OU ON SE PRÉOCCUPE DE MACY
Nous nous retrouvons dans la maison de Saint- Mark’s Place, où la digne madame Symmons continue à rôtir en conscience les toasts du déjeuner. Cependant elle paraît plus alTairée que de coutume, et, tout en se hâtant de mettre la table, sur laquelle elle étend la nappe la plus blanche, elle court à toute minute vers la porte qui communique avec la pièce voisine ; puis, l’entre-bâillant légèrement, elle passe la tête, et on l’entend qui claque des lèvres et tire de son gosier de petits sons ronronnants pleins de douceur.
Puis, la figure épanouie par un sourire, elle revient vers la table, dispose les bols, remplit le sucrier et compte le nombre des couverts.
Il paraît que la réunion doit être nombreuse, car on en peut compter jusqu’à dix.
Enfin, elle jette un dernier coup d’œil, et, cer-
taine que tout est prêt, elle va au pied de l’escalier et crie le mot sacramentel :
Le thé ! le thé !
Elle court de nouveau à la porte de la pièce voisine, l’ouvre toute grande :
— Sœur, venez vite, le thé est bouillant!
Et madame Lamby apparaît, portant triomphalement sur ses bras le petit enfant qui a miraculeusement échappé à la tentative criminelle de Warton, tentative que le misérable a payée de sa vie.
Puis Netty descend de l’étage supérieur, suivie de ses deux frères Michaël et Jemmy. Leurs trois têtes blondes fond un adorable tableau plein de jeunesse et de fraîcheur ; Longsword paraît à son tour.
— Madame Symmons compte les convives de l’œil.
— Et monsieur Evans! demande-t-elle.
— Il va descendre immédiatement, répond Netty. Il est auprès du malade...
— Et comment M. Yoke a-t-il passé la nuit?
— Mieux, beaucoup mieux... je crois même qu’il pourra se lever ce matin...
— Aussi, reprend madame Symmons, si ça n’est pas une folie que de se mettre dans un état comme ça !... Quand il est arrivé l’autre matin, il avait l’air d’un mort qui marche...
— Le voici, dit Michaël.
En effet, Dan Yoke descend lentement les marches de l’escalier : il est horriblement pâle, et ses yeux cerclés de noir n’ont pas un rayon.
Tout à coup des cris éclatèrent dans la rue.
— Achetez ! achetez la grande nouvelle ! L’incendie des puits de pétrole!
Dan Yoke tressaillit et regarda autour de lui, comme s’il sortait d’un rêve.
— - L’incendie! murmura-t-il. Oh! c’est horrible'
— Qu’y a-t-il ? de quoi s’agit-il ? s’écrièrent à la fois Longsword et Evans
Longsword était devenu livide, car il tremblait de comprendre. Ces mots, répétés par les vendeurs de journaux : « L’incendie des puits de pétrole ! » se rapportaient-ils donc à l’opération criminelle dont on avait voulu le rendre complice?
Dan Yoke s’était levé, comme mû par une force dont il n’était pas maître. Il tendait l’oreille, il écoutait, et toujours les gamins qui s’en allaient en courant criaient à pleine voix :
— Achetez î achetez la grande nouvelle !
Madame Symmons, curieuse, s’était élancée au dehors et revenait triomphalement, le journal à la main.
Dan Yoke le lui arracha, et parcourut rapidement i’entête sommaire.
Et, comme madame Symmons protestait contre cet acte de vivacité, la porte s’ouvrit brusquement et M. Colosse parut.
Dan Yoke poussa un grand cri, et, avec une force dont on ne l’aurait pas cru capable, saisit le petit rieillard entre ses bras, l’enleva de terre, et, le serrant contre lui comme il eût pu faire d’un enfant, l’embrassa en pleurant.
Tout cela s’était passé si rapidement, que les autres personnages s’étaient levés interdits.
M. Colosse se débarrassa de l’étreinte de Dan, et, une fois qu’il eut retrouvé terre :
— C’est moi ! c’est moi ! s’écria-t-il. Franklin est sauvé î
— Sauvé ! s’écria Dan Yoke. C’est bien vrai, cela ?
M. Colosse eut un mouvement de fierté, et, se redressant : -
— Et c’est moi qui ai fait cela !
— Mais alors, s’écria à son tour Longsword, qui
lisait l’article signalé par les clameurs des gamins, ce récit. . . c’est donc un mensonge !
— Voyons cela !
Et M. Colosse prit le journal à son tour. Or voici ce qu’il lut :
« Hier, un épouvantable accident a éclaté auprès de la Ville de Franklin (Pensylvanie) : une explosion, sans cause connue, a enflammé une nappe souterraine de pétrole et a provoqué un incendie dontles conséquences, encore ignorées, peuvent avoir une immense gravité. Tous les gisements de pétrole qui entourent la ville peuvent être considérés comme perdus ; par bonheur, les puits en exploitation appartenant aux sociétés Macy et Cie n’ont pas été atteints. On attend des nouvelles d’une minute à l’autre. Une seconde édition donnera les détails les plus complets sur cette catastrophe. »
Dan Yorke regarda M. Colosse.
— Infamie! murmura celui-ci. Mais quel est le misérable qui a donné cette fausse nouvelle?
Voici ce que ne pouvait savoir M. Colosse : Il avait été convenu entre Macy et son digne gendre que l’opération aurait lieu à une heure fixée d’avance. Afin de n’éveiller aucun soupçon, Bam ne devait télégraphier à Macy que dans le cas où quelque obstacle imprévu aurait empêché la mise à exécution du projet, ou bien encore si des difficultés matérielles avaient atténué les conséquences attendues.
Or Bam, tué par Effie, n’avait pu avertir à temps le banquier de New-York. Si bien que celui-ci avait fait insérer dans les journaux la note que nous venons de transcrire.
— Eh bien ! s’écria Longsword, ces hommes ontils réussi... oui ou non ?
— Non, fit simplement M. Colosse.
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Et, en termes simples, sans emphase, il raconta à ses amis ce qu’il avait tenté ; mais, malgré sa modestie apparente, ses yeux rayonnaient d’orgueil. Dan Yoke l’écoutait avidement.
— Si vous aviez été là! disait l’inventeur; si comme moi vous aviez vu cette masse s’ébranler, se renverser, s’effondrer!.,. A ce moment, je l’avoue, je pensais à peine à ceux que je sauvais : ce que je voyais, ce que mes yeux cherchaient dans l’avenir, c’était l’humanité tout entière transformée par l’invention nouvelle... c’était la nature domptée fournissant elle-même les armes nécessaires à sa défaite ! Quels travaux seront désormais impossibles ! Les vallées comblées, les montagnes abaissées, toute la surface de la terre renouvelée! Tout cela se fera, et c’est moi, petit, faible, moi qu’on appelle en riant M. Colosse, qui ai accompli cette œuvre colossale 1
Mais tout à coup il s’arrêta. Pour la première fois, au milieu de cet élan d’ènthousiasme, il remarquait lé visage de Dan Yoke sur lequel la souffrance avait creusé de profonds stigmates.
— Dan Yoke, s’écria M. Colosse de sa voix vibrante, tandis que je risquais là-bas ma vie pour sauver cette ville, pour réduire à l’impuissance ces assassins et ces scélérats, qu’avez-vous fait ici?
Colosse s’était dressé à demi sur sa chaise. Il posa ' le doigt sur le front de Dan Yoke :
— Dan Yoke s’est-il menti à lui-même ! Estdl re- , tombé dans ces habitudes honteuses, qui sont la négation même de toute dignité humaine? Est-ce donc l’ivresse qui a pâli ee front et contracté ces lèvres ? Dan ! Dan ! je vous adj ure de me répondre !...
A cette voix, dont l’accent était solennel, Dan Yoke releva la tête.
— Ah ! s’écria-t-il, vous regardezmon front flétri...
et vous m’accusez... Savez-vous ce que j’ai fait!... Oui, je rtie suis enivré... oui, j’ai donné une parcelle de mon cerveau... mais je sais tout maintenant!...
Il sfr tut un moment; il recueillait ses souvenirs.
— L’ivresse ! reprit Dan ; vous calomniez l’ivrèsse! Oh ! vous avez raison ! honte sur cette ivresse qui abrutit, qui éteint toute sensation, qui annihile toute dignité ! Mais mon ivresse, à moi, respect à elle ! C’est la sublimation de toutes les facultés ; c’est l’esprit décuplé, centuplé ; c’est la surexcitation de la conscience. En un mot, j’ai dépensé ma vie de vingt ans. Mais, comme vous, Matthew Wennerheldom, j’ai réussi : vous avez donné votre passé à la science, l’ivresse m’a pris mon avenir ; mais nous sommes arrivés au même but l
— Dan ! Dan ! s’écria Colosse, vous vous tuez !
— Je me tue ! Eh ! parbleu ! je le sais bien ! A quoi sert donc la vie si on n’a pas le droit de l’employer comme un outil pour construire une œuvre bonne et honnête. Cette vie est à moi; je l’ai vendue en échange d’une heure de force surhumaine ! *
Il tira de sa poitrine un cahier de notes :
— Lisez ! cria-t-il. Par la puissance de la déduction, j’ai tout reconstitué; j’étais ivre... soit... mais je voyais. Savez- vous ce que sont ces papiers ? C’est la preuve du crime de Macy, c’est la fortune des Hardwin restituée à Netty et à ses frères. C’est la justice réhabilitée, car c’est la réparation!
M. Colosse avait pris le manuscrit de Dan et le parcourait.
— C’est vrai! c’est vrai ! murmura-t-il. Oui,- la preuve est complète, absolue.
Et, se tournant vers Dan, il lui tendit les mains.
— Ami, pardonnez-moi! Vous avez fait plus encore que moi-même !
Cependant Netty et ses frères attendaient avec
impatience que le sens de ces paroles mystérieuses leur fût révélé.
M. Colosse lut à haute voix les notes de Dan Yoke.
C’était à la fois solennel et poignant.
Dan Yoke, l’œil brillant, l’écoutait... L’orgueil du sacrifice accompli éclairait son beau visage... sacrifice complet, car il sentait que la dernière crise avait attaqué en lui les sources mêmes de la vie... il se sentait mourir... mais il se disait que, du moins, cet abandon de soi-même serait utile à quelqu’un...
Et M. Colosse disait la scène du fort Casdwick. les espérances des deux frères Mark et Michaël, puis * la trahison de John, ensuite la découverte de la source d’or, le meurtre et l’horrible tragédie de Black Hawk.
Les enfants de Michaël Hardwin pleuraient; c’était une terrible angoisse ! Puis Netty pensait à sa mère, à cette pauvre femme qui dormait là-bas, au champ des pauvres, et qui était morte de froid et de faim... par le crime de ces deux hommes...
Quand la lecture fut achevée, il y eut un long moment de silence.
Michaël parla le premier.
— Et notre père n’est pas venjgé ! murmura-t-il
— Déjà Tillinghast est mort! répondit Colosse, mort désespéré, trahi par son complice. Certes, ses souffrances n’ont pas suffisamment expié le crime commis, mais il a légué la responsabilité de son action infâme à sa fille. C’était sa conscience, à lui, qui revivait en elle. Honnête, elle eût songé non pas à exploiter la possession de ce secret terrible, mais à la restitution, à l’expiation; elle ne l’a pas voulu. La justice suprême s’est appesantie sur elle. Quant à John Hardwin, lui aussi a payé de sa vie les crimes du passé.
— Macy n’est pas mort! répéta Michaël.
— Non, pas encore ! dit Colosse. Mais faut-il qu’il meure ? Qu’est-ce que la mort en punition de ces infamies! Il a joui longuement du fruit de ses crimes, et vous le châtirez en une minute. Qu’est-ce que la mort pour ces aventuriers?
— Que prétendez- vous faire ? s’écria Longsword, et quel châtiment ?...
— J’y songe, reprit Colosse pensif. Mais, avant tout, il faut que cet homme soit dépossédé du bien mal acquis... Dan Yoke, n’êtes-vous point de mon avis ?...
— Je vous obéirai, fit Dan.
— Reste encore Warton, continua Colosse, complice de l’assassinat d’Hardwin... et qui, de plus, a tué Antonia.
— Mort! fit Longsword.
Et, en quelques mots, il raconta les terribles péripéties de la nuit d’IIoboken.
— Venez avec moi, dit Colosse à Dan Yoke. Occupons-nous de Macy.
Dan Yoke se leva, et les deux hommes sortirent.