PROBLÈME
Tandis que Macy et Bam prenaient contre la mauvaise fortune les précautions radicales que nous avons indiquées, un personnage dont ils soupçonnaient à peine l’existence, ou plutôt qu’ils ne connaissaient, comme toute l’Amérique, que de nom, Dan Yoke, s’occupait de leur préparer un avenir digne d’eux...
Nous le retrouvons à quelques pas de là, promenant à travers New-York sa solitude et ses réflexions.
Plusieurs fois déjà, Dan Yoke s’était proposé la solution de problèmes dont il était arrivé, par sa puissance d’intuition et par la concentration de ses facultés, à dégager' l’inconnue. Mais jamais, peutêtre, il ne s’était trouvé en face de complications plus difficiles. Car, cette fois, il no s’agissait pas seulement de découvrir la vérité au sujet d’un crime ou d’un accident inexplicables. Il fallait non-seule-
ment rétablir dans leur rigidité les fils enchevêtrés d’un écheveau passablement embrouillé, mais encore lutter contre des hommes puissants par leur richesse, par leur situation, et surtout par cette sorte de respect superstitieux dont ils étaient environnés.
Tout en réglant de la façon que nous avons dite ses affaires de famille, Macy ne perdait pas une seule occasion d’élargir le cercle de ses opérations : la sûreté (Je son coup d’œil, la promptitude de ses décisions, étaient récompensées par des succès incessants, si bien qu’il pouvait décidément se croire à juste titre le roi du marché américain. Bien que nul ne se fût mépris sur la signification du vote qu’il avait obtenu de la Législature, cependant il ne fût venu à l’esprit de personne de discuter cette manœuvre, considérée comme absolument légitime en raison de cet axiome : qu’on n’achète de consciences que celles qui sont à vendre. Telles étaient donc les armes que Macy et sa bande opposaient à Dan Yoke, et force lui était bien d’avouer qu’elles étaient puissantes-au delà de toute expression. D’autre part, Barnett, son gendre, bénéficiait de la situation de son beau-père, et, pour jeter l’un à bas, il fallait de toute nécessité renverser l’autre.*
— D’autre part, se demandait Dan Yoke, qu’ai-je moi-même entre les mains ?
Ici, il est nécessaire de résumer le récit que Netty Davis et, après elle, Michaël et Jemmy lui avaient fait connaître.
On n’a pas oublié qu’avant de partir pour la terre de l’or Mark Hardwin, en prévision de périls et de fatigues, auxquels il ne pouvait associer sa femme et ses enfants, avait envoyé à New-York sa femme et sa fille, tandis qu’il confiait ses deux fils au pasteur Birmann, à Antioch.
Mistress ifardwin, munie d’une somme d’argent suffisante pour pouvoir attendre les résultats de la tentative hardie des deux frères, était venue se fixer provisoirement dans la cité Impérialo. Là elle s’était installée dans un boarding-house . recevant les lettres de son mari, qui lui parvenaient réguliè- , rement. Mais bientôt ces envois cessèrent brusquement, et le fait était d’autant plus étrange, que la dernière lettre, datée du fort Casdwick, parlait de la réalisation presque certaine des rêves de fortune caressés depuis si longtemps par les deux frères.
« Encore un peu de patience, avait écrit Mark, et j’irai te rejoindre avec nos deux fils. Je te connais pour femme d’énergie et de courage, aussi je suis certain que, môme en cas de retard, tu ne t’inquiéteras ni ne t’effraieras. Les communications entre l’Est et les montagnes Rocheuses sont difficiles : ne t’étonne donc pas si d’ici à quelque temps tu ne recevais pas de nouvelles. »
Madame Ilardwin avait patienté ; deux mois, trois mois s’écoulèrent ainsi. Malgré les recommandations de Mark, elle ne pouvait se défendre d’une certaine inquiétude. De-plus, ses ressources commençaient à s’épuiser, et elle s’étonnait, à bon droit, que son mari, dont le dévouement ne s’était pas démenti un seul instant, et qui avait toujours fait passer avant tout autre intérêt celui de sa femme et de ses enfants, négligeât ainsi de pourvoir à leurs besoins. Elle attendit encore cependant, vivant d’emprunts, puis travaillant à l’aiguille, et s’efforçant d’épargner à sa fille les souffrances d’une misère dont les effets commençaient à se faire vivement sentir.
Elle avait écrit au pasteur Birmann ; celui-ci lui avait répondu que, depuis le départ des deuxrfrères, aucun renseignement positif ne lui était parvenu, et il l’exhortait, lui aussi, à la patience et à la rési-
gnation. Puis elle cessa de recevoir à ses lettres de nouvelles réponses. Elle était là, dans cette grande ville de New-York, seule avec sa fille, ignorant le sort de tous ceux qu’elle aimait.
Un jour, la pauvre femme prit une résolution héroïque : elle ne pouvait rester plus longtemps dans cette incertitude. Elle résolut de se rendre dans l’Ouest et de chercher elle-même son mari et ses enfants. Mais il lui était impossible de se charger de sa fille. Elle la confia à madame Symmons et partit. . .
Ce fut un long et triste voyage. Elle n’avait pas d’argent. Mais elle était encore robuste, et l’espérance, — une espérance bien vague, hélas ! — la soutenait et la rendait insensible à la fatigue. Parfois, elle se joignait à une troupe d’émigrants, et, du moins, elle échappait pendant quelque temps aux angoisses de la terreur qui si souvent s’emparait d’elle dans ces solitudes... Elle avait choisi pour but le fort Gasdwick, puisque c’était le dernier point où Mark et Michaël avaient laissé trace de leur existence. Mais deux années s’étaient passées depuis le départ des deux frères pour les montagnes Rocheuses... Aucun de ceux qui s’y trouvaient actuellement n’avait souvenir de cette aventure.
Sans se décourager, elle s’engagea dans les montagnes Rocheuses. La ville de Black Hawk avait pris déjà un certain développement... Là elle interrogea, elle questionna les émigrants... et enfin il lui fut donné de retrouver la trace perdue.. . mais quelle horrible révélation !...
Le drame du mont Diable était resté légendaire en quelque sorte : et ses péripéties avaient revêtu les couleurs sinistres d’une horrible tragédie. Coup sur coup elle apprit l’assassinat de Mark et l’exécution de Michaël. Pour tous, les faits étaient incontestables...
Michaël avait assassiné son frère, et il avait payé son crime de la vie. Le juge Lynch ne peut se tromper : Michaël avait été justement condamné. Mais le cœur d’une femme qui a longuement vécu aux côtés d’un honnête homme ne se laisse pas si facilement persuader..: Elle chercha encore; elle retrouva quelques-uns des témoins qui avaient assisté sinon pris part, à cette effroyable exécution...
Et enfin, elle entendit le nom des deux hommes dont l’affirmation avait motivé, justifié, aux yeux d’êtres brutaux, ce criminel assassinat d’un innocent. Ces deux noms, elle ne les oublia pas: c’étaient Samuel Tillinghast et Adams Macy. Mais qu’étaientils devenus ? Nul ne pouvait le dire. On supposait qu’ils étaient partis pour New-York. En vain, la pauvre femme recueillait les détails du prétendu meurtre : rien ne pouvait la convaincre.
Non, il n’était pas vrai que Michaël eût tué son frère ; l’hypothèse môme d’une querelle était inacceptable. Depuis si- longtemps, ils travaillaient ensemble, échangeant tous les jours des preuves nouvelles d’affection dévouée. Donc, ces deux témoins, Macy et Tillinghast, avaient menti, et, s’ils avaient menti, c’est qu’ils obéissaient à quelque infâme calcul. Plus mistress Hardwin creusait ce redoutable problème, plus elle se persuadait que les deux frères avaient été victimes d’une odieuse machination.
Quand elle eut compris qu’il lui serait impossible de déchirer complètement le voile qui recouvrait ce terrible mystère, la veuve, désespérée, se dit qu’avant tout il lui restait un double devoir à accomplir: retrouver maintenant le pasteur Birmann et ses deux enfants, Michaël et Jemmy, puis poursuivre par tous les moyens la réhabilitation de Mark et de Michaël Hardwin.
Quant à John, il avait disparu, et aucun indice ne pouvait la mettre sur sa trace. Elle se rendit à Antioeh, épuisée, découragée.
Là, un nouveau coup devait la frapper. La fatalité s’acharnait après elle. Le pasteur 13irmann avait quitté la ville depuis six mois, emmenant les deux enfants. Nul ne savait ce qu’il était devenu. On croyait cependant qu’il s’était enfoncé dans la Californie, vers San-Francisco ou les environs.
— Allons ! se dit encore la pauvre femme, qui se sentait devenir folle.
Vains efforts ! Elle parcourut, toujours à pied, ce vaste pays qui tressaillait alors sous cette enivrante maladie qui s’est appelée la fièvre d’or. On se souciait bien d’une femme qui Cherchait ses enfants! A ses questions, on ne répondait qu’en la repoussant. N’était-ce pas une mendiante qui venait réclamer sa part des fortunes rêvées ? Elle dut renoncer à découvrir le pasteur , quelqu’un lui dit même qu’il était- mort, et qu’on .avait vu les deux enfants partir seuls, tout en pleurs, chassés comme des parias, comme des bouches inutiles, étant trop faibles pour se livrer aux durs travaux des mines...
Elle n’avait plus de force, et, plus d’une fois, elle, se coucha sur la route pour mourir. Mais tout à coup la douce figure de sa fille apparaissait devant elle, et elle se disait que, de tous ceux qu’elle avait aimés, Netty seule lui restait. Alors dans son cœur de mère elle puisa les derniers restes de vitalité qui pouvaient encore la soutenir, et, tournant le dos à cette terre maudite qui avait englouti les êtres qu’elle avait perdus, elle revint vers l’Est.
Comment put-elle accomplir ce nouveau voyage ? c’est ce qu’elle n’aurait pu dire elle-même. Elle se traîna, elle rampa en quelque sorte, fiévreuse, anéantie par la souffrance et la douleur; elle nevou-
lait pas mourir ! Et ainsi, pâle comme un spectre, elle atteignit de nouveau New-York. Elle n’osait pas franchir le dernier pas... Allait-elle retrouver sa fille, ou bien quelque horrible malheur l’attendaitil encore ! Un soir, elle frappa à la porte de madame Symmons, doucement, oh ! si doucement qu’elle semblait craindre qu’on ne l’entendît.
La porte s’ouvrit cependant... Un double cri s’échappa. . . Netty s’était jetée dans les bras de sa mère, qui chancela et tomba de toute sa hauteur sur le sol.
Quand elle revint à elle, elle prit sans rien dire la petite par la main et sortit dans la rue. C’était pendant l’absence de madame Symmons, qui, certes, se fût opposée à son départ. Mais la malheureuse, dont Isl raison s’était égarée, n’avait plus qu’une pensée : marcher, marcher encore, marcher toujours... et, entraînant Netty, qui pleurait et se serrait contre elle avec terreur, elle s’élança à travers les rues de New-York... C’était par une nuit d’hiver, froide et sombre ; elle ne sentait ni le froid ni la faim... ses pieds gonflés s’ensanglantaient à chaque pas. La petite criait et demandait à manger.
• Enfin, au coin d’une rue, la veuve de l’assassiné tourna sur elle-même et s’affaissa, serrant convulsivement contre son sein l’enfant à demi morte de froid et de besoin. Et les enfants qui passaient regardaient curieusement ce groupe de misère. Netty n’avait pas oublié cette scène terrible, et longtemps après, elle l’avait copiée à travers l’ombre de ses souvenirs.
La mère s’etait réveillée dans un lit d’hôpital, à VAlm-House... L’enfant était toujours auprès d’elle... regardant avec terreur la pauvre femme que la fièvre torturait... et ne devinant pas' encore que. la mort venait...
Tout à coup, la veuvo d’Hardwin s’était à demi dressée; puis, passant ses doigts amaigris sur ses tempes :
— Netty, avait-elle dit avec un accent qui n’avait plus rien d’humain, écoute-moi... Ton père a été «assassiné... Je vais te dire les noms de ses assassins... ne les oublie jamais... ils étaient deux... Adams Macy et Samuel Tillinghast. . .
Et elle avait fait épeler ces noms à l’enfant, qui les répétait machinalement, sans comprendre ce que voulait dire ce mot : Assassins.
Puis la malheureuse était tombée en arrière... elle était morte...
On avait jeté l’enfant hors de l’Alm-House, qui n’était pas un hospice d’orphelins. La petite avait vu des hommes mettre dans un trou du Potters- Field une bière qu’on avait ensuite recouverte de terre... et elle s’était enfuie en criant...
C’est alors que madame Symmons l’avait recueillie. Plus tard Netty avait compris ce que signifiaient les paroles de sa mère ; mais que faire contre Macy et Tillinghast? Elle avait changé de nom, afin que du moins elle pût vivre dans la môme ville sans leur porter ombrage, et, quand le hasard l’avait placée en face de ces hommes , comme naguère à l’Académie, elle avait cherché à retrouver sur leur visage le stigmate d’infamie que leur avait imprimé le dernier mot de la mourante.
Elle ne savait rien ; mais voici que Michaël et Jemmy avaient parlé.
Que leur avait donc révélé le pasteur Birmann ?
Le pasteur Birmann avait entendu parler, l’un des premiers, de l’assassinat du mont Diable , et le nom de Michaël Hardwin avait été voué au mépris et à l’exécration de la ville où on l’avait connu riche et heureux. L’espèce humaine est ainsi faite qu’elle
accueille d’autant plus facilèment les accusations formulées contre ceux qui, jusque-là, ont été jugés incapables de commettre une mauvaise action. Il y a longtemps que pour la première fois on s’est ennuyé d’entendre appeler Aristide « le Juste » ; ainsi de Michaël. On l’avait vu bon travailleur, dévoué à sa femme et à son enfant... et il ne vint à la pensée de personne que le crime qui lui était attribué fût invraisemblable. On le taxa d’hypocrisie, et ce fut tout... ou plutôt on alla plus loin.
Cette réprobation qui s’attachait au meurtrier, on la fit retomber sur les enfants qui portaient le même nom, quoiqu’ils fussent ceux de la victime ; mais, autre caractère particulier de notre bienveillance, le nom d’Hardwin était devenu synonyme d’assassin, et on oubliait absolument que l’homme assassiné fût aussi bien un ITardwin que le prétendu coupable. Donc les enfants Hardwin devaient partager la solidarité du crime commis En vain le pasteur protesta, défendit ses élèves ; il fît mieux encore, il osa proclamer hautement sa conviction. Lui aussi avait longuement vécu avec les deux frères, et, une fois le premier mouvement de stupeur passé, il déclara que Michaël, à son sens, était aussi innocent que Mark, et qu’il était impossible qu’une amitié de quarante ans se fût ainsi dénouée. Mais, en dépit de son autorité pastorale, malgré ses efforts, le séjour d’Antioch devint insupportable pour les pauvres enfants. On les montrait au doigt dans les rues, on les insultait ; c’était injustice et folie, mais les foules ne raisonnent pas. Le préjugé était ancré dans toutes les consciences ignorantes. Et peu à peu l’antipathie qu’inspiraient ces innocents devint telle que le pasteur comprit qu’il lui serait impossible do réagir utilement contre elle. C’est alors qu’il reçut les lettres de la veuve de Mark.
Les faits qui lui avaient été rapportés lui paraissaient si monstrueux, si incroyables, qu’il n’osa pas avouer à l’absente ce qu’il espérait encore n’être pas la vérité exacte. Il lui répondit par des banalités, lui prodiguant des paroles d’encouragement.
Puis, se décidant à tenter un suprême éffort, contraint d’ailleurs de quitter un pays où ses deux élèves ne rencontraient que des persécutions imméritées, il résolut de se rendre à Black- Hawk, et là, de procéder à une enquête minutieuse sur les faits qui avaient amené la mort des deux frères.
Mais au moment où il parvint au but de son voyage, se produisirent des circonstances qui, en l’éclairant subitement, amenèrent cependant un résultat contraire à celui qu’il cherchait... Victime de • son dévouement à ceux qui lui étaient confiés, le malheureux pasteur allait payer de sa vie l’affection qu’il leur portait...
Voici ce qui se passait à Black-Hawk.
Depuis la découverte de la Source d’or, la population avait plus que décuplé; toutes choses nécessaires à la vie avaient atteint des prix tellement exorbitants que l’or valait en quelque sorte moins que le cuivre. C’était par dizaines, par centaines de dollars qu’il fallait payer toute marchandise, si bien qy0 i^ misere s abattait sur cette population, composée de toute la lie de la populace, des déclassés et des bandits. Chaque jour, c’étaient des vols ou des meurtres. Les rixes étaient continuelles, et il était rare que le soleil se couchât sans avoir éclairé une scène de sauvagerie.
Le pasteur Birmann était à peine arrive à Black- Hawk, déjà il avait commencé des investigations encore infructueuses , lorsqu’un soir il entendit frapper violemment à sa porte. Des clameurs furieuses éclataient au dehors. Le pasteur effrayé, se
hâta d’ouvrir ; c’était un homme de courage, prêt à donner son concours à quiconque le réclamerait pour une cause juste. Un groupe d’hommes, dont plusieurs avaient les bras nus et couverts de sang, était arrêté devant sa maison.
— Que signifie ce bruit? demanda Birman», et que me voulez-vous ?
— Vous êtes pasteur? cria une voix enrouée.
— Oui.
— Nous avons besoin de vous !
— Je n’ai jamais refusé mon ministère à qui que ce soit. De quoi s’agit-il ?
— Venez ! le pasteur ! emmenez le pasteur ! crièrent cent fois.
Birmann fit un pas vers cette foule.
— Je vous le répète, dit-il, si je n’ai jamais cédé, à la violence, je suis cependant toujours prêt à remplir mon devoir. Il n’est pas besoin de crier ; dites ce que vous voulez de moi , et, si le motif pour lequel vous requérez mon ministère me paraît juste, je vous suivrai ; sinon, non.
Au même instant, de l’extrémité de la rue débouchait un autre groupe d’individus, poussant devant eux, à coups de bâton, à coups de pique, un malheureux qui, affolé, chancelant, le visage couvert de sang, courait , les bras en avant , fou de terreur et d’angoisse.
C’était une sorte de colosse, à la face sauvage ; ses vêtements en lambeaux laissaient apercevoir ses membres déchirés par la horde furieuse.
Sans demander aucune explication, le pasteur Birmann, fendant le groupe des hommes qui se trouvaient devant sa porte, bondit vers le misérable, lo saisit dans ses bras, puis, tournant la tête vers ceux qui le poursuivaient :
— Au nom du Dieu vivant , s’écria-t-il, je vous défends de toucher à cet homme.
Le blessé s’était accroché à son sauveur, et, frissonnant de terreur, il criait :
— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! ils veulent me tuer !
— A mort ! à mort ! Lynch ! hurlait la foule, qui cependant s’était arrêtée devant le prêtre, dont l’action hardie intimidait les plus exaspérés.
— Quel crime a commis cet homme ? demanda le ministre.
Alors ce furent de nouvelles clameurs, confuses et furieuses.
Enfin le calme se rétablit, et un homme dit :
— Il a assassiné un de ses camarades pour le voler.
— Non ! ce n’est pas vrai ! hurlait le misérable en se débattant.
— Laissez-moi seul auprès de cet homme, dit le prêtre avec un tel accent d’autorité que tous reculèrent instinctivement...
Puis il entraîna l’homme à l’écart.
— Comment te nommes- tu ? lui demanda-t-il.
— Peter Rawlings !
— Rawings ! cria le prêtre en frissonnant. N’est-ce pas toi qui présidais le tribunal de sang qui a condamné à mort Michaël Hardwin ?
Rawlings — c’était bien lui — le regarda hébété, comme saisi par une terreur nouvelle.
' — Ne dites pas cela !... ne parlez pas de cela!...
— Réponds ! dit le prêtre avec force, et il lui répéta textuellement sa question.
— Mais si je vous réponds... est-ce que vous m’abandonnerez ?
— Non, je te jure... et au péril de ma vie, quelle que soit ta réponse, je te défendrai... Mais, à ton tour, dis-moi la vérité...
— C’est bien vrai? vous ne voudriez pas me tromper !... un ministre ne ment pas. Eh bien ! oui, c’est moi ! c’est moi !
Et le misérable baissait la voix...
— Et tu as condamné un innocent, tu as causé sa mort ! Dis-moi : n’est-ce pas que Michaël Hardwin n’avait pas assassiné son frère?
— Est-ce que je sais, moi, répondit l’homme en balbutiant. Il y a eu un tribunal ; c’est le juge Lynch qui a condamné, ce n’est pas moi...
Le pasteur regarda le colosse dans les deux yeux:
— Parle et dis-moi ce que tu sais. Cet homme était-il coupable ? *
Rawlings frémissait de tous ses membres.
— Parle, te dis-je ! ou, si tu te tais ou si tu mens, je me retire... et tu sais bien, toi, ce que veut cette foule qui t’attend...
— Non ! non ! ne me quittez pas! Eh bien...
Il hésitait encore...
— Eh bien... ? Hâte-toi, car la foule s’impatiente... et souviens-toi , Rawlings , du sort de Michaël Hardwin...
— Il était innocent! .. murmura le misérable d’une voix à peine intelligible.
— Comment le sais-tu ? Vite, vite, les détails!
— Voici... Quand la foule s’est ameutée contre Michaël... comme elle s’ameute en ce moment contre moi... un homme s’est approché de moi... m’a glissé dans la main un morceau d’or, et m’a dit : « Fais juger cet homme et qu’il meure!» Moi, j’étais ivre... je ne sais plus... j’ai obéi... j’étais payé...
— Et quel était cet homme ?
— Je ne le connais pas, ça, je puis le jurer... Qu’est-ce que ça me ferait de vous dire son nom. Je ne m’en suis plus occupé. Seulement, il y avait deux témoins. Vous pouvez chercher, ça devait être un
de ces deux hommes-là, car j’ai eu mon idée. C’étaient eux qui avaient tué Mark Ilardwin et qui faisaient pendre son frère comme assassin.
— Mais il y avait un enfant, s’écria le pasteur; qu’est-il devenu ?
— Oh! celui-là, je me suis laissé dire qu’il courait le monde. On l’appelle Bam... C’est de la graine de bandit. Cherchez-le du côté de New-York ou aux galères!
A peine Rawlings avait-il prononcé ces paroles, que les hurlements de la foule éclatèrent de nouveau. Des hommes s’en détachèrent et, s’approchant du ministre :
— As-tu bientôt fini tes simagrées?... grommela l’un d’eux dîun air menaçant. Il nous faut le prisonnier, sinon...
Et il brandissait une pique dont la pointe touchait presque la tète du pasteur.
— Es-tu coupable ? demanda rapidement le prêtre à Rawlings.
— Il m’avait attaqué... je me suis défendu... voilà tout.
Alors le prêtre, élevant la voix, adjura cette foule de conduire le prisonnier à la prison de ville : là, disait-il, lesjuges réguliers déciderontdeson sort!...
Mais en vain faisait-il appel aux sentiments de justice et d’humanité :
— Non! non! pas à la prison! il s’évaderait!... Qu’on le pende !
Et les plus hardis s’efforçaient de repousser le prêtre et de saisir Rawlings, qu’entourait un cercle menaçant.
Le pasteur voulut payer d’audace. La tête haute, le front calme, tenant Rawlings par la main, il somma la foule de lui livrer passage...
Alors recommença la scène qui avait précédé le
LES MYSTERES DE NEW- YORK. 29a
meurtre de Michaël ; ivres de rage, ces hommes se ruèrent sur le pr^re... En vain il lutta, en vain il voulut tenir sa parole et sauver le malheureux, qui criait à l’aide...
Mais un coup — lui était-il destiné? — l’abattit à terre... il avait la tête fendue... Quand on le releva, il aperçut le cadavre de Rawlings, qui tournoyait lentement à l’un des arbres de la place.
La blessure du prêtre était mortelle; il expira dans la nuit. Seulement, il avait eu le temps de raconter aux frères Hardwin ce que le hasard lui avait appris, ce secret qu’il payait de sa vie ; et cet homme était si bon que ce fut avec un sourire aux lèvres qu’il leur dit :
— Je meurs heureux, parce que je sais que mes amis étaient d’honnêtes cœurs.
Après lui avoir rendu les derniers devoirs, les deux frères se hâtèrent de quitter Black-Hawk. .. On sait le reste. Ils avaient erré dans ces contrées ‘inhospitalières ; puis un jour ils étaient partis pour New-York. Clump les avait ramassés mourants dans la rue, et enfin ils avaient retrouvé leur sœur Netty par un concours inouï de circonstances.
— Donc, se disait Dan Yoke, voici le problème. Etant donné ceci : deux assassins, Macy et Tillinghast, dont le premier est seul vivant aujourd’hui et riche à millions... puis Bam devenu Hugh Barnett, gendre de Macy et par conséquent complice de l’assassinat de son père, sinon de fait, du moins d’intention; d’autre part, trois innocents, presque réduits à la misère par le crime de ces misérables... il faut rendre aux honnêtes gens la fortune volée par les coquins... tout cela est-il possible ?
Puis, avec un geste de décision :
— Allons donc! s’écria Dan Yoke, j’en ai fait bien d’autres !
UN LIEU QUI s’appelle (Excusez!) LA GRANDE- GUEULE.
Dan Yokc avait-il un plan ? Il comptait avant tout sur l’intuition, sur ce mouvement en quelque sorte instinctif qui. en un moment donné, le pousserait sur la voie juste. Il avait longuement raisonné. et voici sur quelles bases :
— Macy et Tillinghast ont volé la fortune qui aurait dû appartenir aux Hardwin. Puis, par la raison fatale des événements, Macy a ruiné Tillinghast. Or, Macy étant arrivé à l’apogée de sa puissance, par quelle suite de circonstances s’est-il trouvé attirer auprès de lui le fils de l’une de ses victimes, John Hardwin, transformé en Bam d’abord, puis en Hugh Barnett ? Est-il supposable qu’il ignore ce qu’est cet Hugh Barnett ?
Ici, et partant d’un point certain — à savoir l’union de Bam et de Macy — Dan Yoke avait recherché ce qu’était Bam, et surtout ce qu’il avait fait dans les derniers temps. Il ne lui avait pas été difficile d’ap-
prendre d’abord sa subite disparition des bouges où il passait sa vie entière, disparition qui concordait d'une part avec la ruine de Tillinghast. puis avec* une autre disparition: celle d’Effie, et enfin avec la publication du Chat à neuf queues.
Dan Yoke était un de ces hommes qui ne laissent rien au hasard tant que le terrain reste solide sous leurs pieds. Or. il s’était misa la piste de Bam. et, grâce à sa connaissance de New- York, il avait pu ne pas perdre sa trace. Faire parler Dogery était, on le sait, chose facile. D’où cette certitude, c’est que Bam était allé, en une certaine nuit, chez le banquier, qui était mort quelques heures après. Etait-ce donc que Bam l’avait assassiné, et était-ce dans ce but que sa fille était venue chercher un instrument docile dans un bouge mal famé? Conclusion plausible, si elle eût eu quelque intérêt à se débarrasser de son père (on voit que Dan Yoke ne reculait devant- aucune hypothèse) , meurtre qui aurait eu pour résultat de la mettre plutôt en possession d’un héritage convoité... Mais Tillinghast était ruiné; de plus, sa fille avait disparu, et c’était peu de temps après que Bam abandonnait le Chat à neuf queues et épousait la fille de Macy.
— Examinons donc le Chat à neuf queues , s’était dit Dan Yoke, puisque ce journal sert en quelque sorte de suture entre les deux parties de cette aventure.
Or, voici que Dan Yoke avait lu cette fameuse annonce :
« Mémoires d’un pendu. — Le crime du mont Diable... j>
Laquelle annonce avait été suivie de la suppression du journal. Etant journal de chantage, il avait été acheté, rédaction et rédacteurs, par celui qui avait intérêt à ce qu’il se tût. Le crime du mont
Diable — d’aprè» le double récit de Netty et des frères Hardwin — visait évidemment Macy. Le banquier s’était exécuté et avait acheté le silence de Bam en lui donnant sa fille. Toutes ces déductions étaient d’une logique absolue. Mais ici un grave obstacle. '
Comment Dam connaissait-il les détails de l’affaire du mont Diable ? S’il y avait assisté, ce dont Dan Yoke n’avait pas la certitude, en tout cas, il était trop jeune alors pour avoir conservé de cette scène un souvenir précis. Et en admettant meme qu’il la connût dans tous ses détails, aurait-il attendu si longtemps avant de profiter des avantages que pouvait lui donner la connaissance de ce secret ? Il avait vécu longtemps misérable, sans pain, sans logis, traînant une existence souffreteuse de taverne en taverne.- C’était donc qu’il ne savait rien. Mais alors, quelqu’un lui avait révélé son passé? Qui cela pouvait-il être, sinon celui qui l’avait envoyé chercher par sa fille, Tillinghast, complice de Macy, devenu son ennemi? Encore une lacune. Pourquoi cette révélation tardive? Dans l’intérêt d’un tiers, évidemment. Qui pouvait être ce tiers ? La fille de Tillinghast. Elle n’avait plus reparu. C’est-à-dire que Bam, ne voulant point partager les bénéfices pouvant résulter du chantage à exercer sur Macy, s’était débarrassé de sa complice.
On voit que, obéissant à la seule logique, Dan Yoke avait deviné juste.
Qu’était devenue Efifie? Voilà ce qu’il ne savait ni ne pouvait savoir. Il avait bien le soupçon d’un crime. Mais où et comment avait-il été commis ?
Se trouvant alors dans une impasse , Dan Yoke avait fait volte-face et s’était tourné d’un autre côté. Il s’était souvenu de ce que lui avait raconté Longsword au sujet des puits de pétrole. Warton était
l’associé de Macy. Avaient-ils, oui ou non, abandonné ce projet, comme on avait semblé le dire à Longsword? C’est là ce qu’il importait de savoir. Dan Yoke s’était donc mis à la recherche de Barnett, qui, selon lui, devait être la cheville ouvrière de l’opération : et ses deux braves acolytes, Trip et Mop, ne se doutaient guère qu’ils étaient filés par un personnage qui n’appartenait ni de près ni de loin à la véritable police.
Les deux frères Hardwin, Longsword, M. Colosse et Dan Yoke ne prenaient pas un moment de repos. Et il n’était point de cletective qui pût rivaliser avec eux de persévérance et jJ’activité.
Ce soir-là, Dan Yoke, ayant consulté sa montre, parut avoir atteint une heure attendue, et d’un pasv rapide se hâta vers la partie basse de New- York. Là, arrivé à l’angle de Murray et de Robinson Street, auprès de City Ilall-Park, il regarda autour de lui et, apercevant sur le trottoir une ombre immobile, il s’avança rapidement do ce côté. L’ombre marcha vers lui. Elle était reconnaissable à sa taille exiguë. C’était M. Colosse.
— Vous êtes exact, dit Dan Yoke. Nos hommes sont-ils arrivés?
— Les deux personnages que vous appelez Trip et Mop viennent d’entrer, dit le vieillard.
— C’est bien. Alors nous n’avons pas de temps à perdre. Surtout prenez bien soin de ne pas vous trahir, et imitez-moi en tout point.
A ce moment, les deux hommes étaient arrivés devant un bâtiment d’apparence assez sombre, dont les fenêtres étaient soigneusement fermées de volets, au travers des fissures desquels on apercevait cependant quelques rayons de lumière.
Dan Yoke pénétra sous une large porte, s’arrêta
à mi-chemin d’un couloir, puis frappa au bois d’une porte plusieurs petits coups saccadés.
La porte s’ouvrit comme par l’action d’un ressort intérieur, et les deux hommes entrèrent.
Le lieu mérite description.
Tout d’abord, l’enseigne de la maison, — qui n’était inscrite nulle part, bien entendu, mais que l’usage avait consacrée, — pouvait effaroucher les oreilles trop délicates.
Cela s’appelait la Grande-Gueule (the Big-Gab).
Pourquoi ce nom ? il peut s’expliquer facilement. La Grande Gueule avait cette spécialité qu’on y donnait la nourriture pour rien à quiconque y venait boire. Seulement, et comme toute chose a sa raison d’ctre, cette nourriture se composait de lard fumé, de saucisses, de viande salée et autres ingrédients tellement pimentés qu’il eût fallu un palais de fonte pour en déguster une quantité sérieuse, surtout sans s’efforcer d’éteindre par de fréquentes libations l’incendie allumé aux lèvres, aux gencives et à la gorge. Or, on payait la boisson, — pas trop cher pourtant;' — mais le tavernierse rattrapait sur la quantité.
Toute pinte était servie flanquée de deux saucisses, sans augmentation de prix : or, chaque saucisse représentait la nécessité absolue d’absorber une autre pinte ; c’étaient trois pintes pour une. On voit que la spéculation était beaucoup moins mauvaise qu’elle n’en avait l’air au premier coup d’œil. Il est bien entendu qu’on payait d’avance : c’était encore un do ces endroits où le cling donnait seul droit à la consommation. Il était bien venu,- par-ci par-là, quelques gosiers blindés qui avaient prétendu manger sans boire. Mais ils avaient été bien vite mis à la raison par le poivre rouge et autres condiments dont l’aliment était saturé, et ceux qui
avaient tenté cette expérience sans avoir le gousset garni avaient dû s’enfuir, la langue hors du gosier, comme des chiens hydrophobes, trop heureux de trouver en sortant quelque fontaine publique où puiser l’eau à pleines lèvres.
Sans compter les paris, que le patron du lieu tenait volontiers et qu’il gagnait toujours, sûr qu’il était de sa cuisine.
L’établissement avait d’ailleurs un aspect gargantuesque. On eût dit la cuisine des noces de Gamache.
D’immenses bassines de cuivre rutilaient sur un long fourneaü, dans lequel ronflait un feu toujours ardent, si bien que la température du lieu contribuait encore à dessécher la gorge. Il semblait qu’il y eût dans l’air quelque ingrédient comme du sel brûlant : respirer, c’était avoir soif.
Puis c’étaient, sur des plateaux, d’énormes quartiers de bœuf ayant cette couleur de rouge brun que donne la salaison, avec des côtes noires et un filet de graisse à peine perceptible; ou bien des tréteaux d’oû ruisselaient des cascades de saucisses cramoisies, Pélion sur Ossa, se dressant, se tordant, paraissant autant de piques menaçantes et déjà teintes de sang... puis des pots d’où émergeaient des amoncellements de pommes de terre fumantes, mêlant leurs vapeurs aux senteurs du poivre.
Tout autour de ce eapharnaiim. culinaire, des ta* blés munies de bols d’étain, dans lesquels, au moyen de longs tridents, le dispensateur de ces richesses laissait tomber le mets réclamé, et des bancs, usés par des générations de culottes et si lisses, qu’en vérité c’eût été faire preuve de mauvais vouloir que de ne pas se laisser glisser sous la table.
C’était là qu’étaient entrés Trip etMop. Il y avait grande réunion à leur table. C’était une agape
d’adieux, et ils n’avaient pas trouve meilleur lieu pour boire le coup — ou plutôt les coups multiples — de l’étrier. Munis d'argent, Trip et Mop avaient réuni à la Grande-Gueule leurs plus aimés camarades, et aussi ceux qu’ils avaient raccolés pour la grande entreprise de l’Ouest, dont il n’était pas, d’ailleurs, parlé plus explicitement, mais qui n’était autre, on le comprend, que l’opération Macy-Warlon. Il est bien entendu qu’aucun nom n’était prononcé, et que Trip et Mop, flattés de la responsabilité qu’on leur laissait, parlaient en profonds politiques des bénéfices certains que devait procurer aux travailleurs une affaire aussi importante.
— Oui, mes amis, disait Trip, qui mettait continuellement aux prises une pinte et une saucisse, puis une nouvelle saucisse et une nouvelle pinte, sans qu’on pût encore deviner à qui resterait la victoire, je vous emmène — ou plutôt nous vous emmenons, Mop et moi, — dans un pays où la richesse coule sous la forme d’huile, et vous n’aurez qu’à vous baisser pour boire à ces sources étonnantes...
La métaphore était peut-être un peu risquée, puisqu’il s’agissait de pétrole. Mais, l’ivresse aidant, on comprenait au mieux.
— Et à quand le départ? demanda une voix.
— A demain... et à la première heure... Surtout pas de retardataires ! Du reste, je suis tranquille, et j’ai toute confiance en vous... puisque c’est à ce moment suprême que vous recevrez les vingt dollars promis...
— Nous y serons, nous y serons ! crièrent les engagés.
— J’y compte bien... voyons, combien êtes-vous? Douze... c’est bien. Mais, vous savez, il y a encore de la place, et si quelqu’un en veut...
A ce moment Dan Yokc s’approcha :
— Veux-tu nous emmener, camarade?...
Dan Yoke et Colosse étaient vêtus en ouvriers; si bien que Trip ne s'étonna pas outre mesure de la requête qui lui fut adressée...
— Je ne dis pas non, dit-il. Mais, d’abord, savezvous ce dont il s’agit...
— Pas précisément, fit M. Colosse; mais tu vas nous le dire...
Trip regarda du haut de sa grande taille le petit homme qui lui parlait, et, éclatant de rire :
— Ah! ça, tu es plus curieux que tu n’es gros!
— Qu’importe ! si je suis aussi bon travailleur que je suis petit...
— Tu as raison... bien répondu!... Eh bien! mes enfants, si vous voulez vous trouver demain au quai de l’Est, à sept heures du matin, vous saurez à quoi vous en tenir... et, si vous voulez toujours partir, on verra cela!...
Le but de Dan Yoke et de M. Colosse était facile à comprendre. 11 leur importait avant tout de s'assurer si, oui ou non, Macy avait renoncé au projet jadis développé par Warton, alors qu’il voulait s’assurer la complicité de Longsword. Le doute n’était plus possible. Cet homme, arrivé à l’apogée de la puissance et de la fortune, ne se déclarait pas satisfait : la fièvre des affaires s’était emparée de son cerveau et prenait la forme aiguë de la folie. Depuis longtemps déjà il avait franchi la limite du crime, et rien ne pouvait plus l’arrêter. ,
— Votre avis ? demanda M. Colosse à Dan Yoke, * lorsqu’ils furent sortis de l’établissement connu sous le nom de Birj~Gab.
— Il faut engager une lutte décisive...
— Lutter! lutter! et comment! Voici que ces hommes partent pour exécuter un plan horrible...
Quelle force humaine peut les empêcher maintenant d’arriver à leur but?...
M. Colosse réfléchissait profondément.
Tout à coup il saisit le bras de Dan Yoke.
— Eh bien ! moi, je les empêcherai !
— Vous !
— Moi!... et à quoi donc alors servirait la science!... Ne vous ai-je pas dit que j’avais découvert un problème dont la solution doit amener des résultats inouïs ?
— Oui! mais jamais vous ne m’avez expliqué...
— Parce que la grandeur même de la force soumise à ma volonté m’épouvante et me terrifie; parce que je doute de moi-même, de mon énergie; parce que, malgré la justesse des calculs et la sûreté des déductions, j’ai peur de l’expérience. Mais non! mille fois non! plus de doute, plus d’hésitation !
Dan Yoke regarda M. Colosse. Il semblait transfiguré. Son visage rayonnait d’enthousiasme et d’énergie : ses yeux brillaient comme deux diamants...
— Oh! je réussirai!... Que ferai-je? Je ne le sais pas encore! Le danger m’inspirera! Allons, vieux Colosse, si petit et si frêle, va lutter contre les masses qui peuvent t’écraser; et prouve à tous que du bout de son petit doigt l’homme peut renverser des montagnes.
— Mon ami ! cette exaltation me fait peur !
Et Dan Yoke se penchait vers M. Colosse, comme il eût fait pour un enfant.
— Oh ! ne craignez rien, Dan ; je ne suis pas fou. Jamais l’esprit ne fut plus lucide, jamais le cerveau ne fut plus calme. Ah! c’est une belle et noble ivresse que celle de la science, et elle peut enfanter des prodiges.
— Et qu’allez-vous faire ?
— Partir! partir avant ces hommes! A vous Macy,
Warton; restez ici pour les combattre de votre parole et de vos actions ! A moi ce Barnett et ces assassins! Je réponds de moi... et je sauverai cette ville/.. Dan Yoke, embrassez-moi. Votre vieil ami accomplira cette choSe énorme, ou bien il y périra. Si vous ne me revoyez pas, dites-vous qu’au désespoir de n’avoir pas réussi se sera jointe la douleur d’avoir trouvé la science impuissante... Impuissante!... Non! Je le sais .. je le sens... Ayez confiance!
Et. s’arrachant des bras de Dan Yoke, M. Colosse courut vers la station.
11 avait douze heures d’avance.
Deux minutes après, la locomotive lançait en l’air son sifflement aigu... et le train de l’Erié s’élançait vers la Pensylvanie. . .
Dan Yoke se dirigea vers la surintendance de la police.