‹ Les mystères de Sainte HélèneChapitre 102 sur 179 · L'EMPEREUR NAPOLÉON · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR NAPOLÉON

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L'arrivée à Sainte-Hélène d'un navire venant d'Europe ou des Indes était presque toujours regardée comme un événement. Dès que le vaisseau entrait en libre pratique, on voyait la grande rue de James-Town se couvrir demonde; les colons oisifs, les enfants et les esclaves se

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pressaient autour des matelots nouveaux venus, les accablaient de questions, et parfois aussi d'offres de services, surtout quand le bâtiment arrivait des Indes, et qu'on supposait aux marins des roupies. Les cabarets de James* Town se remplissaient de buveurs qui, en se gorgeant d'ale et d'eau-de-vie, racontaient à leur auditoire les aventures plus ou moins fantastiques de leur longue navigation. Les n^es et les Malais, tous gens amoureux du merveilleux, écoutaient de toutes leurs oreilles les récits, souvent absurdes, des matelots, dont les fréquentes libations échauffaient encore la romanesque imagination. Celui-ci prétendait avoir vu, étant de quart, le fameux serpent de mer qui n'avait pas moins de trois cent soixante pieds de long, et dont le corps était trois fois gros comme un mât de misaine ; celui-là avait signalé un vaisseau noir et rouge sans voiles et sans gouvernail, qui recelait dans ses flancs plus de cinquante mille nègres, voguant ainsi vers des parages inconnus. Ces fables, débitées avec une voix de stentor, des gestes de capitaa

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et de gros jurons, étaient accueillies par Tes* clave noir ou cuivré avec une confiance aveugle.

Tandis que les matelots s'égayaient aux dépens de la crédulité populaire, les officiers et les passagers se répandaient dans les boutiques delà grande rue de James-Town et faisaient des emplettes. L'or et l'argent ruisselaient sur les comptoirs ; les marchands étaient aussi joyeux que les cabaretiers. De temps en temps on remarquait aussi sur le port quelques habitants de rile qui venaient s'enquérir du nom du vaisseau et de son point de départ. Si le navire venait de la Chine ou du Bengale, les Français se retiraient tristement ; mais s'il arrivait d'Europe, alors ils paraissaient heureux, parce que ce bâtiment apportait probablement quelques lettres de famille; or, pour un exilé, une lettre tracée par une main amie est un trésor ; c'est un alphabet mystérieux qu'on épelle avec lés yeux du cœur ; chaque mot a une signification ; on retrouve sur ce papier, qui semble transmettre les arômes de la patrie, les larmes

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d'une mère ou d'une épouse. Oh ! une lettre dans Texll, c'est le bonheur, c'est la consolation, c'est l'espérance !

- Un matin un navire, signalé dès la veille par les vigies, aborda dans la baie de James-Town. Beaucoup de curieux se trouvaient, comme d'habitude, sur le port, hélant les matelots qui se préparaient à descendre dans les embarcations. Quelques habitants de Longwood étaient parmi les groupes ; mais quand ils eurent ap* pris que le bâtiment venait du Bengale, ils quittèrent le port et remontèrent, pensifs, la rampe parallèle à la grande rue deJames-Town»

Ce vaisseau s'appelait le Triton, et devait dé^ barquer à Sainte-Hélène plusieurs colis, entre autres des bois de teinture. Le temps de relâche qui lui avait été accordé par sir Hudson 1.0 we avait été fixé à dix jours pleins.

Les Français s'en retournaient donc assez soucieux vers Longwood , lorsqu'ils entendi* rënt une voix qui les appelait. Ils se retournèrent et virent un Français qui courait après eux.

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— Messieurs, leur criait-il en mauvais français, je vous demande excuse d'interrompre votre promenade ; mais je fais partie de l'équipage du Triton^ et je suis bien aise de vous dire que notre navire conserve à son bord un animal que vous ne serez peut-être pas fâchés de voir.

— Et de quel animal voulez-vous parler? demanda Archambault , le piqueur de TEmpereur, qui se trouvait au nombre des eu* rieux.

— D'un volatile de la plus belle espèce, répliqua le matelot, c'est un aigle du Bengale, mais un aigle comme vous n'en avez jamais vu. Il a cinq pieds d'envergure, et quoique jeune il mangerait tous les jours cinq livres de rosbif si le cambusier voulait le lui permettre.

A ce mot d'aigle, qui devait si bien résonner à des oreilles françaises, Archambault et ses compagnons s'arrêtèrent.

— Et à qui appartient cet aigle? demanda le piqueur.

— A moi qui l'ai pris et qui l'élève dans du

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coton, répéta le matelot ; il me coûte les yeux de la tète, mais si je suis assez chanceux pour ramener à bon port en Angleterre, je seiai amplement dédommagé de mes peines et de mes sacrifices. On me l'achètera un bon prix au jardin zoologique de Londres, et si je ne fais pas affaire avec les docteurs, je proposerai mon animal au duc de Devonshire, qui possède dans son château de Yorkshire la plus belle ménagerie du mande. À moins pourtaiit»

ajouta le matelot d'un air narquois, que legé-' néral Bonaparte ne veuille me l'acheter, parce que, s'il en était ainsi, je me rabattrais sur le prix, d'autant que je m'estimerais heureux de lui avoir été agréable.

Ce matelot parut aux Français un gaillard spirituel et de bonne humeur ; ils se mirenlà l'interroger et lui demandèrent tout d'abord comment il se faisait qu'il parlât si facilement le français.

— Je siuis riesté huit ans prisonnier en France, répondit Tom Bright (c'était le nom du maria), et f ai si bien appris le français que de

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retour en Ecosse, car je ne suis pas Anglais, moi, je suis Écossais ! ajouta Tom Bright d'un ton de fierté, je ne me rappelais presque plus ma langue maternelle; mais, messieurs, se hàta-t'il de dire, je ne partage pas l'antipathie des Anglais pour là France , où j*ai été bien nourri, bien traité et où j'ai bu de bon vin. C'est pour cela que dés que j'ai appris que lé général Bonaparte et d'autres Français résidaient à Sainte-Hélène, je me suis promis de vous voir et de vous offrir mes services. Un matelot n'est qu'un matelot, mais il n'est si petit buisson qui ne porte son ombre ; et quand je vous ai vus sur le pont, je me suis dit : K Voilà mes Français! » Là-dessus j'ai de-» mandé à mon commandant la permission d'aïl&r à terre, il me l'a accordée et me voilà !

Arehambault se chargea de répondre pour tous, et, pour ne pas rester en arrière de la politesse de l'Écossais, le fit entrer dans un eafé de la grande rue qui portait pour enseigne : ^u Prince de GaUeSy où un bol de punch fut vidé aussitôt ; deux bouteilles de porto ne tar-

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dèreni pas à suivre le punch. Cependant, malgré Tattrait de l'entretien, il fallait se séparer, car le jour commençait à baisser, et une fois le soleil couché on ne pouvait plus traverser les lignes de postes qui entouraient la résidence impériale*

. — Adieu, M. Bright, dit le piqueur de Napoléon au matelot en lui serrant cordialement la main ; nous nous reverrons avant votre départ.

•—-Comment ! s'écria Bright, vous me quittez déjà? mais j'ai une permission de huit heures, et il en est à peine quatre ; ne voulez-vous pas voir mon aigle?

— Avec la meilleure volonté du monde, M. Bright, jene pourrais satisfaire ma curiosité* Si les sbires du gouverneur me voyaient monter dans un canot et aller à votre bord, j'encourrais peut-être des désagréments. Outre cela, vous-même, pour cette innocente démarw che, vous seriez l'objet d'une surveillance fâcheuse, sans compter que ma visite pourrait attirer sur vos officiers une multitude de tracasseries.

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