U. COLOSSE
A ce moment, on frappa discrètement à la porte du parlour, et une voix douce demanda de l’extprieur :
— Peut-on entrer ?
— C’est M. Colosse, dit madame Symmons; entrez !
La porte s’entr'ouvrit, et un nouveau personnage
fit son apparition.
M. Colosse — nom bizarre, à coup sûr, mais plus bizarre encore en raison de la personnalité à laquelle il s’appliquait.
Le nouveau venu ne marcha pas sur le tapis, il glissa, comme si son corps eût été trop léger pour qu’on pût percevoir le bruit de son pas. A quelle race pouvait bien appartenir cet être singulier ? A quelque famille hyperboréenne qui avait semé sur un glaçon un enfant perdu, entraîné par le courant loin du Groënland.du Spitzbergou du Kamtschatka,
ou bien encore à ce monde fantaisiste dont l’imagination de Swift a peuplé Lilliput ou que Hoffmann a placé sur le fauteuil ministériel avec le prince Cinabre En vérité, Lapon ou Esquimau, M. Colosse n’en était pas moins une extraordinaire créature.
Mesurait-il quatre pieds de haut? Mettons trois pieds et demi, nous serons généreux. S’il n’était pas grand, ne regagnait-il pas au moins en largeur ce qu’il perdait en élévation ? Non pas; il était mince à l’avenant, et réellement , quand on le considérait avec plus de soin, on était frappé des harmonieuses proportions de cette petite taille et de cette élégante faiblesse. • '
D’abord, cette exiguïté avait le type américain par excellence. C’était une réduction, petite échelle, do ces grands Yankees connus par le dessin dans les cinq parties du monde. Cheveux en broussaille,' barbe de bouc, figure longue : c’était complet.
Avec cela, le costume : la longue redingote noire, la chemise blanche à col rabattu, la cravate lâche, le pantalon large et sans forme, les bottes à fortes semelles.
L’homme de six pieds vu par le petit bout de la lorgnette.
On l’avait surnommé M. Colosse, tout comme les Furies s’appelaient le3 Euménides.
Il s’avança, souriant de toute la largeur possible de sa bouche, le visage rayonnant de bienveillance.
Quelque chose de plus. On devinait une grande joie
dans ce petit homme. i
M. Colosse devait avoir une soixantaine d’années.
Les cheveux et la barbe étaient gris. Disons encore que tout en lui était propret, coquet, comme la poupée qui sort du magasin.
— C’est moi. Bonjour, mes enfants ! fit M. Colosse
d’uoe voix flûtée, sans acuité d’ailleurs et appropriée à sa petite taillo.
Madame Symmons lui donna, de sa grosse main, une tape amicale sur la joue, comme elle eût fait à un enfant.
— Curieux ! fit-elle d’un ton plaisamment grondeur, qu’est-ce que vous venez faire ici ?
— Hé! hé! répondit M. Colosse en s’approchant de Netty, qui, toujours pensive, regardait la lettre reçue tout à l’heure, j’ai bien le droit, ce me semble, de m’intéresser à mes élèves.
Netty releva la tête, le vit, et son visage s’éclaira d’une réelle satisfaction.
— Ah! c’est vous, mon ami... Que je suis heureuse de vous voir !
Et elle tendit à M. Colosse sa main blàpche, dans laquelle disparut tout entière la main du vieillard.
. — Heureuse ! dit Colosse. Hem ! hem ! voilà un mot qui me fait plaisir. Et vous, Evans, ajouta-t-il en se tournant vers le docteur, est-ce que vous ne me souhaiterez pas la bienvenue ?
— Certes bien, mon cher professeur, s’écria le jeune homme d’un accent respectueux ; pardonnezmoi, mais j’étais un peu distrait.
Colosse leva les yeux vers lui.
Les yeux de M. Colosse méritent une description. Quand ils étaient ouverts largement, franchement, tout l’être du petit homme disparaissait pour ainsi dire. On ne voyait plus que ces prunelles grises, profondes comme un lac, sous' lesquelles s’agitait tout un monde de sensations et de pensées.
Nos quatre personnages s’installèrent autour de la table. Le frugal repas du matin commença.
— Ça, mon cher Colosse, dit Evans, permettezmoi une question. Vous paraissez rayonnant ce
matin.., y aurait-il indiscrétion à vouloir prendre part à votre satisfaction ?
Disons en passant que ce nom de Colosse était si bien passé en usage, quoique le vieillard se nommât, en réalité, Mathieu Wenncrheldom, que tous l’employaient en s’adressant à lui, -sans qu’il songeât un seul instant à s’en formaliser.
— Vous avez vu juste, très-juste, cher docteur, dit le vieillard. Et, de fait il est des moments où je regrette de n’être pas plus grand.
— Et pourquoi ?
— Parce que ma frêle enveloppe, aujourd’hui, par exemple, me paraît trop étroite pour contenir la joie immense, oui, immense, dont toute mon âme est remplie !
En vérité, les yeux du vieillard étincelaient, et sur tout son visage optait comme un lumineux reflet de joie.
— Vite! parlez! dit Netty, que nous nous réjouissions de votre bonheur.
— Supposez, reprit Colosse, dont le regard prit une expression de profonde réflexion, supposez qu’un homme ait consacré toute sa vie à la recherche d’un problème ; supposez qu’il ait employé cinquante ans... oui, je puis dire cinquante... à étudier, à caresser, à perfectionner une idée... qu’en la solution de ses calculs il ait mis tout ce que son âme peut concevoir d’ambition, d’orgueil, tout ce qu’elle peut contenir de force expansivo... puis qu’une nuit, tout à coup, — tenez, en une nuit comme était celle-ci, tandis que la pluie fouette les carreaux, tandis que le vent souffle, âpre et triste, — la Vérité... le Fait apparaisse subitement dans sa plénitude, dans sa réalisation, dans son expression tangible, absolue... Pensez-vous alors que cet homme no se sentirait pas transporté d’une joie immense, inexprimable ?
as
— Eh bien...? s’écria Evans, qui se sentait échauffé à l’enthousiasme du vieillard.
— Il me 'faut trois jours... je me suis fixé ce terme... alors vous saurez tout '..Ah ! leurs chemins de fer qui roulent d’un bout du monde à l’autre, leurs télégraphes terrestres ou transatlantiques, leurs aérostats géants!... que tout cela semblera petit, mesquin, étriqué!... Mon œuvre à moi n’a pas de précédents, n’a pas d’égale ; c’est l’immensité prise corps à corps... faito esclave... Et c’est si simple... en vérité. Comment n’ai-je pas trouvé cela plus tôt?... Mais assez parlé de moi, dit-il tout à coup; aujourd’hui appartient à Netty...
Et se tournant vers la jeune fille :
— Vous rappelez-vous la première fois que je vous ai rencontrée, il y a de cela cinq ans?... Vous étiez, comme aujourd’hui, adorablement bonne. et jolie... Vous aviez en vous l’intuition, la compréhension de l'art... Je vous ai dit : Apprenez le dessin... Je me souviens encore comme vous traciez gauchement sur le papier des traits informes. Patience! vous disais-je, et surtout persévérance! Je vous ai fait travailler cinq heures par jour... pendant un an, commençant régulièrement à la même heure, finissant à la même minute.
— Tandis que cette bonne madame Symmons me nourrissait et me logeait gratis... à votre requête, interrompit Netty en regardant la grosse femme qui, par oxcès de modestie, se plongeait le visage tout entier dans un bol de thé.
— Vous avez raison, Netty ; n’oublions jamais ce qu’elle a fait pour nous, reprit Colosse d’une voix émue.
— Je vous prie, dit madame Symmons d’une voix étranglée, de ne pas me mêler à vos histoires et de me laisser tranquille!
Elle avait la larme à l’œil, la brave femme.
Netty se leva, lui prit la tète dans ses deux petites mains, et l’embrassa. La grosse logeuse se débattit, puis se mit à pleurer tout de bon, en s’écriant :
— Je vous dis de me laisser tranquille... j’aime la société, voilà tout.
— Je reviens à Netty, dit Colosse. Au bout d’un an, elle savait dessiner... matériellement. Alors je lui ai mis la bride sur le cou, je lui ai enlevé tous ses modèles. . . il fallait qu’el le dessinât de mémoire. . . qu’elle copiât les formes que son imagination lui suggérait... puis je lui mis le pinceau à la main... 11 y a cinq ans du jour où elle traçait sa première ligne, et dans quelques heures la très-honorable Académie nationale de New- York ouvrira ses portes à une foule empressée... et cette foule s’arrêtera, émerveillée, devant le chef-d’œuvre de notre Netty!... Notre Netty, que j’ai fait peintre, moi, Colosse, dessinateur médiocre et barbouilleur inhabile... moi, qui affirme qu’on arrive à tout, en ne suivant d’autre règle que celle qui se formule en ces deux mots : Patience ! Persévérance !
— C’est ainsi que de moi, qui cherchais ma voie à tâtons, vous avez fait un médecin dont, je l’espère, vous aurez raison d’être fier, dit Evans en serrant la main du vieillard.
— Eh ! by God! s’écria Colosse, à quoi donc serviraient les forces vives de la nature et de l’intelligence, si une bonne direction ne les développait dans toute leur plénitude ?
A ce moment, le marteau de la porte d’entrée frappa deux coups secs :
— Encore le postman ! fit madame Symmons ; décidément c’est la matinée aux lettres...
— Une lettre pour miss Netty Davis. Oh ! oh !
dit-elle en menaçant la, jeune fille du doigt, trop do correspondance, ma belle...
Netty prit l’enveloppe.
Elle portait un timbre sur lequel se lisaient ces mots :
Adams Mac y and C°
5, Nassau Street , N. Y. C.
La jeune tille pâlit horriblement.
Puis, faisant un effort sur elle-même, elle tendit la lettre à Colosse, qui l’ouvrit rapidement.
— Voici ! Et lisant à haute voix : « M. Adams « Macy, ayant visité hier, avant l’ouverture pu- « blique, l’exposition de l’Académie nationale, prie « miss N. Davis de vouloir bien se trouver, à deux « heures, dans la salle des concours, afin de traiter a de l’acquisition de son remarquable tableau. »
Netty avait tressailli.
— Oh ! fit elle en laissant tomber son front entre ses mains.
Evans la regardait en silence. Quelles étaient donc ces douleurs sécrètes qui jetaient à tout instafit leur ombre sur ce pur visage d’enfant ?
Colosse prit doucement la main de Netty.
— Patience ! lui dit-il, patience et persévérance!
achetez! ACHETEZ LA G K A N DE NOUVEL!. E !
A 1’cntrce de New- York, entre la Batterie, le jeu de Paume [Bowling Green) et la Bourse, se trouve une agglomération de rues étroites et fangeuses, \estigcs de la vieille ville, qui se traînent sur le bord de l’Hast- River, enchevêtrant leurs dédales où 11e pénètrent ni l’air ni la lumière.
L’une d’elles a-nom Üld Slip Street, — quelque chose comme la Vieille-Glissade. Et, de fait, sur sa déclivité boueuse, bien habile est le pied qui 11e trébuche pas. bien équilibré le corps qui conserve son aplomb.
Là, au coin de Front Street, à quelques pas de la rive d’où partent les ferries de Brooklyn, on voit, se profilant dans la nuit, un haut bâtiment, jadis sans doute à usage d’entrepôt. C’est une espèce de halle, couverte d’un toit d’où le vent et la pluie ont arraché des plaques d’ardoises, mettant à nu la charpente vermoulue. Les murs sont de bois et les
planches , mal jointes , semblent déchiquetées comme du papier moisi. Le boue s’est amassée contre le pied des montants, à demi-pourris, qui baignent dans des flaques d’eau noire et puante. Une porte, branlante et mal fermée, donne accès à l’intérieur.
A travers des fenêtres, haut placées, filtre la lueur jaune de cette aurore qui partout ailleurs peut revendiquer le poétique attribut des doigts de rose, mais qui ici semble avoir les mains tout particulièrement sales.
Sous cette clarté douteuse, on voit, moutonnant en un tas large et encombrant, une masse de formes quasi-humaines. Ce sont de petits corps, s’enchevêtrant l’un dans l’autre, bras, têtes ou jambes, tout cela pêle-mêle, couverts de haillons, sans autre couleur qu’une teinte sombre sur laquelle tranchent en clair des visages, des mains ou des pieds nus.
On entend sonner au loin sept heures.
Alors, de divers points de cette salle, quelques êtres se lèvent. Ce sont des hommes qui dormaient, eux aussi, dans cet antre de vermine et de malpropreté. L’un d’eux porte ses doigts à ses lèvres et fait entendre un sifflement aigu, prolongé, strident, que répètent ses acolytes.
Et, comme dans ces pandémoniums de théâtre où la baguette du sorcier anime tout à coup des pierres immobiles, voici que toute cette masse se met subitement à grouiller vivement, à se bousculer, à s’étirer.
— Haut ! les gosses ! hurle une voix.
L’argot yankee est plus odieux que cette expression. • ^
C’est à des enfants que s’adresse cet appel : ce sont des enfants qui gisent là. entassés comme des animaux dans une étable.
Ce n’est pas assez du sifflet, ce n’est pas assez de la voix. Voilà qu’on entend maintenant le claquement d’un fouet de charretier. On ne jurerait même pas que la mèche no touche pas au hasard quelqu’un de ces malheureux.
En tout cas, et comme le réveil n’est pas assez prompt, un des cornacs se jette au milieu de cette fourmilière, distribue un horion par ci, un coup de pied par là, et toujours, avec des jurons ignobles, le fouet et le sifflet'.
C’est une épouvantable bousculade.
Il y en a de tout âge, depuis le voyou de dix et douze ans, pâle, hâve et creux, jusqu’au malheureux moutard de cinq ans, qui a conservé sur la joue un reste de fraîcheur.
Que sont donc ces enfants ?
Ce sont les abandonnés, les évadés de la maison paternelle, les exilés d’un foyer désert, courant de leurs petites jambes sur la route du vice et de la filouterie. -A New-York, on se fait entrepreneur d’enfants comme d’autrechose. Cesontdes machines à vendre les journaux, à cirer les bottes, à faire des courses.
Quelques hommes ramassant ces vagabonds dans les rues, les parquent ainsi le soir, pour les avoir sous la main, leur jettent un morceau de pain, un peu de bœuf salé, les laissant libres d’aller boire au ruisseau ; puis on ferme la porte, afin de pouvoir au matin les jeter sur la ville comme une meute...
L’entrepreneur chef est un personnage, comme dans certaines villes d’Europe ces individus, à lourde chaîne d’or, qui se font cornacs de pifferari ou autres musiciens ambulants.
Voilà que tous ces petits sont debout. La chose a été rude. Car, par ces nuits d’hiver, les membres s’ankylosent et la tête s’alourdit.
La porte est ouverte.
Ils défilent sous l’œil des cornacs, qui encouragent d’un coup de semelle dans les reins celui qui max’che trop lentement.
Les voilà dans la riie, les pieds dans cette boue graisseuse, en bataille, placés sur deux rangs contre le mur.
Le maître apparaît. C’est un fort gaillard, aux allures déhanchées, le visage haut- en couleur. On l’appelle master Sponge. Est-ce son nom ? Ou cela vise-t-il les quantités de liquide qu’il absorbe ? Peu importe.
Il jette sur sa troupe un regard satisfait.
— Les Heralds! crie-t-il. Les Tribunes! Les News ! Les Standars ! les Registers ! les Echos !
Et, à chaque cri, c’est un nouveau groupe qui se forme.
. Master Sponge a un speech à prononcer.
Il tousse, crache noir, assurant sa chique dans un coin de sa bouche :
— Là ! les mômes ! une bonne journée ! Il y a du nouveau ! faudra hurler sec et dur ! Si ça va bien, y aura de la soupe J
Puis, congédiant son armée d’un geste qui ferait honneur à un général de cirque :
— F... -moi le camp, et plus vite que ça !
Alors c est un hourrah universel. Ces gamins se sentent libres, ils peuvent courir, sauter à leur " guise. Ils s élancent vers les imprimeries... ils cherchent à se dépasser les uns les autres, non par amour du travail, mais par cet instinct naturel de 1 enfant qui transforme toute corvée en un jeu...
Il faut les voir arrivant aux journaux. Ils se pressent, se heurtent, se montent sur le dos, se cognent, se renversent.
A qui aura les premiers numéros ! ' •
Puis, l’épaule ou le bras chargé, ils reprennent leurs courses.
A qui sera le premier dans Broadway, dans Wall Street, à la Banque, à la Poste !
Et quelques minutes après, déchirant les oreilles, étonnant l’écho qui ne saurait jamais se mettre à l’unisson, on les entend crier de leurs voix glapissantes :
— • La grande nouvelle ! Achetez! la déconfiture de Tillinghast ! la mort du banqueroutier ! Cent millions de dollars à la mer ! Achetez ! Deux sous ! la grande nouvelle! Tillinghast voleur! Achetez! Achetez !
Or, Trip et Mop fumaient philosophiquement des pipes noirâtres, à la bar d’une taverne de Broad Street.
Tout à coup, un gamin, sans doute en manière de farce, poussa la porte battante de la taverne etjeta son cri à tue-tête.
Trip tressaillit.
— Ilein ? fit-il.
— Quoi ? grogna Mop.
Mais, avant d’ajouter un mot, Trip s’était élancé au dehors et avait arraché un New-York Herald des mains du vendeur, lui jetant pour toute monnaie ce mot épique :
— Tu me porteras cela en compte.
Puis, il était rentré dans la taverne et, sans doute pour s’éclaircir la vue, avait avalé un maître verre ✓ de whiskey, avait déplié la feuille énorme d’une main fiévreuse, avait parcouru ses colonnes du doigt, et finalement avait poussé une nouvelle exclamation.
— Que le diable te pende ! s’écria gaiement Mop. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tiens, lis, brute, PitTrip, au comble de l’exaspération...
Mop prit gravement le Herald et regarda le point indiqué, sur le journal, par l’ongle brun de son estimable compagnon.
— Ah! fit-il.
— Eh bien ?
— C’est un désastre...
— C’est notre ruine...
— Rasés !
— Nettoyés !
Puis ils se regar4crent, les bras ballants, frères jumeaux de la désolation.
Trip reprit le premier son sang-froid.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? Avant-hier soir, une charmante jeune fille...
— Un ange ! confirma Mop.
— Vient chercher notre ami Bam...
— Notre excellent ami Bam...
— Et le conduit"... où ?
— Oui... où ?
— Dans la maison de Tillinghast, banquier des banquiers, un richard, un dollardier, premier numéro...
— Trente-six heures se passent...
— Nous nous préparons à aller rendre à Bam une visite de congratulation...
— Et voilà que Tillinghast est ruiné !
— Que Tillinghast est mort !
— Ce qui veut dire que notre' visite est inutile.
— Et que nous n’avons plus qu’à plaindre ce pauvre Bam, d’avoir si mal placé sa confiance.
Puis ils se taisent. Le coup qui les frappe les a atterrés.
— Donc, reprend Mop, encore une branche qui
casse... Que faire ? ' ,
LEis MYSTÈRES DE NEW- YORK.
— D’abord... où est Bam ?
— C’est vrai. .. si on lui avait fait un mauvais parti ? Nouveau silence.
T- Vois-tu, dit Mop, j’ai mon idée.
— Dis... pour voir.
— Allons à l’Old-Flag. Peut-être que Doggy sait quelque chose...
Et passant son bras sous celui de Trip, Mop l’entraîne vers Baxter Street. Ils hâtent le pas, absorbes dans leurs réflexions.
A peine ont-ils poussé la porte vitrée de l’Old- Flag, que Doggy leur crie :
— Bien! vous êtes encore do jolis mâtins!... pourquoi ne vous a-t-on pas vus depuis samedi ?... vous vous êtes évadés, comme des voleurs que vous ôtes !
— Pardon ! murmure Trip, des affaires... •
Doggy les regarde en dessous. Douce confiance.
— Enfin! vous voilà! il n’y a que demi-mal... Mais vous avez bien fait d’arriver... j’ai là une lettre pour vous.
— Pour nous ! s’écrient Trip et Mop.
— Oui, apportée hier soir par un laquais, trèsbien mis, ma foi... et qui avait bien recommandé qu’elle vous fut remise avant midi.
— Il est huit heures... Nous sommes à temps. Doggy tient la lettre entre ses doigts graisseux et
la lève en l’air, comme on fait d’un morceau de sucre avec lequel on tantalise un roquet...
— Ouvre ça, dit Trip en passant la lettre à Mop. C’est avec respect que Mop déchire l’enveloppe.
Quelque chose tombe à terre...
— Hein ? s’écrie Doggy.
— Un billet de banque!!!
Et, se baissant tous trois pour le ramasser, ils se
cognent si violemment la tête que tous trois reculent.
Trip revient le premier à la rescousse.
— Vingt dollars !
— Excellent !
— La lettre... maintenant...
Trip lit à haute voix :
— « Mes chers amis, j’ai besoin de vous et vous avez besoin de moi ; venez à midi, à Manhattan Hôtel, dans le Reading Room (salle de lecture). Attendez-moi. Comme votre mise pourrait laisser à désirer, voici quelque monnam pour vous revêtir convenablement. Pas de luxe, mais bon goût et bonnes manières. Soyez exacts. Dites à Doggy que je ne l’oublie pas. — Bam. »
Non, ce n’est pas de la joie, c’est du délire. Trip et Mop se font face en esquissant une gigue énergique, tandis que Doggy, les jambes écartées, les bras étendus, bénit les deux gredins de ses mains sales et noueuses.
Peu à peu cependant ils reprennent leur dignité.
— Eh bien ? demande Trip.
Doggy a l’accent doctoral.
— Messieurs, dit-il gravement, il est des instants dans la vie des hommes où la fortune, lasse de les poursuivre, leur tend une main secourable... Vous êtes arrivés à l’une de ces périodes heureuses... croyez-moi, gentlemen, ne laissez pas échapper l’occasion... J’ai* toujours reconnu Bam pour un garçon de ressource et d’intelligence... les vingt dollars que voici prouvent la justesse de mon diagnostic... donc allez acheter des habits... A quelques pas d’ici, il y a un bazar, nouvellement ouvert, où pour cinq dollars vous serez habillés des pieds à latêtecomme des princes...
— Oh! pour cinq dollars!...
Digitizéd by Googli
— Mettons six, et vous serez comme des rois...
Cette dernière comparaison flatte mieux la fibre vaniteuse de nos dépenaillés... .
Et ce bazar?...
— Au coin de Broadway et de NValker Street...
C’est un vrai bazar, et dans fies proportions que l’Europe ne connaît pas. Cinq étages, amoncellement de jaquettes, cataracte de pantalons, montagne de chapeaux, ruissellement de chemises, mine noire de souliers à clous énormes.. .
Un peuple de vendeurs s’agite dans ce capharnaüm.
C’est un glapissement, un hurlement entrecroisé d’offres et d’appels. . .
A la porte, d’immenses écriteaux.
Sur l’un, la transformation légendaire du men- . diant déguenillé en beau, offrant un bouquet à une miss radieuse...
Sur l’autre, des mots, des mots...
« Inouï! incroyable! fabuleux! gigantesque opération! La merveille du monde! The Wonder of the World ! »
• Et dix minutes après, de ces profondeurs où l’œil se perd, on voit sortir:
ln Trip — coatà carreaux verts et noirs, pantalon jaune à bande verte, foulard cerise au cou, chapeau tuyau de poêle sur l’oreille; aux pieds, de vastes souliers, forme Molière... cà la main, une canne massive.
2° Mop — plus sérieux. Paletot rougeâtre à longs poils, — pantalon bleu de ciel, à la hussarde, serré au jarret, — cravate jaune, barrée de noir, — chapeau de feutre à toison extravagante, — à la main une canne massive...
Coût pour les deux : treize dollars.
Ils s’arrêtent un instant sur lê bord du trottoir et
se font face, la main exécutant avec la canne un moulinet fier et majestueux.
Puis, d’un commun accord :
— En attendant midi, allons prendre un verre.