CHAPITRE IX. S
dont l'aigle était si glorieusement remblème. La rage stupide de cet homme Fa aveuglé au point de ne pas discerner ce qui arrivera nécessairement. Ici, on n'aurait pas longtemps fait attention à Toiseau s'il l'avait laissé à son propriétaire; sa mort, au contraire, lui donnera une espèce de popularité. Oui, ajouta Napoléon , on parlera plus tard à Sainte- Hélène de la chasse à l'aigle , et à cette triste histoire viendra se joindre le nom de sir Hudson Lowe ; mais ce nom ne sera prononcé qu'avec mépris»
Une des personnes présentes ayant dit â l'Empereur que les* soldats anglais avalent surnommé le gouverneur le terrible tueur d'oiseaux. Napoléon reprit :
— Ce sobriquet suffira pour le faire apprécier du peuple et de l'armée ; il n'en faut pas tant pour ridiculiser un homme et achever de le démonétiser.
Puis s'adressant au grand maréchal , il ajouta :
— Mon cher Bertrand, vous ferez vos diligences pour faire remettre au pauvre matelot
du Triion, ruioé par le bon plaisir du gouverneur , TÎngt-cinq napoléons ; il ne serait pas juste que ce brave homme souffrit de Taete inqualifiable d*un énergumène et d'un fou.
Les ordres de Napoléon furent remplis. Tom Bright, rendu quelques jours aprèsàlalibertéf aurait bien voulu aller remercier le captif de Sainte-Hélène; mais son capitaine, auquel on avait donné Tordre d'appareiller dans les \iogtr quatre heures, ne le lui permit pas, et il partit pour l'Europe en emportant , au lieu de soa aigle, la généreuse rémunération du héros qui, tout exilé qu'il était, savait encore parler, agir et récompenser en roi.
hotiatUtmU,
Les grands hommes seuls inspirent et créent le fanatisme. Qu'un génie se produise, qu'une immense intelligence, telle que celle d'Alexandre, de César, de Mahomet et de Napoléon , se révèle au monde, on voit aussitôt germer l'enthousiasme et l'admiration , et de cet enthousiasme et de cette admiration nait le fanatisme, c'est-à-dire l'ahnégation de toutes choses mise aux pieds de l'idole qu'on a choisie*
Le fanatisme est une source féconde de belles actions, de grands événements et de courages sublimes en politique et en guerre, ou plutôt le fanatisme n'est que cette vertu d'abnégation poussée à l'excès et qui fait tout braver et tout tenter pour le service ou le triomphe d'une idée ou d'un être supérieur; mais si le génie d'Alexandre , de César, de Mahomet et de Napoléon a causé bien des maux au monde, si des générations onl été moissonnées sous la faux de la guerre , s*il y a eu des invasions et des cataclysmes épouvantables à la suite de la marche rapide de ces comètes terrestres qu'on appelle conquérants, 11 faut avouer aussi que, de la chevelure flamboyante de ces météores lancés sur la terre par Dieu même, les scien-^ ces, les arts, la civilisation et la liberté des peuples ont jailli en innombrables étincelles.
De tous les hommes extraordinaires qui ont étonné et remué le monde. Napoléon ^ sans contredit, est celui qui a su le mieux concen^ trer sur sa personne les sympathies et l'admi" ration des individus. Troiis cents and plus tôt,
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Napoléon aurait pn , comme Mahomet, changer la face de l'Europe et de l'Asie; les merveilles qu'il opéra en politique, en législation, en administration et surtout sur les champs de bataille, au milieu d'une société sans croyance religieuse , sans foi politique et rongée par le scepticisme le plus dissolvant, prouvent tout ce qu'il y avait de force, de volonté et d'énergie dans cette àme exceptionnelle. Napoléon , disons-nous , ressuscita le fanatisme , et il en devait être ainsi , car tout, dans sa personne, décelait le messager suprême des décrets de la Providence : cette parole brève et concise , cette voix grave et sonore , ces yeux qui lançaient tour à tour le châtiment et la miséricorde, ce front large comme celui du Jupiter Olympien et qui ne pâlissait jamais, même en face des plus grands périls ; ce geste toujours impératif, auquel il fallait obéir comme à sa parole même, tout chez Napoléon semblait être fiaçonné pour la domination*
Aussi n'étaient-ce pas seulement ses soldats qu'on voyait s'embraser pour sa gloire, pour
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son salut, pour sa renommée ; l'ennemi même était soumis à cette fascination involontaire. Que le généreux Muiron le couvre de son corps au passage du pont d'ArcoIe, et reçoive les gréions de mitraille qui le font tomber mort dans les bras du général en chef qu'il vient de sauver; que les braves chasseurs Daomesnil et Guillet forment autour de lui une cuirasse de chair dans la tranchée de Saint-Jean-d'Acre pour le préserver des éclats d'un obus , ce dévouement admirable s'explique et se comprend. Mais que le vieux général Wurmser, qni avait tout à gagner à la perte de son jeune vainqueur, veille avec une sollicitude toute paternelle i la conservation des jours de celui qui déjà l'abattu et a fait écrouler, dans les champs de la Toscane et sous les murs de Mantoue, la réputation brillante de l'illustre vieillard , qu'on n'appelait pas autrement en Autriche que le Nestor de l'armée; qu'à Eylau un bataillon russe s'arrête comme par magie devant un groupe degénéraux à la tête desquels se trouve Napoléon , et reste comme pétrifié devant ce
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géant, dont ils tiennent la vie au bout du canon de leurs fusils, voilà ce qui dépasse les limites du possible , voilà ce qui prouve que Napoléon imposait , aux individus comme aux masses, à ses amis comme à ses ennemis, cette adoration profonde, cette terreur religieuse, ce fanatisme en un mot qu'aux, temps bibliques comme aux temps fabuleux. Moïse au Sinaî, Priam sur les murs de Troie , inspiraient au peuple de Dieu et aux guerriers qui combat-taient sous leurs ordres.
La chute et la captivité de Napoléon donnèrent un nouveau lustre à ce fanatisme, qui put dès lors prendre le nomdere%ton du mal" Adiir. Sans parler de toutes les généreuses existences qui se lièrentinvinciblement à celle du héros tombé dans les fers de FAngleterre, combien d'autres hommes, qui ne connaissaient FEmpereur que par ses grandes actions de guerre, ne se révélèrent-ils pas tout à coup par des sentiments, par des efforts, par des manifestations sublimes, pour arracher des grilles du léopard britanniquerimpérialeproiq
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dont il s'était emparé fraudulieusemenl! Son^traire Napoléon au long suppli<ie que lui réser* vait l'Angleterre devint un moment le mot d*ordre de toutes les âmes loyales; c'était le rêve des esprits audacieux et entreprenants; mais, pour accomplir cette espèce de miracle^ il fallait plus que du courage, plus que de la constance; il fallait des connaissances pratiques en navigation , en stratégie , en diplomatie ; il fallait surtout de l'argent, qui n'est pas seulement le nerf de la guerre et de l'intrigue, mais qui est aussi l'aliment indispensable de toutes les nobles entreprises, de toutes les saintes croisades. L'argent est tour à tour le fléau et le sauveur de l'humanité , le complice des traîtres , comme l'auxiliaire indispensable des grandes œuvres.
Unhomme,unHollandais réunissait, en i818, toutes les qualités que nous venons d'énumérer. Il avait été dans sa jeunesse commerçant, mais commerçant à la manière des Hollandais, c'est-à-dire mêlant aux affaires du négoce la politique et la diplomatie. Lorsqu'en 1806, par
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sa réunion à la France , la Hollande fut contrainte de renoncer à ses immenses relations commerciales avec l'Angleterre, à ses colo* nies, à sa suprématie secondaire sur les mers, notre homme se jeta sur un vaisseau de ligile et fit la guerre avec bravoure, comme il avait fait le commerce avec bonheur. En sept années, par une série de belles actions, il était devenu capitaine de corvette* Instruit et intré^ pide , cachant sous le flegme naturel à sa na-? tion un cœur ardent, le capitaine IsaacVan Ostade, c'est le nom du Hollandais, quitta v après les événements de 1814, le service militaire, et se remit au conimerce maritime, comme s'il n'avait jamais interrompu sa carrière primitive.
Van Ostade, déjà riche par sa famille et par les premiers bénéfices qu'il avait faits dans son comptoir d'Amsterdam , était devenu plus riche encore par de nouvelles navigations. Les mers étaient redevenues libres ; il y avait promené ses vaisseaux de la Méditerranée à l'Atlantique, et de la mer des Indes à l'océan Glacial*
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Il avait rendu, en quelque sorte tous les peuples du monde connu tributaires de son iadus^ trie et de 3on activité. En moins de trois ans , le C2(pitâine hollandais avait réalisé plus de deux millions de bénéfices.
— A quoi bon, disait-on à Amsterdam, cet homme accumule-t-il tant de richesses et af-« fronte-t-il tant de périls? N'esl-il pas déjà as^ sez opulent? Il n'a point d'enfants, sa famille est riche ; il a à lui seul de l'of et de la renommée pour vingt individus qui auraient soif de renommée et d*or, et il veut entasser encore! C'est un avare, c'est un ambitieux, c'est un fou !
•£t cependant Van Ostade n'était ni fou, ni avare , ni ambitieux ; mais une grande pensée le dominait et dirigeait toutes ses actions. Il savait qu'avec du courage et de la persévérance , il faut encore , pour entreprendre une grande chose, de la réputation et beaucoup de fortune; il s'était mis à conquérir l'une et l'autre , et il avait réussi. Le capitaine avait $on projet, et ce projet, qu'il nourrissait dans
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son àme depuis deux ans seulement, avait été un mystère impénétrable, même pour ses amis les plus intimes et les plus discrets. Afin de mieux dissimuler ses intentions , il avait accepté saiis sourciller les titres d'avare, d*ambitieux et de fou qu'on lui donnait généralement, et, calme au milieu de ce hourra unanime , il attendait patiemment le moment d'agir et d« révéler au monde le gigantesque plan qu'il avait conçu , médité et mûri dans les profondeurs de son âme.
Van Ostade arriva à Sainte-Hélène avec un vaisseau à trois mâts, l'Ariane y le 17 juillet 1818 ; il revenait des Indes et son bâtiment, richement chargé , avait attiré tout d'abord , par sa forme majestueuse , son gréement et la rectitude de ses manœuvres , chose rare dans un bâtiment hollandais marchand, les regards, puis les éloges de tous les officiers de la marine anglaise. Van Ostade alla voir le gouver* neur, l'invita à son bord, lui offrit un déjeuner, ainsi qu'aux sommités de Tile* Puis, enfin, après quelques jours de relations afaiicales,
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demanda , comme mù par pare cariosité, à sir Hudson Lowe , à visiter le maréchal Bertrand , « si cela était possible, » ajouta-t-il par forme de condescendance.
Sir Hudson Lowe s'empressa de lui signer un laissez-passer pour se rendre chez le grand maréchal, mais en môme temps il l'engagea a ne pas tenter de se faire introduire auprès du général Bonaparte , «parce que, ajouta*t-il, cela dépasserait mes pouvoirs, attendu que le général est fantasque et ne reçoit pas toujours ceux qui briguent l'honneur de loi être présentés. »
, Van Ostade reçut froidement le laissez-pas^ ser pour le grand maréchal , en disant d'une manière indifférente que « si, en supposant qu'il eût la curiosité de visiter Longwood , le générai Bonaparte ne jugeait pas à propos de le recevoir, il s'en consolerait d'autant plus que son deuil en était fait d'avance. »* Cela , dit de l'air le plus naïf du monde, plut singulièrement au gouverneur, qui lui souhaita bonne chance»