CHAPITRE IX. é
— Oh ! oh ! fit Tom Bright, est-ce que le pavillon de la vieille Angleterre ne flotte plus à Sainte-Hélène? Ce que vous me dites là sent furieusement les Etats barbaresques.
— Si fait, repartit Archambault, votre drapeau flotte ici sur tous les pics de Tile, mais c*est pour apprendre au monde que la liberté de TEmpereur Napoléon notre maitre a été à son profit confisquée par cette vieille Angleterre que nous ne connaissons que trop.
— Ma politique ne s'étend pas bien loin, repartit le marin, mais je ne comprends rien à toutes les cérémonies que le gouverneur nous a fait subir avant d'entrer dans le port ce matin. Il parait que les Anglais, comme les Français, deviennent suspects à dix lieues au large... Quoi qu'il en soit, je veux que vous fassiez connaissance avec mon aigle : demain je le descendrai à terre... Promettez-moi de venir le visiter... Je me trouverai dans la grande rue, à la taverne de la Claymorede J^alhjce; c'est le rendez-vous des francs Écossais ; car, répéta encore le marin avec un geste d'or-
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gueil, je suis pur Écossais moi ! et , à Texception des années où j'ai été retenu prisonnier eki France, j'ai toujours fréquenté la mer : j'en suis à ma huitième course aux Indes , et j*e9père bien que ce ne sera pas la dernière, s'il plait à Dieu. Je ne veux donc pas tous retenir davantage, car je serais désolé de vans faire avoir des désagréments. A demain donc , milord, je vous attendrai où je vous ai dit.
Ils se séparèrentr Archambault, en arrivant à Longwood , n'eut rien de plus pressé que de raconter sa rencontre avec le matelot écossais, et le rendez-vous qu'il avait accepté pour le lendemain matin à la taverne de la Claymore de ^allace.
Tout devient aventure dans l'exil; les plus minces événements prennent, dansFisol^nent, les proportions les plus vastes. Le soir même on ne parlait plus à Longwood que de ranrivée d'un aigle à Sainte-Hélène. Napoléon en fut instruit par le grand maréchal. Le lendemain, ce fut à qui accompagnerait Archambault pour
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aller yoir ce roi des oiseaux qui, lui aussi, était amené captif & Sainte-Hélène.
— Je me tromperais fort, dit TEmpereur, ou rexhibition de cet aigle causera des craintes à notre sbire (c'était ainsi qu'il désignait quelquefois sir Hudson Lowe), et vaudra à son pro* priétaire quelques persécutions. Le damné Sicilien est cq[>able de voir, dans l'arrivée de cet oiseau, les indices d'une conspiration. Il se trompe pourtant, le hasard aura conduit tout ceci... Mais il faut avouer cependant que l'ar* rivée d'un aigle à Sainte-Hélène est un événement assez singulier dans les circonstances présentes. Les anciens y auraient vu un augure favorable, moi je n'y vois qu'un fait ordinaire.
— Sire, répliqua le grand maréchal, il y a dans votre glorieuse carrière des faits à peu près identiques avec celui-là. Je me rappelle parfaitement qu'au Caire, lorsque Votre Majesté habitait la belle mosquée d'Aboul Mazhrim, on futbien étonnéde trouver un jour dans les jardins de nombreux essaims d'abeilles qui
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étaient venus se caser dans les roches qui, de l'aveu des jardiniers, étaient inoccupées depuis plus de dix ans. Sire, en partant pour la campagne de Marengo, vous vous arrêtâtes à Dijon. Votre Majesté logea à l'hôtel de la préfecture; eh bien ! le jour même de votre arrivée, sire, toute la ville remarqua qu'une nuée d'hirondelles était venue se reposer sur les toits de cette résidence...
— Et on ne manqua pas de crier au miracle, n'est-ce pas? interrompit Napoléon en se frottant les mains, parce que sans doute l'Empereur se reportait par le souvenir à ces temps où son pouvoir était aussi radieux que plus tard il devint orageux. Tout cela, ajouta-t-il, comme l'arrivée de cet aigle du Bengale, n'était que l'effet du hasard. 11 faut que les hommes trouvent du merveilleux partout, et qu'ils mêlent aux existences les plus simples des incidents surnaturels. Quand j'arrivai au consulat, un prêtre, qui avait été déporté à Cayenne par le Directoire et que j'avais fait revenir en France avec beaucoup d'autres, m'assura
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qa*une magnifique aurore boréale avait été vue à Cayenne le 18 brumaire au matin. Les noirs du pays ne doutèrent pas qu'il ne fût arrivé quelque éhose d'extraordinaire à Paris. En effet, quelques mois après, la prophétie se réalisait, car un vaisseau, parti de Brest, vint annoncer la chute du gouvernement directorial et mon avènement au consulat. La joie de tous, même celle des nègres, fut le résultat de ce 18 brumaire que cette population avait vu dans Faurore boréale. Et au fait, reprit Napoléon après un moment de réflexion, il y a peutêtre quelque mystérieuse intelligence entre le ciel et la terre qui envoie aux peuples courbés sous le joug des signes précurseurs de leur délivrance. Par contre, il arrive aussi que des peuples fanatiques assignent des calamités à des hommes qui n'en peuvent mais... C'est ainsi que le désastre de Madère a été regardé, par les stupides habitants de cette lie, comme ayant été causé par l'arrivée du Northumber- Umd dans ces parages. Il faut être fou pour at* tribuer ce sinistre à un homme qui, durant sa 3. 3
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statiOB sur le trône, a tout reeonstruit, tout relevé et tout réparé '•
Le lendemain quelques individus, parmi lesquels on remarquait des domestiques français attachés à la résidence de Longwdod, étaient rassemblés devant la porte de la ta^ verne de la Claymore de fTallaca, où Tom Brigbt s'était déjà installé avec son aigle. Le matelot écossais racontait longuement à qui voulait rentendre les périls qu'il avait courus au Ben* gale pour s'emparer de sa noble proie.
L'aigle ne disait mot, et se contentait de déchirer avec son bec aigu quelques lambeaux de chair crue. De temps à autre il regardait fixement le soleil comme impatient de sa captivité ; le noble oiseau battait de ses ailes les parois de sa prison de bois.
Au surplus, en vantant, la veille, au piqueur
1 Napoléon faisait ici allusion à un épisode de sa traversée à Sainte-Hélène. Le Northumberland aysial relâché à quelques lieues de Madère, il arriva qu^au même moment un vent funeste , le siroco , dévasta tous les vignobles de Tlle. Quand /es habitants apprirent que Napoléon était à bord du Ni»thumberland, ils ne manquèrent pas de lui attribuer la cause du fléau.
de r£mper6ttr, la beauté de scm aigle, Tom Bright n'avait point été au-dessus de la vérité. L'oiseau était' magnifique; ses ailes devaient avoir plus de six pieds d'envergure ; ses pattes étaient fortes et musculeuses , ses griffes longues; et la huppe noire qui surmontait sa tête repaie formait un singulier contraste avec le plumage gris et blanc de son cou.
En apercevant les Français , Tom Bright poussa un cri de joie ; s'ëlançant à leur ren* contre, il les invita à entrer dans une arrière* cour de la taverne , où il avait déposé la cage de son aigle.
Archambault et ses amis obtempérèrent k l'invitation , et bientôt un déjeuner copieux , que les serviteurs de Longwood commandèrent à rhôte de la taverne , fut servi sur une table, autour de laquelle Tom Bright, les Français et plusieurs matelots du Triton prirent place*
Hais l'arrivée de cet aigle , et plus encore Velpèce de fraternité qui régnait entre les Français et les matelots anglais, éveillèrent la
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susceptibilité ombrageuse de sir Hudson , qui vit ou crut voir dans cette innocente réunion une critique indirecte du traitement que l'Angleterre faisait subir à son impérial prisonnier ; peut-être même réva-t-il un complot tramé pour arracher Napoléon au rocher où il était scellé... Finalement, le gouverneur crut que l'arrivée de cet aigle à Sainte-Hélène ne pouvait être que le prologue d'une conspiration qui avait sa tête en Europe et des ramifications dans rinde ; et cette pensée , tout absurde qu'elle était , une fois bien établie dans son cerveau, il se disposa à agir avec cette violence que les décemvirs de Rome , les inquisiteurs du saint-office , et les agents du conseil des Dix , à Venise , auraient hésité à employer en pareille circonstance.
Par son ordre , une escouade de soldats se rendit à la taverne de la Claymore de ^allace, enjoignit aux Français qui y étaient établis de repartir immédiatement pour Longwood, et arrêta le pauvre diable de Tom Brlght, qui fut jeté en prison ; puis l'aigle fut transporté
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sur-le-champ à Plantation-House et tout aussî^ tôt rendu à la liberté , c'est-à-dire qu'on lui ouvrit sa cage!...
Le noble animal, comme on le pense bien , profita de l'occasion et fit un bond, jeta un cri, puis déploya ses ailes et s'éleva dans l'espace ; mais ses yeux perçants lui apprirent bientôt que cette liberté qu'on lui rendait n'était qu'illusoire : l'immensité infranchissable des mers , même pour lui , rendait sa fuite impossible... Il devait rester, lui aussi, sur le rocher de Sainte-Hélène.
'L'aigle redescendit donc majestueusement des hauteurs de l'air et se mit à planer circulairement au-dessus de l'Ile. Ce spectacle offrait quelque chose de noble et de touchant. Des curieux ne tardèrent pas à venir stationner sur les mornes les plus élevés pour contempler lés évolutions de l'oiseau chéri de^Jupiter et de Napoléon. Puis les laboureurs, les ouvriers, etc., abandonnaient leurs travaux pour suivre les pérégrinations aériennes de Faîgle, tandis que les soldats anglais, dans leurs camps, suivaient
fi MYSTÈRES DB SAlNTB-inKLÈlfK.
d*un œil attentif les manœuvres du monarque des airs.
Cet intérêt, cette sympathie pour cette autre infortune , vint encore contrarier sir Hudson Lowe : son but était manqué ; il Tavait dépassé en voulant l'atteindre trop vite. Par une de ces résolutions extrêmes qui , chez lui , cou-> laient de source lorsque son fanatisme de per^ sécution était surexcité , il fit donner des instructions aux capitaines des bâtiments qui stationnaient devant Salnte-Hëiène » et des ordres aux divers camps établis sur les points importants de File. Ces instructions et ces ordres avaient pour but de tuer l'aigle aussitôt qu'il se poserait sur un màt ou qu'il s'abattrait sur un roc, et de prendre toutes les mesures pour qu'il ne pût continuer longtemps ses pérégrinations qui troublaient la tranquillité publique de l'ile. On savait fort bien que le noble animal ne pourrait faire autrement, soit pour chercher sa nourriture, soit pour prendre quelque repos, que de s'abriter ou dans quel^^ que anfractuosité de rocher , ou sur le màt
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d'un vaisseau* Il devenait impossible qa*il échappât longtemps à la vindicte britannique : car les aigles et les héros sont sujets, eomme toutes les cr^tures de Dieu, à la faim et à la fatigue. Lé gouverneur comptait donc là*dessus, non pas pour s'emparer de nouveau de Faigle, c'eût été trop généreux de sa part, mais pour le tuer.
Vers la fin du jour, l'aigle, fatigué de ses courses incessantes, difigea son vol vers la rade de l'Ile où plusieurs vaisseaux de la croisière anglaise se trouvaient en panne* Le noble oiseau, après avoir tournoyé quelque temps auprès de cette fôr et de mâts, choisit enfin le plus haut et s'abattit au sommet de la frégate f^/ct^ crity. On le vit se blottir au-dessusdes dunettes et replier ses ailes à travers les flammes du pavillon britannique. Le plumage gris de l'aigle qui ressortaitsur les bonnettes rouges etbleues de la frégate en indiquait la présence : tout l'équipage sur le pont et dans les haubans contemplait en silence ce nouvel hôte du bord . Mais, hélas! l'Alacrity devait ôlre pourTim-'
perlai oiseau ce que k BeUérophan avait été pour Napoléon. Comme ie grand capitaine, Taigle venait chercher un refuge sous le pavillon britannique , et , comme le grand capitaine, il ne devait trouver sous cette protection menteuse que la captivité et la mort.
A peine fut-il signalé que le commandant de l'Alacrity, qui avait reçu les instructions de sir Hudson Lowe, ordonna à trois de ses matelots les plus habiles tireurs de charger leurs carabines et de faire feu sur l'aigle.
Les matelots obéirent, et cinq minutes après trois détonations se faisaient entendre en même temps sur le pont du vaisseau. L'aigle tressaillit , puis déployant ses ailes ^ il s'élança dans l'espace, il n'avait été que blessé ; mais malgré la gravité de sa blessure , il eut encore assez de force pour fuir la voile inhospitalière et s'éloigner. Quelques gouttes de sang qui tombèrent sur le chapeau à plumes de coq' du commandant de VMacritf/y furent les seuls adieux que le noble oiseau adressa à ses persécuteurs.
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L'aigle disparut bientôt derrière les mornes sud-ouest de l'ile. On crut un moment qu'il s'était réfugié dans les agrès d'un navire qu'on voyait au loin poindre à l'horizon et qui s'éloignait à force de voiles ; mais il n'en était rien ; soit qu'il eût senti que ses forces le trahiraient ayant de gagner la pleine mer, soit que la hlessure qu'il avait reçue fut assez douloureuse pour enchaîner son courage, on le vit bientôt revenir par le côté opposé, tournoyant comme une orfraie autour des pics les plus élevés de l'île, comme pour se choisir une aire où il pût se mettre à l'abri ; mais il avait compté sans Hudson Lowe. Quand raigle, dont le; vol s'affaissait de plus en plus , passait audessus d'un poste de soldats , il était accueilli par une vive fusillade et des hourras unanimes. Toutefois, il faut l'avouer, les soldats anglais, peu soucieux de coopérer à une telle Yictoire, semblaient tirer leurs coups de fusil plutôt pour l'acquit de leur conscience que pour tuer, l'animal. Quoi qu'il en soit, ces feux exécutés pendant une heure sur les différents
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points de l'Ile avaient quelque chose de sinistre. Les soldats appelèrent cet événement : ChoêM^ à Vaighy et cette dénomination testa à Sainte- Hélène avec le souvenir de cette journée.
Cependant, Taigle, sinon effrayé, du moins étourdi de ces détonations successives , répétées encore par les échos des rochers, finit par perdre ses forces avec le sang qui s'échappait de sa blessure; son vol devenait moins haut , il se reposait plus souvent sur le piton inaeces^ sible des rochers de Ille, et de là le fier olseaa dardait ses prunelles enflammées sur ceux qui le poursuivaient avec tant d'acharnement. Mais la nuit vint , et avec elle les pièges et les embûches de toutes sortes. L'aigle, trompé par le silence qui régnait autour de lui, quitta \e dernier morne sur lequel il s'était réfugié et dirigea son vol vers le nord de l'Ile, en travers sant la double crête de rochers qui forme 1» vallée appelée vulgairement h TYùu-du-Diûble* Mais sa course était basse , ses ailes ne bat-* talent plus l'air avec la même vigueur... Au moment où il franchissait la seconde ceinture
4e rochers d^ Trou^u-Diable , une bAlle Fat* teignit. Le magnifique oiseau se débattit con* vulaivement 9u milieu des airs, déploya encore une fois ses ailes, les replia aussitôt et tomba comme une masse inerte.
Cet exploit avait été opéré par un soldat de la compagnie sédentaire des chasseurs de Sainte-Hélène , espèce de milice locale qui n'avait que peu de relations avec les régiments anglais tenant garnison dans Tile.
La nouvelle de la mort de Taigle fut aussitôt portée à Plantation-House. Le chasseur qui avait tué l'oiseau l'apporta lui-même au gouverneur, qui manifesta une joie puérile. On constata que l'aigle avait reçu trois blessures. La première, celle reçue à bord de l'jélaerUy, était profonde, la balle avait labouré la cuisse de l'animal. La seconde n'était en quelque sorte qu'une égratlgnure; mais la troisième avait atteint profondément le corps de l'oiseau et avait déterminé sa mort.
Sir Hudson Lowe fit donner au matelot de l'jâlaçrHy qui, le premier, avait blessé l'oiseau,
U MTSTÈMBS DE SABfTB-HÉLÈIiE.
ainsi qu'au soldat qui Favait tué en dernier lieu, dix livres sterling ; puis, par son ordre, l'aigle fut empaillé et placé dans Tantichambre de Plantation-House , avec cette inscription écrite au-dessous : «Aigle du Bengale, tué à Sainte-Hélène par un soldat appartenant à la compagnie sédentaire des chasseurs de Sainte- Hélène, le i 7 mars 1817. »
La fatale destinée de ce noble animal fit naître chez les habitants de Longwood une impression pénible ; on vit dans la conduite du gouverneur une espèce de déclaration de guerre aux Français de Sainte-Hélène. Les hommes sages déplorèrent cet acte de basse tyrannie ; des soldats anglais eux-mêmes flétrirent par un sobriquet caractéristique celui qui l'avait provoqué, en le surnommant le terrible tueur d'oiseaux.
Quand Napoléon apprit ce qui s'était passé, le courroux du gouverneur, la chasse de l'aigle et sa mort, il haussa les épaules et dit :
— Le bouffon sicilien a cru, en faisant tuer cet oiseau , qu'il insultait encore la France,