‹ Les mystères de New York William CobbChapitre 30 sur 31 · COURT, MAIS IMPORTANT · texte numérisé non relu

COURT, MAIS IMPORTANT

Dans le cabinet du docteur Cowley, l’honorable aliéniste est soucieux. Il paraît encore plus long et plus sec qu’à l’ordinaire. Il a des tressaillements saccadés, et, un couteau de buis à la main, il frappe son bureau à petits coups précipités.

M. Dixon, son second, son alter ego , est auprès de lui, non moins maigre, non moins nerveux, non moins perplexe.

— Ce numéro 12 est intraitable, dit Cowley.

— Intraitable! répète Dixon.

— Ainsi, encore ce matin, refus des douches...

— Refus absolu... aucun progrès obtenu... point

de prostration... irritation continuelle... intelligence persistante. . .

— Là est le mal ! Là est le grand mal ! insista Cowley. Pas une faculté ne diminue... le nivellement ne se fait pas... Avez- vous essayé des anesthésiques?...

daine... puis elle sc levait et, appuyée sur sa béquille, la main au mur, elle tournait autour de sa chambre comme si elle eût cherché une issue...

Situation terrible! se sentir pleine de raison, ardente, vivace, haïr de toute la profondeur de sa conscience des ennemis triomphants, dont l’un s’appelle le père, rêver des vengeances furieuses... et se heurter la tête aux murs d’une prison!...

Tout à coup, la porte de sa chambre s’ouvrit et le docteur Cowley parut.

Mary s’assit dans l’angle de la fenêtre ; elle s’attendait à de nouvelles tentatives, à une lutte nouvelle. Point. Le docteur Cowley souriait, autant du moins que sa dignité le lui permettait.

— Madame, dit-il, êtes- vous en état de m’entendre ?

Elle fixa sur lui ses yeux étincelants.

— Parlez, fit-elle, je vous écoute.

Or, il faut dire que l’entretien de Dixon et Cowley avait été interrompu tout à l’heure de bizarre façon. Une voiture était arrêtée devant le perron, et un gentleman en était descendu et s’était fait annoncer chez le docteur.

— M. Adams Macy ! s’écria Cowley. Qu’il entre .

Puis, à Dixon :

— Aurait-il par hasard un autre membre de sa famille à nous confier ?

Macy, introduit, avait prié le docteur Cowley de lui accorder un entretien particulier, ce qui équivalait à une prière polie d’éloigner Dixon. Cowley s’était exécuté et était #esté enfermé assez longtemps avec Macy.

Puis le banquier était remonté dans sa voiture et s’était éloigné au grand trop de ses chevaux.

C’est à la suite de cette entrevue que le docteur Cowley s’était rendu au pavillon n° 12.

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— Madame, dit alors le docteur, j’ai vu avec le plus profond regret que vous vous refusiez à reconnaître, comme ils le méritent, les soins dont nous nous plaisons à vous entourer. Vous vous obstinez à considérer comme normal l’état dans lequel vous vous trouvez et que vous décorez du nom de raison, lorsqu’en réalité il n’est pas de folie mieux caractérisée.

— Venez au fait ! interrompit sèchement Mary.

— J’y arrive. Quoi qu’il en soit, il est profondément pénible pour un homme de science de voir ses efforts rester inutiles ; il y a pour son orgueil professionnel une souffrance réelle dans l’ingratitude du malade. Mais laissons cela!... Je viens vous offrir votre liberté.

Mary se dressa subitement.

— Ma liberté ! s’écria-t-elle.

— Oh! fit Oowley avec un sourire dédaigneux, le mot vous paraît bien grand... et votre empressement même me prouve à quel point vous méconnaissez les principes de la vraie science... Ce que vous appelez liberté n’est, madame, que l’esclavage...

— Assez! monsieur; assez de phrases! expliquez-vous clairement !

Elle frémissait d’impatience.

— M. Adams Macy, — et le docteur Cowley répéta doux fois ce nom avec une vénération toute spéciale, — M. Adams Macy a bien voulu m’honorer de sa visite. Je lui ai fait part de vos résistances, des grandes difficultés que nous éprouvions à vous soumettre à un traitement rationnel : il en a paru vivement peiné; mais enfin, il a pris une grave résolution, et je viens de sa part vous faire des propositions.

— Ah ! il y a des conditions ? fit Mary avec une rage contenue.

— Oui, des conditions. De deux choses l’une, ou vous resterez dans cette maison, où nous nous efforcerons de mener à bien ce traitement si difficile au début, ou bien...

— Ou bien ?...

— A propos, interrompit Cowley, j’oubliais de vous dire que vous êtes veuve !

— Veuve! s’écria Mary. Cet infâme Barnett est mort?...

— Mort... par accident! dit Cowley, sans s’arrêter à l’épithète un peu vive dont Mary avait qualifié son mari. C’est une bien grande perte, m’a dit M. Macy, qui appréciait beaucoup son intelligence. Enfin, il est mort... et, comme j’avais l’honneur de vous le dire, vous êtes veuve...

Mary garda le silence; elle attendait.

— M. Adams Macy est disposé à vous rendre votre liberté, à la condition que vous quitterez immédiatement l’Amérique... Vous irez en Europe, et, tant que vous y resterez, une pension royale... cinquante mille dollars par an... vous sera servie. Si d’aventure vous tentiez de revenir en Amérique, non-seulement ladite pension vous serait supprimée, mais, de plus, il serait de notre devoir de reprendre' le traitement si fâcheusement interrompu.

— Continuez, dit froidement Mary.

— Donc, si ces conditions vous agréent, ce soir même une voiture fermée vous mènera au quai : là vous vous embarquerez sur un navire appartenant à votre père, et dans neuf ou dix jours — les traversées sont fort bonnes en ce moment — vous toucherez l’Europe... Quelle est votre décision ?

Mary tenait la tête baissée. Elle réfléchissait proondément.

— Je m’embarquerai ce soir, dit-elle.

Cowley la salua, et la porte se referma derrière lui :

— Quitter l’Amérique ! murmura Mary. Oh! non pas !... Et ma vengeance !

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