‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 27 sur 31 · CE QUI SE PASSAIT LA MÊME NUIT A HOBOKEN · texte numérisé non relu

CE QUI SE PASSAIT LA MÊME NUIT A HOBOKEN

Le village d’Hoboken est situé sur la rive gauche de l’Hudson, au-dessus de New-Jersey. C’est, parmi les environs, un des sites les plus fréquentés de la haute fashion, et là sc construisent les maisons de campagne les plus élégantes et les plus recherchées... C’est qu’IIoboken est un lieu privilégié à ce point, les paysages qu’on découvre des rives du fleuve sont si pittoresques et saisissent si fortement l’imagination, qu’on a désigné ce lieu par un surnom significatif : les Champs-Élysées...

Les Elysian Fields s’étendent jusqu’à Wcehawken, village manufacturier auprès duquel commencent les Palissades, amas d’immenses rochers dont quelques-uns atteignent une hauteur do trois cents pieds...

Sur la limite d’Hoboken, et à quelques yards de Weehawken, s’élevait une petite maison blanche et riante, cachée comme un nid d’oiseau dans les ar-

bres des Champs-Elysées. C’étail une habitation modeste, mais dont l’aspect révélait tout d’abord la vie paisible et les habitudes honnêtes de ses habitants.

Une femme seule logeait dans cette demeure : on l’appelait madame Lamby, elle était veuve et n’avait d’autres parents, qu’une sœur, déjà connue du lecteur, madame Symmons. Elle vivait là depuis la mort de son mari, avec un petit garçon, âgé de neuf ans, auquel elle consacrait tous ses soins. Un jour madame Symmons avait frappé à sa porte. Elle portait dans ses bras, comme un fardeau précieux, un petit enfant qui vagissait doucement... et, quand la porte avait été refermée, madame Symmons avait dit à sa sœur :

— Margaret, il s’agit d’une bonne action, je suis venue à toi.

— Et tu as bien fait, ma sœur. Quel est cet enfant que tu viens me confier ?

Ello n’avait pas hésité un seul instant. Elle avait compris que, si son aide était réclamée, c’était pour ce petit être qu’elle voyait déjà tendant vers elle ses bras d’enfant.

Madame Symmons lui raconta l’histoire d’Antonia et lui dit que la mère était morte.

Madame Lamby prit l’enfant dans ses bras, lui donna ce bon gros baiser que seules savent donner les lèvres d’honnête femme; puis elle reprit :

— Et le père ?

— Il est là, dehors; il attend la réponse.

Madame Lamby alla à la porte, l’ouvrit et parut

sur le seuil, tenant l’enfant dans ses bras et le berçant doucement pour apaiser ses cris plaintifs . . C’était sa seule réponse.

Longsword courut à elle.

— Vous consentez ? s’écria-t-il.

ms

— Demandez-le-lui, reprit-elle en souriant; je suis certaine qu'il ne veut déjà plus me quitter.

Et voici comment l’enfant de Longsword était élevé à lloboken, detail que Warton connaissait et qu’il avait appris à Adams Maey.

Pour la première fois depuis le jour fatal où tout son avenir s’était brisé, depuis cette heure terrible où Warton s’était dressé devant lui à la fois juge et bourreau, pour la première fois Longsword se sentit le cœur éclairé d’une lueur d’espérance... quelque chose s’éveillait en lui qu’il ne connaissait pas... C’était l’amour du père qui s’imposait à son âme encore jeune et insouciante. C’était cette révélation parfois si lente, mais toujours puissante, qui unit le père à l’enfant.

Antonia était morte : double devoir d’amour pour ce petit être qui était à la fois elle et lui-même. Dan Yoke le lui avait dit : Longsword devait désormais vivre pour et par cet enfant. Il n’avait plus le droit de désespérer; il lui fallait retrouver toute son énergie, car désormais sa vie avait un but.

Longsword était un de ces hommes qui se donnent tout entiers et (pii (si l’on peut s’exprimer ainsi) ne se reprennent plus, une fois qu’ils se sont donnés. Il appartenait à Antonia : la femme morte, il appartenait à l’enfant. Il le comprenait. Il faisait •mieux que de le comprendre : il ne discutait même pas avec lui-même. Cela était, sans que ce fût une obligation. Admirable bifureation de l’amour qui suivait une voie juste.

Dans les premiers jours qui suivirent la mort d’Antonia, Longsword rêva la vengeance. Car c’était bien Warton qui avait tué la bien-aimée. Certes, s’il l’eût tuée lorsqu’il avait surpris le terrible secret, Longsword n’eût demandé qu’à mourir luimême. Mais en expirant il aurait courbé la tête

comme font ceux qûi expient. Mais avoir torturé cette femme, avoir piétiné sur ce cœur faible et désolé, avoir tenté de lui vendre le repos, comme on trafique d’une denrée, c’était hideux. Et elle s’était épuisée dans cette lutte ; toutes ses fibres s’étaient brisées et, quand était venu l’enfant, la nature avait été vaincue dans ce dernier effort; oui, c’était bienWarton qui l’avait assassinée, et d’ailleurs n’avait-il pas ordonné le meurtre?

Toutes ces pensées sc heurtaient dans le cerveau de Longsword, et il songeait à punir. Mais, quand il eut regardé l’enfant, il se souvint des paroles de Dan Yoke, et attendit tout du temps et de cette justice qui parfois — quoique rarement — atteint les vrais coupables.

Il avait repris ses habitudes de travail; puis, et malgré la longue distance qui sépare New-York d’Hoboken, il venait passer la soirée auprès du berceau de l’enfant. Il -avait d’adorables douceurs et des délicatesses enfantines , si bien que madame Lamby le regardait en souriant et murmurait :

— Mais alors, je ne suis donc bonne à rien, moi !

Puis, quand la soirée s’avançait et que l’enfant

s’endormait, il l’embrassait au front, prenant bien soin de ne pas l’éveiller, ensuite il retournait à New- Jersey, où il logeait.

Ce soir-là, dix heures venaient de sonner. Long-» sword, ayant donné à l’enfant le baiser d’adieu, se disposait à partir.

Il faisait très-froid, et la pluie tombait fine et persistante.

— Ma foi, dit madame Lamby, à votre place je ne ^retournerais pas à New-Jersey cette nuit ; le temps est sombre et vous pourriez vous égarer.

— Oh ! je connais si bien le chemin.

— Voyez! il fait un tel brouillard qu’on ne voit

pas à dix pas devant soi. Voifs risqueriez fort do tomber dans quelque marnière.

Or le lecteur doit savoir que Weehawken est le grand entrepôt de marne et de chaux pour la ville de New-York. Les chemins qui mènent de Weehawken à Iloboken sont bordés de fosses profondes, diiïleiles à éviter, car la marne vient à ras de terre et est souvent dissimulée sous une couche de limon.

Longsword réfléchit. Au fond il ne lui déplaisait point de passer la nuit auprès du berceau..

— Et puis, insista madame Lamby, il rôde depuis quelque temps par ici des hommes à figures sinistres. Sont-ce ces gypsies. ou bien les bandits de New-York méditent-ils quelque expédition dans les maisons sic campagne? En vérité, je ne suis pas moi-même très-rassurée, et je vous avoue que je ne serais pas fâchée de vous voir rester ici.

— Cette raison me décide , dit Longsword. Je ' passerai la nuit dans ce fauteuil.

Madame Lamby, avec une attention toute maternelle, disposa des oreillers, bref, organisa pour Longsword une sorte de lit très-supportable.

— Vous savez, ajouta-t-elle, point de lumière! J’ai déjà accoutumé le petit à dormir ainsi. Il n’est jamais trop tôt pour prendre les bonnes habitudes, et ce ne sera pas son père qui voudrait lui apprendre à désobéir à sa nourrice.

Tout étant arrangé au mieux, madame Lamby se retira dans sa chambre, au premier étage. Longsword s’étendit sur le fauteuil, dans la pièce du rezde-chaussée, où dormait l’enfant, caché sous des rideaux. Le poêle était chaud, et sur la plaque de fonte était le lait qu’il devait lui donner à boire lorsqu’il se réveillerait.

— Et il ne se réveille que deux fois ! avait ajouté fièrement madame Lamby, qui décidément

avait su d’ores et .déjà mettre lo petit au pas.

Longsword s’endormit ; une de ses mains touchait le berceau...

Tout à coup, il lui sembla voir quelque chose d’effrayant... Selon la recommandation de madame Lamby, la chambre était plongée dans une profonde obscurité... et voici que la fenêtre s’était éclairée en dehors... puis une autre lueur avait passé sous la porte d’entrée... et, en même temps, une odeur âcre de fumée saisissait Longsword à la gorge...

Il se dressa sur ses pieds... il chancelait. Il était évident que, dans le sommeil, il avait déjà subi les premières attaques de l’asphyxie*., mais l’enfant!

Il se jeta sur le berceau et le saisit dans ses bras.

Le petit cria, tant le mouvement avait été brusque. Il criait, donc il vivait...

Au même instant, des clameurs éclataient au dehors.

— Au feu ! au feu !

Et madame Lamby descendait du premier étage, échevelée, frissonnante de terreur.

Longsword s’était élancé vers la porte... mais, au moment où il allait l’ouvrir, elle fut renversée par un choc vigoureux venant de l’extérieur... et un homme parut sur le seuil...

— Misérable ! hurla Longsword , que viens-tu faire ici ?

A la lueur du feu, il avait reconnu Warton.

Car c’était lui! c’était bien lui, le misérable. Il avait rôdé autour de la maison solitaire, dans laquelle il ne croyait trouver qu’une femrtie et un enfant; puis, contre la porte, au pied de la muraille, il avait entassé quelques broussailles, de la paille humide, et y avait mis le feu : il avait simulé un incendie. Son but était facile à comprendre : il supposait que madame Lamby, folle d’angoisse et de

crainte, s’élancerait au dehors portant l’enfant sur ses bras; c’était ce qu’il voulait: le reste le regardait.

Et Voici que Longsword se dressait devant lui.

— Prenez l’enfant ! cria Longsword.

Madame Lamby le saisit comme une proie. Elle devinait quelque chose de terrible.

Warton, stupéfait, avait plongé la main dans sa poche et en avait tiré un revolver... Même mouvement de la part de Longsword...

Puis détonation sur détonation ! Les deux hommes tirent... mais leur main tremble... les balles sifflent et ne touchent pas...

Madame Lamby s’était accroupie avec l’enfant dans l’angle d’une sorte de bahut de chêne qui faisait rempart : le bois se déchiquetait sous les balles...

Mais Longsword avait bondi sur Warton ; jetant le revolver inutile... il tenait en main l’arme redoutable du Yankee, le bowie knife...

Warton vit la lame aiguë et brillante. Il poussa un cri rauque et s’élança sur le chemin. Longsword le suivait. Warton s’enfuit. Longsword courut.

C’était une fuite insensée. Warton était gros et lourd, mais la terreur le poussait aux épaules, et il allait avec une effrayante rapidité. Longsword était jeune, la colère doublait ses forces. Il était fou de rage, et Warton était condamné cette fois.

Le banquier tournait sur lui-même, employant des feintes comme font les enfants. Mais Longsword ne lui laissait point prendre d’avance; il le guettait, le cernait en quelque sorte, et Warton voyait toujours étinceler dans la nuit la lame qui le fascinait.

Tout à coup, il y eut un cri terrible, cri qui n’avait rien d’humain, et si effroyable que Longsword lui-même s’arrêta comme pétrifié... et, dardant un regard à travers la nuit, il vit que Warton était

tombe dans un fossé où il disparaissait à mi-corps.

Et lui-même ne put retenir un autre cri, car il avait compris...

Oh! il n’était plus besoin de bowie knife! il n’était plus besoin de frapper !... Warton était tombé dans une marnière; il était là, plongé dans la chaux qui s’enfonçait sous son poids... Le reflet t

blanc de la chaux vive faisait ressortir son vêtement noir... etjce corps qui glissait peu à peu comme fait une arme dans sa gaine... *

Gaine terrible, car la chaux corrodait les membres du misérable. On voyait autour de lui une sorte de fumée... Il ne criait plus; ce qui sortait de sa gorge était un halètement rauque et sinistre, puis le torse disparut peu à peu, puis les épaules...

Longsword se détourna en frissonnant.

Et, quand il regarda, il n’y avait plus rien... qu’une sorte de trou dans la chaux, qui ne s’était pas encore rejointe.

Page 1