‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 28 sur 31 · FIN DE L’HISTOIRE DU PUITS · texte numérisé non relu

FIN DE L’HISTOIRE DU PUITS

Nous sommés à Franklin, la ville du pétrole, triste et lugubre cité.

Le chemin de fer de l’Atlantique et du Grand- Ouest n’a sur cet embranchement que trois stations importantes : Meadville, à 500 milles de New-York, Franklin, à 28 milles plus loin, et Oil-City, à 36 milles de Franklin.

Meadville est le centre florissant d’un immense commerce d’huile minérale. G’est la plus ancienne cité de l’ouest des Alleghanies.

Un mot sur le pétrole.

Ces contrées, jadis nues et désertes, sont aujourd’hui peuplées de travailleurs, encombrées d’usines, sillonnées de voies ferrées. Le pétrole était jadis appelé huile de Seneca par les tribus indiennes qui occupaient ce sol. On l’employa d’abord aux usages médicinaux, puis on vint à le brûler et à l’employer pour assouplir les bois ou les étoffes. La plus grande

partie de l’huile venait alors de sources naturelles. L’une d’elles se trouvait dans le voisinage immédiat de Titusville. C’est là que se trouvent actuellement les puits de la Compagnie Walson et le Drake Well. En 1853, le docteur P. -B. Brewer, de, la maison Brewer, Watson et Cu“, conçut l’idée de recueillir l’huile surnageant sur les cours d’eau, au jnoyen de l’absorption dans des couvertures que l’on pressait ensuite sous des meules. De grandes quantités furent ainsi récoltées, et l’usage du pétrole devint si général qu’en 1854 se forma une grande compagnie sous le nom de Pensylvania Rock-Oil Company. Le professeur Silliman de New-IIaven analysa l’huile minérale, — rock-oil, — et tenta de donner à son emploi une nouvelle extension. Mais, jusqu’en 1857, aucun effort sérieux ne fut réalisé; c’est alors que le colonel Drake, du Connecticut, arriva à Titusville. Ce fut lui qui, le premier, essaya de creuser des puits. Et là encore nous trouvons un remarquable exemple de cette énergie et de cette persévérance qui distinguent la race américaine. Il était obligé, chaque fois qu’un de ses outils demandait réparation, d’aller .à 50 milles de là pour trouver des ouvriers compétents ; mais rien ne le rebuta, et le 29 août 1859, à la profondeur de 69 pieds 6 pouces, le colonel Drake trouva une veine d’huile, qui lui fournit de 35 à 40 barrels (barriques) par jour.

Dès lors l’élan fut donné. Il y eut la fièvre d’huile comme il y avait eu la fièvre d’or. L’émigration s’organisa pour la Pensylvanie. Ce fut une folie de spéculation... et la concurrence arriva à si haut point... que Macy put concevoir la pensée que Bam et ses acolytes allaient exécuter...

Après ces détails nécessaires, reprenons notre récit.

Franklin compte environ six mille habitants, dont les trois quarts au moins sont occupés aux travaux des puits .. le dernier quart se composant des spéculateurs de tonte catégorie.

La cité du Pétrole présente un aspect tout spécial ; dans les villes manufacturières, la fumée de charbon encrasse et encroûte les habitations. Ici, tout est imprégné des vapeurs de l’huile minérale. Une odeur sui generis plus étrange que nauséabonde sature l’atmosphère, et étonne l’homme qui pour la première fois se trouve exposé à l’haleine des puits. Et cependant toute une population vit et s’agite au milieu de cette atmosphère bizarre; les maladies sont rares, et certains médecins recommandent comme salutaire le voisinage des puits et des lacs d’huile..

Mais ce qu'avaient avant tout constaté nos amis Trip et Mop, c’était un redoublement de la soif chronique qui déjà dans la cité Impériale desséchait leur gosier. Et leur premier soin avait été d’assurer leur clientèle à une modeste taverne qui leur rappelait la patrie absente. En vain, Bam-Barnett s’était efforcé de les retenir à l’hôtel de l’Exchange. Ils avaient protesté contre la fadeur des consommations et s’étaient mis en quête d’un lieu moins élégant, mais mieux fourni en alcools sérieux. Et de fait, ils avaient trouvé. Aussi les voyons-nous attablés, satisfaits et dignes, à l’auberge du Capitaine-Drake, faisant honneur à un certain gin qui, mélangé à l’eau-de-vie, forme un breuvage des mieux appréciés. Ecoutons-les.

— Trip !

— Mop !

— Que penses-tu de la situation ?

— Hum !

Trip avait posé son verre sur la table et balançait

la tête d’avant en arrière, exprimant ainsi une certaine hésitation à répondre.

— Entre nous, dit-il enfin, en baissant la tête, je n’ai pas confiance...

— La confiance ne se commande pas, ajouta Mop sentencieusement.

— Et puis, qu’est-ce que nous faisons ici ? Tu sais, cher Mop, que c’estdemain le grand jour... et j’avoue que je ne suis pas entièrement rassuré...

— Bam abuse de notre complaisance !

— Et il ne nous traite pas avec tous les égards que nous méritons !

— En somme...

— En résumé...

— Je ne suis pas content, dit Trip.

— Ni moi. confirma Mop.

Ils burent, après avoir choqué leurs verres l’un contre l’autre.

— Vois-tu, reprit Trip après un silence, nous serons obligés d'en revenir à notre vocation...

— Qu’appelles-tu notre vocation? objecta Mop, qui, le nez en l’air, cherchait de bonne foi...

— Je ne me suis jamais consolé de la chute du Chat à neuf queues !...

Mop porta la main à' ses yeux, comme si le souvenir réveillé attirait quelques larmes sous ses paupières.

— Tu m’as compris, répondit-il. Décidément, Trip, nous ne formons qu’une âme à deux !

Et il tendit la main à son ami par-dessus la table.

— Donc, mon avis est celui-ci, continua Mop : achevons l’opération dont nous nous sommes chargés ; puis, dès quo nous aurons les dollars en poche, nous fonderons nous-mêmes un journal sérieux...

— Oh ! comme nous ferons chanter Bam ! s’écria Trip dans un élan d’enthousiasme.

Nouvelle poignée de main de Mop. Ils s’entendaient de mieux en mieux . .

— Mais enfin, reprit Mop, sais-tu au juste quelle est notre mission ici ?. . . Bam, qui se pose en profond politique, daigne à peine, de temps à autre, laisser échapper une parole; il nous parle d’un travail que nous seuls pouvons exécuter, pour lequel il compte sur notre dévouement. Y compte-t-il si fort que cela ? Est-ce que, par hasard ?...

Il n’acheva pas sa pensée et regarda Trip dans le blanc des yeux.

— II y a des gens capables de tout, dit Trip. Et j’y avais déjà songé...

— Il nous prend pour des imbéciles... mais, en tout cas, il sait qu’un jour, si nous n’étions pas des gens d’une exquise délicatesse, nous pourrions commettre certaines indiscrétions... et alors, dame! des témoins gênants, ça se supprime...

Il y eut un nouveau silence... Evidemment les réflexions des deux amis n’étaient pas empreintes d’une vigoureuse sympathie pour leur ancien camarade...

A ce moment, Trip jeta un cri de surprise.

— Vois donc, dit-il, en désignant à travers la fenêtre un groupe de la rue.

— Cela ? c’est encore ce fou, fit Mop. On peut bien le laisser faire, il n’est pas dangereux.

Ce fou, c’était M. Colosse. Or, en ce moment, le petit homme était dans une situation singulière. Debout, sur un des bas-côtés, il examinait soigneusement un lot de tiges de métal, longues et pointues. Il les prenait une à une, les soulevait, malgré leur poids, avec une vigueur dont on ne l’aurait point cru capable... On faisait cercle autour de lui, sans qu’il parût se préoccuper de l’attention dont il était l’objet, sans prendre garde aux rires qu’excitaient,

et sa taille exiguë, et la singulière occupation à laquelle il se livrait.

— Eh bien ! camarade, lui cria une voix, êtesvous content de votre acquisition ?

Colosse leva les yeux et promena son grand regard, limpide et clair, sur la foule.

— Fort content ! dit-il avec un sourire. Çà, ajoutat-il, qui va maintenant me louer une voiture?

— Une voiture! Et pourquoi faire?

— Pour transporter tout cela hors la ville...

Un éclat de rire général accueillit cette proposition .

— Il va reboiser les prairies avec des épis de fer !

— Et ce n’est pas tout, continua M. Colosse de sa voix douce et pénétrante ; il me faut trois hommes de bonne volonté, robustes et travailleurs...

Nouvel éclat de rire...

— Et je paie cinq dollars par jour, ajouta-t-il, moitié d’avance...

A cette ouverture et comme par enchantement, le rire s’arrêta. En effet, le fou commençait à paraître d’autant plus raisonnable, qu’il avaittiréde sa poche un porte-feuille respectable , bourré de greenbacks.

— J’en suis! dit une voix.

Et un homme de haute taille s’avança le premier.

— Tu sais piocher et remuer la terre?

— Oui.

— As-tu tes instruments, un pic et un hoyau ?

— J’ai tout cela.

— Voici les deux dollars et cinquante cents... Passe derrière moi.

Un instant après, M. Colosse aurait pu enrégimenter toute une armée. La glace était rompue. Les foules aiment l’étrange. Et, bien que l’Américain soit moins que tout autre accessible aux impressions de la fantaisie, cependant on no pouvait se défendre

d’une certaine sympathie pour ce petit être dont l’œil intelligent était plein de lumière.

— Allons, mes gardes, dit en riant M. Colosse, à la besogne !

Et les hommes chargèrent sur la voiture les tiges de fer dont nous avons parlé. Il y avait en outre de longues chaînes pareilles à celles dont se servent les arpenteurs, et aussi des cruchons contenant des produits chimiques de diverse nature.

— Prenez garde ! s’écria M. Colosse. Ceci est de l’acide sulfurique!

Il aidait les hommes, les dirigeait, indiquait la place que chaque objet devait occuper... Bref, au bout de quelques minutes, M. Colosse, suivi de sa petite troupe, s’éloigna... Il sortait de la ville...

Le gendre de Macy entrait au môme instant à l’Exchange-Hôtel, où il trouva Trip et Mop qui lîattendaient. Ils s’étaient rendus à un rendez-vous, qu’il leur avait assigné dès la veille.

— Ah! vous voilà! mes dignes camarades, s’écria Bam d’un ton dans lequel perçait une certaine ironie qui n’échappa point aux deux amis, devenus très-défiants. Eh bien ! vous le savez, c’est pour cette nuit. Trouvez-vous, à quatre heures du matin, au High Well (Puis-Haut), et là je vous apprendrai ce que j’attends de vous ; que tous nos hommes soient sur pied, ils auront d’importants travaux à exécuter.

Trip regarda Mop. et Mop regarda Trip. C’était, on le sait, l’eur habitude lorsqu’ils voulaient s’encourager à parler. Et le plus curieux, c’est que, sans s’être concertés, ils avaient, paraît-il, une question à adresser à Bam. Celui-ci s’aperçut de leur hésitation, et les regardant d’un œil railleur :

— Eh bien! qu’avez-vous donc? s’écria-t-il. Et quel est cet air de saules pleureurs ?

Trip prit la parole. Il redressa sa haute taille, et

fixant à son tour ses yeux dans les yeux de Bam :

— Mon cher ami. lui dit-il en se dandinant avec désinvolture, je voudrais t’adresser une question ?

— En vérité ? Parle, mon cher Trip, je suis tout à toi.

— Dans ce travail que tu veux bien nous confier, continua lentement Trip, nous n'avons... aucun danger sérieux à courir... tu en es certain... tu ne voudrais pas exposer tes deux vieux camarades ?...

Un éclair rapide passa dans les yeux de Bam.

— Aucun danger! dit-il d'une voix sèche.

— Suffît ! firent en même temps Trip et Mop, qui avaient parfaitement compris.

Les deux hommes sortirent, après un adieu des plus froids jeté à Bam. Arrivés dans la rue, ils firent volte-face et se regardèrent l’un l’autre.

— Trip !

— Mop !

— Tu n’as rien à me dire ?

— 1 Tu n’as aucune confidence à me faire ?

Un clignement de l’oeil. Ils entrèrent dans un public house. Là, ils s’attablèrent pour la vingtième fois dans la journée.

— Trip, tu as manqué de franchise avec moi... avoue-le.

— Et toi, Mop, tu m'as caché quelque chose.

— Eh bien ! soyons francs ! ça va-t-il ?

— Tope !

Un fort verre de gin et eau chaudo scella l’engagement pris.

— Combien Warton t’a-t-il promis de la part de Macy pour te débarrasser de Bam ?...

— Cinq cents dollars ! Et à toi ?

— Cinq cents dollars!

— Soit mille dollars... Bonne affaire ! bonne affaire !

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Et, là-dessus, sans causer plus longuement, tant il est vrai que les grandes «âmes s’entendent à demimot, ils allèrent se coucher...

Pour l’intelligence de ce qui va suivre, quelques renseignements topographiques sont nécessaires.

Les puits de pétrole dontMacy était l’un des principaux actionnaires se trouvaient à deux milles de Franklin, dans un vallon entouré de collines peu élevées ou de roches se dressant au-dessus du sol. C’est ce qu’on appelle le val de l’Arbre-Noir. Les émanations du pétrole ont attaqué la végétation dans son principe, si bien que, dans cette contrée naguère couverte d’une forêt splendide de chênes et de cèdres séculaires, à peine trouverait-on aujourd’hui quelques troncs rabougris et calcinés.

Des puits Macy, l’un, désigné sous le nom de puits Haut, se trouve le plus rapproché de la ville de Franklin. C’est moins un puits qu’une fissure naturelle, élargie par le pic de l’homme ; elle s’ouvre au pied d’un môle de pierre qui s’élève d’une vingtaine de mètres au-dessus de l’ouverture et s’étend sur une largeur de cent mètres environ. Masse énorme de granit penchée sur le puits et qui projette son ombre formidable sur la fissure béante à sa base...

La nuit était venue. Quiconque fût passé auprès de la Pierre-d’Enfer, Hell’s Stone , comme on désignait ce môle, eût assisté à un singulier spectacle. Dans ces lieux, où la nuit, après que les travailleurs se sont retirés, s’étend un silence de mort, régnait une animation inaccoutumée ; des torches éclairaient de leurs reflets jaunâtres les flancs du rocher. Puis des ombres s’agitaient au milieu de ces ténèbres ; on

entendait des coups sourds, retentissant contre le granit, puis quelque chose comme le grincement des tarières. Tout ce mouvement s’opérait, non point du côté du puits Haut, dont les abords étaient d’ailleurs défendus, comme de raison, par de hautes et solides palissades, mais sur la face opposée de la Pierre-d’Enfer.

C’était M. Colosse et ses hommes.

Il semblait que l’inventeur leur eût communiqué la fièvre dont il était lui-mème animé, fièvre de travail, qui le rendait infatigable... En quoi consistait donc ce travail ?

Des trous profonds avaient été pratiqués soit dans le tuf, au moyen de la pioche, soit dans le roc, au moyen de la tarière ; puis les tiges de fer dont nous avons parlé y avaient été enfoncées. Tandis que ses hommes creusaient, Mathew Wennerheldom, courbé sur la terre, à l’endroit où les tiges de fer disparaissaient presque tout entières dans le 6ol ou dans le granit, n’était pas une seuleminute inactif. A côté de lui gisaient des flacons contenant des acides do nature diverse, des vases de porcelaine, du kaolin friable, de la limaille de fer. Il travaillait avec le meme sang-froid que s’il se fût trouvé dans son laboratoire. 11 ne prononçait pas une seule parole ; il agissait sans relâche, mais ausâi sans hésitation.

Vers minuit, M. Colosse se redressa : il tenait de chaque main le botit d’une chaîne dont les anneaux s’enroulaient autour des tiges de fer fichées dans le roc ; et, comme elle brillait, on voyait que ces tiges formaient une sorte de demi-couronne à la base même du roc.

M. Colosse alla vers chaque travailleur et lui parla à voix basse.

Il lui demandait son nom... il voulait connaître coux qui s’étaient associés à son œuvro. Le bizarre

exerce d’ailleurs sur les natures les plus indifférentes une telle attraction que ces hommes s’intéressaient à ce travail, qu’ils ne comprenaient pas. Aussi M. Colosse avait obtenu d’eux de ne pas quitter la besogne avant qu’elle fût achevée... et quelques dollars avaient suffi pour faire oublier l’heure à ces ouvriers américains, ce qui était bien un phénomène inouï, tant ils sont d’ordinaire méthodiques et exacts pour l’arrivée comme pour le départ.

— Maintenant, mes amis, dit M. Colosse, allez vous reposer. . .

— Et quand faut-il revenir ? demanda une voix.

M. Colosse hésita. Supposait-il donc que ces hommes ne le retrouveraient pas vivant ?

— Revenez demain, dit-il enfin, à dix heures du matin, à moins que je ne vous fasse appeler plus tôt. Emportez vos outils; je vais maintenant vous payer à chacun trois journées d’avance.

II donna l’argent à chacun, et, en vérité, il semblait que cette opération n’eût pas d’autre but que de lui permettre de leur serrer individuellement la main.

Ils le saluèrent après lui avoir demandé s’il ne revenait pas à la ville. '

— Non, je reste, avait dit M. Colosse.

Et, tandis que ces'hommes s’éloignaient, M. Colosse s’étendit au pied du rocher, s’enveloppa dans son manteau, et s’endormit.

C’était pour lui la veille de la bataille, et son sommeil était profond.

A quatre heures du matin, comme obéissant à un appel, il s’éveilla et sauta sur ses pieds.

Nous avons dit que toute cette scène de travail s’était passée sur la face de Hell’s Stone qui regardait la campagne ; tandis que le puits Haut était au pied de l’autre versant.

Dès que M. Colosse eut ouvert les yeux, il se glissa le long de IIell’s Stone, s’efforçant de ne faire aucun bruit ; mais bientôt des sons et des voix parvinrent jusqu’à son oreille : les travailleurs du puifs Haut étaient déjà arrivés.

M. Colosse se pencha sur la terre et attendit. Il s’était dissimulé derrière une anfractuosité du roc, et dominait, sans être vu, les travailleurs du puits Haut.

Bam était en pourparlers avec Trip et Mop, et, à l’animation de ses gestes, il était facile de comprendre que ses ordres n’étaient point acceptés sans conteste.

Voici ce dont il s’agissait :

Le puits Haut consiste, comme nous l’avons dit, en une fissure naturelle se perdant dans les profondeurs du sol ; la nappe de pétrole se trouvait à une profondeur d’environ dix mètres. L’orifice avàit été élargi par le travail humain, et une locomobfie à vapeur mettait en mouvement un système de pompes amenant l’huile à la surface.

Or, à deux mètres de profondeur environ, existait dans les parois du puits une crevasse, formant une sorte de boyau ou couloir étroit, qui, par un de ces caprices si fréquents dans les entrailles de la terre, se prolongeait dans la direction de Franklin pendant une longueur de cent mètres environ. Là, ce boyau se trouvait subitement interrompu par un gouffre à pic, dans lequel se précipitait un torrent dont l’eau était saturée d’huile minérale ; mais, au point même où le torrent tombait, l’huile, plus lourde, était retenue par une sorte de rebord naturel qui la détournait et en formait un ruisseau qui se perdait lentement dans une cavité ténébreuse.

C’était la découverte de ce ruisseau qui avait servi de point de repère aux industriels qui avaient

acheté les terrains voisins de Franklin. Des sondages habilement pratiqués leur avaient donné la certitude de l’existence d’une énorme quantité d’huile de pétrole, d’un lac souterrain dont le torrent ne détournait qu’une faible partie.

Le plan formé par Macy était donc celui-ci. La communication qui existait entre le .puits Haut et le ruisseau était absolument inconnue : car c’était Macy lui-même qui en avait constaté l’existence, nul avant lui n’ayant osé s’aventurer dans le boyau, où il semblait qu’il fût impossible de respirer, mais qui, à peu de distance de l’orifice, se trouvait au contraire ventilé par des fissures ouvertes sur le flanc du roc. Donc il était possible, en s’introduisant par le puits Haut, de mettre le feu au ruisseau provenant dù lac dont la possession devait enrichir les nouveaux propriétaires et ruiner les exploiteurs des puits anciens. Telle était la mission confiée à Bam; telle était aussi la naturedes instructions qu’il donnait à Trip et à Mop, et auxquelles ceux-ci ne semblaient que très-médiocrement disposés à obéir.

Une mèche devait être placée le long du boyau qui communiquait du puits Haut au ruisseau en question. Là, un kilogramme de poudre déterminerait une explosion dont le résultat serait l’inflammation de la nappe de pétrole. Il était impossible que l’incendié se communiquât au puits Haut, grâce au torrent qui formait une barrière infranchissable. A peine pouvait-on craindre que l’air, refoulé vivement, ne détruisît le boyau par une commotion violente. Mais, loin de constituer un danger, cette éventualité aurait eu, au contraire, l’avantage de faire disparaître jusqu’au moindre vestige les traces qui, par hasard, — bien que rien ne fût moins supposable, — auraient pu accuser les auteurs de la catastrophe.

Vous refusez de m’obéir ? disait Bam, dont les

poings se serraient.

— Nous ne refusons pas, dit Trip.

— Seulement nous ne voulons pas... compléta

Mop. . T

C’est bien... j’irai moi-même, reprit Bam. Je

vous ferai cependant une dernière proposition. Mille dollars à celui qui ira poser la mèche...

Il y eut une minute d’hésitation. En effet, l’offre était tentante : mille dollars pour la mèche... puis la possibilité ultérieure de gagner mille autres dollars de la façon que l’on sait...

Baste ! firent à la fois Trip et Mop ; nous y

allons.

— Mais l’un de vous peut seul passer par l’ouverture.

— Tirons au sort, dit Mop.

— Inutile, reprit Trip : tu es gros comme une tonne, je suis mince comme une anguille; c’est donc mon affaire... Toi, Mop, mon vieil ami, sois le caissier.

Et, se tournant vers Bam :

— Allons, les mille dollars !

Bam s’exécuta. \

Prends, mon vieux diable de Mop, s’écria Trip

avec attendrissement. Si je reviens, eh bien ! nous partagerons; sinon garde tout : comme tu es ma seule famille, tu seras mon seul héritier.

Il ouvrit ses bras, et Mop s’y jeta. Ce fut un instant d’attendrissement réel.

Seulement, comme il faut être pratique quand même, Trip trouva le temps de murmurer rapidement à l’oreille de son ami :

Tu gais, si je ne reviens pas, n’oublie pas qu’il

v a mille autres dollars à gagner.

Et il cligna de l’œil en désignant Bam qui, impatient, se promenait d’un pas agité.

Mop répondit par une forte pression de main, qui signifie dans toutes les langues :

— Sois tranquille et compte sur moi.

Puis, avec un geste plein de candeur, pareil à celui que dut avoir César au moment de franchir le Rubicon, Trip dit à Bam :

— Je suis prêt !

En somme, le travail ne préséntait pas de difficulté sérieuse, et, si Bam, hardi et entreprenant, ne l’avait pas accompli lui-même, c’était uniquement par défiance de Macy. Rien ne lui prouvait que les renseignements donnés fussent exacts. Aussi préférait-il lancer Trip, qui, après tout, pouvait n’en point revenir, sans que pour cela le soleil ni Bam s’en voilassent la face de désespoir.

Une corde à nœuds avait été disposée, partant de l’orifice et conduisant jusqu’à là fissure. Trip écouta avec soin les indications de Bam et se lança... à la grâce du diable.

M. Colosse, qui l’avait vu disparaître, redescendit lentement la pente de la colline; puis, hâtant le pas, se porta sur le versant opposé... car il avait exploré, lui aussi, le puits Haut la nuit précédente, avait découvert la fissure et avait constaté que le point où se produirait l’explosion était juste situé au-dessous du Hell’s Stone, à l’endroit même où le roc surplombait au-dessus du vallon de toute sa hauteur...

Une heure se passa ainsi...

Trip s’était introduit dans la fissure... Tout d’abord, son corps, si mince qu’il fût, avait eu peine à se frayer un passage; il poussait devant lui la boîte de fer contenant la poudre, tandis que la mèche

soufrée était enroulée autour de son sou. Le courage ne lui faisait pas défaut. Et puis il était de ces hommes qui, une fois une mission acceptée, sont saisis d’un amour-propre qui les empêche de reculer à aucun prix; il fallait donc qu’il réussît. Il rampait lentement, respirant avec peine; mais cette angoisse fut de courte durée : peu à peu le boyau s’élargit. L’obscurité était profonde ; Trip allait droit devant lui, les bras en avant, s’accrochant aux anfractuosités de la pierre, qui lui servaient de point d’appui ; puis un air frais vint caresser son visage. Là il s’arrêta. C’était comme une résurrection. Trip savoura à pleine gorge la joie de pouvoir respirer librement, et même, à cet instant, un poignant regret s’empara de lui : comment, lui, Trip, avait-il négligé de se munir d’une fiole de quelque chose ? Machinalement il passa la main sur scs poches, qu’il savait vides, hélas ! Tout à coup il poussa un cri : ses doigts avaient rencontré quelque chose, et ce quelque chose était une fiole, et cette fiole, qu’il porta à ses lèvres, était pleine d’un mélange de gin et de brandy. O Mop! Mop ! que de délicatesse dans ce procédé ! Tu avais profité de la dernière étreinte pour glisser ce flacon dans la poche de l’ami. O Mop ! Mop ! un jour cela te sera compté!

Trip se sentit des énergies héroïques, et se remit hardiment en route. Puis il entendit le bruit du torrent... ses oreilles ne le trompaient point... et il y avait juste trois quarts d’heure qu’il avait quitté la corde à nœuds quand il se vit dans une sorte de caverne spacieuse; en face de lui le flot se précipitant avec un bruit sourd dans les entrailles de la terre... et à gauche, roulant dans une sorte de rigole creusée dans la pierre, le pétrole avec son odeur caractéristique. Disons-lc à l’honneur de Trip : il eut un mouvement d’hésitation... Cette nature

brutale avait compris que l’acte à commettre était odieux, et il-lui vint la pensée de tromper Bam en n’exécutant qu’incomplétement les ordres reçus ; mais cette velléité honnête ne fut pas de longue durée, Trip plaça la boite de poudre, fixa la mèche, puis, reprenant la route parcourue, se dirigea de nouveau vers l’orifice.

M. Colosse le vit reparaître. Bam eut un sourire diabolique. Enfin , il allait donc accomplir cette œuvre criminelle, qui devait tripler la fortune de Macy, la sienne, par conséquent. Mais il fallait encore attendre. Les ouvriers quittaient la place à neuf heures du matin pour le déjeuner. Quant aux hommes que Bam avait amenés, leur rôle, tout innocent, avait été de détourner l’attention des autres du point où se pratiquaient les manœuvres coupables ; chacun d’eux avait été chargé d’une escouade de travailleurs, et les avait éloignés de l’orifice du puits. M. Colosse, les bras croisés, debout sur la Pierred’Enfer, attendait !...

La cloche sonna : les ouvriers laissèrent là leurs outils et s’éloignèrent.

Bam entra seul avec Trip et Mop.

Alors il fit un geste de décision, et descendit à son tour jusqu’à la fissure.

La mèche fut allumée, et Bam remonta...

Ce furent quelques minutes d’une angoisse solennelle : quatre personnages seulement la ressentaient; mais il semblait que la nature elle-même fût dans l’attente du cataclysme... il y avait dans l’air comme un bruissement de terreur.

Et Franklin s’étendait au loin, cité de travail, fourmilière humaine où s’agitaient des hommes infatigables... et dans quelques instants peut-être, un abîme allait se creuser... des flots de pétrole en-

flammé courraient comme un torrent à travers ses rues dévastées... l'incendie dévorerait ses maisons, ses usines... la mort frapperait des centaines de victimes...

M. Colosse était redescendu au pied de la colline, et, l'œil fixé sur le point où l’explosion devait se produire, il attendait toujours... tenant en main un instrument, brillant comme de l'or et qui ressemblait à une bouteille de Leydc... puis les deux bouts de la chaîne en .acier, fixés à un centimètre l’un de l’autre, tandis que de l’autre main, tenant une baguette de cristal, M. Colosse pouvait les juxtaposer l’un à l’autre...

Tout à coup un roulement sourd se fit entendre... et une sorte de lueur pâle éclaira la terre... une colonne de fumée sortit du sol, entraînant, comme un volcan, des pierres et des scories.

C’était l’explosion, c’était l’incendie...

Alors M. Colosse fit un geste... la baguette de verre toucha les deux bouts du chaînon, qui se rejoignirent... puis, -il lança sur le sol l’instrument qu’il tenait de l’autre main, et subitement...

Il sembla que le môle de pierre qui s'appelait 1» Pierre-d’Enfer fût arraché de terre par une force invincible; il oscilla... puis, avec un fracas épouvantable, la masse énorme s’effondra sur le vallon...

M. Colosse avait été renversé par l’ébranlement... mais il se redressa, regardant devant lui, et, gravissant les décombres, par bonds, par élans, il parvint au sommet de cet encombrement formidable...

La Pierre-d’Enfer s’était renversée sur le point où avait éclaté l’explosion et sur tous les points environnants... l’incendie avait été étouffé coçime sous une main de géant... Franklin était sauvé...

Et le petit homme qu’on nommait M. Colosse,

debout sur cette masse, semblait un point au milieu de l’espace (1).

(1) 11 ue nous appartient pas, on le comprendra facilement, d'entrer ici dans de longues considérations scientifiques. 11 importe cependant d’expliquer en quelques mots au lecteur ce qui s’était passé et quelle était l’œuvre accomplie.

Le principe sur lequel ce savant s’était appuyé était celui-ci : la terre est une immense pile électrique, dont il est possible d’attirer l’électricité à la surface par un procédé analogue à celui de Franklin soutirant le fluide des nuages du ciel. Donc M. Colosse avait, d’après des calculs et des données indiquant la profondeur approximative à laquelle le fluide pouvait être plus facilement trouvé en quantité appréciable, disposé des appareils analogues aux paratonnerres, si bien que toutes les tiges de fer se trouvaient chargées, à leur sommet, d’électricité, soit positive, soit négative. La chaîne avait établi un courant, de telle sorte que les deux électricités s’étaient divisées, prêtes à se rejoindre et à se combiner dès que le courant serait complété par l’union des deux extrémités du chaînon. Lorsqu’ avec un appareil isolateur il avait opéré cette jonction, un courant formidable s’était établi qui, agissant avec une force colossale, avait soulevé le roc et l’avait renversé.

La découverte dont il s'agit consiste donc dans l’emploi de l'électricité qui existe à l’état latent dans la nature tout entière, à sa condensation et, par contre, à la direction de cette force énorme, appliquée à des travaux pour lesquels les forces ordinaires, telles que les machines à vapeur, sont insuffisantes. La nature a fait les montagnes, l’électricité les renversera.

Du reste, ceux de nos lecteurs qui seraient curieux d’étudier dans tous ses détails- la théorie dont le cadre de cette œuvre ne nous permet pas de donner un exposé complet, peuvent consulter une série d’articles publiés par le Publib Ledger, de Philadelphie, dans le courant de juin 1*70, et qui ont été analysés avec clarté dans le Monlhly Gaxetter, de Leeds.

L’expérience que nous attribuons ici à M. Colosse & été tentée et exécutée avec succès dans la Pensylvanie, et aujourd'hui

Au moment où Bam se retournait en poussant un cri de rage, car il comprenait vaguement que l'opération criminelle était désormais impossible, il aperçut M. Colosse. Une intuition rapide lui dit que celui-là était l’ennemi, et il étendit le bras vers lui avec un geste de menace.

Mais voici que tout à coup une ombre se dresse devant lui, ombre sinistre, voilée de noir. D’où est-elle venue? où s’est-elle cachée? Un voile de crêpe cadhe son visage... mais elle le relève d’un geste rapide...

Et Bam laisse échapper une clameur qui n’a plus rien d’humain.

Car devant lui se dresse le spectre de la femme qu’il a assassinée, EfTie Tillinghast...

Le misérable porte les mains à son front, à sa gorge. Il a des hoquets convulsifs... il ne peut même plus crier... il regarde autour de lui : il est. seul... car Trip et Mop se sont enfuis, épouvantés...

Et le spectre fait un pas vers lui : Bam, le bandit, l’assassin, se sent faiblir; ses yeux se troublent, ses jambes chancellent; il tombe à genoux, tendant ses bras en avant; il a peur!... une peur horrible, qui tord son cœur et fouille sa poitrine.

Oui, c’est Effie!...

Eflîe dont la mort n’a pas voulu.

Efïïe qui, folle, depuis de longs mois, suit à la piste celui qui l’a frappée. ,

Effie qui n’a plus qu’une pensée, la vengeance... et qui depuis la veille, arrivée à Franklin, voit Bam et l’épie... elle l’a trouvé seul ! Enfin !

Il est devant elle, tremblant... Elle est folle...- et

la théorie de l’emploi de l’électricité terrestre est admise, et donnera lieu, avant quelques années, à des opérations gigantesques.

elle rit... et elle tire de son sein le long couteau que naguère Bam lui a plongé entre les deux épaules et qui porte encore des traces de sang...

— Bam, fils de John Hardwin! murmure-t-elle d’une voix qui semble sortir des profondeurs de la terre, tant elle est sourde et sombre, Bam, je veux te tuer !

Et voici qu’elle s’élance sur lui... il n’ose pas résister... il se croit aux prises avec l’inconnu, avec le fantastique, avec l’incompréhensible...

La lame fouille dans sa chair... il râle...

Mais, par un effort surhumain, il se redresse et saisit Effîe à la gorge...

C’est une lutte horrible... elle résiste avec la vigoureuse ténacité des fous... mais Bam est fort, lui aussi... et dans les affres de la mort il retrouve toute l’énergie de sa nature sauvage et méchante...

Ils sont à deux pas de l’orifice du puits Haut...

Tout à coup leur pied glisse... on entend deux cris épouvantables... ils sont au bord de la fissure. .. une pierre se détache...

Et ils tombent... on entend leurs corps qui heurtent les parois...

Puis, plus rien...

M. Colosse, l’œil rayonnant, marche vers Franklin, le visage resplendissant de lumière...

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