OU ADAMS M AC Y FAIT SON ENTRÉE
L’Académie de la Vingt-troisième rue, coin de la Quatrième avenue, ouvrant une exposition d’œuvres inédites, il eût été du plus mauvais goût pour la bonne société américaine de ne point se hâter d’y porter son tribut admiratif.
. De fait, la scène à laquelle" nous assistons est des plus curieuses. Un mot d’abord sur l’exposition. Pourquoi, ayant sous les yeux, à leur portée, les plus splendides scènes que la nature puisse offrir à des spectateurs enthousiastes, les peintres américains ont-ils un faible si prononcé pour les souvenirs de la mythologie ou de l’histoire grecque et romaine? C’est une débauche d’Achilles, d’Annibals, de Philopœmens ou de Bélisaires. A chaque coin, les Iloraces se croient obligés de renouveler leur serment, ou Curtius se précipite pour la millième
fois dans ce gouffre que devraient avoir depuis longtemps comblé tous les dévoués qui s’y sont jetés.
Prendre une scène vivante, avec des personnages réels, au milieu de paysages vrais, paraîtrait aux Etat-Unis la négation même de l’Art. Il est vrai qu’on laisse ce soin aux photographies et aux vues stéréoscopiques. Le sujet héroïque ou religieux est le seul digne d’un artiste yankee, et' nulle part le casque et le bouclier n’ont été l’objet d’une étude aussi approfondie...
Dès l’ouverture des portes, l’Académie avait été littéralement envahie. Il est vrai de dire que le public, avide de contempler ces chefs-d’œuvre, s’y comportait de façon toute spéciale.
L’exposition, comprenant une centaine de tableaux, esquisses et dessins, avait été installée dans un salon carré du premier étage, dont le milieu était occupé par de vastes divans, des plus confortables. En moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire, ces divans s’étaient transformés, selon l’expression consacrées, en une vaste corbeille de fleurs animées.
Toutes les gracieuses misses en état de flirtation avaient convoqué leurs beaux à la première heure. Nonchalamment elles étaient entrées, nonchalamment elles s’étaient assises, avaient plongé leurs doigts roses dans un sac à bonbons, puis avaient commencé les plus intéressantes causeries. Au bout d’une demi-heure, elles s’étaient levées, avaient fait, au bras de leurs soupirants, et la tête baissée pour écouter leurs galants propos, le tour de la salle, apercevant seulement sous leurs longs cils soyeux le chatoiement des cadres dorés, puis avaient paisiblement repris le chemin de l’escalier à marches de marbre, on murmurant :
— Très-beau! c’est vraiment très-beau!
Et ainsi avaient fait place à d’autres, qui avaient
causé, sucé quelques bonbons, flirté et franchi la porte avec le même murmure, doux comme un gazouillement d’oiseau.
Peu à peu cependant s’était formé, dans un des angles de la salle, un groupe dans lequel on paraissait vivement so préoccuper de l’objet même de cette réunion.
— En vérité, disait à haute voix River, le critique bien connu d’une des plus importantes revues de New-York, j’affirmerais presque que l’Amérique a enfin trouvé un peintre.
Et il désignait de la majn une toile sur laquello se portait l’attention de ceux qui l’entouraient.
■Sur un fond sombre et empâté se détachait, éclairé par une lueur pâle, un groupe d’un 'effet saisissant. Une femme, une mendiante, affaissée à terre, regardait d’un œil hagard un enfant, étendu sur le sol, inanimé, mort, et, dans un mouvement instinctif, sc penchait vers lui, tandis que d’une main elle écartait un autre enfant, auquel elle cherchait à dérober ce triste spectacle.
Sur la physionomie de cette misérable éclatait un mélange de surprise et de terreur qui serrait le cœur. On devinait. Elle s’était endormie, la nuit, au coin de quelque rue déserte, ses deux enfants aux bras. L’un d’eux avait glissé, échappant à l’étreinte de ce bras engourdi. Elle avait tout à coup ouvert les yeux, et la sinistre réalité avait éclaté devant elle. L’enfant était mort de froid, de faim, et elle n’y pouvait croire. L’autre petit voulait regarder, lui aussi. Machinalement elle l’éloignait.
Certes, il y avait dans cette œuvre une certaine inexpérience : le dessin, bien que correct, manquait de hardiesse ; la couleur était, en certains points, heurtée, et, pour ainsi dire, insuffisamment fondue.
Mais, par contre, dans l’ensemble, dans l’expres-
sion de la physionomie principale, dans la conception même et la disposition du groupe, se révélait une réelle puissance de sentiment. On se sentait attiré, ému, troublé.
— La femme quia fait cela, continuait Hiver, est une enthousiaste ou une désespérée.
— C’est de cette toile, dit quelqu’un, que l’on parlait hier soir chez Macy... Il paraît que les directeurs de l’Académie lui ont offert, hier, la primeur de l’exposition, et notre nabab aurait manifesté l’intention d’acheter co tableau.
A co moment, l’attention des causeurs fut attirée par une sorte de mouvement se produisant à la fois dans tous les groupes.
On se levait, on se pressait pour voir.
— Ah ! fit River, c’est le roi du jour...
Adams Macy — c’était bien lui, en effet — faisait son entrée dans la salle de l’Académie. . Et son apparition avait motivé le mouvement remarqué par les journalistes.
C’est qu.’cn effet Adams Macy avait conquis en vingt-quatre heures une notoriété centuple de celle qu’il possédait la veille.
Adams Macy avait cinquante ans, mais en portait trente-cinq à peino. C’était un visage frais, coloré, une de ces têtes qui semblent de cire, et sur lesquelles il semble qu’on ait collé des cheveux et des moustaches après coup. Tout cela était net, lisse, clair. Les lèvres étaient rouges, l’œil grand et d’une limpidité mate, comme si aucune passion n’en venait jamais exciter ou éteindre la lueur immuable. La bouche souriait, les prunelles étaient muettes.
Les allures du banquier étaient compassées, bien que les épaules larges, les membres un peu forts déniassent toute délicatesse d’origine. 11 avait la lourdeur du sac d’argent.
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Au début de ce récit, force nous est d’introduire à chaque minute de nouveaux personnages, appelés à jouer un rôle important. Nous nous voyons donc obligé de tracer encore quelques portraits.
Macy n’était pas seul.
Un homme — un quasi- associé — lui donnait le bras. Celui-là d’ailleurs ne présentait aucun caractère remarquable. Tl était gros, court, avec un visage apoplectique. Sa physionomie pouvait se définir d'un mot: cet homme devait être méchant ; les yeux mal ouverts laissaient filtrer un regard faux. Onje nommait M. Warton-Rumber, de la maison Warton, Rumber and C°, la plus forte entreprise de steamers des Etats-Unis.
Puis deux autres personnages:
Mary Macy, fille d’Adams, et Clara Villiers, sa gouvernante.
Miss Macy était infirme. Ses épaules trop hautes eussent suffi à lui enlever toute grâce; mais elle ne pouvait marcher qu’à l’aide d’une forte canne sur laquelle elle s’appuyait péniblement. Il est rare qu’il y ait beauté chez les’ estropiées. Tout est dans l’expression du visage. Et là encore l’expression ressentie n’était pas favorable. Cette figure maigre, avec de grands yeux bleus, exprimait plutôt la révolte que la souffrance. Mary avait dix-huit ans. La. rigidité sévère, presque colère, de ses traits lui en eût fait attribuer trente.
On s’empressa de faire place à l’infirme. Quelques jeunes filles se levèrent pour lui offrir leur siège.
— Merci, dit Mary d’une voix cassante; je reste debout.
Et, saluant d’un geste presque hautain ces empressées, qui lui rappelaient, par leur complaisance même, ses difformités, elle so mit à faire le tour de la salle.
Macy et Warton ne pouvaient avancer d’un pas.
A leur suite, un flot de personnages qui, par hasard, étaient justement arrivés en même temps que le vainqueur de Tillinghast, se pressaient autour d’eux, en hâte de saluer l’étoile de la finance.
Cependant, parmi ce flot d'adorateurs, un homme s’était glissé, jeune, ayant trente ans à peine, portant sur son visage le stigmate d’une profonde douleur. Ce n’était pas un motif de plate adulation qui l’amenait dans cette foule. On voyait qu’il était là parce qu’il fallait qu’il, y fût...
Warton l’aperçut, se pencha à l’oreille de Macy et dit un mot, un nom sans doute.
Macy sourit. Warton dégagea son bras de l’étreinte du triomphateur, et, le laissant au milieu de sa cour, se dirigea vers la porte, après avoir adressé au jeune homme dont nous venons de parler un regard significatif.
Celui-ci sc glissa à travers la foule et suivit War-^ ton.
HISTOIRE D’UNE FEMME, ü’UN PUITS ET D’UNE INFAMIE.
Les deux hommes suivirent quelque temps la Vingt-troisième riïe, Warton marchant le premier. L’autre suivait, et son pas saccadé, un tremblement nerveux qu’il ne parvenait pas à réprimer, indiquaient assez l’état de surexcitation auquel il était en proie.
Warton gravit les marches d’un perron. Une porte s’ouvrait devant lui, et un instant après l’in~ dustriel et le jeune homme se trouvaient dans un petit salon confortablement meublé.
Ici nous devons remonter en arrière et raconter, les faits dont cette entrevue n’était que le développement.
Warton, associé de Macy, avait épousé une jeune fille du nom d’Antonia Widman.
Antonia appartenait à l’une des plus anciennes et
des plus honorables familles de l’Etat de New- York.
Il ne faut pas oublier qu’en Amérique, comme partout ailleurs, existe une réelle aristocratie. Si l’on ne connaît point les dénominations de comte, marquis ou autres, on n’en professe pas moins un respect en quelque sorte religieux pour quelques familles qui se targuent avant tout de l’antiquité do leur résidence ou des emplois jadis" remplis par leur membres.
Là, comme dans les vieilles familles de l’Europe, on conserve dans toute son exagération ces sentiments qu’il est convenu d’englober sous la qualification do chevaleresques.
S’il est très-beau , très-méritoire de considérer comme une honteuse félonie la moindre dérogation aux règles de la probité, il y a cependant quelque chose do monstrueux dans l’intolérance farouche dont est rempli l’esprit de ces puritains.
Po^r eux, l’indulgence est complicité. Quelle que soit la faute dont s’est rendu coupable un des leurs, si légère, si excusable même qu’on puisse la reconnaître, dès qu’il y a faute, il doit y avoir châtiment.
M. S. R. W. Widman affirmait, à scs heures, que ses ancêtres avaient combattu sous les ordres de Guillaume le Conquérant. Sa maison, située à Bloomingdale Road, avait, à l’intérieur, toutes les allures d’un manoir féodal. C’était sombre, triste et sévère. Quand Widman paraissait, on se taisait : il marchait, grave et austère, parlait peu, jetait à droite et à gauche ses regards froids, terrifiant de sa majesté glaciale sa femme, honnête créature qui n’avait jamais compris grand’chose à ces prétentions, mais qui en subissait l’énervante influence, et sa fille Antonia, enfant rose et blond, qui aurait eu bonne envie de rire et de chanter, si le rire et le chant
n’eussent été incompatibles avec la noblesse de la famille. -
A cela, ajoutez le puritanisme protestant dans sa raideur la plus biblique.. 11 sera facile de concevoir quelle avaitété l’éducation de cette jeune fille, craintive, toujours frissonnante, et qui, en raison même de cette compression, aspirait au grand soleil et à la vie. La jeunesse subit le froid d’un sépulcre, clic ne s’v accoutume pas. Si bien qu’un jour, alors que, ' gravement assis sur son siège plus élevé que les autres, son père lui annonça son prochain mariage avec M. Warton, Antonia ne se demanda point si • ce Warton la rendrait heureuse, était digne d’elle, était un mari ou un tyran. Il ne portait pour elle qu’un seul nom : c’était le Libérateur.
D’ailleurs, à quoi lui eût servi de raisonner, d’étudier la situation ? Le père avait parlé. La mère avait confirmé. La fille n’avait qu’à obéir. Elle obéit, et bientôt mistress Warton quitta le mausolée antique de Bloomingdale pour le fastueux hôtel de Warton.
Or quel était ce Warton, et comment avait-il su forcer la barrière qui le séparait, lui, plébéien, de cette arche aristocratique ?
Warton était un habile. C’était un de ces hommes qui ne laissent rien au hasard et combinent toutes leurs opérations. Il avait quarante ans. Il était riche, et ne songeait qu’à le devenir plus encore.
Warton, en s’unissant à la famille Widman, donnait à son édifice d’un jour les apparences delà plus solide antiquité. Il agissait à la façon de ces propriétaires qui font donner une teinte noirâtre aux murs de leur maison nouvellement construite.
Or, S. R. W. Widman avait, suivant l’exemple de la génération qui l’avait précédé, noblement vécu sur son patrimoine, sans jamais rien tenter qui pût
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réparer les brèches faites. S. R. W. Widman dépensait et payait sans compter. Un jour, la maison do Bloomingdale se trouva hypothéquée pour les cinq sixièmes de sa valeur. Le descendant des Widman frémit. Le manoir, c’était la représentation de la famille, c’était le palladium intact, inattaquable. Or. les sollicitors n’ont point de ces délicatesses, et saisiraient l’armure de Charles-Quint au cas où ce grand empereur eût signé un billet resté impayé à l’échéance. Sombre désespoir de S. R. W. Widman, enveloppé dans sa dignité, et apparition de Warton, qui avait, sous main, racheté les hypothèques de Bloomingdale.
Entre la conservation de l’asile familial et le sort de sa fille, Widman n’hésita point. Corps, âme et sang, les Widman se devaient à leur race. Antonia fut sacrifiée à une purge d’hypothèques...
Bloomingdale fut sauvé.
Mais Antonia...
Quand Warton faisait une opération de fers, de cotons ou de cafés, jour était pris pour la livraison.
Warton se faisait délivrer les ballots à l’heure dite. C’était affaire terminée. Et il passait à une autre combinaison.
Ainsi du mariage.
Il avait traité do l’acquisition d’Antonia. Avec une exactitude ponctuelle, il vint prendre livraison.
C’était une jolie enfant de seize ans. avec des cheveux châtains, de grands yeux veloutés, doux et rieur à las fois, de grands yeux qtfi regardaient, étonnés, dans l’avenir ensoleillé d’illusions. Elle avait à la naissance du cou do petites frisures folles.
Quand elle se vit vêtue de blanc, mousseline et satin, elle sauta de joie, en frappant des mains; puis elle fit miroiter aux rayons de lumière les diamants de sa parure.
Widman était solennel ; Warton, grave.
La cérémonie s’acheva.
Vint le soir.
Warton fut très-surpris. Cette jeune fille ignorait, en réalité, les plus élémentaires .principes du commerce. Warton considérait son contrat de mariage comme un chèque payable à présentation...
Qu’avait-il à faire de délicatesses et de pudeurs hors de saison ? Etait-il marié, oui ou non ?
Antonia ne connut de l’amour que la grossièreté violente. Warton se dit en riant : « Les enfants sont bêtes. « Puis, comme il avait besoin de se rendre dans la Louisiane pour afiaire, il n’y pensa plus et laissa Antonia seule. Par correspondance, il l’invita à ouvrir ses salons, à y attirer une société choisie dans l’aristocratie et la haute banque.
Qu’elle fût jeune, qu’elle eût en elle des ardeurs inconnues ou des aspirations innommées, Warton n’en savait rien ni n’en voulait rien savoir. Quelquefois encore, il la vit effarouchée. Il la laissa tranquille. Il n’avait pas le temps de filer le parfait amour. Les voyages, la Bourse, le club absorbaient tous ses instants.
Cinq ans se passèrent ainsi.
La jeune femme s’était repliée sur elle-même. Il ÿ avait en son âme une terreur inexpliquée et, ne connaissant du monde que son apparence bruyante, elle en eut peur. A qui confier ses sentiments, d’ailleurs? A Widman? La famille de Bloomingdale s’était de plus en plus sépulcrisée. Dans le père, on pouvait trouver un prêcheur, non pas un conseiller. La mère avait l’incapacité de la résignation.
Antonia s’engourdissait. •
Comment, un jour, Edwards Longsword fut-il écouté ? Comment cette voix humaine fit-elle vibrer des cordes muettes dans ce cœur innocent ? Il avait
le feu de la jeunesse, l’enthousiasme de l’amour. Puis il osait dire : « Je vous aime ! » Il avait de ces respects plus dangereux que les attaques. Il parlait cette langue éternelle qui est toute d’harmonie et d’ivresse.
Antonia se laissa entraîner. Ce fut une révélation. Les deux jeunes gens éprouvèrent l’un pour l’autre une de ces adorations profondes qui font tout oublier, sinon que l’amour est le suprême bonheur...
Un jour, il y eut un réveil sinistre.
Antonia crut devenir folle de terreur.
Elle était mère !...
Aucune expression humaine ne saurait rendre ce qu’elle éprouva...
Pas d’iësue! pas de solution possible! Warton, absent, ne pouvait, sous aucun prétoxte, croire à une paternité impossible...
Antonia voulut se tuer.
Se tuer! Mais elle n’était pas seule. Non-seulement, âme religieuse, elle commettait un crime sur elle-même, mais en même temps c’était un meurtre.
Mais que faire alors?
Fuir ! Oui, c’était là le seul moyen...
La résolution fut prise.
Warton était depuis six ipois à Philadelphie. Son absence devait se prolonger deux mois encore.
A demi folle, Antonia fit en quelques lignes l’aveu de sa faute ; puis, auprès de ses relations, prétextant un voyage nécessaire, elle partit.
Edwards l’accompagnait. Où allaient-ils ? Ils ne le savaient point : ils fuyaient. ,
Le hasard a des coïncidences féroces.
Warton avait quitté Philadelphie.
Les coupables s’étaient dirigés vers le Canada.
A Montréal, Antonia et Edwards se trouvèrent en face de Warton.
Lui, froidement, prit sa femme par la main et la ramena à New- York. Nul ne savait rien.
Quant à Edwards, le mari ne lui avait pas adressé une seule pârole. Il suivit Antonia. L’abandonner ■ lui eût paru une lâcheté.
Warton n’avait encore exigé aucune explication. Il restait silencieux. Il méditait.
La lettre d’Antonia lui parvint, rotour de Philadelphie.
Il la lut, et monta dans la chambre de sa femme.
Antonia était étendue sur son lit, les yeux fermés. Elle l’entendit venir, et pensa qu’il allait la tuer.
Elle songea à Edwards et à son enfant...
Puis elle attendit.
Warton s’assit dans un fauteuil. Puis, tirant la lettre de. sa poche, il la lut à haute voix.
Quant il eut achevé cette lecture, Warton, du ton le plus calme du monde, dit à sa femme :
' — Etes-vous en état de m’écouter ?
.Elle murmura faiblement : •
— Oui, monsieur.
— Il est bien entendu, madame, reprit Warton, que vous n’avez aucune explication à donner, aucune excuse à fournir...
Elle ne répondit point.
— Je vous prie de répondre, fît Warton.
— Oui, dit-elle.
— Vous êtes enceinte? reprit-il. Dans combien de temps pensez-vous que l’enfant naîtra ?
— Dans un mois.
— Bien.
II. dit ce a Bien! » placidement, comme s’il se fût agi de l’affaire la plus simple.
• — Je connais cet Edwards Longsword , reprit Warton. Et, bien que vous ayez tous deux trahi ma confiance, je dois lui.rendre cette justice que c’est un
parfait gentleman. Il vous aime beaucoup, n’est-ce pas ?
Antonia se cacha la tête dans les mains. Cette torture était plus atroce que la mort.
Maître de sa volonté, avec sa grosse face rougeaude, avec cet air de fausse bonhomie des hommes bien nourris, Warton parlait avec un flegme écrasant.
— Je ne veux la mort de personne, reprit-il en accentuant singulièrement ce dernier mot; je crois même que cette pénible affaire pourra s’arranger à notre satisfaction commune. Mais, pour arriver à cette solution désirable, il est indispensable que je m’entende avec M. Edwards Lîongs\vord.
— Vous avez dit ? s’écria Antonia, qui croyait avoir mal compris.
Puis l’idée d’un duel, d’un meurtre, traversa tout à coup son cerveau :
— Vous voulez le tuer! cria-t-elle.
Warton sourit.
— Si j’avais voulu le tuer, la chose serait faite, reprit-il. Mais, en vérité, pour qui me prenez-vous, et croyez-vous n’avoir point en face de vous un homme intelligent?...
Antonia interrogeait avec anxiété ce visage banal.
Quelles menaces se cachaient sous ce front calme, dans ces yeux ternes ?
— Et... que dois-je faire? demanda Antonia.
— Ecrire à M. Longsword une lettre que je vais
vous dicter... • ^
— Une lettre!
— Cette lettre sera remise à M. Longsword, qui sera libre de la détruire...
Sans comprendre, sans rien deviner, Antonia posa ses pieds sur le tapis, et alla s’asseoir devant un petit bureau de laque.
Warton se mit à marcher de long en large, dictant
comme s’il eût été dans son office de Wall Street.
— Voici :
« Mon cher ami, je ne‘ fais que vous transmettre les désirs exprimés par mon mari. Pour une raioon que je ne connais pas, il veut avoir une entrevue avec vous. Il s’agit, affirme-t-il, de notre avenir etde celui de notre enfant... »
Antonia hésita.
— J’ai bien dit « notre enfant », répéta Warton, sans que sa voix trahît la moindre amertume. Continuez : « 11 m’a donné sa parole qu’il ne s’agissait ni do violence ni de guet-apens, mais que notre sort était entre vos mains. Malgré l’étrangeté de cette demande... » Vous voyez, interrompit Warton, que je suis franc... Nous disons : « malgré l’étrangeté de cette demande, je crois qu’il vaut mieux consentir à cette entrevue. Mon mari est un homme de parole. . . » Je vous demande pardon, dit encore Warton, mais il faut bien le rassurer... « et on peut croire à son affirmation. Veuillez donc vous trouver lundi à deux heures à l'Académie de dessin, où mon mari vous appellera pour cet entretien. Je ne comprends rien à sa conduite, cependant je déclare qu’il ne m'a même pas adressé un reproche. »
— C’est cela, fit Warton prenant la lettre et la parcourant du regard, signez maintenant... Oh! vos initiales suffisent. Pensez-vous qu’il vienne à ce rendez-vous ?
— Oui, dit Antonia. Mais jurez-moi cncoro une fois que votre calme ne cache pas quelque horrible dessein.
— Voyons, mon amie, reprit tranquillement Warton, quel intérêt aurais-je à faire du scandale !
11 sonna, et, remettant la lettre à la femme de chambré •
— Faites porter cette lettre à M. Edwards Longs word.
Revenons maintenant à la chambre où sè trouvent nos deux personnages.
— Veuillez vous asseoir, dit Warton à Edwards.
Lejeune homme était pâle. Mais son attitude était froide et ferme.
Warton conservait son masque impassible.
— Monsieur, dit-il à Longsword, je vous demande pardon dp vous avoir dérangé. Je tâcherai d’ailleurs de ne pas abuser de votre patience. Et, si vous le .permettez, nous irons droit au but...
Edwards fit un signe d’assentiment.
— Pour une opération de la plus grande délicatesse, dit Warton, j’ai besoin du concours- d’un homme intelligent, hardi, et surtout en qui je puisse avoir la confiance la plus absolue...
Ce début semblait l’expression d’une profonde ironie.
Edwards écoutait.
— Remarquez bien, reprit Warton, qu’il y a confiance et confiance. Si je vous demande un service et que, comme prix de ce service, je vous offre des conditions certainement acceptables touchant une situation sur laquelle vous me permettrez de ne pas insister, j’ai la certitude que vous remplirez bien le mandat que je vous aurai confié et que vous aurez accepté. Or il est évident pour moi que vous êtes prêt à tout pour sauver qui vous savez de la situation plus que délicate que nous connaissons...
Edwards gardait le silence. Il y avait là un mystère qui l’épouvantait malgré lui.
— Je vous disais donc, reprit Warton, que j’ai besoin de vous. Si je m’engageais à pardonner à ma femitie, à accepter comme mien l’enfant qu’elle
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porte dans son sein, je ne mets pas en doute un seul instant que vous ne fussiez prêt à sacrifier même votre vie...
— Vous avez raison, dit Edwards.
— -Il est bien entendu tout d’abord qu’il ne serait jamais question du passé entre madame Warton et moi. Reste l’enfant. Ou je le garderais, l’élevant chez moi, ou bien, à votre choix, j’aiderais ma femme dissimuler sa naissance, et je vous le remettrais de façon que vous pussiez l’élever vousmême. Enfin, je ne vous parle pas même de séparation absolue. .. Grâce à l’opération dont je vous entretiendrai tout à l’heure, vous deviendrez en quelque sorte mon «associé, l’ami de la maison... «le n’insiste pas. Vous me comprenez à demi-mot.
Oes propositions cyniques, brutalement exprimées, firent monter au front d’Edwards la rougeur de la honte.
Il se contint.
— Vous voyez, continua Warton, que je suis de bonne composition. Dites-moi d’.abord si ces premières propositions vous semblent acceptables.
Le jeune homme était pris d’un désir furieux do souffleter à pleines mains le misérable.
Il songea à Antonia. Et puis l’infamie de cet homme n’était-elle pas leur réhabilitation à leurs propres yeux; si coupables qu’ils fussent, leur faute n’était-elle pas palliée par l’ignominie de Warton ?
Edwards répondit donc nettement :
J’accepte.
— Fort bien, dit Warton. Venons maintenant au service que j’attends de vous...
Un service! Quelle monstruosité cet homme pouvait-il avoir imaginée pour y mettre un tel prix ?
— Vous n’ignorez pas. monsieur, reprit Warton, que les puits de pétrole les plus abond.mts se trou-
vent dans l’ouest de la Pensylvanie, principalement à Venango, Crawford et dans les comtés de Warren .
Edwards ne put réprimer un mouvement de surprise. IL regardait Warton avec stupéfaction.
Warton sembla n’y point prendre garde et continua :
— Oil Creek est sans contredit le point le plus productif de cette région si riche. C’est, vous le sauvez, un torrent qui prend naissance au nord de la Pensylvanie, auprès de la ligne sud de l’Erié, et vient se jeter, après une course d’une trentaine de milles, dans la rivière Alleghany, à peu de distance • de la ville de Franklin. C’était jadis un des lieux les plus pittoresques pour l’oeil du yoyageur. Aujourd’hui, on ne voit sur ses bords que machines, usines et bâtiments d’une utilité plus pratique... Je vous demande pardon d’entrer dans ces détails, mais ils sont indispensables à l’intelligence de ma proposition...
11 reprit haleine et continua :
— Eh bien ! monsieur, grâce à des travaux longs et pénibles, des hommes sont arrivés à découvrir aux portes même de Franklin des puits dont la production sera, j’en ai la conviction, quadruple -de celle de tous les autres réunis.
— Eh bien? demanda Edwards, qui commençait * à croire à un accès de folie.
— Ici se présente uné difficulté. Si les puits de Franklin sont ouverts, ils suffiront à eux seuls à l’alimentation du monde entier... Or, que deviennent, je vous le demande, les propriétaires des autres puits?... C’est la ruine évidente, fatale... .
Ici Warton se leva, en proie à une vive agitation.
— Monsieur, fit-il, c’est un grand secret que je vous livre là. Si les puits de Franklin sont ouverts, je suis absolument ruiné, avec moi Adams Macy...
et d’autres encore. Or, je ne veux pas être sottement ruiné, quand, au contraire, avec un peu d’audace, nous pouvons doubler la valeur des puits dont nous sommes les principaux propriétaires... Si, eh effet, les puits de Franklin... ne sont pas exploités, nous no" craignons plus de concurrence... et si, de plus, par un accident... imprévu, une catastrophe anéantissait ces puits, une panique subite s’emparerait des possesseurs des divers puits de pétrole.../ nous rachèterions les actions et deviendrions absolument les maîtres du marché...
Edwards ne put contenir son impatience.
— Mais, monsieur, s’étria-t-il, à quoi bon me par- - 1er de vos combinaisons financières ?
Warton s’arrêta brusquement, et, se plaçant droit devant Edwards :
— Parce que, pour réaliser ce rêve inouï de splendeur, il ne faut que le bras d'un homme déterminé... ou d’un homme dont on tienne dans sa main la vie, l’avenir, la maîtresse et l’enfant.
A ces dernières paroles , si nettes dans leur brutalité, Edwards s’était levé brusquement.
— Q ic voulez-vous dire ? s’écria-t-il.
Warton s’arrêta, regarda Edwards en face, et, d’une voix sèche :
— Monsieur Longsword, dit-il," lorsque, dans un port de mer, il s’agit de lancer un navire à la, mer, on construit un échafaudage sur lequel est soutenue la masse colossale du vaisseau. Un à un, on retire les étais. Vient un moment, moment suprême, où ne reste plus qu’un seul étai, un madrier. 11 s’agit de donner à cette pièce de bois le coup suprême. Alors, libre, le navire, s’il est en parfait équilibre, glissera" vers la mer... Mais, qui donnera ce coup ? Il y a danger de mort Le navire peut s’incliner brusquement et sous sa masse écraser l’ouvrier... On va
au bagne le plus voisin... On dit aux condamnés: « Tl y a la grâce à gagner au risque de la vie ! Qui veut briser le madrier à coups de hache?» Dix hommes se lèvent. On en choisit un. Celui-là se place debout auprès de ce colosse dont un mouvement peut le tuer. Il lève la hache et il frappe. Si ‘le navire file droit vers la mer, le forçat est libre... il est sauf. ..• Me comprenez-vous ?
— Continuez, dit Edwards, sur le front duquel perlaient des gouttes de sueur froide.
— Vous êtes un forçat, monsieur Longsword. Je vous offre votre grâce. Et je vous dis: ppur détruire les puits de Franklin, il n’est qu’un moyen, c’est... vous m’entendez bien ?... c’est l’incendie. Seul, un condamné à mort peut courir ce risque énorme... êtes-vous prêt à l’accepter ? En échange de votre consentement, je vous offre le salut do celle que vous aimez, et le salut de votre enfant!...
Edwards poussa un rugissement de colère.
— Misérable! s’écria-t-il. Ainsi, à moi, honnête homme, vous avez l’audace de proposer un crime et une lâcheté ?...
11 s’efforçait de reconquérir son calme.
— Voyons, dit-il. Cela est trop atroce pour n’être pas une plaisanterie. Il vous plaît de me torturer. J’ai tort de me plaindre. C’est vrai, vous êtes dans votre droit...
Le malheureux avait peine à parler.
— N’est-ce pas que cetto proposition n’est pas sérieuse?... Je vous en prie, dites que c’est un jeu...
— Ai-je l’air d’un railleur ? demanda froidement Warton.
— Ainsi, reprit Edwards, qui parvenait à se dominer, vous me demandez d'aller mettre le feu aux puits de Franklin?...
— Oui.
— Peut-être... oh! évidemment... vous n’avez pas songé à tout ce que cet acte présentait de difficultés. . .
— Si fait. Toutes nos mesures sont prises. Vous dirigerez des ouvriers qui nous appartiennent... l’incendie sera le résultat d’un accident... nul ne saura ce que vous avez fait. . .
— Je ne parle pas de moi... vous l’avez dit : je suis condamné... mais ne m’avez-vous pas dit aussf que le pays était couvert d’usines, de magasins ?...
— En effet...
— Eh bien ! je le répète, vous n’avez pas songé à cela... C’est étonnant, en vérité, comme les conséquences de certains actes vous échappent lorsque l’on est... pardonnez-moi l’expression... égaré par l’intérêt...
— Je ne suis pas aussi susceptible que vous le supposez, dit Warton avec un mauvais sourire... Après?
— Mettre le feu aux puits de pétrole. .. c’est provoquer l’explosion du sol sur un vaste périmètre, c’est le terrain ébranlé, les habitations s’effondrant, les habitants, lesouvriers périssant dans la catastrophe... qui sait ? la ville entière disparaissant dans le gouffre que nous aurons ouvert... N’cst-ce pas, monsieur, que vous n’avez pas pensé à ces effroyables conséquences?...
— Si fait, en vérité.
Edwards, hébété, fixait sur le visage de Warton des yeux hagards.
\ ous comprenez fort bien, monsieur, dit le banquier, que je ne suis pas plus qu’un autre insensible a ces sortes de malheurs... je suis prêt à me faire une raison, voilà tout... si vous refusez...
Ici la \oix de Warton devint si basse, qu’à peine on pouvait l’entendre. Il semblait qu’il eût peur luimême des mots qu’il prononçait.
— Je ne veux ni ne puis accepter la venue d’un bâtard ; tuer ma femme c’est provoquer un scandale, que je refuse... il faut donc... comprenez bien ceci... il faut que là femme vive... et que l’enfant meure!...
Edwards avait la tête baissée.
Il se rappelait ces rêves dans lesquels lui et elle s’étaient naguère endormis, ces espoirs qui les avaient bercés. . .
C’était là le réveil !
— Si vous refusez, continua Warton, dissimulant, bien entendu, la naissance de cet enfant de la honte, j’emploierai pour le faire disparaître tels moyens qu’il me plaira de choisir... La femme mourra ou survivra, peu m’importe... Quant à l’enfant, il est jugé....
Edwards se sentait devenir fou. Jamais, en vérité, jamais il n’eût supposé que la scélératesse humaine pût aller aussi loin.
Il se sentait dans l’horrible situation de l’homme qui se noie, que le tourbillon entraîne dans un gouffre. Plongé toutàcoupdans cet abîme d’infamie, il cherchait à relever la tête, à aspirer de l’air... Il était pris par l’impossible, il se débattait dans l’invraisemblable...
Warton, debout, les bras croisés, attendait sa réponse.
Alors Edwards parla.
Pleurant, à deux genoux, il supplia cat homme de renoncera ses horribles projets. Il lui prit les mains, il se fît humble, il se courba ; il offrit d’être son laquais, son esclave... mais il ne pouvait commettre ce crime il n’en aurait d’ailleurs pas le courage! Vrai, Warton l’avait cru plus hardi qu’il n’était... et, se décidât-il, sa main tremblerait au momcnl suprême.
Warton tira sa montre.
— Il y a une heure que je suis ici, dit-il. Il faut que je vous quitte. Je vous donne jusqu’à demain matin pour me fournir une réponse catégorique...
Edwards se releva.
Il n'avait compris qu’une chose, c’est qu’il avait encore quelques heures devant lui.
Il salua et sortit.
Pendant ce temps, Macy, se posant en Mécène, achetait deux mille dollars le tableau de Netty Davis!...