QUE LE BESOIN DU CHAT A NEUF QUEUES SE FAISAIT ABSOLUMENT SENTIR
Venons à Manhattan Hôtel, immense bâtiment à cinq étages sur rez-de-chaussée, avec façade sur Broadway, entre Wesey et Barclay Street.
• C’est en vain, avouons-le, que Paris a voulu jusqu’ici copier ces colossales auberges, ouvertes aux quatre vents de l’univers.
Manhattan n’est pas seulement un hôtel, c’est le centre d’un monde, — le nombril, dirait Victor Hugo.
C’êst là qu’aboutissent les cars, ou omnibus-railways. Au rez-de-chaussée, un ollice universel vous délivre des billets pour Albany aussi bien que pour Saint-Pétersbourg, pour San-Francisco, Pékin ou Paris, à votre choix.
Comptez cinq cents serviteurs, et vous serez au niveau de la vérité. Tout cela court, se rencontre, se heurte, monte ou descend ; c’est un bruit étour-
dissant, un conflit d’ordres donnés ou transmis. Babel, tu n’es qu’un mot!
Au rez-de-chaussée, le bureau; vaste administration que domine un surintendant, avec appointements de ministre.
Voulez-vous un renseignement? Ici à droite. Une réclamation? A gauche. Une chambre?. A quel étage? Vite! On ne fait pas l’article ici. Les prix sont connus. N’ayez pas l’air de marchander, on vous tournerait le dos. Prix faits! Très-chers! Basez-vous làdessus.
Pour décrire ces microcosmes, il faudrait un volume. Mais, comme nous aurons plus d’une occasion de rentrer sous ces portes, encombrées de voitures, de ballots, d’allants et de venants, coupons court.
Ce matin-là, vers midi, la salle de lecture du Manhattan était littéralement envahie.
C’était un brouhaha à ne rien entendre...
Si ce n’est un nom : Tillinghast.
Ne pas croire qu’on l’accompagnât d’épithètes outrageantes ou même sévères.
On causait. Et, à* mesure que s’amoncelaient, • dans le calcul des parleurs, les millions perdus, tous éprouvaient cette impression de terreur respectueuse qui frappe le voyageur en face des ruines d’un vieux monde écroulé.
— Et c’est Macy qui a fait cela!
— Quoi ! Macy ?
Et alors de mettre Adams Macy sur le tapis.
O’était comme la phrase célèbre des cours européennes : Le Boi est mort! vive le Roi! — Macy? Où est Macy? — C’est un maître! — Quel coup d’œil! — 11 ira loin!
Cependant deux personnages jouaient des coudes, au milieu de celte cohue, la tête haute, la canne en
l’air : c’étaient Trip et Mop, auxquels d’ailleurs nul ne prenait garde...
Leurs costumes, baroques, leurs allures de brigands déguisés n’attiraient nullement l’attention. On avait, ma foi, bien d’autres pensées en tête.
Cependant, deux ou trois fois, il eût été bon de jeter les yeux de leur côté.
S’érigeant en mentor l’un de l’autre, chacun avait dû arrêter d’étranges velléités de la part de son compagnon. On aurait vu Trip frapper sur le bras de Mop au moment où la main de celui-ci s’égarait trop près d’une poche enlre-bâillée, ou bien Mop faire les gros yeux à Trip, qui regardait trop amoureusement une chaîne de montre, guillochéo à son goût...
Et tous deux murmuraient :
. — Du calme! de la tenue !
Du reste, Trip ne semblait pas satisfait.
Il était midi, et Bam n’apparaissait pas...
— Est-ce qu’il se serait moqué de nous, par hasard ?
— On-ne-se-moque-pas-de-nous! articula Mop avec une netteté inexprimable.
— Le voilà! fit Trip.
— Où cela?
— Là-bas, à droite!
C’était vrai. Mais il fallait l’œil exercé des deux camarades pour reconnaître à première vue l’exclient de l’Old-Flag.
Nous l’avons dit : Bam était presque beau; scs traits fins, ses cheveux épais, sa physionomie à la fois énergique et maligne,. constituaient un ensemble original.
Mais qu’il y avait loin du vagabond dépenaillé à ce jeune homme froid, pâle, élégant dans ses vêtements bien coupés...
Bam était debout auprès de la cheminée. .
Trip et Mop fendirent la foule et s’approchèrent.
Lejeune homme adressa un signe à un garçon, averti d’avance. ■ Et, sans un mot, il conduisit ses acolytes dans une chambre d’affaires.
— Du champagne, des cigares! articula Bam d’un ton bref.
Les deux amis étaient ébahis.
Ils tournaient autour de Bam comme des fakirs autour de l’idole qu’ils n’osent toucher.
— Mon cher Bam ! commença Trip avec attendrissement.
— Mon digne ami! sanglota presque Mop avec
émotion. y
— D’abord, dit Bam d’un ton sec, il n’y a plus ici ni Bam... ni Trip... ni Mop... Il y a moi d’abord, Ilugh Barnett, du Kentucky.
— Ah!
— Puis... désignant Trip : le colonel Harrison.
Trip se redressa et fit un moulinet.
— Enfin, montrant Mop : Francis Dickson, du Connecticut.
— Parfait, fit Mop.
— Ce n’est pas tout. Hugh Barnett est banquier, courtier, engagé dans les viandes salées et les cotons.
— Bien.
— Ilarrison et Dickson...
Ici l’attention de Trip et de Mop redoubla.
— Harrison et Dickson sont journalistes.
Un éclat de rire homérique accueillit celte étrange qualification. • .
— Journalistes ! s’écria Trip, qui se tordait.
— Et pas do journal ! glapit Mop.
— Journalistes avec un journal, reprit froidement Bam. puisque vous en fondez un...
Les Gaulois ne pouvaient, dil-on, être surpris que par la chute du ciel. Mais il est probable que leur force d’âme n’eût pas résisté à l’étourdissante ouverture queBam venait de lancer à ses deux associés.
Trip et Mop ne soufflaient mot.
— Il est bien entendu encore que nous nous engageons à nous aider et à nous servir mutuellement, sans arrière-pensée, sans tromperie ni trahison.
— Oh ! firent les deux acolytes, avec un geste de pudeur offensée.
— Oui, oui, je sais... encore vaut-il mieux poser nettement les ternies de notre contrat Vous êtes prêts à m’obéir, à exécuter mes instructions, sans les discuter, sans prétendre sous aucun prétexte substituer votre initiative à la mienne?... En un mot, je * suis le chef et vous êtes les soldats? En échange de votre soumission, voici ce que je vous offre...
Les yeux des deux hommes s’écarquillerent. C’était jusqu’ici, de tout cet entretien, le point qui les intéressait le plus.
— D’abord je vous fais à chacun une pension de deux dollars par jour.
Large sourire.
— Je vous habille do façon saine et élégante...
— Vous nous habillez, c’est entendu.
— Je vous loge...
— Ah! ah!
— Les deux dollars quotidiens étant par conséquent destinés uniquement à votre nourriture et à vos menus plaisirs.
Le sourire s’accentuait de plus en plus.
— Il demeure entendu, continua Bam froidement, qu’en cas de blessures graves.. -
— Hein ? s’écrièrent les deux hommes en bondissant
— Ou en cas de mort...
— En cas de mort!
Le sourire s’était absolument elïacé pour faire place à une grimace des moins satisfaisantes.
— Ainsi, fit Trip, nous avons bien entendu: il y aura pour nous danger... de blessures.
— Ou de mort. Ma foi, oui. Ne plaisantons pas, je vous prie. Vous faites aujourd’hui — comme je faisais hier — un métier dont le salaire le plus sùr est la potence, à moins qu’on ne soit d’abord assommé par le bâton ferré d’un policcman, ce qui n’a rien de flatteur pour un gentleman. Je vous dis que vous ôtes des soldats. Il- n’y a pas de luttes sans risques. Seulement je vous alïirme que, blessés ou morts, vous aurez du moins la satisfaction de tomber galamment. . et non pêle-mêle avec des bandits de carrefour.
— Il est vrai, dit Mop avec une certaine fatuité, que cette considération a son importance...
— Pas d’enfantillages, et hâtons-nous d’en finir. Vous allez, avec des fonds sérieux, fonder un journal...
— Hebdomadaire:’
— Quotidien, ce qui du premier coup vous assure une place respectable dans la presse de votre pays... J’ai tout réglé. Le titre d’abord...
Dam tira de sa poche une épreuve imprimée sur laquelle se lisait ce qui suit :
The Financial and Commercial cat o’nink TAiLS ( 1 )
Trip prit l’épreuve, et laconsidéra soigneusement,
(1) I.e cal o’nitie taih , ou chat à neuf queues, est un martinet ù, nombreuses lanières, encore employé, même en Angleterre, pour l'exécution des condamnations b la j>eino. du fouet.
avec un sourire de satisfaction non dissimulée.
— Mes bons amis, dit Bam, après les avoir laissés pendant un instant à leur admiration, c’est une triste vérité que le monde des affaires est infesté de misérables, sans feu ni lieu, sans honneur ni probité, qui passent leur vie à tondre les imbéciles et à élever leur fortune sur la ruine des honnêtes gens. .
— Nous n’en avons que trop d’exemples, soupira Mop, attristé par cette navrante peinture des vices de sa patrie.
— La conscience publique se révolte, accentua Bam du ton d’un prédicateur wesleyen chapitrant ses ouailles ; oui, je ne crains pas de le répéter, elle se révolte... Il est temps de revenir aux règles de la saine probité... Il est temps de chasser à coups de martinet ces vendeurs déshonnêtes qui ont transformé le temple en un vaste bazar d’infamie !.. .
— Qui sait s’il n’est pas trop tard! s’écria Mop électrisé.
— Non, continuait Bam, il n’est jamais trop tard pour ramener les égarés... pour ouvrir les yeux à ces dupes qui acceptent pour dollars sonnants les billevesées les plus ridicules... pour guérir, en un mot, cette fièvre malsaine qui ronge les forces vives de notre glorieuse Amérique ! Or que veut le Cat o’ninc tails?
— Oui, que veut-il ? répétèrent en duo Mop et Trip.
— Il veut de ses lanières vengeresses déchirer les masques... Plus de repos pour les indignes! plus d’impunité pour les misérables!... Perçons h jour ces intrigues odieuses, et on verra fuir aux quatre coins de l’horizon ces infâmes contempteurs de la conscience publique, ces dilapidateurs de la fortune de la jeune et vaillante Amérique!
Trip et Mop ne se contenaient plus.
Ils éclatèrent — à eux deux — en une salve d’applaudissements. Et leur enthousiasme était tel que subitement les trois fioles de champagne se trouvèrent absolument vides, comme si jamais liquide n’avait passé par là.
— Oh! je le sens! je le tiens! s’écria Mop. Assez de faiblesse! plus de compromis! et que Thémis achève notre oeuvre !
— Fort bien, dit Bam, vous êtes absolument dans l’esprit de la publication... Sus aux nababs!... Sus aux affaires en cours!...
' — Des caricatures feraient bien, harsarda Trip. '
— Excellente idée! des caricatures! La satire animée, vivifiée par le crayon !
— Chut ! fit Bam ; laissez-moi achever. Vous comprenez bien, mes chers amis, que tout cela a un but...
— Parbleu !
— Et, comme nous ne jouons pas entre nous au plus fin, je vous dirai, ce que vous avez déjà compris, que le Cat o'nine tails est purement et simplement un journal...
— De chantage, by Jove ! exclama Trip.
— Très-intelligent, colonel. Vous saisissez à demi-mot.
— Et que nous ferons tomber dans notre poche des flots de hush money !... (1)
— Seulement... interrompit Bam, plus froid.
— Seulement ? .
— Est-ce devant des hommes aussi éclairés' qu’il faut insister sur les petits dangers à courir, sur les coupB de canne qui sont dans l’air... sur les revolvers se mettant de la partie, et les bowie knives un
(l) Hu ih money, argent du silence. Hush signifie chut: silence! Cette expression a une saveur spéciale, sans équivalent en français.
peu trop prompts... Le Cat o’nine tails subira des persécutions,' comme toute œuvre éminemment morale... horions, coups de poing, peut-être pis... C’est à quoi tout à l’heure je faisais allusion.
— N’est-ce que cela? dit le colonel. En vérité,
nous prenez-vous pour des enfants ?... Par le diable! ajouta-t-il en promenant autour de lui des regards courroucés, je voudrais déjà y être... recevant quelque malavisé qui le prendrait de trop haut!... Sur ma parole, il trouverait à qui parler... # .
— Aussi, colonel, est-ce à vous que je destine l’emploi de gérant.
— Je l’accepte... damnation ! je le réclame!...
— Vous, Dickson, vous êtes rédacteur en chef, le maître absolu de la copie... Vous rédigez les articles, choisissez vos collaborateurs, donnez à tout le coup d’œil du maître.
— Je suis Francis Dickson, rédacteur du Cat o’nine tails, et mal venu serait quiconque me disputerait ce titre.
— Et, maintenant, messieurs, à l’œuvre ! Dans trois mois, nous serons riches. . Sur ce, vous, colonel, gérant du Cat o’nine tails ; vous, Dickson, rédacteur en chef; tous deux chevaliers de l’honneur commercial et de la probité financière, un dernier verre de champagne!... et buvons au succès !...
— Et nous nous reverrons ?...
— Ce soir, à l’imprimerie Dixley.