de#- toute ma .vie, mon seul rêve, ma seule espérance. Eh bien ! livrez-moi le secret de mon père, et, loin de vous trahir, je deviens votre esclave, votre chien. Je veux savoir ce que cet homme a fait, non pour le perdre publiquement, mais pour lui rendre, une à une, minute par minute, les insultes qu’ils m’a prodiguées, pour lui infliger à mon tour cette persécution lente qui a tué tout ce qu’il y avait d’humain dans mon cerveau et t dans mon coeur. Dites-moi quel ^st le crime qu’il a commis, dites-moi toutes ses infamies, et pour prix de cette révélation je vous jure, — et je tiendrai ma parole, — je vous jure de vous conserver cette for- # func pour laquelle vous vous êtes vendu.

— Et si je refuse ? interrompit Bam.

‘ — Je vous perds, et qui sait si, en vous démasquant, je ne l'atteindrai pas lui-même ?...

— Si vous ruinez votre père, vous vous ruinez vous-même!...

— Eh! cpie m’importe. Vous croyez.que j’ai peur de la misère ? Pas de pain, pas de feu, la faim et le froid, pourvu que je me venge!... Ah! vous ne sa-

vez pas ce que j’ai amassé de colère, ce que j’ai compté d’angoisses, de douleurs. Cet homme a tué ma mère! Si je suis infirme, c’est parce qu’un jour, dans un mouvement de violence, il m’a arrachée des bras de ma nourrice et m’a jetée à terre. C’est à lui que je dois ma difformité physique et morale. Donc, choisissez : ou vous tomberez tous les deux, ou vous me le livrerez... Maintenant, vous me connaissez... répondez.

— Madame Barnett, dit alors Bam, soyez ici dans votre chambre demain «à midi. Ne commettez aucune imprudence. Retirez de chez votre avocat ces révéIations*absurdes et inutiles, et nous causerons...

Le visage de Mary s’éclaira d’une lueur sauvage.

— Et vous me livrerez le secret ?

— Nous causerons, répéta Bam.

DU PARTI qu’on PEUT TIRER d’üN SIMPLE CERTIFICAT.

Après la scène que nous venons de rapporter, et dans laquelle Bam s’était tout à coup trouvé en face d’une volonté dont il ne pouvait méconnaître la ténacité, le faux Hugh Barnett avait longuement réfléchi. Mary avait dit vrai : maintenant qü’elle avait découvert la véritable personnalité de son mari, elle pouvait, par une demande en divorce, fondée sur des motifs réels, provoquer un scandale dont Bam se trouverait impuissant à combattre l’effet. C’était sa perte : quelle ressource lui resterait-il ? Perdre Macy avec lui, c’était se retirer pour l’avenir tout moyen de sortir de l’abîme où il se trouverait de nouveau plongé. Puis, les notes de Tillinghast étant anéanties, quel moyen aurait-il de prouver la culpabilité de Macy ? A l’heure présente, ses propres armes se retournaient contre lui. Il fallait donc à tout prix conjurer le péril.

Et ici Bam se demandait s’il n’était pas préfé»

rable pour lui de souscrire aux conditions posées par sa femme.

Lui dénoncer le passé de Macy, en l’enchaînant à sa propre fortune, c’était risquer gros jeu. Car, après tout, quelle garantie lui donnerait-elle pour son propre compte ? Dès qu’elle aurait assouvi la haine qu’elle portait à son père, ne songerait-elle pas immédiatement à rompre la chaîne qui la liait à son mari ? En tout cas, quel moyen Bam avait-il de la contraindre au silence ? Aucun. Chose bizarre, cet homme, - qui n’avait reculé devant aucun crime pour s’assurer l’impunité, pour acquérir une position qui satisfît à la fois son ambition et son orgueil, qui avait donné les preuves les plus incontestables de son cynisme et de son infamie, cet homme se sentait petit devant cette explosion imprévue de sentiments nouveaux pour lui dans leur expression brutale. Bam n’avait plus la force nécessaire pour raisonner. Un instant, il pensa à tuer. Mais, s’il avait pu accomplir impunément un meurtre à Baltimore, où il était inconnu, où nul ne soupçonnait sa présence, alors qu’Efïîe se cachait elle-même à tous les yeux, en sérait-il de même à New-York, dans une famille sur laquelle tous les yeux étaient fixés ? Il songea même au poison. Mais ce moyen lent répugnait à sa nature violente. Et puis, combien faudrait-il de temps pour en finir ? Mary n’aurait-elle pas le loisir de mettre à exécution son plan de délation?

Pesant ainsi le pour et le contre, froidement, comme s’il se fût agit de la chose du monde la plus naturelle, Bam se décida enfin à faire connaître à Macy cette péripétie nouvelle...

Et dèsja première heure nous le trouvons dans le bureau du banquier. .

Celui-ci l’écoula avec soin, et ne parut nullement

surpris des sentiments que sa fille témoignait à son égard.

— Ainsi, dit-il après un silence, les obstacles renaissent et se multiplient incessamment devant nous. Nous allons réfléchir. Ne nous troublons pas. Un homme dans ma position trouve toujours le moyen de réduire au silence ces criailleries, plus bruyantes que dangereuses.

Le sang-froid de Macy était des plus rassurants : dans chacune de ses paroles on devinait le calme du joueur habitué à regarder le tapis vert comme un champ de bataille, et décidé à déjouer par tous le» moyens en son pouvoir les manœuvres de son adversaire.

— N’oublions pas, continua-t-il, vos trois amis — (et il insistait ironiquement sur le. mot) — Trip, Mop et Doggy... Ils savent, donc ils sont à redouter... Il en est encore un autre dont je me défie d’autant plus qu’il se montre plus soumis et plus plat : je veux parler de Warton. En un mot, si je sais bien compter, ce sont là cinq personnages dont il est urgent de nous débarrasser.

Bam le regardait et ne pouvait se défendre d’un sentiment d’admiration pour cette netteté de logique, pour cette entente de la situation, qui laissaient deviner une énergie prête à demander au crime un succès qu’on lui contestait.

— Vos amis de l’Old-Flag, reprit Macy, ont leur avenir assuré ; car, sans plus tarder, nous allons enfin terminer l’opération des puits de pétrole, et, à ce propos, vous comprenez que la position colossale qui nous sera faite par cette spéculation nous oblige d’autant plus, à ne point risquer de la voir renversée par ces fous et ces bavards... donc Trip, Mop et Doggy vous regardent.

— C’est mon affaire, on effet, dit Bam en souriant.

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— Quant à Warton, continua Macy, j’ai pour cet excellent ami un plan des plus ingénieux... dont le principal personnage est ce Longsword dont je vous ai parlé... Tl y a là un besoin de vengeance qu’il est facile d’exploiter... et Warton expiera, comme le veut la justice, et ses peccadilles passées, et le meurtre intentionnel de sa femme Antonia... Quant à mistress Barnett; veuillez, je vous prie, l’inviter à passer dans mon cabinet. Pendant que je causerai avec elle fort amicalement, je l’espèrej — veuillez vous rendre chez le docteur Billingston, de Bowcry, do ma part; invitez-le à se rendre immédiatement ici. Vous vous tiendrez avec lui, dans la pièce qui est là, à côté. Il ne s’agit point de nous écouter, vous le supposez du reste, car il serait vraiment fâcheux de mettre encore ce docteur dans nos confidences et de nous contraindre par -cela môme à le compter au nombre de ceux qui nous gênent; seulement, dès que j’aurai besoin de vous, je vous ferai prévenir. C’est bien entendu, n’est-cc pas?

Bam se leva. En vérité, il se sentait en face d’un maître. Ce Macy éfait un homme rare ; et il serait impossible de rendre la désinvolture avec laquelle, tout en feuilletant sa correspondance et ses comptes, il organisait la défense et prenait ses dispositions.

— Eh bien, fit-il encore, en regardant son gendre en face , commencez-vous à vous rassurer ? Vous m’avez presque effrayé tout à l’heure... et, si je ne vous connaissais pas aussi bien, je me demanderais si réellement vous n’êtes pas un trembleur.

Il s’était redressé, et son visage s’était ■ revêtu d’une expression d’orgueilleuse colère.

— Hésiter! reculer! avoir peur décos pygmées qui s’attaquent à moi! Non, par le diable! vous ne me connaissez guère vous-même. . . Par tous moyens, par toutes voies, je suis arrivé là où je suis... Mon

nom est cité au rang des plus redoutés... Je tiens dans ma main le orédit et la fortune de toute une population de spéculateurs qu’un signe de moi peut, à mon gré, ruiner ou enrichir... Vous dirai-je tout?... Oui, car avec vous, je veux être franc... Vous seul êtes digne de me comprendre... Hier, un groupe d’électeurs est venu me proposer la candidature au poste de gouverneur de l’Etat de New- York. . .

Son front rayonnait d’audace.

— Moi, gouverneur! marchant de pair avec les plus grands, ayant le droit de grâce ! Moi, Adams Macy, acclamé par des milliers d’hommes heureux et fiers de mon triomphe, qui sera leur œuvre ! Et je m’arrêterais devant quelques menaces enfantines ! Folio ! Je suis moi-même, marchant dans ma voie droite, écrasant qui me résiste! Soyez tranquille et fiez-vous à moi. Mais ne perdons pas une minute : le temps est plus que de l’argent, c’est une arme qu’il ne faut jamais laisser sans emploi. Allez, allez.

*Macy congédia Barnett. A peine celui-ci eut-il franchi la porte que le banquier se renversa en arrière, en éclatant de rire.

— Imbécile! murmura-t-iï, qui, en tout cela, ne comprend pas qu’après avoir écarté les autres j’aurai encore un ennemi et un complice à réduire au silence, ennemi et complice que tu connais bien, John Hardwin !

Quelques instants après, Mary entrait dans le cabinet de son père.

— Vous m’avez fait demander ? dit-elle de sa voix sèche et cassante.

Macy la regarda : il y eut entre ces deux êtres l’échange d’un seul coup d’œil, mais sa significa-

tion était terrible. La difforme releva la tête d’un air dë défi.

— Votre mari sort de mon bureau, dit Macy.

— Ah ! fit Mary, sans qu’un pli de son visage trahît sa surprise.

— Vous l’ignoriez? Cela m’étonne... car, ma chère enfant, si je ne vous ai point, à ce que vous assurez, témoigné toute l’affection que vous méritez, du moins j’ai toujours rendu pleine justice à votre intelligence.

— Ce qui signifie ?. . . interrompit la jeune femme avec une inexprimable hauteur.

— Ce qui signifie tout simplement que je m’étonne de votre imprudence.

— Mon imprudence !

— Comment ! vous allez vous adresser à cet honnête M. Barnett, qui est mon gendre, c’est-à-dire mon obligé à double titre, puisque non-seulement je lui ai. donné une compagne telle que vous, mais encore une position qui réalise tous ses rêves d’ambition...

Le sourire de Macy était effrayant d’ironie. »

— Et voici, continua-t-il, que vous venez proposer à M. Barnett de vous donner le moyen de me perdre... à supposer que ce moyen existe. C’est, je le répète, une grave imprudence, et vous l’avez bien mal apprécié.

— Le misérable ! murmura Mary.

— Et pourquoi cette épithète, je vous prie? Ce qui se passe ri’a rien que de très-naturel et de parfaitement logique. M. Hugh Barnett est reconnaissant, ce dont vous ne vous doutiez pas, et il me témoigne sa gratitude en venant me révéler, sans perdre une minute, les projets nés dans votre cerveau. Je l’en remercie : il m’a fait comprendre que l’heure était venue de me défendre contre vous.

Mary considérait son père avec une vague terreur.

— Et qu’avez-vous imaginé pour votre défense... comme vous dites?

— Rien que de fort simple, ma chère enfant, reprit Macy d’une voix métallique ; j’ai déjà rencontré sur mon chemin des êtres qui prétendaient s’attaquer à moi... savez-vous comment je les ai qualifiés?

Il s’arrêta un moment, comme s’il eût attendu une réponse. Mary gardait le silence, -les yeux rivés sur les siens.

— Vous ne répondez pas ?... Eh bien ! de ceux-là, j’ai dit qu’ils étaient fous...

— Que m’importe !

— Il vous importe si bien, ma chère fille, que pour vous je ferai mieux que de manifester mon opinion personnelle... Que je vous sache folle, ceci n’a pas d’importance ; mais que cette folie soit constatée, régulièrement affirmée, et je vous assure que cela vous touchera plus que vous ne le supposez...

Mary se dressait sur ses jambes torses, les yeux agrandis par la terreur.

— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-elle, et quelle infamie méditez-vous donc ?

Macy sonna.

— Allez dire au docteur Dillingston que j’ai besoin de son ministère !...

Mary était atterrée. Ces natures éminemment nerveuses ont des abattements rapides. Et, tandis que Macy, impassible, s’était de nouveau penché sur son bureau, comme s’il ne se préoccupait plus de ce qui se passait autour de lui, la femme de -Barnett, frissonnante, fiévreuse d’anxiété, tenait ses regards fixés sur la porte, craignant je ne sais quelle apparition terrible...

Elle s’ouvrit enfin, cette porte qui lui paraissait si

redoutable : mais, n’eût été la sinistre figure de Bam, pâle et ricanante, rien n’eût paru moins propre à exciter la crainte que la personne de l’hénorable docteur Billingston.

Son visage, rasé de frais, était encadré de favoris longs, d’un blanc de neige, et autour de son crâne poli des touffes également blanches et soyeuses jouaient en boucles d’enfant. Les joues semblaient duvetées comme celles d’une jeune fille ; le front était pur; les yeux, grands et bleus, avaient une aimable expression de bonhomie. Quant au costume, c’était le vêtement noir, faisant ressortir la finesse d’un linge éclatant, rehaussée de petits boutons de diamants. Tout ce personnage respirait l’honnêteté, la complaisance, sans qu’on remarquât cependant cette teinte d’obséquiosité parfois si déplaisante. Homme charmant dans toute la force de l’expression, et qui, s’avançant vers Macy avec la liberté d’allures d’un savant qui se considère comme l’égal des plus riches, vint Serrer avec effusion les mains du banquier.

Macy jeta à l’honnête docteur un regard qui, dans son mutisme, parut produire sur lui un effet instantané. Tout homme a deux visages : celui de tous tes jours , èi nous pouvons employer cette expression, visage à la physionomie banale, indifféremment joyeuse ou triste, ou sans caractère précis, — et puis celui qui s’approprie à la circonstance du moment, dont le moindre trait a un sens, dont toutes les ligpes ont une signification. Or, si Billingston avait, lui, sa figure de tous les jours, un seul coup d’œil lui avait suffi pour comprendre qu’il s’agissait de tout autre chose que d’une consultation ordinaire ; si nous osions aller plus loin, nous affirmerions que dans le regard que lui jeta Macy le très-respecté

docteur Billingston vit encore autre chose, qui aurait pu se formuler ainsi :

— Vous savez que vous me devez obéissance... attention !

Le cadre de ce récit nous force à laisser de côté certains épisodes, qui retarderaient le dénouement de cette histoire ; mais, un jour, nous raconterons comment le praticien bonhomme était au pouvoir du banquier Macy.

— Docteur, dit alors Macy, nous savons que vous êtes une des lumières de la science ; aussi est-ce à vous seul que j’ai voulu m’adresser pour avoir le mot d’un problème qui m’intéresse de la façon la plus intime.

Le banquier se leva et fît un pas vers sa fille, qui, immobile, appuyée au mur sombre sur lequel se détachait son visage blanc comme un linceul, subissait les affres d’une angoisse dont elle n’était plus maîtresse.

— Docteur, reprit Macy de sa voix calme et nette, mistress Barnett, ma fille, est folle... et je vous invite à constater son état. . .

Il y eut deux cris : l’un, horrible, perçant, aigu... celui de Mary, qui n’avait rien deviné et que frappaient ces quelques mots comme l’eùt fait le tranchant d’une hache... l’autre, de surprise admirative. Bam n’avait pas songé à cela ; c’était un coup de maître...

Nous avons déjà, dans le cours de ce récit, flagellé comme ils le méritent les odieux compromis de la conscience publique et du crime ; ici encore, il nous faut insister... la scène qui va suivre, si effrayante, si invraisemblable qu’elle paraisse, est vraie, absolument vraie... Ceci peut arriver, ceci arrive en Amérique...

Mary s’était dressée, cemme si ün courant élec-

trique eût tout à coup parcouru son être tout entier... et un phénomène étrange se produisit.

La boiteuse marcha droit... elle ne s’appuyait plus sur sa béquille... la surexcitation qui s’était emparée d’elle avait donné à ses muscles la rigidité de l’acier... et, s’élançant vers Macy, son père, elle le frappa au visage en s’écriant :

— Lâche et misérable! vous êtes un bandit!

Macy lui saisit le bras et la repoussa si violemment qu’elle chancela et que sa tête alla porter sur l’angle de là cheminée.

— Vous avez vu, docteur, dit-il froidement. Faites I

Sans une observation, obéissant à un ordre qui n’admettait point de réplique, le docteur Billingston s’assit devant le bureau de Macy, prit une plume dont il essaya le bec sur son ongle, la trempa dans l’encrier, la secoua pour faire tomber le trop-plein, puis écrivit.

— Le nom de cette dame ? dit-il de sa voix la plus douce.

— Mary-Lucy Macy, dit le père, née à New- York, mariée à Hugh Barnett...

— Fort bien... Depuis quand se sont manifestés les symptômes de folie ?

— Depuis un mois. . . •

— Quelle forme affecte-t-elle ?

— La violence... sans motif... des menaces... puis des hallucinations... des accusations sans fondement, formulées tant contre son mari que contre son père... enfin, des mouvements de fureur, pareils à celui dont vous avez été témoin.

— « Ce qui constitue au plus haut point, continua le docteur, lisant à haute voix ce qu’il écrivait, la manie, compliquée d’idées incohérentes, d’agitation, de mouvements désordonnés, avec danger sans

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cesse grandissant de fureurs, nuisibles tant à la malade qu’aux personnes qui l’entourent... »

— Caractère particulier, interrompit Macy, haine de la famille, idée fixe...

— Parfait! parfait! faisait Billingston. Nous disons donc : affection cérébrale des mieux caractérisées.

Puis, se tournant vers Macy :

— Et que prétendez-vous faire de la malgide ? demanda-t-il.

— La placer dans une maison sûre, où tous les soins nécessaires lui soient prodigués.

— Excellente mesure !

Et Billingston termina ainsi son certificat :

— « En raison desquels désordres, je soussigné, docteur en médecine, déclare indispensable le transport de ladite mistress Barnett, née Macy, dans l’établissement du docteur Cowley, et ce nonobstant toute résistance de sa part, invitant et requérant les autorités à prêter main-forte pour l’exécution de cette mesure, qui intéresse à la fois l’intérêt particulier de la malade et la sécurité générale. »

Puis, après avoir tracé au-dessus du papier de petits cercles préparatoires, comme s’il eût pris son élan, Billingston signa de son plus compliqué paraphe ce certificat dont la puissance était assez grande pour fermer à jamais sur Mary' Barnett les portes do l’hôpital des fous.

Macy prit le papier et le relut avec soin.

— Merci! fit-il, envoyez votre note à la banque.

Billingston s’inclina, reprit toute son* allure bonhomme; puis, aussi calme que s’il venait de faire une bonne action, le docteur disparut.

Alors se passa une scène que la plume se refuse à décrire.

Pendant qu’avait duré cette sinistre comédie,

Mary, accroupie dans le coin de cheminée, étourdie par la violence du coup, les mains à ses tempes ensanglantées, n’avait paru rien entendre, rien comprendre... mais, au moment où la porte se referma, son corps galvanisé frémit tout entier; elle s’efforça de se lever, mais dans sa chute sa béquille lui avait échappé ! En vain, de ses ongles, elle tentait de s’accrocher au mur... le point d’appui lui manquait.

— Au secours ! au secours ! haletait la malheureuse. Folle! non ! je ne suis pas folle! Je sais, je comprends, je veux parler. Oh ! je me vengerai... A mpi ! à l’aide !

— Vous m’avez compris ? dit Macy à Barnett. Qu’elle parle maintenant... les douches du docteur Cowley lui répondront... •

Il sonna.

— Faites atteler, ordonna-t-il. Puis deux domestiques, — les plus vigoureux, — iront avec M. Barnett conduire ma pauvre fille à la maison de santé!

Elle se traînait... elle rampait... ses cheveux s’étaient dénoués, et, maculés de sang, retombaient sur son visage et l’aveuglaient.

Les domestiques entrèrent.

— Faites, dit Barnett.

Et il s’avança lui-même pour prendre Mary dans ses bras. Alors elle se débattit, hurlant, menaçant, proférant des imprécations... Son gosier, serré, ne laissait plus passer que des sons inarticulés. Bam l’avait saisie; de ses ongles, elle lui labourait la figure, et lui, pour la réduire à l’impuissance, la serrait à l'étouffer... Elle râlait, mais ce râle était encore une menace.

La voiture attendait dans la cour de l’hôtel. Bam l’y jeta sur la banquette du fond et se tint à côté

d’elle. Sur le devant, les deux domestiques prêts à intervenir.

Le cocher fouetta les chevaux. A peine eurent-ils franchi la porte extérieure, que, par un soubresaut convulsif, Mary échappa à l’étreinte de Bam, et de son poing crispé, brisant la glace, recommença à crier :

— Au secours ! Je ne suis pas folle !... c’est une infamie !

Un policeman, entendant ces clameurs désespérées, mit la main à la bride des chevaux, qui s’arrêtèrent; puis, ayant reconnu la voiture de Macy, un autre s’approcha de la portière, dans une attitude polie.

" Bam tira de sa poche le certificat du docteur Billingston et le mit sous les yeux de l’agent de l’autorité. Celui-ci le parcourut.

— Sauvez-moi! criait toujours Mary. C’est un assassinat ! Je ne suis pas folle !

Le policeman, calme, replia le certificat et le rendit à Barnett (1) :

— Pour vous éviter tout embarras, ‘dit-il, je vais, si vous le voulez bien, prendre place à côté du cocher.

Mary poussa un cri désespéré, et retomba sur les coussins de la voiture.

Et, sous la garde protectrice du policeman, la voiture, lancée au galop, roula rapidement vers la maison du docteur Cowley, sise au coin de la Quatre-vingt-seizième rue, à Yorksville.

(1) Telle est, aux Etats-Unis, la législation sur les aliénés, qu’il suffit de se procurer un certificat de médecin pour obtenir la séquestration de l’individu dont on veut se défaire par cupidité ou par vengeance ; seuls, les établissements publics offrent des garanties sérieuses, et il n’est point à craindre qu’une personne saine d’esprit y soit détenue. Quant aux établissements privés, il n’en est point qui ne renferme quelque victime de cet effroyable arbitraire.

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