COMMENT SE MARIER ET PRENDRE FEMME FONT DEUX
Remontons un peu en arrière et revenons dans la demeure du vieux Tillinghast, lorsque, après les scènes étranges que nous avons décrites, Bam avait placé sa main dans celle d Eiïîe.
Bam. tombé au dernier degré de la misère et de la dégradation, éprouvait, en face de cet imprévu, un étonnement qui touchait presque à la terreur.
Que lui avait dit le vieillard, alors qu’il l’avait attiré auprès de lui ? .
— Monsieur, avait murmuré Tillinghast, c’est Adams Macy qui me tue. Je hais profondément cet homme, et je veux que ma vengeance me survive. Par des motifs qui- vous seront expliqués plus tard, vous êtes l’instrument que je devais choisir pour cette oeuvre de châtiment Ma fille est maîtresse d’un secret qui peut, au jour où elle le voudra, et grâce à votre concours, ruiner et perdre à jamais mon en*
8i LES MYSTÈRES DE NEW- YORK.
ncmi... Mais, avant de renverser Macy, j’entends que vous vous éleviez assez haut pour rendre à Eflîe le rang d’opulence d’où elle déchoit aujourd’hui... je vous unis à elle. Dès lors, vous devenez solidaires. Sa fortune, bonne ou mauvaise, est la vôtre... Je vous sais intelligent... vous êtes ambitieux... Ma fille est intelligente et ambitieuse... Je lui ai appris à regarder la vie en face et à tout admettre pour parvenir à un but fixé d’avance... Je ne vous prends pas en traître... Jusqu’au jour où elle le jugera convenable, elle seule sera maîtresse du secret terrible auquel je fais allusion... Dans la lutte que vous aurez entreprise, vous serez le bras... elle sera la tcte... tète énergique, je Vous en réponds. J’entends que vos destinées soient irrévocablement unies. Efiie sera votre femme. Il y a là, dans un portefeuille, vingt mille dollars qui constituent toute ma fortune. Avec cette somme, vous engagerez le combat. Vous réussirez, vous devez réussir. Consentezvous à épouser Effie Tillinghast?
Bam ne demanda aucune explication. Il supposait bien que dans ce pacte gisait quelque infamie qu’il ne pouvait deviner. Bam n’était pas homme à reculer pour si peu.
Lorsque le jour parut, un pasteur se présenta dans la maison de Wall Street.
Ces sortes de cérémonies s’accomplissent rapidement dans le Nouveau Monde.
Efïie et John Ilardwin furent mariés en quelques minutes. Une heure après, Tillinghast était mort.
Aussitôt après la célébration du mariage, Bam était parti pour Brooklyn ; Elbe devait le rejoindre dès que la cérémonie funèbre serait terminée. 11 avait été entendu d’avance que tout ce qui venait de % se passer resterait absolument secret... Bam prenait le nom d’Iïugh Barnett. En quelques heures, le dé*
classé s’était transformé en un élégant gentleman. Bam se sentait plein d’audace et d’énergie. Le plus curieux en tout ceci, c’est qu’il était prêt à engager la partie sans savoir quelles cartes allaient lui venir en main.
Brooklyn est, en fait, un faubourg de New- York.
C’est là, à Pierrepont House, grand hôtel situé au coin de Montague et de Hicks Street, que nous retrouvons Ilugh Barnett.
Effie avait tenu sa promesse. Elle était auprès de lui, calme et impassible. On devinait que la mort do son père n’avait fait vibrer en elle aucune fibre intime et douloureuse. Son visage, si pur de lignes, respirait à la fois l’énergie et la préoccupation. ~
Barnett la regardait et se demandait si tout cela
n’était pas un rêve. Cette femme, sur laquelle il eût à peine osé jeter les yeux, cette femme était la sienne. Il considérait cette fière beauté, cette taille élégante et majestueuse. Toute sa nature ardente se réveillait, et, malgré lui, cependant, il se sentait retenu "par une sorte de timidité respectueuse qui le surprenait lui-même.
Effie ne paraissait pas s’apercevoir de l’émotion qui s’était emparée du jeune homme.
Causons, dit-elle en s’asseyant et après avoir serré la main de son mari, comme elle eût fait pour un indifférent; et, si vous le voulez bien, occuponsnous de dresser nos batteries...
Déjà parler d’affaires! balbutia Bam.
Et de quoi parlerions-nous, s’il vous plaît ? demanda Effie en levant sur lui ses grands yeux froids
• et surpris. *
Bam se tut.
— Je suis allée vous chercher, reprit Effie, dans
si;
cette taverne où vous gisiez — pardonnez-moi de vous le rappeler — sous une table... Quel était nion but? Vous l’avez déjà compris. Mon pcrc m’avait affirmé que. par vous, rapidement, sans retard, je retrouverais la position perdue... et, de' plus, votre intervention assurait à la fois, et le rétablissement de ma fortune, et la vengeance de mon pcrc contre Adams Macy... 11 fallait.vousiier à moi et me lier à vous... c’est un fait. Un prêtre nous a unis. Maintenant nous devons nous mettre à l’œûvro, et sans perdre une minute...
Il serait difficile de rendre le ton tranchant, masculin, dont ces paroles étaient prononcées. Cette jeune fille, d'une beauté réelle, semblait n’avoir rien de la femme. Elle exposait un raisonnement avec la netteté d’un agent d’affaires. Et cependant Bain la regardait; cette fierté, cette indifférence même le frappaient'plus profondément encore.
— Parlez, parlez! dit-il.
— Si vous avez l’énergie, si vous avez l’audace qui ne recule pas, reprit Ef lie, qui s’animait malgré elle, nous serons... m’entendez-vous bien?... les maîtres de cette société que vous baissez,, vous, parce que vous êtes un paria, moi, parce que j’en connais toutes les petitesses et toutes les lâchetés. Dans ce monde qui m’entourait, tout est vanité ridicule, vice ou impuissance. Mon père, ce grand sceptique, m’a enseigné le mépris des autres et l’orgueil de moi-même. Ce sont deux forces immenses. Je vous le répète : ayez l’audace et la volonté ; nul ne vous résistera.
Effie s’était levée.
Debout, le sein gonflé, la tête levée, elle était admirablement belle. Sur ce visage, éclairé par la passion ambitieuse, rayonnaient toutes les convoitises et toutes les ardeurs.
Il sc fit dans l’âme de Barri comme un réveil subit.
Ses yeux étincelants étaient fixés sur Effie. Ses pensées se heurtaient dans son cerveau. Il y avait là une ivresse plus terrible, plus étourdissante que celle de l’alcool...
Soudain Bam rejeta la tête en arrière et, plongeant son regard dans celui d’Effie :
— Savez-vous bien qui je suis et ce que je suis? s’écria-t-il. Savez-vous qu’il n’y a plus en moi ni scrupules ni fausse honte... que dans la voie terrible où vous me poussez j’irai droit au but, sans m’arrêter et sans' faire un pas en arrière?... Savezvous que Bam, celui que vous êtes venue chercher dans un bouge, ne reculera jamais, si dangereux que soit l’obstacle à franchir?... Vous m’avez parlé franchement; écoutez-moi à votre tour! Comme vous, je veux conquérir, par force, à coups d’audace, cette domination grandiose dont la seule pensée donne le vertige aux faibles et aux déshérités. Vous parlez d’énergie ! êtes- vous certaine de ne pas faiblir, de marcher jusqu’au bout dans la route où nous nous engageons, mettant comme enjeu sur ce tapis repos, honneur... et même la vie!... dites-moi,. avez-vous réfléchi à tout cela... êtes-vous prête?
— Je suis prête, dit Effie.
• J1 eut comme un éblouissement ; et, involontairement, obéissant en quelque sorte à un mouvement d’instinct brutal, il prit Effie dans ses deux bras, en s’écriant :
— Vous êtes belle, et je vous aifne!... •
— Vraiment! fit-elle froidement, en se dégageant vivement de cette étreinte, tandis que Bam, reculant d’un pas, la considérait de ses yeux étincelants d’une passion presque féroce.
Elle croisa ses deux bras sur sa poitrine.
— Ainsi je vous ai ramassé dans la boue, ainsi
j’ai bien voulu m’abaisser jusqu’à vous, jusqu’à vous, bandit du dernier rang!... et voilà que déjà Pivresso s’empare à nouveau de vous!... Qui êtesvous? et que prétendez-vous? Vous êtes un associé, rien de plus, ou, disons mieux, un complice, un instrument...
Et comme Ilam laissait échapper un geste de rage :
— Oh ! soyez calme ; les filles de ma sorte ne craignent rien des hommes de votre caste... Quand on les insulte, elles tuent... Faites un pas, et je vous brûle la cervelle... Voici ma volonté : demain matin, je pars pour Baltimore ; je vous donnerai tout à l’heure mes ordres ; vous les exécuterez... Vous me tiendrez régulièrement au courant de ce que vous aurez fait. Vous a'urez de l’argent, je me charge de ce soin. Je vous commandite, c’est entendu. Sans moi, vous ne pouvez rien, ne l’oubliez pas!
Disant cela, l’Américaine jouait avec un revolver à pommeau ciselé.
Bam poussa uno sorte de rugissement. Mais la bête féroce était domptée.
Silencieux, il écouta Effie qui, d’une voix claire, -lui donnait ses instructions.
Elle ouvrit la porte.
— Adieu ! dit-elle; la femme de Ilugh Barnett reviendra à New-York le jour où, aux portes de son hôtel, des laquais l’attendront pour abaisser le marchepied de sa voiture...
Bam regarda atterré la porte qui se refermait.